DANS LE JARDIN DES TUILERIES
Un ballon, le Victor-Hugo , devait s'élever ce matin-là du jardin des Tuileries, et nous étions curieux d'assister à ce départ ; mais c'est une opération assez lente que le gonflement d'un ballon, et les derniers préparatifs prennent du temps. Pendant que les aérostiers (c'est ainsi qu'ils se nomment), coiffés de la casquette portant brodé en lettres d'or le mot aer et chaussés
de grandes bottes, allaient et venaient, s'occupant de chaque détail, revisant le filet, équilibrant les sacs, rangeant les paquets de dépêches, suspendant les cages de pigeons, accrochant aux cordes de la nacelle les exemplaires de journaux qui devaient donner des nouvelles de Paris à la France, notre esprit, attentif d'abord à ce mouvement plein d'intérêt, s'en laissait détourner peu à peu par l'incomparable magnificence du spectacle déployé devant nous, et malgré tout, malgré les Prussiens, malgré le siège, éprouvait cette sensation de bien-être intime et de joie sereine que procure, même aux moments les plus tristes, la contemplation du beau.
Le ciel était d'une pureté incomparable, d'un bleu léger, transparent, pénétré de lumièrevoù flottait comme une plume enlevée à l'aile d'une colombe, un petit nuage blanc destiné à faire valoir ce fond d'azur attendri encore par un reflet de rose auroral . Ce n'est qu'à l'Acropole d'Athènes, derrière le Parthénon au marbre doré, que le ciel nous est apparu aussi suave, aussi diaphane.
Au delà des grilles, sur la place de la Concorde, l'obélisque de Louqsor, frais et tendre de ton, rappelant la couleur de chair parla teinte
de son granit, coupait de sa ligne précise la porte de l'arc de triomphe lointain ; l'obélisque complétait le pylône. Les arbres formant l'entrée des Champs-Élysées, dépouillés de feuilles, avec leurs branches délicates d'un gris rosâtre, ressemblaient aux arborisations d'une agate et marquaient les limites de la place par un travail de hachures entre-croisées de points de lumière.
Vers la droite, les charmantes façades du Garde-Meuble et du ministère de la marine, chefd'œuvre de Gabriel, où la beauté antique s'unit si heureusement à la grâce française, présentaient leurs portiques de svelles colonnes corinthiennes détachées du fond par de légères ombres, leur couronnement debalustres entrecoupés d'acrotères et de trophées sur lequel flottait le drapeau à croix rouge.
Au premier plan, de chaque côté de la porte des Tuileries, piaffaient, au sommet de leurs piédestaux, les chevaux de Marly de pure race divine, descendant au moins de Pégase, à moins qu'ils ne sortent des écuries du Soleil, pleins d'ardeur et de feu, soufflant la lumière par-les naseaux, et dont les sabots de marbre n'ont jamais foulé que le ciel.
De pareilles montures ne peuvent être chevauchées que par des êtres allégoriques ou mythologiques. Une Renommée le clairon en main, un Mercure reconnaissable à son caducée, légèrement suspendus aux flancs de ces nobles bêtes comme les écuyers ^ un cirque céleste ayant dès dieux pour spectateurs, semblaient les guider par la volonté seule. Rien de plus élégant que ces deux groupes équestres taillés dans un nuage de marbre blanc et dessinant leur contour sur un bleu de pâte tendre. A la beauté ils joignent Pair de galanterie héroïque qui est le caractère de l'art de Louis XIV. En ce moment ils étaient éclairés par le rayon le plus favorable.
La terrasse descendait vers le jardin par deux belles courbes en fer à cheval aboutissant aux magnifiques groupes de la Saône et de la Loire, et encadrait à merveille ce coup d'oeil sans rival au monde.
Cependant, deux à deux, paisiblement, autour du grand bassin, les chevaux du train montés par les artilleurs manégeaient et se dégourdissaient du froid nocturne. Des soldats agenouillés sur le rebord du bassin d'où les cygnes s'étaient envolés « lavaient des torchons radieux. » Le jet
d'eau abaissé clapotait avec un murmure faible comme une plainte. Les Hermès, sentinelles de marbre qu'on ne relève jamais de leur faction sous les marronniers, regardaient, de leurs grands yeux fixes, s'arrondir dans l'air l'énorme perle du ballon, et un peu à l'écart de la foule, Horeau, l'auteur d'un grand ouvrage pittoresque sur l'Egypte, saisi par ce coup d'oeil splendide, en faisait une pochade à l'aquarelle.