‹ Tableaux de siege. Paris, 1870-1871Chapitre 3 sur 54 · L A PLAGE SAINT-PIERRE-MONTMARTRE · texte numérisé non relu

L A PLAGE SAINT-PIERRE-MONTMARTRE

séchoirs, des lambeaux de nuages livides. Des gémissements vagues s'échappaient avec des tourbillons de feuilles des arbres secoués, et parmi les rumeurs de la tempête, girouettes grinçantes, portes fermées violemment, volets qui claquent, roulements de voitures se hâtant vers le gîte, on distinguait comme une basse profonde la voix du canon lointain. C'était un de ces temps où, sans être trop ami de ses aises, on se plaît à dire sous ses couvertures le vers de Félégiaque latin :

Quamjuvat immites ventos audire cubantem!

mais nous avions donné rendez-vous à un camarade, qui nous attendait sur la place Saint-Pierre- Montmartre, et nous nous mîmes bravement en route.

Rien de plus triste que ce jour d'automne terne et diffus, éclairant les objets sans y mettre de lumière ni d'ombre ; tout semble sale, délavé ; les couleurs s'éteignent, les formes ne se modèlent pas et prennent l'apparence de découpures plates. La ville, fatiguée de sa veillée de guerre, n'était pas levée encore ; à peine dans toute la longueur de la rue Richelieu apercevait-on deux ou trois fiacres, taches noires sur le pavé gris,

Seuls des pelotons de mobiles se dirigeant vers le poste désigné, des escouades de gardes nationaux allant à l'exercice ou au rempart animaient la solitude matinale ; de loin en loin quelque boutique entr'ouvrait un volet comme une paupière alourdie. De rares passants commençaient à raser les murs de ce pas inquiet et furtif qui semble effrayé de son écho. L'impression ressentie était étrange et indéfinissable ; on se serait cru dans une de ces villes des Mille et une Nuits, où la vie est arrêtée par les maléfices de quelque puissant enchanteur. Mais on trouvera bientôt la formule qui rompt le charme et la brillante circulation sera rétablie.

Si, dans nos voyages sur la Seine, nous avons joui des dernières magnificences de l'été, toutes les mélancolies de l'automne accompagnaient notre excursion à la place Saint-Pierre-Montmartre.

En gravissant les pentes assez roides des rues bâties sur les contre-forts de la butte, nous arrivâmes enfin à la place où s'est établi le camp des aéronautes, et comme à Paide de notre lorgnette nous cherchions l'ami qui devait nous introduire dans l'enceinte, nous nous trouvâmes subiie-

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