‹ Tableaux de siege. Paris, 1870-1871Chapitre 7 sur 54 · LA PLAGE SAINT-PIERRE-MONTMARTRE · texte numérisé non relu

LA PLAGE SAINT-PIERRE-MONTMARTRE

Dans la salle d'attente, des soldats, des marins, les manches de chemises retroussées, enduisaient d'un vernis composé d'huile grasse, de litharge et de caoutchouc, le ballon qui devait partir le lendemain. Le gaz tend toujours à s'échapper de l'enveloppe qui le renferme, laissant pénétrer une quantité équivalente du milieu où il plonge, par ce phénomène appelé par les physiciens endosmose et qui explique la communication des cellules entre elles. Pour sécher le vernis, on gonfle les ballons au moyen d'une sorte d'éolipyle, à l'aide d'une roue garnie de palettes qui, mue à la manivelle, chasse l'air avec force dans l'intérieur du globe distendu. De ces aérostats, Nadar, Dartois et Yon se chargent d'en livrer un par jour et même davantage s'il est besoin.

Maintenant, toutes les imaginations lèvent le nez en l'air. On ne rêve que ballons ; on interroge le vent* on sonde les profondeurs du ciel. Les chimériques et les savants n'ont qu'une même idée^ la direction des aérostats. Nadar dit plus lourd que Vair, d'autres cherchent la légèreté. Victor Hugo, dans son Plein ciel, à donné le plan de son aérostat, et voici que M. Dupuy de

Lôme, l'habile constructeur des vaisseaux cuirassés et des monitors, a esquissé le croquis du sien à la craie sur le tableau noir de l'Institut.

Cette agitation fébrile prouve que nous voudrions bien avoir les réponses à nos lettres, et qu'à défaut de ballon, la colombe qui nous les apporterait écrites en caractères microscopiques sur son aile serait mieux venue que la colombe de l'arche avec son rameau vert au bec. Il y a encore un moyen plus simple, c'est de rejeter glorieusement les Prussiens au delà de leur Rhin allemand et de recevoir à la vieille manière notre correspondance par la poste. C'est, nous l'espérons, celui qu'on prendra.

Et peut-être, au bout.de toutes ces recherches, trouvera-t-on le grand secret résolu par le moineau qui s'envole du pavé sur les tuiles du toit! Et l'humanité qui crie depuis si longtemps : des ailes ! des ailes ! des ailes ! comme dans la chanson de Ruckert, sera-t-elle enfin satisfaite ! Maitresse de la terre et de Tonde, elle s'emparera du domaine de l'air, car toute postulation de l'âme doit avoir son accomplissement.

Octobre 1870.

Rien ne développe l'idée de la locomotion comme la conscience de ne pouvoir sortir d'un certain cercle. Aussi tel à qui suffisait amplement la promenade du coin de la rue Drouot au coin de la rue du Helder, et qui laissait aux Mungo Park du boulevard les régions chimériques de la Madeleine et de la Bastille se fait conduire aux points extrêmes de la circonférence où nous sommes enfermés, et regarde d'un œil jaloux l'espace illimité qui s'étend au delà du rempart. Auber lui-même, ce Parisien par excellence, se sent des velléités de voyage. Quand un ballon s'enlève , on s'assoirait volontiers dans la nacelle à côté de Taéronaute, et cela non pour

fuir l'ennemi, le brouet Spartiate du siège et l'éventualité des bombes, mais pour franchir la limite, être libre un instant et passer au-dessus des lignes prussiennes.

Cédant à ce désir bien naturel, favorisé, d'ailleurs, par une magnifique journée d'automne, nous descendons avec un ami à l'embarcadère du pont Royal. Au bout de quelques minutes, le bateau-mouche arrive, fendant gracieusement Feau de sa proue et couronné de son panache de fumée blanche, et nous voilà installé sur le pont, dans un coin, à l'abri du vent, assez frais malgré l'éclat du soleil. Nous avons déjà fait accomplir à nos lecteurs cette petite excursion nautique, la plus longue qui nous soit permise aujourd'hui, et nous débarquerons tout de suite près du pont Napoléon, où s'arrête maintenant le léger pyroscaphe.

Ce pont, d'une élégante hardiesse, donne passage à un chemin de fer et à une route : le chemin de fer de ceinture et la route militaire. Depuis quelques jours, une seconde voie ferrée, destinée au service du rempart, est venue allonger ses rails sur le chemin même; puissant auxiliaire pour la défense ; c'est une véritable

improvisation à étonner les Américains, si expédilifs pourtant.

On monte sur le tablier du pont par un large escalier en pierre. Une cloison de plaques de fonte, ornée de quelques arabesques en relief, sépare les deux voies. Sur le parapet qui regarde Charenton, des sacs de terre sont rangés symétriquement. Une embrasure assez large permet de voir le cours du fleuve, barré par trois lignes de pieux, de bateaux mis en travers et de pontons, sous la garde d'une chaloupe canonnière. Le ciel est d'un blanc laiteux, triste malgré sa splendeur. L'intensité de la lumière donne une teinte sombre aux objets. Autant que la vue peut s'étendre, solitude complète. Des nombreuses cheminées d'usines qui s'élèvent de ce côté, semblables à une forêt d'obélisques de granit, une seule fume. Sur la rivière, ordinairement si animée, pas l'apparence d'une barque. Au bout du pont, le rempart, qui s'est interrompu pour ouvrir passage au fleuve, continue sa ligne.

Avant d'aller plus loin, il ne serait peut-être pas hors de propos de dire avec quelque détail en quoi consiste le rempart d'une ville fortifiée.

Il est bien entendu que personne ne l'ignore; mais, de même que M. Jourdain, à qui l'on demandait s'il comprenait le latin, et qui répondait : « Oui, mais faites comme si je ne le savais pas, » plus d'un lecteur ne serait peut-être pas fâché d'une brève explication ; — elle n'est pas de nous. — La science des Vauban et des Cohorn nous est étrangère, et nous sommes, là-dessus, de la force de Jodelet, qui ne se contentait pas de la prise de la demi-lune d'Arras et qui voulait que ce fût une lune tout entière. Nous empruntons les lignes suivantes à l'excellent Guide des environs de Paris, de M. Adolphe Joanne :

« Les fortifications de Paris se divisent en deux parties : l'enceinte et les forts détachés. L'enceinte se compose d'une rue militaire, d'un rempart, d'un fossé et d'un glacis. Elle est bastionnée. La rue militaire qui longe toute l'enceinte à l'intérieur se trouve au niveau du sol naturel. Elle a 5 mètres de chaussée et 2 mètres d'accotement. Elle est macadamisée, sauf quelques endroits, où elle est pavée et plantée d'arbres dans toute son étendue. Viennent ensuite les terrassements ou remparts, comprenant : 1° le terreplein, qui se relie avec la route par un talus

intérieur ; 2° les gradins ou banquettes, où se tiennent pendant les sièges les soldats qui font la fusillade ; 5° le parapet, plus élevé que ces gradins et qui protège les défenseurs de la place; il a 5 mètres d'épaisseur. Un talus extérieur surmonte le mur ou revêtement en maçonnerie qui soutient ces terrassements. Le mur a 10 mètres de hauteur et en moyenne une épaisseur de 3m,50; il est renforcé de 5 mètres en 5 mètres par des massifs de maçonnerie, qui entrent de 2 mètres dans les terres du parapet... V escarpe forme un des côtés du fossé qui a 15 mètres de largeur et au milieu duquel se trouve une rigole de lm,50 de largeur, sur une profondeur égale qui sert à l'écoulement des eaux et qu'on nomme la muette. L'autre côté du fossé se nomme contrescarpe; elle se compose à l'intérieur d'un talus incliné à 45 degrés. En avant du fossé, le terrain est disposé de façon à couvrir les maçonneries de Pescarpe. Le terrassement extérieur s'appelle glacis.

« L'enceinte se compose d'une série de lignes brisées ayant des angles saillants et rentrants. Les angles saillants forment ce qu'on nomme les bastions ; en arrière se trouvent les courtines. Un

5't TABLEAUX DE SIÈGE.

ensemble de courtines et de bastions s'appelle front. Presque tous les fronts de l'enceinte de Paris se développent en ligne droite. Or, d'après un axiome bien connu en fortification, une suite de fronts en ligne droite est inattaquable. »

Voilà un axiome qui nous plaît et dont la justesse sera bientôt prouvée, nous l'espérons. Maintenant, engageons-nous dans la rue militaire, autrefois presque déserte et maintenant si peuplée.

Le rempart, tel que nous venons de le décrire, représente l'enceinte en temps de paix et non armée pour la défense, à laquelle on ne croyait pas avoir besoin de recourir jamais. Aussi quel feu roulant de plaisanteries plus ou moins spirituelles, de pois lancés à travers la sarbacane des petits journaux contre ce pauvre M. Thiers qui voulait fortifier Paris ! Cette idée de voir l'ennemi devant la capitale de la France faisait sourire tout le monde, tant elle paraissait invraisemblable! L'opposition prétendait que l'enceinte ne servirait qu'à emprisonner la ville et que les forts tireraient sur l'émeute au lieu de repousser une invasion chimérique. D'ailleurs, disait-on, le plus sûr rempart dont puisse s'entourer une cité,

c'est un rempart fait de poitrines d'hommes : voyez plutôt Sparte, qui n'avait pas de murailles. Mais Athènes, non moins brave, en avait! et les fortifications tant raillées aulrefois nous sauvent aujourd'hui.

On ne peut guère demander à l'art de la défense moderne, n'employant que des lignes droites, des angles sortants et rentrants, enfouissant autant que possible ses constructions au ras de terre, l'aspect pittoresque des forteresses du moyen âge avec leurs tours rondes ou carrées, leur moucharabys, leurs donjons élevés, leurs échauguettes , leurs tourelles en poivrière et leurs toits en éteignoir, défenses formidables à l'œil, excellentes contre des flèches, des mangonneaux et des balistes, mais qui ne sauraient résister à de l'artillerie. Pourtant une beauté sévère se dégage de ces lignes mathématiques. Leur logique rigoureuse plaît à l'œil en dehors de toutes les séductions de la forme. On sent qu'il n'y a rien là qui ne soit nécessaire, et la configuration absolue de l'utile a fatalement son charme. Nous regardions, non sans plaisir, ce dessin ferme et net de la crête du rempart se détachant en vigueur sur la blancheur lumineuse

du ciel, ces pentes du terre-plein, ces lignes des banquettes sur lesquelles se promenaient l'arme au bras les sentinelles, tout cet ensemble de formes simples d'une incontestable grandeur et d'une force calme, et nous éprouvions ce sentiment que donne l'aspect d'une chose réussie.

Sur le bord du parapet sont rangés des sacs de terre, arrangés de façon à ménager des vides pour laisser passer les chassepots. Le soleil parfois y met une étoile de lumière, en attendant que la flamme en jaillisse. L'effet de ces trous de clarté criblant la muraille sombre est d'un effet trèssingulier et très-pittoresque.

Au bas du talus sont établies des casemates. Ce sont des huttes, composées d'une enceinte de pieux, avec un plafond de forts madriers que recouvrent d'épaisses couches de terre à l'épreuve de la bombe. Les parois de la cabane sont également garanties par un revêtement de mottes gazonnées. L'aspect général est celui d'un tumulus celtique ou plutôt de ce fac-similé des catacombes de Rome qu'on voyait à l'Exposition universelle de 1867. On y pénètre par un couloir demicirculaire, qui protège les soldats , réfugiés à

l'intérieur des casemates contre les éclats des projectiles.

Ces travaux sont faits avec beaucoup de soin et de régularité. Dans l'intervalle d'une casemate à l'autre, on a placé des tonneaux, des haies de fascines, des sacs de terre empilés, pour abriter les défenseurs du rempart contre les éclats d'obus.

Les canons, de distance en distance, allongent leurs cous de bronze hors des embrasures ; des pièces d'un plus fort calibre que celles des courtines arment les angles des bastions, prêtes à balayer la plaine de leurs feux croisés , si , par impossible, l'ennemi parvenait à se frayer un passage entre deux forts.

De loin en loin s'élèvent les postes-casernes d'octroi, bâtiments solides et d'un aspect sévère bien en harmonie avec les fortifications, où se sont installés divers services de la défense.

Les portes ont des ponts-levis qui se baissent le matin et se relèvent le soir, sans compter les murailles crénelées et percées de meurtrièies, les épaulemenls, les palissades et les chevaux de frise. Paris, jadis si hospitalier, se montre aujourd'hui de farouche approche. Par ces portes

rentraient des maraudeurs, — peut-être de pauvres gens allant au péril de leur vie arracher sous les balles des Prussiens les restes de leur récolte, — chargés de sacs de pommes de terre, de choux et autres légumes, de bouts de planches, d'échalas, de petits fagots; tristes épaves; misérable butin ! Il y avait là des vieillards, de vieilles femmes, quelques jeunes tilles, des enfants dont l'accoutrement dépenaillé eût tenté la pointe de Callot, et dont on retrouverait l'équivalent et le modèle dans les Malheurs de la guerre du spirituel aqua-fortiste.

Des postes de gardes nationaux veillaient à la sûreté du rempart, ne laissaient approcher personne et exécutaient la consigne dans toute sa prudente rigueur. Les sentinelles se promenaient le fusil à Tépaule sur la banquette ou restaient immobiles comme des statues, sondant du regard quelque point de l'horizon. Au bas du talus, des pelotons faisaient l'exercice et s'accoutumaient au maniement du chassepot ou du fusil à tabatière. D'autres jouaient au bouchon, un jeu fort à la mode en cet état de siège, et qui sert à distraire innocemment les longues heures de garde. La tenue de ces soldats improvisés était

ferme et grave, indiquant la résolution sérieuse de faire leur devoir à l'heure du péril. Plus de ces chants, de ces cris et de cette ivresse des premiers jours. La foule devient une armée, cela est sensible au premier coup d'œil.

Comme pour ramener la rêverie du promeneur à la situation, une fumée sortait de temps en temps du fort d'Ivry, déroulait ses flocons sur le ciel, et la voix du canon arrivait profonde et basse dans une bouffée de vent. C'est quelque obus qu'on envoie sonder une cachette de Prussiens.

Jusqu'à présent, nous n'avons décrit que le rempart. Regardons maintenant de l'autre côté de la rue militaire, qui n'est pas moins curieux. Les murs des maisons, les clôtures des jardins que surmontent des branches d'arbres effeuillées et jaunies par l'automne sont bariolés d'immenses affiches imprimées ou obtenues au moyen d'estampages. Des abris recouverts de toile cirée ou goudronnée offrent en cas d'averse un refuge aux gardes nationaux. Sur de vastes tentes de toile grise on lit : Cantine administrative. Çà et là sont établis des marchands de comestibles et de boissons. Une cantinière de fantaisie, coquettement

costumée et ceinte d'une écharpe tricolore en bandoulière, jeune, jolie et blonde, réunissait d'assez nombreuses pratiques autour de son barroom en plein vent. Un peu plus loin, une concurrence essayait déjà de contre-carrerce succès, mais inutilement ; la cantinière rivale était brune et n'avait pas la môme grâce mutine.

Par leur ton de sapin neuf, les baraquements destinés aux mobiles tranchaient sur les teintes grises des vieilles bâtisses, et çà et là quelques tentes rappelaient l'idée du bivouac. De noires traces de fumée montraient qu'on n'avait pas tenu compte de l'inscription défendant de faire du feu le long des murailles de jardin. Des tas de cendres, des tisons à demi brûlés entre deux pavés ou deux briques montraient la place des cuisines improvisées. Une fabrique de fascines, vraie industrie de siège, s'était installée dans l'abandon d'un vaste enclos. Des charrettes pesamment chargées creusaient encore les ornières de la rue, dont on réparait le macadam, et les chevaux inquiets dressaient l'oreille au passage haletant de la locomotive et des wagons, que rien ne séparait de la voie commune.

Le chemin, à partir du fleuve, va toujours en

montant et s'élève par une pente douce, il est vrai, mais quand on se retourne à l'endroit où le terrain reprend son niveau, Ton aperçoit en contre-bas, au delà de la Seine, dans un lointain bleuâtre, Saint-Mandé, le bois et le château de Vincennes, dont le donjon et la grosse tour d'entrée se distinguent parfaitement, On découvre aussi par-dessus le rempart, à travers une brume argentée et poudroyante de lumière, la silhouette du fort et du château de Bicêtre. Le fort en ce moment tirait sur quelque objectif invisible pour nous, et de gros nuages de fumée blanche s'arrondissaient à ses embrasures.

Un amiral ou un contre-amiral, nous ne répondons pas du grade, suivi d'un état-major de trois cavaliers, visitait les postes en coupé. Il monta sur la banquette du rempart, examina un instant l'horizon, parut satisfait et repartit.

Nous étions arrivé à l'avenue d'Italie, animée d'un grand mouvement de voitures, de charrettes, de fiacres, de piétons, de femmes portant des paquets, de flâneurs, de curieux, de marchands de liqueurs et de comestibles ; nous nous sentions un peu las, et nous nous dirigeâmes vers la station la plus voisine du chemin de fer

de ceinture, qui est la station, de la Maison- Blanche. En état de siège, lorsqu'on est hermétiquement bloqué, c'est une sensation agréable de prendre un billet de chemin de fer : on croit qu'on va partir; il semble qu'on soit libre !

Octobre 1870,

La station de la Maison-Blanche est au niveau de la route d'Italie, et Ton descend au chemin de fer, qui se trouve au fond d'une tranchée, par des escaliers couverts d'un toit en tôle que soutiennent des colonnettes de fonte. Nous avions pris des billets d'impériale pour jouir d'une perspective plus vaste, et cette idée était venue à beaucoup d'autres, car les wagons ne renfermaient que de rares voyageurs. Sur les banquettes aériennes, il y avait des mobiles, des gardes nationaux, des bourgeois, des flâneurs, des enfants et même des femmes que n'avait pas effrayées l'ascension ; la curiosité rend les filles d'Eve intrépides : où ne les ferait pas

grimper l'espérance de voir quelque chose ?

Toute cette portion du chemin de ceinture est construite avec le soin le plus parfait. Les murs qui soutiennent les terres sont bâtis à la façon des murs cyclopéens, en pierre ajustées d'après le hasard de leurs angles, et cette irrégularité contrastant avec la symétrie des pierres de taille qui encadrent ces pans de mosaïque produit sur l'œil une impression agréable. Les escaliers, les rampes de descente, les pavillons des embarcadères présentent des lignes simples, mais non sans élégance. L'art n'est pas si inconciliable qu'on le croit avec l'industrie.

Sur beaucoup de points de son parcours, le chemin de ceinture est assez profondément encaissé et forme en dedans de la ville un fossé qui pourrait arrêter l'ennemi, si jamais il devait pénétrer jusque-là. C'est l'ébauche d'une troisième ligne de défense qu'il s'agit de compléter, et l'on y travaille activement. De notre impériale nous voyions au-dessus de la tranchée du chemin de fer rouler les brouettes, se baisser et se relever les pelles, aller et venir les hommes en bras de chemise et s'exhausser des épaulements de plusieurs mètres d'épaisseur. Le précepte du géné-

ral Totleben « remuer de la terre » est mis en pratique avec un zèle qui charmerait l'illustre défenseur de Sébastopol.

Du côté extérieur, au delà du rempart, on apercevait, dans une brume de poussière lumineuse, la silhoutte du château de Bicêtre et le profil sévère du fort, qui tirait en ce moment et se courorinait de longs jets de fumée roussâtre traversée par le soleil. En jetant les yeux vers la ville, on découvrait les maigres peupliers qui indiquent le cours de la Bièvre, des terrains vagues, det enclos de planches, des pans de murs lépreux, des hangars de tannerie, des linges se balançant sur des cordes, de petits jardins avec quelques fleurs d'automne, dalhias et tournesols, piquant le paysage de point rouges et jaunes, des cultures de maraîchers étalant leurs carrés de choux, leurs plates-bandes de salade, leurs lignes de cloches diamantées par le soleil et leurs vitres de couches, lançant des éclairs subits.

Plus loin miroitaient les flaques d'eau de la Glacière, fréquentées autrefois des patineurs, dans un temps où le bois de Boulogne n'avait pas de lac. A l'horizon, le Val-de-Grâce arrondissait sa coupole un peu engoncée et bossue, comme

tous les édifices de style Louis XIII, et le Panthéon, plus élégant, plus hardi, élevait son dôme posé sur un diadème de colonnes. Au sommet d'une butte ou plutôt d'un renflement de terrain se dessinait, d'une façon assez pittoresque, une carcasse de moulin aux ailes brisées. Cela eût donné à ïïoguet, le peintre des moulins à vent, des pierres Retaille et des arbres coupés, le motif d'une jolie aquarelle.

Par moment, l'obscurité brusque d'un tunnel que nécessitait le passage d'une voie supérieure ou de trop fortes différences de niveau éteignait le paysage, comme un décor de théâtre quand on baisse le gaz pour faire la nuit, puis la perspective se rouvrait dans un éblouissement de lumière.

Gentilly est bientôt dépassé, et l'on traverse souterrainement le parc deMontsouris, qui, avant que les limites de la ville fussent reculées jusqu'aux fortitications, se trouvant en pleine banlieue, n'avait pas l'honneur d'être un parc et fournissait à Louis Cabat le sujet d'un de ses plus jolis tableaux, le Cabaret de Montsouris, digne de faire pendant à une toile du même peintre, l'Ancien jardin Beaujon, souvenir d'un site parisien

qui n'existe plus et ne se retrouve que dans ce petit cadre. Que d'aspects charmants ont ainsi disparu, depuis notre enfance!

Franchir les stations de Montrouge et de Vaugirard est pour la locomotive l'affaire de quelques minutes. Le convoi ne court plus au fond d'une chaussée ; le terrain s'abaisse en approchant la Seine, et les rails sont posés sur des remblais qui permettent à la vue de s'étendre au loin. On découvre les forts de Vanves et d'Issy,le val Fleury que le chemin de fer de Versailles (rive gauche) enjambe sur un viaduc à deux étages d'arcades, dont les baies laissent voir du ciel, des arbres et des pentes de collines; le bois du bas Meudon blondissait, doré par les premières bises, mais d'une douceur de ton extrême et comme entrevu à travers une gaze d'argent.

Tout l'horizon, du reste, était noyé dans une clarté blanche où se perdaient les contours; cependant il n'y avait pas de brouillard, mais plutôt une sorte de poudre lumineuse; la nature ce jour-là semblait peinte avec la palette de Corot.

Comme pour rappeler au sentiment de la réalité l'âme que ce magnifique spectacle aurait portée à la rêverie, de fortes détonations, qui cette

fois ne partaient pas des forts, se faisaient entendre à une distance très-rapprochée. Le convoi ralentissant sa marche s'engageait sur le splendidc viaduc du Point-du-Jour, qui relie les deux rives de la Seine.

Du haut de cet observatoire, un merveilleux panorama se déroulait devant nous. D'un côté, Paris avec ses dômes, ses tours, ses clochers lointains, ayant pour premier plan l'eau du fleuve, glacée de reflets de nacre ; de l'autre, les collines mollement onduleuses de Meudon, de Bellevue et de Sèvres, veloutées de verdures bleuâtres, charmants promenoirs, fréquentés jadis des amoureux, qui avaient inspiré à Victor Hugo ce vers délicieux :

Et quand je dis Meudon, suppose Tivoli !

maintenant réceptacles des Prussiens, cachés sous leurs ombrages comme des bêtes fauves. Là sont nos ennemis, invisibles le jour et rôdant la nuit à l'heure où sortent les animaux féroces. Aucune fumée ne trahit leur présence, rien ne bouge, nulle baïonnette ne luit. La solitude semble complète, et il faut un raisonnement pour se convaincre que Paris est bloqué. Calme trompeur !

à l'abri de ces bois que la sève d'automne a empêché d'incendier, ils fouillent le sol comme des taupes et recommencent avec une aveugle ténacité les retranchements que les bombes du Mont- Valérien et les boulets delà canonnière Farcy détruisent chaque matin.

Le fleuve était désert. On n'y voyait qu'une chaloupe cuirassée vers la pointe de File Saint-Germain et les lignes des estacades de défense y traçaient trois barres noires. A gauche et à droite, en contre-bas, à une grande profondeur, carie dernier étage du viaduc, sur lequel passe le train, est très-élevé, s'allongeaient les quais tout hérissés d'obstacles qu'il est inutile de décrire.

Pendant que nous étions là-haut, les batteries d'Àuteuil et du Point-du-Jour lancèrent quelques projectiles de gros calibre, avec un bruit dont les échos des arcades redoublaient le fracas. C'était la première fois que nous entendions parler le rempart; il a le verbe haut et saurait se faire écouter dans un dialogue avec l'ennemi.

Si, contrairement à leurs habitudes, nous disions-nous, il prenait fantaisie aux Prussiens de répondre, quel merveilleux objectif — qu'on nous permette de nous servir une fois de ce cliché à la

mode, qui donne à la guerre un petit air esthétique tout à fait convenable — offrirait à leurs boulets cette ligne de wagons arrêtés, se détachant en vigueur sur la clarté du ciel ! et qu'elle chute effroyable feraient du haut de cette crête au fond de la Seine nos morceaux dispersés! Cette pensée était sans doute venus à plusieurs de nos compagnons de route. On ne riait plus, on ne bavardait plus, et les physionomies avaient pris une expression sérieuse. Ce ne fut pas sans une certaine satisfaction qu'on sentit le convoi se remettre en marche.

L'élégie de Ronsard sur la forêt coupée nous revenait en mémoire, à l'aspect de ce pauvre bois de Boulogne, dont les arbres taillés en sifflet à quelques pieds de terre forment une herse de pieux aigus où s'enferreraient les chevaux et les hommes. Un arbre abattu, cela est plus triste qu'une maison ruinée. Pour relever l'une, il ne faut que de l'argent ; pour faire repousser l'autre, il faut la lente collaboration de la nature, qui ayant l'éternité devant elle, ne se presse jamais et se rit des impatiences de l'homme éphémère ; mais Paris qui ne recule devant aucun sacrifice a tranché sans regret sa belle chevelure

verte, pour être plus apte au combat et ne pas donner prise à l'adversaire.

En passant le long du rempart, notre regard plonge dans de riantes villas, asiles charmants de la vie heureuse, qui ont conservé leurs bassins de marbre, leurs parterres de fleurs, leurs massifs d'arbres rares, leurs vases et leurs statues. Au bord de l'avenue Uhrich nous apercevons l'ambulance américaine installée sous des tentes, mode reconnu le meilleur pendant la longue guerre de la Sécession. Qui eût pensé, il y a trois mois, que le drapeau de la Société internationale flotterait au bois de Boulogne, abritant des blessés ?

Le soir commençait à tomber, des teintes d'un violet froid envahissaient le ciel; les objets s'estompaient et prenaient des formes confuses; il nous fallut remettre à une autre fois le reste de l'excursion. Ce jour-là, par malheur, le vent roulait des nuages gros de pluie et une tempête furieuse se déchaînait sur la ville, faisant voler comme des feuilles mortes les tuiles et les ardoises des toits; mais nous sommes un vieux voyageur qui a vu déjà bien des orages et nous avons pour principe de ne jamais nous occuper

de la température, cet éternel souci du philistin. Nous voilà donc parti par un temps « à ne pas mettre un poëte à la porte. »

On rétrograde d'abord jusqu'à Courcelles, où la voie d'Auteuil se raccorde avec le chemin de fer de ceinture. Celte portion du chemin n'est pas moins curieuse que la première. On contourne intérieurement le rempart qui offre l'animation la plus pittoresque. Les casemates, les postes blindés, les abris formés de planches épaisses soutenues par des pieux, les rangées de tonneaux remplis d'eau ou de sable, les haies de fascines, les sacs de terre rangés sur le parapet pour protéger les sentinelles, les défenses de toutes sortes se multiplient à l'infini; les murailles des jardins et des enclos sont crénelées, percées de meurtrières. Des palissades hérissent l'abord des stations ; des barricades construites en pavés, en madriers, en troncs d'arbre, offrent partout des obstacles. Des chemins creux les rattachent l'une à l'autre lorsqu'il faut traverser un terrain découvert.

Tout ce que peut imaginer le génie de la défense désespérée est accumulé là. Nous ne savons pas si nous sortirons de Paris, mais, à coup

sûr, personne n'y entrera. Ce ne sont que terrassements, épaulements, fossés, escarpes et contreescarpes, pièges à loups, chausse-trapes, chevaux de frise, surprises désagréables. Il faudra une bataille pour enlever chaque pouce de terre. En attendant l'assaut, les gardes nationaux, les mobiles, les francs-tireurs ont l'oreille et l'œil au guet ; ni le vent, ni la pluie, ni la boue, qui leur met des guêtres jaunes aux pieds, n'altèrent leur bonne humeur. Ils vont, ils viennent, fonl l'exercice, allument pour leur popote un feu auquel l'aquilon sert de soufflet, fument leurs pipes, boivent un verre d'eau-de-vie à la cantine, et ne s'inquiètent nullement des gouttes d'eau dont le goupillon de l'orage leur asperge le nez.

Au delà du rempart, on apercevait dans la campagne une tourelle à deux étages surmontée d'un sémaphore, le coteau de Sannois reconnaissable à son escarpement couleur d'ocre, et les pentes plus éloignées de Montmorency azurées par la distance.

En se retournant vers la ville on avait la perspective de grandes cours, de vastes enclos attenant à des maisons décrépites composées de pièces et de morceaux comme l'habit d'arlequin,

C'étaient des magasins hybrides où viennent échouer les épaves des démolitions, une espèce de temple ou de Rastro architectural. Là se trouvaient des entassements de portes, de jalousies, de persiennes, de fenêtres ayant encore leurs carreaux, de cages d'escaliers; de boiseries déchirées par pans, de devantures de boutiques, d'auvents, de parquets, de poutres, de planches, de quoi bâtir toute une cité assez grande sans charpentier, sans maçon, sans menuisier, sans serrurier.

Dans d'autres cours des charrettes renversées en arrières tendaient au ciel leurs brancards comme pour implorer de l'ouvrage. Des linges séchaient aux croisées, et toutes sorles de petites industries familières s'exerçaient dans les espaces vagues. Des poules picoraient en liberté comme à la campagne. Paris a conservé là son ancien aspect de faubourg et de banlieue, que la ville nouvelle ignore et qui a ses hasards pittoresques.

Nous étions en vue de Montmartre, dont la silhouette sombre se dessinait farouchement sur un fond d'orage; Les premiers plans étaient formés par les rotondes des gazomètres dont les couvercles s'abaissent de plus en plus et par des

cheminées d'usine d'un noir d'encre. Des fumées bleuâtres traînaient entre le premier et le second plan, augmentant ainsi la perspective aérienne du tableau. On distinguait au flanc de la butte, dïin ton plus clair que le reste, la batterie de canons qui doit déjouer tout l'acier fondu de Krupp, les deux moulins, seuls survivants de cette bande ailée et gesticulante que Don Quichotte de la Manche eût attaquée, la tour de Solférino avec ses signaux et quelques maisons dont les lignes sévères ne dérangaient pas le contour général. Toute la butte était de ce ton que les peintres d'aquarelle appellent « teinte neutre » dont la gamme va du noir bleu au gris violâtre.

Des bancs de nuages effondrés, croulants, semblables aux décombres d'une ville cyclopéenne en ruines, laissaient filtrer entre leurs blocs disjoints des jets de lumière livide qu'avivait parfois le souffle de la tempête. C'était beau et grandiose comme les gravures bibliques de Ninive ou de Babylone de l'Anglais Martynn.

Les rues en contre-bas sont occupées par des usines, des fabriques, des docks avec leurs grands murs de briques et leur poulie à la fenêtre du grenier, indice d'une grande activité industrielle

interrompue par Ja guerre. Celles de ces rues qui aboutissent à une porte du rempart présentent à leur extrémité des barricades savamment construites, imprenables comme des forteresses. Voici le canal de l'Ourcq, encombré de bateaux des gabarits les plus variés qui ont cherché refuge dans ses bassins; la présence de cette flottille aux mâts goudronnés, aux peintures de couleurs vives, donne à ce coin du tableau un petit air hollandais tout à fait agréable. Voilà Pantin que couronne une église gothique (gothique moderne) , à double flèche, d'un effet pittoresque et charmant, mais à peine avons-nous le temps de la regarder. Le chemin s'enfonce entre deux pentes garnies de roches factices plantées de pins par M. Alphand, et bientôt s'engloutit dans un interminable tunnel, qui passe sous le parc des buttes Chaumont. On sort un instant du souterrain, et par un second tunnel un peu moins long que le premier on traverse le Père-La-Chaise audessous de la tombe des morts ; l'eau qui suinte de la voûte a filtré à travers leurs os et nous y pensions, non sans une secrète horreur. Quand on se retourne au débouché du souterrain, on aperçoit au revers de la colline, sur un fond de

noire verdure la ville funèbre avec ses petites maisons blanches faites à la taille des Mânes.

Les colonnes de l'ancienne barrière du Trône apparaissent bientôt, surmontées de leurs glorieux stylites : Philippe Auguste et saint Louis. Saint-Mandé montre ses jolies habitations bourgeoises précédées de petits jardins. Vincennes étale son bois, que dominent son donjon, sa tour de Mirabeau et les minarets terminés en croissant de sa Sainte-Chapelle. La station de Bercy n'est plus qu'à sept ou huit minutes et nous avons accompli notre voyage.

La tempête s'est apaisée ; il ne pleut plus, et des lambeaux de nuages, striés de rose par le couchant, flottent dans un ciel qui a ce ton de cendre d'Egypte verdie ou de turquoise malade qu'on remarque entre les blanches colonnades des festins de Paul Véronèse.

Novembre 1870.

La dernière affiche du Théâtre-Français, dont on voit encore quelques lambeaux lavés par la pluie sur les kiosques, porte la date du 5 septembre : on jouait ce jour-là le Lion amoureux, de Ponsard. On a beaucoup agité la question de savoir si, dans cette grande tristesse, il n'y avait pas quelque chose qui blessait la pudeur publique à rouvrir les spectacles. De bonnes raisons ont été données pour et contre, et nous ne recommencerons pas une discussion désormais inutile. Quelques théâtres ont entre-bâillé leurs portes dans un but de bienfaisance et pour des représentations diurnes entremêlées de conférences et d'intermèdes; on a récité en habit

de ville des fragments de chefs-d'œuvre. Beethoven, Mendelssohn, Mozart, Weber font entendre de nouveau les voix mystérieuses et profondes de leur orchestre. Pourquoi pas? La musique sait parler à la douleur; elle a des consolations inarticulées, de vagues plaintes, des caresses délicates et féminines qui n'offensent pas l'âme humiliée; à travers ses soupirs il semble qu'on entende chuchoter l'espérance, et parfois retentir des appels héroïques. Aussi la foule a-t-elle été immense aux concerts de Pasdeloup et n'y avait-il pas une place de libre au Théâtre-Français à la représentation au bénéfice de l'héroïque cité de Châleaudun et, le lendemain, au bénéfice des victimes de la guerre.

Oui, cela est vrain le drapeau de la Société internationale, avec sa croix de gueules sur champ d'argent, flotte sur le comble du théâtre et au balcon où Ton venait respirer un peu d'air pur pendant les enlr'actes, Des blessés gisent dans ce foyer qu'arpentaient les critiques, quelquefois si occupés de discussions d'art qu'ils en oubliaient la pièce. Au premier abord, rien d'étrange comme ce voisinage d'ambulance et de comédie, mais nous vivons dans un temps de brusques

contrastes. Les antithèses les plus inattendues sont posées par les événements avec une hardiesse à effrayer toutes les rhétoriques. Déjà l'on y est fait et rien ne semble plus naturel.

On avait dit que, les décors et les costumes ayant été mis en lieu de sûreté, dans une cave ou dans un magasin blindé à l'épreuve de la bombe, on jouerait la tragédie en frac et en toilette de ville entre les portants du théâtre et sans le moindre palais. Celte idée nous souriait assez. La tragédie, telle que les grands maîtres du dixseptième siècle l'ont entendue, ne se pique nullement de couleur locale. Elle ne connaissait ni le mot ni la chose. Quoique Racine fût un grand helléniste, il n'avait assurément pas songé, au moment de faire représenter Andromaque ou Iphigénie, à regarder un vase grec, à consulter une médaille antique pour obtenir une mise en scène plus exacte. L'analyse dialoguée des passions devant un fond vague d'architecture semblable à ces ombres dont on remplit la toile des portraits n'a pas besoin d'un costume précis, et la tragédie qui se jouait en perruque, en tonnelet et en robe à paniers, pourrait se représenter tout aussi bien en habit noir. Notre attente a été trompée.

La tragédie avait retrouvé dans quelque armoire du vestiaire tout son attirail pompeux : chlamydes, peplos, tuniques, manteaux, cothurnes, et même un décor un peu trop pompéien pour le palais de Buthrote, où se passe l'action. Mais ce n'est pas la faute du siège.

Il n'est pas nécessaire, croyons-nous, de faire l'analyse tfAndromaque et d'y ajouter des considérations esthétiques sur Racine. L'auteur et la pièce sont connus. Mais que mademoiselle Favart a été belle et touchante dans ce rôle d'Andromaque, qui semble avoir été écrit pour elle! comme le poëte, sans altérer en rien le pur contour antique de cette noble figure, a su y mettre une délicatesse, une chasteté et une élévation qui en augmentent le charme!

« Dans Euripide, Andromaque craint pour la vie de Molossus, un fils qu'elle a eu de Pyrrhus, et qu'Hermione veut faire mourir avec sa mère; mais il ne s'agit pas ici de Molossus : Andromaque ne connaît pas d'autre mari qu'Hector, ni d'autre fils qu'Astyanax. J'ai cru en cela me conformer à l'idée que nous avons maintenant de cette princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la connaissent

82 TABLEAUX DE STÉGE.

guère que pour la veuve d'Hector et la mère cTAstyanax. On ne croit pas qu'elle doive aimer ni un autre mari ni un autre fils, et je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si elles avaient coulé pour un autre fils que celui qu'elle avait d'Hector. »

Ces lignes pleines de finesse et de sentiment sont de Racine, et montrent que l'illustre poëte contenait un critique plein de tact. Il y a dans le public une sorte d'amant jaloux qui ne permet aucune infidélité aux figures idéales qu'on lui présente. La veuve d'Hector, partageant la couche de Pyrrhus, comme c'était son devoir de captive, n'eût excité aucun intérêt.

Mademoiselle Agar a la beauté tragique et la violence passionnée d'Hermione. Prudhon est un Pyrrhus suffisamment amoureux et farouche, et Maubant prête aux fureurs d'Oreste sa belle voix sonore.

Une salle de spectacle a toujours, quand le soleil luit au dehors, un aspect étrange et lugubre. Le jour glissant par quelque interstice et s'y rencontrant avec la lumière du gaz produit des effets bizarres. On sait que la vie nocturne

est la vraie vie des théâtres. La journée y oublie ses durs labeurs dans les plaisirs de l'esprit^ mais elle s'étonne d'interrompre sa tâche pour une représentation qui ordinairement ne vient que le soir.

Quand on est assiégé il faut être économe pour durer longtemps. L'homme ne vit pas seulement de pain, il vit aussi de lumière. Le gaz est du soleil emmagasiné, et on doit, dans la position où nous sommes, en ménager précieusement les rayons. Donc la salle n'était éclairée qu'à demi et les becs ne dardaient que la moitié de leur flamme. Cette pénombre est favorable à la scène et aux acteurs, dont elle augmente l'importance en tenant les spectateurs dans le clair obscur : du reste, on était venu pour voir et non pour être vu. Les femmes étaient relativement en petit nombre et leurs toilettes sévères, noires ou grises, n'avaient pas besoin de vives clartés. Les hommes, pour la plupart, n'avaient pas pris la peine de déposer la tunique du garde national ; les chapeaux élaient rares ; les képis nombreux. La salle, à vrai dire, avait un peu l'air d'un camp.

Dans la grande avant-scène, autrefois loge impériale, les blessés convalescents de l'ambulance

assistaient au spectacle, et tous les yeux se tournaient de leur côté avec attendrissement. Il y avait là des bras en écharpe, des mains et des têtes entourées de linge ; mais celui qui fixait le plus l'attention était un jeune homme, la figure traversée par une large bandelette ; il avait l'air d'un de ces Touaregs du Sahara qui voilent leur figure jusqu'aux yeux comme des femmes. Dans l'aile de son nez s'était logée une balle qu'on n'avait pu, dit-on, encore extraire, ce qui ne l'empêchait pas d'être très-attentif aux larmes d'Andromaque et aux fureurs d'Hermione. Tous ces braves garçons, relevés à peine de leur lit de souffrance, semblaient heureux de cette distraction, et ceux qui avaient deux mains applaudissaient aux bons endroits avec cette naïveté de sentiment qui ne se trompe jamais.

Entre la tragédie et la comédie, on jouait aussi le Médecin malgré lui ce jour-là. — Coquelin a lu une poésie de M. Henri de Bornier, sur Châteaudun, l'héroïque petite ville, d'une fière tristesse et d'un beau souffle lyrique, qui a été accueillie avec le plus sympathique enthousiasme. Il a dit ensuite les Cuirassiers de Reichshoffen^ de M. Bergeret. Il y a dit mouvement, de la har-

diesse et une certaine grandeur épique dans ce morceau, où la difficulté de revêtir de lyrisme des détails modernes est très-heureusement surmontée. La charge des cuirassiers, au clair de lune, suivis de leurs ombres galopantes, comme si déjà les vivants qui vont mourir avaient leurs spectres derrière eux, rappelle, sans l'imiter, l'effet fantastique de la Revue nocturne de Zeicllilz, si merveilleusement illustrée par Raffet.

Sganarelle, improvisé médecin à coups de bâton, et joué par Got avec la verve la plus désopilante, a forcé de rire une salle qui peut-être n'en avait guère envie; mais le comique de Molière est irrésistible.

Lorsqu'on sort, on est tout surpris de voir la lueur blanche du jour et les passants qui vont à leurs affaires. On chancelle quelques pas comme un oiseau de nuit qui va de l'ombre à la lumière.

Une autre représentation a suivi celle-là, avec un succès tel qu'on rendait l'argent au contrôle, et que si le directeur de la Comédie-Française ne nous eût offert une place dans cette loge de baignoire qu'on appelle le tombeau, tant elle est noire et profonde, nous eussions été forcé de continuer notre promenade sous les portiques du

Palais-Royal. Nous étions là un peu comme Charles-Quint dans son armoire :

Nous étouffions très-bien, mais entendions fort mal ;

et nous acceptâmes avec plaisir la proposition que nous fit Edouard Thierry d'aller faire un tour de foyer, c'est-à-dire d'ambulance. C'est en effet dans cette magnifique pièce, bien aérée, haute de plafond, d'abord facile, réunissant toutes conditions de salubrité, que l'ambulance est installée. La cheminée monumentale devant laquelle ont eu lieu tant de discussions la chauffe de ses énormes bûches et y entretient une douce température. Les lits des blessés sont rangés la tête contre le mur de chaque côté de la salle, laissant entre eux un large passage. Les bustes des poètes tragiques et comiques les regardent de leurs yeux blancs et semblent veiller sur eux. Le Voltaire de Houdon ricane toujours sur son fauteuil de marbre ; aucun voile n'a été jeté sur le patriarche de Ferney ; seulement une bande de percaline verte protège son piédestal et garnit également le bas- des murailles à hauteur d'homme, de peur des chocs et des éraflures. Il n'est pas besoin dédire que ces lits sont d une

propreté méticuleuse et d'une blancheur éblouissante. D'autres sont disposés dans la longue galerie qui servait de promenoir, et dont les fenêtres s'ouvrent sur le balcon de la rue Richelieu. Sur le dernier de ces lits était couché, sans doule à la place du mort qu'on venait d'enlever et comme pour sanctifier la mondanité du lieu, un grand crucifix noir portant son pâle cadavre d'ivoire jaune aux bras douloureusement étendus. Il n'y avait, au moment de noire visite, que deux blessés couchés, un dans le foyer, l'autre dans la galerie. Tous deux répondirent à notre respectueux salut par un sourire amical. Les internes et les infirmiers occupent au bout du couloir la petite salle du buffet. A la lingerie, située à l'étage inférieur, nous trouvâmes la belle Delphine Marquet qui roulait des bandes. Avec ses petites boucles frisées sur le front, sa sévère robe noire et son linge tout uni, comme on disait autrefois, elle avait l'air d'une de ces dames du temps de Louis XIII, qu'on voit visiter les malades dans les gravures d'Abraham Bosse. Mais aucun raffiné à feutre mou, à longue plume, à chemise bouffante, à bottes évasées garnies de dentelles, n'était là le poing sur la hanche, en relevant du

doigt sa moustache. L'actrice, altentive et sérieuse, accomplissait dans la solitude son œuvre charitable.

Nous rendîmes aussi visite à la cuisine, placée au rez-de-chaussée. Quand les belles sociétaires de garde y descendent pour chercher un bouillon ou apprêter une portion de convalescent, la salle illuminée ressemble à cette toile célèbre de Mûri llo connue sous le nom de Cuisine des Anges.

En passant par le couloir qui mène de la salle à la scène, nous rencontrâmes deux religieuses, deux sœurs hospitalières, dont Tune demandait à l'autre : « Où donc est la sœur Sainte-Madeleine?— Au théâtre du Palais-Royal, » répondit la sœur interrogée , du ton le plus naturel du monde.

Au moment même où passaient les sœurs, débouchait du foyer des acteurs Basile avec sa longue robe noire, son rabat blanc et ce bizarre chapeau que les prêtres espagnols portent encore. Il s'effaça contre le mur, saluant de la façon la plus respectueuse. On jouait un acte du Mariage de Figaro. C'était un pur hasard, vous le pensez bien. Mais naccuserait-on pas d'invraisemblance un auteur qui risquerait un tel contraste? Quelle

série étrange d'événements vertigineux n'a-t-il pas fallu pour faire se coudoyer le Basile de Beaumarchais et de vraies religieuses dans un couloir de la Comédie-Française ! La chanson de Béranger, V. Actrice et la Sœur de charité, nous revenait en mémoire; mais ici la réalité est au-dessus de l'invention, car ce n'est pas dans l'autre monde que la rencontre a lieu, comme le suppose la chanson. Rien de plus convenable et de plus décent que les rapports des comédiennes et des religieuses. Les artistes de la Comédie Française sont de vraies dames , et elles ont pour ces saintes filles la vénération qui leur est due et qu'elles méritent si bien.

Aux fragments de Tartuffe, du Mariage de Figaro et des Plaideurs, se joignait l'attrait de récitations poétiques. Madame Vicloria Lafontàine a dit avec un charme exquis d'intimité une délicieuse petite pièce de Théodore de Banville, qui peint la soirée du garde national revenant du rempart après vingt-quatre heures de pluie, de bise, de patrouilles et de faction au rempart, et retrouvant chez lui avec bonheur toutes les douces harmonies du foyer : la femme, l'enfant, le fauteuil moelleux, les chaudes pantoufles et la

causerie affectueuse sous la clarté opaline de la lampe, ces purs plaisirs de la famille, auxquels la gravité de la situation ramène et qui valent mieux que les frivoles distractions du cercle, du jeu et des coulisses. Mademoiselle Agar a fait vibrer, avec une incomparable vigueur, la Lyre $ airain, d'Auguste Barbier, et mademoiselle Favart, vêtue d'une adorable robe blanche, satinée et duvetée comme un plumage de tourterelle, a roucoulé d'une voix plus douce que la plus suave musique, une poésie de M. Eugène Manuel. Ce morceau charmant a pour titre les Pigeons de la république. Ce n'est plus à des messages d'amour que sont employés les oiseaux chers à Vénus. L'Amour ne cerche plus sous leur aile le petit billet plié et scellé d'un baiser de l'amante ; on leur demande des nouvelles de la France ; on les interroge sur la marche des armées; leur vol est officiel, et ils sont enrôlés dans la grande guerre.

Nous avions lu, le matin même, les Guêpes d'Aristophane, et nous ne crûmes pas que notre conscience nous engageât à entendre l'acte des Plaideurs qui terminait le spectacle. Mais nous ne savions plus nous en aller, et il nous eût été

impossible de citer en ce moment le fameux vers :

Nourri dans le sérail, j'en connais les détours.

Nous ne retrouvions plus notre route. Des corridors, des escaliers, des passages avaient été barrés pour séparer l'ambulance du théâtre, et nous fûmes obligé de demander notre chemin à une sœur qui nous remit avec beaucoup d'obligeance dans la bonne voie et nous accompagna jusqu'à la dernière porte. Un feuilletoniste ayant pour Ariane à travers le dédale du Théâtre-Français une brave sœur hospitalière, n'est-ce pas là — comme disent certains journaux, — un signe des temps ?

VJI

Novembre 1870.

Il est une situation particulièrement triste, c'est celle des habitants de la banlieue que la guerre a forcés de se replier sur Paris avec leurs paquets faits à la hâte et ce qui pouvait se sauver de leurs meubles. On s'est installé tant bien que mal dans le premier logement venu, au milieu des épaves de son ancien confortable, pouvant à peine se mouvoir parmi cet encombrement d'objets qui ne trouvent plus leur place. Le chariot fuyant devant l'invasion des barbares a été vidé précipitamment, sans choix, ni ordre, et Ton a remis de semaine en semaine, comptant sur une prompte délivrance, le rangement de ce chaos. Tous ces fils déliés dont l'habitude, cette seconde

nature, vous attache à une ville, à un quartier, à une maison, moins que cela, à un coin de chambre, à un fauteuil tourné d'une certaine manière, ont été rompus brusquement.

Occupé, d'abord par la succession des catastrophes, les colères de la défaite, la fièvre de la défense, on n'a pas seflti la rupture de ces fibrilles dont les racines plongent au plus profond du cœur. Mais les jours succèdent aux jours entremêlés d'espoirs et d'abattements ; la vie reprend peu à peu son niveau, et l'on en vient, dans le désastre général, à sentir son propre petit malheur à soi. L'âme vous fait mal et ne s'emboîte pas bien avec le corps. Quelque chose vous manque que vous cherchez vaguement. D'indéfinissables mélancolies vous envahissent ; vous éprouvez des gênes bizarres : ce sont les vieilles habitudes qui reviennent et vous chuchotent a l'oreille des paroles connues, de vieux mots d'autrefois. Elles vous enlacent de leurs bras souples, et, la tête penchée, mouillent votre épaule de tièdes larmes; elles amènent avec elles le Souvenir et la Nostalgie, deux mornes figures drapées de gris.

Et cela vous prend le matin, lorsqu'en ouvrant

les yeux, au lieu du paysage accoutumé que vous aperceviez de votre lit à travers la glace sans tain de la cheminée — les touffes d'arbres montant du jardin profond, et la rangée des peupliers qui se profile sur le ciel — vous découvrez des angles de toits, des mansardes, une forêt de tuyaux en plâtre, en poterie, en tôle, étayés de barres de fer, coiffés de gueules-de-loup et de chapiteaux bizarres dégorgeant leur fumée dans la brume; un océan de tuiles et d'ardoises brunes, vertes, noircies et rayées par la pluie, sur lesquelles la pâle Aurore d'automne s'avance le pied suspendu comme un couvreur. Puis votre chat épouvanté du déménagement se tient tapi sous un meuble et ne vient pas vous souhaiter la bienvenue quotidienne ; vous étendez la main et vous ne trouvez pas voire Homère ou votre Shakespeare à sa place ; la blanche figure qui, les cheveux négligemment noués, pareille dans sa longue robe aux anges des missels, apparaissait sur le seuil et vous disant en souriant ! « Bonjour, père : » ne vous apporte plus son frais rayonnement. Elle est loin, bien loin, oh! tant mieuxl sur le bord du lac, à l'abri des hordes sauvages. Le facteur ne vous remet plus de lettre. Toutes ces petites

choses vous font saigner le cœur en dedans ; les anciennes blessures se rouvrent et l'on se sent triste jusqu'à la mort.

Chacun des réfugiés, riche ou pauvre, lettré ou illettré, éprouve cela plus ou moins, et tous, même aux endroits dangereux, au risque de recevoir une balle prussienne, vont faire une visite à la maison, villa ou chaumière, boutique ou logement qu'ils ont été obligés d'abandonner, dût-on trouver le lieu dévasté, effondré par les obus, crénelé et percé de meurtrières. On veut revoirie petit jardin, le puits que festonnait le houblon et la vigne vierge, le carré de choux, les tournesols balançant leurs disques au-dessus des plants de légumes, et tout ce pauvre pittoresque de banlieue qui produit plus d'effet peut-être sur les humbles de cœur que les grands aspects de la nature.

Ce désir nous saisit l'autre jour avec une intensité maladivement irrésistible. Nous ne pouvions plus lire ni écrire; notre plume s'arrêtait au milieu de la ligne attendant que l'esprit la guidât, mais l'esprit était ailleurs. Nous nous étions pourtant bien promis de ne sortir de la ville que triomphant et l'ennemi chassé. Il fallut

céder et nous parjurer vis-à-vis de nous-même. Nous n'y pouvions plus tenir. Nous voilà donc parti avec notre compagnon habituel d'expédition.

En passant près de Tare de triomphe, nous remarquâmes qu'on avait enfin recouvert de planches les bas-reliefs des deux façades. On avait d'abord songé à préserver le chef-d'œuvre de Rude, le Départ des volontaires, et le groupe de Cortot, moins exposés pourtant, puisqu'ils regardent Paris. Bonne précaution après tout, quoiqu'une cicatrice de boulet ou d'obus ne dépare pas une sculpture héroïque.

Devant le solennel pylône, du côté où aboutit l'avenue de la Grande-Armée, il y a toujours un rassemblement, une espèce de club en plein air qui discute les questions du jour, et se transmet les nouvelles vraies ou controuvées. On peut y apprendre sur place comment se forment les légendes et comment l'imagination du peuple ajoute, en toute sincérité, à un fait réel ce qu'il faut pour devenir poétique; là, de récits divers agrandis ou fondus ensemble, se compose pelit à petit le romancero du rempart. Les exploils des mobiles et des francs-tireurs racontés par des

rhapsodes populaires, font penser aux prouesses de Chingachgook et d'Œil-de-Faucon à la poursuite des Mingos.

Des barricades construites avec beaucoup de soin coupent la roule deux ou trois fois de l'arc de triomphe à la barrière ; cependant jusque-là l'aspect des lieux n'a pas Beaucoup changé. Mais quand on a franchi le pont-levis du rempart èt les défenses accumulées sur ce point, on se croirait transporlé dans un endroit inconnu, tant la physionomie du site a pris un autre caractère. La zone militaire des fortifications, entièrement démolie et rasée, offre des perspectives toutes nouvelles. On aperçoit sur la droite, en sortant, la chapelle commémorative construite à la place où est mort le duc d'Orléans, sur le chemin de la Révolte. Sans doute elle a obtenu grâce comme monument historique ; d'ailleurs sa forme basse se rapprochant de celle d'un tombeau n'exigeait pas impérieusement qu'on la sacrifiât; on y admirait de magnifiques vitraux d'après les cartons d'Ingres et qu'on a dû mettre en sûreté. De l'autre côté, l'usine de M. Gellé, remarquable par sa haute cheminée de briques roses et la suave odeur de parfumerie qu'elle répandait aux alen-

tours, a été abattue et les maisons, ses voisines, ont eu le même sort jusqu'au chemin de la porte Maillot.

Celte démolition laisse voir tout en plein la façade du restaurant Gillet. On n'y fait plus de noces, les festins sont supprimés, et Ton ne voit plus au retour du bois un couple descendre de voiture et se glisser d'un pas rapide et furtif par l'escalier des petits salons pour y faire un dîner fin. Les fourneaux, toujours flambants jadis, sont éteints. Mais l'animation n'en est pas moindre pour cela devant l'entrée principale. Le général Ducrot a installé son quartier général chez Gillet, et c'est un mouvement perpétuel d'ordonnances, de cavaliers, de soldats et de gens qui viennent chercher des laissez-passer, car on ne peut sans permission aller au delà du pont de Neuilly.

Pour nous rendre à notre maison, rue de Longchamps, nous prenions souvent l'avenue Maillot, qui longe le bois de Boulogne, dont elle est séparée par un saut-de-loup assez profond. C'est en temps ordinaire une route très-agréable. On a, d'un côté, le Bois et, de l'autre, une rangée de coquettes maisons précédées de petits jardins, La route elle-même est plantée de marron-

niers, mais nous y reviendrons tout à l'heure.

Quand nous eûmes tourné le coin du restaurant, un horizon que nous ne connaissions pas se développa subitement devant nos yeux et ûous causa la plus profonde surprise. Une immense zone s'étalait à perte de vue hérissée de fûts semblables à des colonnes tronquées ; on aurait dit un de ces cimetières d Orient où la place de chaque tombe est marquée par un pieu en marbre; c'était, moins les cyprès gigantesques, l'image exacte du champ des Morts d'Eyoub ou de Scutari. Nous n'étions cependant pas à Constantinople, mais bien à la porte Maillot; de vagues fumées bleuâlres , de légères traînées de brume rampant sur le sol et enlevées par le vent favorisaient encore l'illusion. Ces colonnes étaient les troncs d'arbre, coupés à trois pieds de terre, du pauvre bois de Boulogne et non des tombes de Turcs. Ce vaste abatis dégageait au loin des constructions ordinairement cachées derrière les feuillages et qui apparaissaient comme des blocs erratiques dans la plaine dénudée. C'était d'une désolation navrante, mais non sans beauté. Cet horizon sévère eût charmé un peintre.

L'œuvre de la cognée continuait, et çà et là un arbre tombait avec un sourd gémissement, et nous ne voudrions pas jurer que ce fût toujours un sacrifice stratégique et que le bûcheron tînt ses pouvoirs du génie militaire. A chaque instant passaient des vieilles décharnées, « plus horrificques » que la sibylle de Panzousf, à qui l'on n'aurait cru que le souffle et qui cheminaient sous d'énormes brassées de bois dont les branches par derrière les couvraient comme une carapace et leur donnaient l'air de tortues redressées à demi sur leurs pattes. Une petite fillette de douze ou treize ans courait avec un tronc d'arbre de quatre ou cinq pieds de long sur l'épaule. Mais il y a fagots et fagots, comme dit Sgnanarelle, et les fagots de siège sont d'une belle taille.

Les hôtels, les villas, les cottages, en style de la reine Elisabeth, Renaissance, hollandais, qui bordent l'avenue Maillot, presque tous abandonnés, servent de logement aux moblots, comme l'attestent les pantalons et les chemises pendus aux fenêlres. Parmi ces charmantes maisons, il y en avait une qui nous plaisait entre toutes, et où nos rêveries aimaient à placer des scènes de

bonheur. Il nous semblait qu'on devait être heureux dans ce palazzino, abrité derrière un rideau de lierre d'Irlande. Nous en admirions, à travers un interstice du feuillage, les colonnes de pierre blanche, le perron poncé, l'heureux mélange de briques coloriées, le balcon débordant de fleurs, les stores toujours baissés discrèlement et semés de quelques oiseaux peinls. La maison était encore là, mais son expression n'était plus la même, elle avait l'air ennuyé et triste.

Il nous fallut quitter l'avenue Maillot obstruée de barricades d'autant plus fortes qu'on se rapprochait davantage de l'avenue de Madrid, et nous gagnâmes la rue de Longchamp par des voies latérales presque désertes où allaient et venaient des moblots, des artilleurs faisant cuire leur pitance avec des broussailles et des morceaux de bois recueillis dans les terrains vagues.

Quelques abois de chiens inquiets et surpris de notre passage troublaient seuls le silence. De temps à autre détonnait un coup de fusil adressé à un moineau — et au loin l'on entendait le roulement d'une école de tambour.

Enfin nous arrivâmes devant notre maison, ne

sachant pas trop si nous allions en trouver un seul vestige. A l'extérieur, rien n'était changé. La tête de la Victoire du Parthénon, dont M. de Laborde a rapporté le marbre d'Athènes, et qui figure, moulée en plâtre sur un fond de rouge antique, dans une niche circulaire, sur le mur de notre atelier, était toujours à sa place, sœur triomphante de la Vénus de Milo, force superbe de la forme, vis saperba formée, immortel idéal de beauté, divinité tutélaire du pauvre logis. Une fenêtre était ouverte, comme si la maison eût abrité encore ses anciens habitants. Cela nous parut de bon augure. Nous sonnâmes : le jardinier vint nous ouvrir, et nous entrâmes, le cœur ému, dans cette habitation, aussi petite que celle de Socrate, et qu'il n'avait pas été difficile de remplir d'amis.

Quand on pénètre dans un logis désert depuis longtemps, il semble toujours qu'on dérange quelqu'un. Des hôtes invisibles se sont installés là pendant votre absence et ils se retirent devant vous; on croit voir flotter sur le seuil des portes qu'on ouvre le dernier pli de leur robe qui disparaît. La solitude et l'abandon faisaient ensemble quelque chose de mystérieux que vous interrom-

pez. A votre aspect, les esprits qui chuchotaient se taisent, l'araignée tissant sa rosace suspend son travail; il se fait un silence profond et, dans les chambres vides, l'écho de vos pas prend des sonorités étranges : pas le plus léger dégât n'avait été commis. D'ailleurs personne n'était entré là, depuis notre départ. Le modeste asile du poëte avait été respecté.

Sur la cheminée de notre chambre, un volume d'Alfred de Musset était resté ouvert à la page quittée. Sur la muraille pendait accrochée la copie commencée d'une tête de Ricard par notre chère fille, si loin de nous, hélas ! et qui ne lira pas cet article. Un flacon d'essence débouché s'évaporait sur sa toilette de marbre blanc et répandait son parfum faible et doux dans sa petite chambre virginale.

Nous mon lames à l'atelier que nous élions en train d'arranger pour de longs travaux qui ne se finiront peut-être jamais. Il n'y avait plus que la tenture à poser, et nous pensâmes à ce grave aphorisme de la sagesse orientale : « Quand la maison est finie, la mort entre. » La mort ou le désastre. Une mélancolie profonde s'emparait de nous en regardant ces lieux où nous avons aimé,

m TABLEAUX DE SIÈGE.

où nous avons souffert, où nous avons supporté la vie telle qu'elle est, mêlée de biens et de maux, de plus de maux que de biens, où se sont écoulés les jours qui ne reviendront plus et qu'ont visités bien des êlres chers partis pour le grand voyage. Nous avons senti là, dans notre humble sphère, quelque chose d'analogue à la tristesse d'Olympio...

L'heure s'avançait et les portes de Paris ferment maintenant à cinq heures. Avant de quitter notre chère demeure abandonnée, nous allâmes faire un tour au jardin. La brume du soir commençait à monter et à mettre au bout des allées des gazes bleuâtres. Lèvent poussait les feuilles mouillées, et les arbres dépouillés tremblaient et frissonnaient comme s'ils avaient froid. Quelques dahlias achevaient de se flétrir dans les plates-bandes, et un vieux merle botté de jaune, à nous bien connu, partit brusquement devant nos pieds en battant des ailes comme s'il voulait nous saluer. Deux formidables coups de canon envoyés comme bonsoir aux redoutes prussiennes par le Mont-Valérien, ne parurent pas effrayer beaucoup l'oiseau habitué à ces vacarmes.

C'est ce même merle qui niche chaque printemps dans le vieux lierre, draperie verte jetée sur le mur, et siffle d'un air moqueur en passant près de notre fenêtre, comme s'il lisait ce que nous écrivons.

Novembre 1870.

Quand ils se promènent, les peintres ont l'habitude de porter dans leur poche un petit album sur lequel ils prennent leurs notes, Les notes d'un peintre consistent en quelques coups de crayon rapides qui fixent un mouvement, une attitude, un galbe, la ligne principale d'une figure, ou la silhouette d'un objet. Pour qui sait lire ces hiéroglyphes, rien de plus significatif et de plus intéressant. Quoique aux yeux vulgaires ils présentent l'aspect d'un gribouillis confus, on y trouve toujours le trait caractéristrque, l'accent de nature, la vérité inconsciente du geste pris sur le fait, et cet imprévu que les combinaisons de l'art ne donnent pas. Sans faire de croquis sur

un carnet, le poëte, ou si ce mot est trop ambitieux, l'écrivain, lorsqu'il laisse errer sa flânerie le long des rues et à travers les places, a des méthodes à lui d'arrêter le contour des choses, et, s'il craint que le trait trop léger ne s'efface, de le repasser à l'encre. Il a ainsi au fond de sa mémoire, comme en un portefeuille, une foule de dessins, inachevés la plupart, mais contenant l'indication nécessaire pour être terminés à loisir, s'il en a le besoin ou le caprice. Ce sont des physionomies observées en passant, des groupes entrevus, un détail singulier, une perspective ouverte soudainement, un petit fait inaperçu de la foule, mais frappant pour le rêveur.

Il n'y a pas dans tout cela de sujet défini, de composition s'arrangeant en tableau et facile à encadrer, et pourtant on admire parmi ces esquisses plus d'une figure heureuse, plus d'une expression naïve, plus d'une familiarité vivante* qui manquent aux ouvrages préparés en vue du public. C'est la différence d'une lettre intime écrite au courant de la plume à une épître longtemps travaillée. Mais où voulez-vous en venir avec ces prolégomènes? Avez-vous l'intention de donner un pendant au traité de Tôpffer sur le

lavis à ï 'encre de Chine, et méditez-vous ïesthe tique du croquis? En aucune façon. Seulement nous possédons quelques bouts de dessins faits çà el là, au hasard de nos promenades, qui n'ont pas assez d'importance pour être publiés à part, mais qui réunis sous la glace d'un passe-partout de bois de sapin à filets d'érable, pêle-mêle, le coin de l'un empiétant sur le coin de l'autre, pourraient procurer, à qui les regarderait, un quart d'heure de distraction pendant les longues soirées du siège. C'est un cadre rempli de la sorte que nous allons, si vous le permettez, suspendre au clou du feuilleton.

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