LA PLAGE S AIN T-PI ERRE-MONTMARTRE
ment investi par une patrouille de garde nationale. Notre jumelle nous avait rendu suspect; on nous demanda, fort poliment du reste, nos papiers, et, sur l'exhibition d'un laissez-passer bien en règle, on nous rendit notre liberté de circulation. Un des gardes nationaux d'ailleurs nous avait reconnu et constata notre identité. Nous ne nous plaignons pas de cette vigilance. Les Prussiens désormais ne pourront plus nous surprendre.
La place Saint-Pierre-Montmartre offre une certaine déclivité et garde l'inclinaison du plateau sur lequel on Ta ouverte. De deux côtés elle est entourée de maisons dont quelques-unes portent sur leur mur d'attente ces annonces en lettres gigantesques si chères aux industriels. Le troisième côté est formé par l'escarpement même de la butte avec ses tons de marne, de terre glaise et d'ocre. Des sentinelles se promènent et se croisent sur les étroits sentiers qui zèbrent le flanc du monticule. A la crête de l'éminence on distingue une maison. Près de cette maison s'élève la tour de Solferino écimée d'un étage pour les nécessités du siège et surmontée maintenant d'un sémaphore. Au bas, dans un coin,
sont remisées des voitures de saltimbanques rappelant la Greenbox où logeait Ursus, Gwynplaine et Dea, sous la garde du brave loup Homo. On y voit aussi un jeu de bague dont les chevaux de bois sont à l'écurie, dans quelque hangar. Ces jeux et ces voitures, habitacles de phénomènes, théâtres où les pitres faisaient la parade pendant les foires de banlieue au son d'une musique enragée, font par le contraste un effet assez mélancolique; l'autre face, en contre-bas, est occupée par un marché.
Au milieu de la place, dans un terrain vague entouré d'une corde, s'élèvent trois tentes : l'une pour les soldats, l'autre pour les marins, la troisième pour les aéronautes. Un tuyau se raccordant avec la grande artère du gaz trace sa ligne à Heur de terre. Quelques bouts de planches, quelques tonneaux vides, voilà tout l'outillage. On ne saurait imaginer rien de plus simple. Notre ami nous fait entrer dans l'enceinte.
Le ballon gonflé, de couleur blanche, semblable à une énorme perle bossuée, de celles qu'on appelle baroques, se déprime et palpite sous le vent, qui est encore d'une violence extrême. Un cercle d'hommes d'équipe, marins, soldats, aé-
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rostatiers, gens du quartier, prêtant leurs bras robustes, se suspendent aux cordages d'amarre et retiennent à terre l'énorme sphère impatiente de prendre son vol, et secouant le poids dont on la surcharge. Un ingénieur mécanicien, auteur de plusieurs belles découvertes, M. F., et un colombophile avec sa cage de pigeons prennent place dans la nacelle où sont déjà arrimés les sacs de lettres, de journaux et de dépêches. Au cri de : «Lâchez tout! » le ballon, libre de ses liens, s'élance, oscille deux ou trois fois, prend le vent, et monte avec une prodigieuse rapidité, comme s'il était aspiré par un tourbillon.
En regardant s'élever et diminuer le globe blanchâtre dans le gris du ciel, ces beaux vers de Victor Hugo, si bien en situation aujourd'hui, nous revenaient à la mémoire :
Audace humaine ! effort du captif! sainte rage! Effraction enfin, plus forte que la cage ! Que faut-il à cet être, atome au large front, Pour vaincre ce qui n'a ni fin, ni bord, ni fond, Pour dompter le vent, trombe, et l'écume, avalanche? Dans le ciel une toile et sur mer une planche.
Oui, nous disions-nous, l'effraction est plus forte que la cage ;Tennemi qui a cru nousenfer-
mer dans une tombe muette, nous murer dans un sépulcre, n'a pu mettre de couvercle à son caveau. Notre prison a pour plafond le ciel et l'on n'investit pas le ciel. La noire fourmilière des envahisseurs ne peut cerner l'azur, et l'homme délivré de l'antique pesanteur a, grâce au ballon, les ailes de l'oiseau. Hardi navigateur, il part sur son frêle esquif d'osier, traversant cette mer plus bleue encore que l'autre quand on a dépassé l'écume de nuages qui bientôt retombe à terre.
Avec l'aéronaute s'envolent aussi nos pensées, nos vœux pour les chers absents, les épanchements de nos cœurs, tout ce qu'il y a de bon, de tendre et de délicat dans l'âme humaine. Sur ce frêle papier, tel qui affecte un sourire stoïque, a laissé tomber une larme. Les reverrons-nous jamais, ceux et celles à qui nous écrivons ayant le vent pour facteur et le ballon pour boîte aux lettres? Cela dépend du caprice des boulets ou du hasard des bombes. Peut-être la tête adorée pour laquelle on trace ces petits caractères sur une pelure transparente qu'un soupir enlèverait s'est-elle inclinée pâle et faible sur l'oreiller pour ne plus 'se redresser jamais. Quoi de plus navrant qu'une lettre adressée à un mort! Mais