UNE NOUVELLE MADONE
Septembre 1870.
Quand on traverse la place de la Concorde, qu’animent les évolutions et le passage des troupes, l’œil est attiré par un groupe qui se renouvelle sans cesse aux pieds de la statue représentant la ville de Strasbourg. Majestueusement, du haut de son socle, comme du haut d’un autel, elle domine la foule prosternée ; une nouvelle dévotion s’est fondée, et celle-là n’aura pas de dissident ; la sainte statue est parée comme une Madone, et jamais la ferveur catholique n’a couvert
de plus d’ornements une image sacrée. Ce ne sont pas, il est vrai, des robes ramagées de perles, des auréoles constellées de diamants, des manteaux de brocart d’or brodés de rubis et de sa- . phirs comme en porte la Vierge do Tolède, mais des drapeaux tricolores lui composent une sorte de tunique guerrière qui semble rayée par les filets d’un sang pur.
Sur sa couronne de créneaux, on a posé des couronnes de fleurs. Elle disparaît presque sous l’entassement des bouquets et des ex-voto patriotiques. Le soir, pareilles aux petits cierges que les âmes pieuses font brûler dans les églises devant la Mère divine, les lanternes vénitiennes s’allument et jettent leurs reflets sur la statue impassible et sereine. Ses traits, d’une beauté fiére, ne trahissent par aucune contraction qu’elle a, enfoncés dans la poitrine, les sept glaives de douleurs. On dirait presque qu’elle sourit quand la lueur rose des lanternes flotte sur ses lèvres pâles. Des banderoles où sont tracées des inscriptions enthousiastes voltigent autour d’elle.
Sur le piédestal se lisent des cris d’amour et d’admiration. Des pièces de vers, des stances sont écrites au crayon, et si l’art manque à] ces
poésies, le sentiment s’y trouve toujours. Devant le socle est un large registre ouvert, et les noms s’y ajoutent aux noms. Le peuple parisien s’inscrit chez la ville de Strasbourg. Le volume, relié magnifiquement et blasonné aux armes de la glorieuse cité, sera offert à la grande martyre qui se dévoue pour l’honneur et le salut de la France. Jamais ville n’aura eu dans ses archives un plus glorieux livre d’or.
Par un de ces mouvements d’exquise délicatesse qui parfois remuent les foules d’un frisson électrique, le peuple semble, en adoptant cette statue comme une image sacrée, comme une sorte de Palladium, et en lui rendant un culte perpétuel, vouloir dédommager la ville malheureuse, lui prouver son ardente sympathie et la soutenir, autant qu’il est en lui dans son héroïque résistance.
Que de fois, pendant ces courtes vacances que l’été fait au feuilletoniste, nous avons traversé Strasbourg en allant à Bade, à Wiesbaden,à Heidelberg, à Munich, à Stuttgart. Nous y faisions toujours un temps d’arrêt et nous allions rendre une visite à notre vieil ami le Munster. A chaque voyage nous le retrouvions élançant vers le ciel.
TABLEAUX DE SIÈGE, avec la foi des anciens jours, sa flèche vertigineuse. Sur ses murs de granit rouge, la rouille du temps verdissait par places, comme sur une armure de cuivre. Les saints montaient la garde dans leur niche découpée en denlelle et, sous le porche, les vierges sages et les vierges folles continuaient leur procession symbolique. Les douze apôtres venaient poncluellement à l'heure de midi tourner autour de Jésus-Christ, sur l’horloge astronomique de M. Schwilgué, qui remplace celle de Conrad-Dasypodius.
Du coin de la place, la statue d’Envin de Sleinbach, l’architecle de la cathédrale, nous lançait un sourire d’intelligence comme pour nous dire/ qu’il nous reconnaissait bien. Les cigognes s’envolaient, les pattes tendues en arrière, comme sur la vignette des livres de Delalain, ou se tenaient debout dans leur nid, au sommet d’un de ces immenses toits à six étages de lucarnes qui sont particuliers à Strasbourg.
La ville nous plaisait par sa physionomie pittoresque, et ces petites singularités de détail et d’accent, -reflet du pays voisin qu’on retrouve dans les places des frontières. Mais cela n’empôchait pas Strasbourg d’ôtre français et Irés-fran-
LA STATUE DE STRASROlIRG. b
çais; il le prouve aujourd’hui de la façon la plus éclatante.
Qui nous eût dit alors que cette ville charmante et paisible, amoureuse de l’étude et des savantes recherches, guerrière cependant malgré son air de bonhomie patriarcale, et bouclant autour de ses reins une ceinture de canons, serait' un jour attaquée avec une si incroyable furie ! Lorsque nous regardions, le soir, le Chariot^ la Petite Ourse et Cassiopée scintiller comme des points d’or derrière les dentelles noires du Miinskr^ qui jamais aurait pensé que ces douces lueurs d’étoiles eussent pu être éleintes par le flamboiement sinistre des bombes! Et cependant une pluie de fer tombe nuit et jour sur le Munster^ brisant les clochelons, mutilant les slatuettes, perçant les voûtes des nefs et écornant l’horloge avec son peuple de figurines et ses millions de rouage. La bibliothèque, unique au monde en son genre, a brûlé. Des incunables provenant de l’ancienne commanderie de Saint-Jean de Jérusalem; YHortiis (JeHciarum dû à Ilcrrade de Landsberg, abbesse de Sainte-Odile à la fin du douzième siècle, le poème de la Guerre de Troie^ composé par Conrad de Wurzbourg, les poésies
de Gaspard de Haguenau, des missels, des bréviaires, des manuscrits à miniatures, cent cinquante mille volumes du choix le plus rare sont réduits en cendre. La rue de la Nuée-Bleue, dont le nom romantique nous plaisait , a perdu plusieurs maisons et le théâtre n’est plus qu’un monceau de décombres.
Malgré tous ces désastres, avec une obstination héroïque, la ville Spartiate résiste toujours. Rien ne peut abattre sa grande âme. Elle s’ensevelira sous ses débris plutôt que de se rendre. Le brave général Uhrich lient bon contre l’effroyable déluge de feu. Malgré les incendies qui s’allument de toutes parts comme des flammes sur des trépieds et qui brûlent sur sa chair les pans de sa robe, la ville sublime fait de la tête un geste négatif à toute offre de capitulation, et l’Allemagne appelle des artilleries encore plus monstrueuses et leur commande de foudroyer celte insolente.
Cette rebelle, cette entêtée ne veut pas se souvenir de son origine germanique et ne sait qu’une chose : c’est qu’elle s’est donnée à la France de tout cœur et de toute âme et qu’elle est résolue à mourir pour elle. Mais elle ne mourra
pas. En dépit des bombes, des obus, des boulets qui sillonnent le ciel enflammé, la cathédrale est toujours debout, et, dans la silhouette sombre de sa flèche, se découpe toujours cette croix de lumière, signe d’espérance et de salut, que l’ennemi peut voir briller de l’autre rive du Rhin.
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Octobre 1870.
Il semble que Paris soit une ville énorme capable de lasser le promeneur le plus infatigable. Eh bien, depuis qu'on n’en peut sortir, l’immense enceinte gêne et serre les flancs de la population comme une ceinture trop étroitement bouclée. Le bois de Boulogne, Meudon, Saint-Cloud,' Ville-d’Avray, Versailles, Vincennes et tous ces gais paysages qui s’étendent au delà de Charenton, le long des rives de la Marne, nous sont interdits. A l’intérieur, les jardins des palais ont été transformés en campements et en parcs d’artillerie, de même que les squares où jouaient les enfants, et, comme pour irriter ce désir de locomotion qui, à cette époque, pousse au.voyage
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les plus paresseux et les plus sédentaires, il fait un temps d’une splendeur sans pitié ; un ciel implacablement pur, où ne se produit d’autre nuage que quelque fumée lointaine de canon, s’étale au-dessus de nos têtes, et l’azur sur lequel se profilent les minarets du Caire et les colonnes du Parthénon n’est pas d’une transparence et d’une netteté plus parfaites. La nature a souvent de ces ironies ; scs joies ne coïncident pas avec nos tristesses, elle ne prend aucun souci de se mettre à l’unisson de nos ûmes, et l’on est parfois tenté de lui reprocher ce désintéressement des affaires humaines. Cependant, quelque navré qu’on soit, quelque amer chagrin qu’on ait dans le cœur, il est difficile de ne pas se laisser gagner un peu par cette profonde sérénité, par cette lumière qui se pose sur votre ombre, par cette joie inconsciente de votre deuil. Les choses ont leur sourire comme leurs larmes, et l’on descend dans la rue, quittant le livre qu’on né lisait que des yeux, abandonnant la page commencée d’où la pensée était absente, et vos pieds vous conduisent à votre insu sur le quai, vers celle large trouée de la Seine pleine d’air cl de soleil, animée par le mouvement des eaux, où il semble
qu’on respire plus à l’aise que partout ailleurs.
Les bateaux à vapeur-omnibus montent et descendent avec une prestesse de dorades, se croisant en roule, prenant et déposant des voyageurs aux débarcadères disposés sur le bord du fleuve, tantôt à droite, tantôt à gauche, suivant l’importance des quartiers. Qu'ils aillent ou retournent, ils sont toujours chargés. La cabine regorge, le pont est couvert, les banquettes n’offrent de place qu’aux points extrêmes de départ. La faible rémunération exigée (15 c.) contribue sans doute à cette vogue extraordinaire des bateaux-mouches, mais elle n’en est pas la cause unique. Celte course est comme une espèce de petit voyage, qui remplace les excursions qu’empôche la présence de l’ennemi. Elle donne une illusion de liberté, et l’on va au Point-du-Jour ou à Charenton comme on allait naguère faire son tour de lac.
C’est en effet une charmante promenade qui 'vous fait voir Paris sous un aspect auquel on n’est pas habitué; et comme notre état de critique de théâtres nous laisse des loisirs, nous allons monter à la première station, et croyez, sur notre parole de touriste, que nous avons fait
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souvent bien du chemin pour de moins beaux spectacles.
On part de l’embarcadère établi près du pont Napoléon, et, en plongeant les yeux à travers les arches, on aperçoit les travaux de barrage, qui défendent le cours du fleuve, et les hautes cheminées des usines, semblables à des obélisques égyptiens.
Le bateau prend sa course et les rives filent de chaque côlé comme des bandelettes qu’on déroulerait, développant une grande variété d’aspects. Bercy apparaît avec ses rangées de tonneaux sur le port, ses maisons frappées d’un vif soleil, ses magasins, ses enseignes en grandes lettres et, dans rinterstice des constructions, ses masses d’arbres surmontées de quelques hauts peupliers, qui, malgré l’aulomne avancé déjà, ont gardé leur verdure d’été. La saison est si clémente, d’ailleurs, que les gamins tous nus se baignent le long du rivage, ou, de l’eau jusqu’au ventre, pêchent des épinoches dans leur mouchoir. Des palefreniers mènent les chevaux à l’abreuvoir ; des femmes agenouillées sur une poignée de vieille paille lavent leur linge à la rivière, caries blanchisseuses de la banlieue n’arrivent plus à
jour fixe avec leurs charreltes, et Paris, pour changer de chemise, a du s’armer lui-meme du battoir.
Une animation extrême règne sur tout le quai : on va, on vient, on monte, on descend, on charrie toutes sor(es de denrées, on empile les bûches, on range par assises les planches et les madriers. Le mouvement dans la lumière ressemble à de la joie, el, malgré la tristesse de la situation, le spectacle de l’activité humaine sous un beau ciel bleu est toujours gai. « Si une bombe tombait sur un de ces tas de bois, quel incendie 1 dit près de nous sur le bateau une de ces prudences qui prévoient tous les malheurs. — Eh bien, on verserait la rivière dessus. Quoi de plus commode !»
Il y avait longtemps que nous n’élioris venu par là, et c’était pour nous comme une ville nouvelle. Ceux qui ont connu l’ancien Paris auraient peine à retrouver dans celte ligne de maisons superbes et de restaurants somptueux le vieux quai de la Râpée avec scs guinguettes barbouillées de rouge comme la joue d’un buveur, et qui souriaient si vermeilles à travers le feuillage des tonnelles et Tombre des marronniers. Ce lieu
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était célèbre par ses matelotes, et les canotiers y faisaient escale, montrant que s’ils aimaient l’eau ils ne haïssaient pas le vin. En ce temps-là [ on ignorait l’absinthe, le bitter, le vermouth et j tous ces poisons amers que recherchent les eslo- , macs délabrés ; on méprisait la bière. Gambrinus ^ n’avait pas détrôné Bacchus. On s’enivrait avec le généreux sang de la vigne, ce breuvage vraiment français. Le luxe moderne a démoli ces ' humbles cabarets, nids de franche gaieté.
La Seine à cet endroit s’épanche largement et forme un bassin où jadis les canots à voile aimaient à courir des bordées. Asnières n’était pas encore à la mode. En ce moment cette portion de la Seine ressemble au grand canal de Venise.
Les embarcations se sont réfugiées dans la ville : grandes barques pontées, blondies de goudron, avec une ceinture verte comme les li eschuits de Hollande, toues cloutées de chevilles en bois, bateaux à vapeur, remorqueurs, galiotes, clippers, youyous, canots, yoles, périssoires, bateaux de tous les gabarits. Les mâts se dressent rayant l’air bleu de leur ton saumon-clair, et balancent leur légère flamme qu’agite ce vent d'est qui pousse nos lettres par delà les remparts et les
forts, au-dessus des casques pointus de Tennemi. Mais voici, parmi cetle flottille pacifique, des chaloupes d’un galbe farouche et rébarbatif. Leur avant porte un éperon comme une galère romsrine. L’arrière plonge dans l’eau comme pour exhausser la proue. Une sévère peinture grise revêt leurs flancs de tôle striés de meurtrières. On dirait des orques dans un banc de harengs inoffensifs. Pour que la ressemblance soit plus frappante, quelques-unes de ces chaloupes ont près du bec deux trous noirs bordés de rouge, qui rappellent les yeux de certains poissons. Ce sont les chaloupes canonnières, chargées de protéger le cours et les rives du fleuve.
Le pont de Bercy avec ses œils-de-bœuf évidés et fenestrés est d’une richesse élégante, et il enjambe gracieusement la Seine en trois ou quatre pas hardis.
Comme il n’est pas tombé depuis plusieurs semaines une seule goutte de pluie, l’eau est d’une limpidité merveilleuse et elle offre un miroir d’une transparence parfaite au visage bleu du ciel. De largos glacis d’azur, des lumières frisantes s’étalaient sur ce fond d’un vert émeraude et nous faisaient penser à la sérénité cé-
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leste (lu lac Léman. Ziem, William Wyld et les maîtres de l’aquarelle auraient trouvé là les suavités et les tepdresses de ton qu’ils vont chercher à Venise, à Constantinople ou à Smyrne.
En franchissant le pont d’Austerlilz qui mène au jardin des Plantes, nous pensâmes avec un sourire à cette idée de lancer dans les bois qui environnent Paris les lions, les tigres, les panthères, les jaguars, les ours blancs et noirs de la ménagerie, dont plusieurs journaux ont parlé parmi les rnoyens de défense plus ou moins saugregius proposés par la fertile imagination des inventeurs ; mais il aurait fallu remettre à chacune de ces bêtes fauves un carnet contenant les uniformes coloriés dé l’armée prussienne, sans quoi elles auraient pu dévorer par ignorance des moblots, des lignards et même des francs-tireurs. Rien de plus pratique. Le lion de Saint-Marc ne tient-il pas un livre dans sa griffe?
Du pont de l’omnibus aquatique, on voyait des gardes nationaux et des mobiles faire l’exercice, évoluer, manœuvrer, sous la conduite de leurs officiers instructeurs avec un zèle infatigable, sur les terre-pleins des berges. Dans les endroits un peu retirés, des écoliers-tambours frappaient la
TABLEATX DS SIÈGE.
peau (l’ûnc (le leurs baguettes encore un peu novices, Il faut du temps pour arriver à être un virtuose sur le ra et le //«, et ce qu’ils exécutaient le mieux, c’était la charge. Plus loin, des clairons apprentis sonnaient les fanfares avec une persistance qui supposait des poumons aussi vigoureux que ceux de l’antique Éolc. Ces batteries et ces sonneries ont une mâle allégresse. Le clairon est clair, aigu et vigilant comme le chant du coq.
L’ile bouviers, dont nous escaladions jadis les piles de bois comme pour monter à Passant de forteresses imaginaires dans nos grands combats d’écoliers, n’existe plus ; elle a été réunie à la terre ferme et couverte de maisons. Quelques madriers de l’estacade restent seuls et rappellent l’ancienne physionomie des lieux. Voici les bains Petit, où nous obtînmes jadis, après des épreuves solennelles, le droit de porter le caleçon rouge, objet de notre secrète ambition, et le long quai de l’ile Saint-Louis où le Sainte-Beuve des Consolations promenait sa rêverie, le dimanche.
Le pont de la Tournelle, gâté par une colle- . relte d’arcaturcs en fer dont on l’a enjolivé pour en élargir le tablier, est bientôt dépassé, et Notre-
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Dame de Paris se présente par le chevet appuyée sur ses arcs-boulanls, dressant ses deux tours gigantesques comme deux l)ras éternellement levés pour la prière. On a rétabli à l’intersection du transept cette flèche hardie, découpée à jour et portant une croix radiée à sa pointe, qu’on voit dans les estampes anciennes. Naguère la place en était marquée par une plaque de plomb, emplâtre de la cicatrice qu’avait laissée, l’amputation.
On ne saurait rien imaginer de plus beau que la vieille cathédrale dont Victor Hugo a fait le principal personnage de son épopée, vue ainsi du niveau de la Seine sur cette pointe d’île taillée en proue qui divise le fleuve en deux bras. Un parc d’artillerie est installé dans le square qu’on avait pratiqué derrière le chevet. L’ombre difforme de Quasimodo semble du haut des tours regarder avec étonnement ces formidables engins de guerre et se demander si un nouvel assaut ne va pas être tenté contre sa bien-aimée Notre-Dame, et si ces artilleurs de la garde nationale n’ont pas l’intenlion secrète d’enlever la Esméralda.
Nous passons sous le pont qui a remplacé le pont Rouge, et ce souvenir nous fait penser à
V Assassinat du pont Rouge^ dramatique roman de Barbara. Un bruit de tambours et de clairons se fait entendre dans la paisible île Saint-Louis, surprise de ce tapage belliqueux.
Le bateau’ longe le quai de l’IIôtel de Ville dont la silhouette se dessine sur un fond de ciel admirablement pur. Ses toits écimés n’ont pas la fière tournure que leur avait donnée Boccador, mais l’ensemble de Tédifice fait très-bonne figure à l’horizon. Un peu en arrière se dresse Sainl- Gervais, avec la façade un peu trop admirée peut-être de Jacques de Brosse. Il y a beaucoup d’animation sur ce débarcadère. Une foule de bateaux se presse contre le quai : des écoles de natation, des bains à quatre sous se sont garés là et forment un encombrement pittoresque.
Bientôt le Théâtre-Lyrique et le théâtre du Châtelet apparaissent vus au raccourci au-dessus de la ligne du quai, avec leur loggia ouverte à l’ilalienne. Sur l’autre rive , le Tribunal de commerce arrondit son dôme destiné à faire perspective au bout du boulevard Sébastopol. On file comme la flèche sous le pont Notre-Dame refait à neuf, mais dont les artistes regrettent la vieille tour carrée coiffée d’ardoises et portant
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sur un enchevêtrement d’énormes pilotis qui obstruaient une arche et rejetaient le courant le long du quai sous ïarche du Diable, passage périlleux redouté des mariniers de Seine à l’égal du pont Saint-Esprit des mariniers du Rhône. Le souvenir en est conservé par une admirable eauforfe de Méryon, le Rembrandt du vieux Paris. Puis se présente le pont au Change, rebâti à la moderne, et l’on découvre le Palais de justice avec sa tour de l’horloge, ses tours aux toits en éteignoir, ses vieux murs percés de fenêtres à meneaux, où les constructions récentes, gauchement encastrées, font des taches désagréables. 11 était si simple de suivre le style ancien pour les agrandissements nouveaux dont on avait besoin! On eût gardé ainsi sa physionomie gothique à ce berceau de l’antique Lutèce ■qui fut longtemps tout Paris !
A peine a-t-on le temps de regarder, tant le bateau nage avec prestesse, les mascarons fantastiques sculptés par Germain Pilon, sous la corniche du pont Neuf. En se retournant on jouit d’un splendide couprd’œil. Le pont Neuf, avec sa presqu’île où s’élève le chalet du Vert-Galant et le terre-plein sur lequel chevauche le roi de
bronze, forment le premier plan. En arrière, audessus des maisons, se dessinent Noire-Dame dressant ses deux tours carrées et son clocher aigu, la flèche ouvrée à jour et dorée de la Sainte- Chapelle, et les tours en poivrière du Palais de justice. Il n’est pas de vue plus splendide au monde.
Par l’échancrure que forme la place de Saint- Germain-l’Auxerrois s’élance le beffroi neuf servant de clocher à la vieille église et qui devait être muni d’un de ces gais carillons à la flamande qui changent « en chants joyeux la voix grave des heures. » Sa blancheur produit un effet
agréable sur le fond bleu du ciel.
Voilà le Louvre de Louis le Grand avec la majestueuse colonnade de Perrault préférée aux plans du cavalier Demi n, le Louvre de Henri IV et de Henri II. De nombreux travailleurs s’occupent à boucher avec des sacs de terre les fenêtres du rez-de-chaussée, où sont les statues antiques, où rayonne ce divin type de beauté, ce marbre immortel qu’on nomme la Vénus de Milo I Un large réservoir de tôle communiquant avec la rivière et où plonge un tuyau aboutissant au toit du palais est installé sur le quai. De telles
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précautions, hélas! nécessaires font monter au front une rougeur. On se demande si les siècles n’ont pas rétrogradé, si l’on n’est pas remonté en pleine barbarie. Si la Vénus de Milo était brisée, un des soleils de l’idéal disparaîtrait; il se ferait une nuit dans l’art. Un tel forfait contre le beau, un st monstrueux sacrilège n’est pas possible! Mais n’oublions pas que le comte de Kœnigsmarck, qui a fait sauter avec la bombe d’un obusier pointé par lui-méme la poudrière du Parthénon jusque-là intact, était Prussien. Mutiler Phidias! tuer un chef-d’œuvre! il n’est pas de plus grand crime. Espérons que la grande déesse, qui n’est pas une Vénus, mais bien une Victoire, saura se défendre elle-même.
De l’autre côté du fleuve, au bout du pont des Arts, le paisible Institut se précautionne aussi contre les éventualités du siège. La Minerve casquée, qui sert de tète de lettre à ses programmes, a rabattu sa visière, car Minerve, qui est la déesse de la Sagesse, est armée; outre le casque, l’égide, le bouclier et la lance, elle a aussi près d’elle le hibou nyctalope, veilleur sans distraction, pour qui les ténèbres n’ont pas de
athénienne, Tlnslilut a blindé de sacs de terre les fenêtres de la bibliothèque Mazarine et disposé dans ses cours de vastes réservoirs de tôle pleins d’eau. Espérons qu’aucun projectile ne viendra effondrer cette coupole sous laquelle se sont débitées tant de harangues mêlées d’allusions, de sous-entendus et d’éloges épigrammatiques. Autrefois, comme on peut le voir dans les gravures du temps par Israël Sylvestre, la portion du quai qui formait comme le soubassement de l’Inslitut était ornée de trophées et de sculptures d’un bon effet dont la suppression est regrettable.
A l’angle du pont du Carrousel, sur le quai Saint-Nicolas, fonctionnent, par manière d’expérimentation, des pompes à vapeur d’une grande puissance. La cheminée de la machine dégorge une fumée blanche, et le tuyau de la pompé, long serpent de cuir à la tête d’airain, darde un jet d’eau, dru, strident, impétueux commeune trombe qui, avec un bruit de fusée, monte aussi haut que le jet de Saint-Cloud ou des Tuileries, pour retomber quelques instants après en pluie argentée. Plusieurs de ces pompes étaient en activité et lançaient l’eau à de grandes distances. Elles éteindront bien vite les incendies allumés par les
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obus et les bombes à pétrole, si ces engins de destruction arrivent jusqu’à nous. De nombreux spectateurs, accoudés au parapet du quai et au garde-fou du pont, regardaient ses manœuvres avec un intérêt aisé à comprendre.
Le jeu des pompes ne distrayait pas les tambours et les clairons qui s’exerçaient dans le jardin des bains Vigier, dont les massifs d’arbres, verdoyants encore, rompent si agréablement les lignes architecturales des Tuileries. Leur bruit martial rappelait aux idées guerrières l’imagination, que la sereine beauté du spectacle eût pu emmener loin de la sévère réalité.
En face des bains Vigier, derrière une buanderie, au bas de la muraille du quai, est installée une baraque que surmonte toujours un panache de fumée, et dont le sapin neuf attire le regard : c’est une prise d’eau directe dans la Seine pour alimenter les quartiers de la rive gauche au cas où l’ennemi couperait le canal de l’Ourcq. Vous voyez qu’on a pensé à tout.
Près du pont Royal, vis-à-vis le café d’Orsay, la frégate-école transformée en établissement hydrothérapique, avec ses hauts mâts, ses agrès et ses vergues, auxquelles sont suspendues des bou-
les métalliques coloriées, donne à ce coin un petit
air maritime trés-pitlorcsque et fait penser à ce
projet de Paris port de mer, dont la réalisation
eût moins coûté qu’une année de guerre stérile et destructive.
Quelle richesse d’aspect prend, éclairé par le beau soleil d’automne et vu d’en bas, ce qui mouvementé toujours les lignes et produit des effets nouveaux, le pavillon d’angle des Tuileries reconstruit récemment et gardant encore sa blancheur dorée! Les figures et les groupes de Carpeaux, frappés d’une chaude lumière, se dégagent de la façade avec une incroyable pétulance de vie. Celte sculpture palpite et semble remuer. La jeune femme agenouillée qui écarte des feuillages et qu’accompagnent de petits génies est de chair et non de pierre. Cela peut déranger la tranquillité de l’architecture, qui aime chez les hôtes qu’elle loge dans ses'frontons, ses archivoltes et ses frises, des attitudes symétriques et paisibles, et, sous ce rapport-là, les personnages sculptés par Carpeaux sont de francs tapageurs. La vie est en art une qualité si suprême qu’ellefait tout pardonner. Au sommet du pavillon de l’Horloge flotte le drapeau de la Société internationale de Genève,
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croix de gueules sur champ d’argent. Le palais est changé en ambulance, et dans le jardin les statues de Coysevox, de Coustou, de Lepaulre et de Théodon regardent avec surprise, de leurs grands yeux blancs, les parcs d’artillerie, les canons, dogues de bronze qui ne demandent qu’à aboyer, les lentes sous lesquelles se glisse le soldat, et tout cet appareil de guerre qu’il semblait que Paris ne dût jamais voir. Paris, n’était-ce pas la ville neutre par excellence, la vraie capitale du monde, le cerveau et l’œil de l’Univers? Audessus des arbres tournoient les pigeons inquiets, et les moineaux se demandent en leur langage qu’est devenu le charmeur. Cependant, impassibles comme des sentinelles de marbre et de bronze, les sphinx de Sébastopol et les lions de Barye continuent à monter leur faction.
Quelle admirable bassin forme la Seine entre le pont royal et le pont de la Concorde ! à droite, au-dessus du quai, la terrasse des Tuileries avec son garde -fou à pilastres et son couronnement de grands arbres où l’automne môle à la verdure des teintes de safran; à gauche, le palais d’Orsay, le charmant palazzino de la Légion d’honneur, l’iiôtel de l’ani-
bassade d’Espagne, l’hôlel du Cercle agricole, et, se présentant de profit pour faire face à la Madeleine le palais du Corps législatif, auquel l’éloignement prête un faux air de temple grec. Sans doute, cela ne vaut pas le Parthénon, mais à distance, avec les magies de la lumière et de la perspective, les ruptures de lignes produites par la silhouette des arbres massés piès du pont, l’effet à l’horizon est d’une grâce incomparable. Au fond, dans une vapeur bleuâtre, ondulent les coteaux deMeudonetde Sèvres, noyés, perdus, et d’une douceur de ton qui rappelle les derniers plans de Claude Lorrain.
Pendant que le pyroscaphe descend le fleuve, laissant derrière lui son sillage écumeux, sur le quai passent au grand trot, avec ce retentissement formidable qui ressemble au bruit du char de Capanée roulant sur son pont d’airain, les pièces de canon et les fourgons d’artillerie. Les baïonnettes des régiments en marche luisent au soleil comme les épis d’une moisson d’acier. On est toujours accompagné par le bruit rhythmé du tambour et l’éclatante fanfare du clairon ; une activité militaire sans pareille règne partout. Le temps du rêve est passée
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Toute cette agitation, cependant, ne trouble . pas les pêcheurs à la ligne. Le pêcheur à la ligne est, de sa nature, philosophe et flegmatique. Nous en avons vu un grand nombre de Bercy au Pointdu-Jour : les uns dans Peau, à mi-jambe, comme des hérons à l’affût; d’autres debout, à la pointe d’une barque ; ceux-ci assis,' les pieds pendants au bord d’une rampe dequai ; ceux-là perches sur la corniche d’un pont, tous suivant de l’œil, avec une extrême intensité d’attention, les nutations du flotteur en liège, ou remettant une amorce à leur hameçon, pour justifier sans doute l’axiome un peu sévère : « La ligne est un instrument qui commence par un asticot et fini par un imbécile.»
Ces braves gens ne semblaient guère penser aux Prussiens, et les bombes tombantàcôté d’eux dans la rivière ne leur arracheraient que ces mots :
« Cela va effrayer le poisson ! »
Quelques-uns voient peuLêtre dans celte innocente occupation la chance d’augmenter d’une friture la carte peu variée du siège ; mais les autres pêchent avec une passion désintéressée, ' sans espoir, comme toutes les vraies passions; ils ne prennent jamais rien et ils reviennent toujours. Pourtant nous avons vu un pêcheur heu-
reux lever au bout désaligné, où il frélillail comme un éclair d’argent, un goujon de la longueur du doigt.
Au delà du pont de la Concorde, la Seine s’infléchit un peu, ayant d’un côté l’iiôtel de la Ih'ésidencc et celui des Affaires étrangères, et de l’autre les allées du Cours-la-Reine, que dominent les combles vitrés du palais de Tlndiistrie, pareils au dôme d’une immense serre dont les vitres scintillent au soleil. Les belles lignes du quai donnent à tout ce parcours un aspect grandiose et monumental dont l’impression est solennelle.
Au pont de l’Alma, saluons le zouaveet le soldat de ligne sculptés sur les piles dans une fière attitude et qui semblent garder le fleuve contre les approches de l’ennemi ; saluons aussi la coupole des Invalides damasquinée d’or comme un casque sarrasin, qu’on aperçoit là-bas brillant dans l’air bleu quand on tourne la tète vers Paris. On avait conseillé d’en éteindre la dorure sous un badigeon. 11 ne le faut pas! Qui oserait prendre pour point de mire l’asile du courage malheureux ! Et d’ailleurs qu’importe aux Invalides une cicatrice de plus !
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Des chevaux conduits par leurs cavaliers descendent les rampes du quai du côté de l’Ecole- Militaire,pour se baigner ou s'abreuver au fleuve. Rien de plus beau que ces nobles bêtes qui partagent les périls de l'homme, montées à poil et guidées par des soldats en pantalon de toile, dont la ctiemise prend, au vent, des plis de clilamyde antique. On retrouve dans ces groupes les mouvements fiers et simples des métopes du Parthénon. A défaut de Phidias , que ne passe-t-il par là un Géricault! Quels modèles lui fournirait ce va-et-vient de chevaux descendant et remontant, dont quelques-uns se cabrent devant la fraîcheur de l’eau I II y avait aussi des mulets reconnaissables à leurs longues oreilles, et dignes de traîner le char de la princesse Nausicaa, allant à la rivière laver. Ne méprisons pas pas ces utiles bêles si dures à la fatigue; elles portent les lourds bagages et les blessés, se faisant contre-poids sur les cacolets. Si elles ne sont pas à la gloire, elles sont à la peine, ne l’oublions pas. Des bœufs « aux jambes torses » selon la belle épithète homérique, arrêtés au bord de la rivière, levaient avec un air de vague inquiétude, leurs mufles luisants d’où l’eau tombait en long lils.
Sur le pont d’Iéna baptisé d’un nom de victoire comme la plupart de nos ponts — Austerlitz, Arcole, Solferino, l’Alma — défilaient des régiments de ligne se dirigeant vers les hauteurs de Chaillot. Des escadrons de gendarmerie suivaient le quai du côté delà Manutention militaire en pleine ébullition d’activité. Tout respirait la guerre, tout se préparait à la défense; les quatre groupes équestres situés aux abords du pont d’Iéna semblaient hennir et respirer l’odeur de la poudre.
Ces troupes partaient du champ de Mars, où s’alignent de longues files de baraquements en planches destinés à loger les soldats. Tout le vaste espace est transformé en camp. Qui dirait qu’il y a trois ans à peine s’élevait sur cette môme place celte énorme Babel de cristal et de fer nommée le palais de l’Exposition M?iirerse//e? Dans le labyrinthe du bâtiment colossal s’entassaient les merveilles de la civilisation et de la paix, les suprêmes efforts du génie humain ; l’art y coudoyait l’industrie, les blanches statues s’y dressaient près des noires machines, la peinture s’étalait près des riches étoffes de l’Orient. Les maîtres de tous les pays avaient envoyé là leurs toiles les
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plus exquises, les chefs-d’œuvre auxquels ils devaient leur gloire. Chaque nation s’élait efforcée de dire son dernier mot. Les promenades, sous les hautes nefs de celte cathédrale du travail, étaient des suites d’émerveillements ; on se sentait fier d’étre homme en contemplant ces prodiges. Si élevée était la voûte, qu’il fallait une machine pour y monter et que le toit, avec ses arcades rouges trouées d’azur, vous causait la sensation d’immensité du Colisée de Rome.
Autour du monstrueux édifice s’éparpillaient en des jardins charmants, sortis de terre comme des décors féeriques au coup de sifflet du machiniste, des temples égyptiens avec leur pylône chamarré d’hiéroglyphes, des mosquées, des okkels, des conacks, des palais pareils à ceux des Mille et me nuits du plus pur style arabe, des chalets ■ suisses, des isbas russes, des cabanes de pêcheurs norvégiens, des pagodes chinoises, des pavillons japonais, des boutiques à débiter des bibles protestantes, tout jusqu’à un fac-similé des catacombes de Rome. Nous ne parlons ni des brasseries où Vienne et Munich versaient leur bière intarissable, ni des cafés algériens avec leur musique
nasillarde, ni de la musique endiablée. des Tsiganes, ni des Aïssaouas mangeurs de feu et de serpents. C'était la grande foire du monde à côté de l’Exposition universelle, la petite pièce après la grande. Rien n’y manquait, pas même une statue équestre du roi Guillaume qu’on avait la politesse de ne pas trouver trop ridicule, pas môme ce fameux canon Krupp dont on nous menace et que nous admirions médiocrement, car c’était le temps des belles luttes pacifiques, honneur de l’esprit humain, et nul ne pensait que cet effroyable engin de destruction dût jamais servir.
Les empereurs, les rois, les sultans, les princes venaient rendre visite avec une politesse jalouse à cette belle ville, objet de leur secrète envie, et Taris leur faisait des entrées et les recevait avec son gai sourire, ne pensant pas aux rancunes qu’excitaient ses splendeurs.
Qui se douterait aujourd’hui que, sur ce terrain vague, ça et là jonché de paille, où fume le feu des bivouacs, s’élevait comme un rêve l’édifice féerique? Il semble que des siècles se soient écoulés depuis celte, époque, pourtant si rapprochée de nous. C’était trop beau. Les Moires, ces divinités sévères qu’offusque l’orgueil des individus
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et des peuples, se plaisent à l’écroulement de ces prospérités trompeuses, et de leurs maigres mains les poussent à la ruine; mais le malheur retrempe les cœurs généreux, et nous sortirons victorieux de la lutte.
Sur le versant du Trocadéro qu’escalade une large rampe, qui fait penser à l’escalier des propylées d’Athènes, mais qui ne conduit pas, malheureusement, au divin portique de Mnésiclès, stationnent des multitudes de curieux tâchant à grand renfort de longues-vues et de lorgnettes de découvrir si le soleil ne fait pas brillera l’horizon quelque casque ou quelque fusil de Prussien. Car c’est là la curiosité qui tient toutes les poitrines haletantes : apercevoir au moins cet ennemi invisible, nous étreignant dans un cercle mystérieux.
La manufacture des phares porte au sommet de sa tour un sémaphore, dont les drapeaux en ce moment transmettaientun signal. Que peuvent dire ces morceaux d’étoffe de couleurs diverses qui montent et qui descendent? L’ennemi s’approche-t-il? faut-il courir au rempart? Le secret de ce langage échappe, nous l’espérons do moins, aux espions de Bismark.
On longe l’île des Cygnes, on dépasse le pont de Grenelle, et les rives du fleuve prennent un aspect plus champêtre. Les bouquets d’arbres y alternent avec les maisons. Les cheminées d’usines s’y élèvent plus fréquentes. Les restaurants, les guinguettes s’y montrent précédés de leurs petits jardins distribués en cabinets de verdure. De nombreuses flottilles de canots et de barques sont amarrées prés du bord. On y distingue aussi deux ou trois chaloupes canonnières, qui impriment tout de suite de la gravité au paysage qui ne demanderait pas mieux que de sourire.
Enfin apparaît le viaduc du Point-du-Jour, avec ses élégantes superpositions d’arcades portant à leur sommet le chemin de fer de ceinture. C’est un ouvrage digne des Romains et qui rappelle le merveilleux pont du Gard. Rien de plus noble, de plus solide et de plus léger à la fois. L’air joue librement par les larges baies à travers lesquelles on découvre les coteaux de Meudon et de Sèvres, tous ces sites charmants, amour des peintres et des poètes, qui nous sont interdits — pas pour longtemps. Nous ne vous dirons pas les formidables défenses qui hérissentle viaduc et ses abords;
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mais, dès à présent, on peut, en employant la phrase de Shakspeare, dire au Prussiens : «Maintenant, nous sommes assez près. Vous pouvez jeter là vos écrans de feuillage et montrer qui vous êtes. »
Octobre 1870.
L’admirable ciel bleu qui rayonnait si joyeusement sur notre tristesse a eu enfin la pudeur de se voiler. 11 a fait comme nos femmes : il a changé los couleurs vives de sa toilette contre les teintes grises et noires assorties à la gravité du moment, et voilà que nous regrettons l’azur; ce qui nous semblait une ironie était une consolation.
Nous avions formé le projet d’assister à un départ de la poste aérienne, qui emporte dans , sa nacelle des ballots de ces lettres sur papier pelure dont .les réponses, hélas I n’arrivent jamais ; et ce matin-là, un vent farouche emportait, comme des haillons arrachés aux cordes des
séchoirs, des lambeaux de nuages livides. Des gémissements vagues s’échappaienl avec des loürbillons de l’euilles des arbres, secoués, et parmi les rumeurs de la tempête, girouettes grinçantes, portes fermées violemment, volets qui claquent, roulements de voitures se Datant vers le gite, on distinguait comme une basse profonde la voix du canon lointain. C était un de ces temps où, sans être trop ami de ses aises, on se plaît à dire sous ses couvertures le vers del’élégiaque latin :
Quani juvat immites ventos audirc cubaiitemi
mais nous avions donné rendez-vous à un camarade, qui nous attendait sur la place Saint-Pierre* Montmartre, et nous nous mîmes bravement en route.
Rien de plus triste que ce jour d’automne terne et diffus, éclairant les objets sans y mettre de lumière ni d’ombre; tout semble sale, délavé; les couleurs s’éteignent, les formes ne se modèlent pas et prennent l'apparence de découpures plates. La ville, fatiguée de sa veillée de guerre, n’était pas levée encore ; à peine dans toute la longueur de la rue Richelieu apercevait-on deux ou trois fiacres, taches noires sur le pavé gris.
Seuls des pelotons de mobiles se dirigeant vers le poste désigné, des escouades de gardes nationaux allant à l’exercice ou au rempart animaient la solitude matinale ; de loin en loin quelque boutique entr’ouvrait un volet comme une paupière alourdie. De rares passants commençaient à raser les murs de ce pas inquiet et furtif qui semble effrayé de son écho. L’impression ressentie était étrange et indéfinissable ; on se serait cru dans une de ces villes des Mille et une Nuits, où la vie est arrêtée par les maléfices de quelque puissant enchanteur. Mais on trouvera bientôt la formule qui rompt le charme et la brillante circulation sera rétablie.
Si, dans nqs voyages sur la Seine, nous avons joui des dernières magnificences de l’été, toutes les mélancolies de l’automne accompagnaient notre excursion à la place Saint-Pierre-Montmarlre.
En gravissant les pentes assez roides des rues bâties sur les contre-forts de la butte, nous arrivâmes enfin à la place où s’est établi le camp des aéronautes, et comme à l’aide de notre lorgnette nous cherchions l’ami (jui devait nous introduire dans l'enceinte, nous nous trouvâmes subite-
LA PLACE SAINT-PIERRE-MONTMARTRE. 39 ment investi par une patrouille de garde nationale. Notre jumelle nous avait rendu suspect; on nous demanda, fort poliment du resie, nos papiers, et, sur l’exhibition d’un laissez-passer bien en règle, on nous rendit notre liberté de circulation. Un des gardes nationaux d’ailleurs nous avait reconnu et constata notre identité. Nous ne nous plaignons pas de cette vigilance. Les Prussiens désormais ne pourront plus nous surprendre.
La place Saint-Pierre-Montmartre offre une certaine déclivilé et garde l’inclinaison du plateau sur lequel on l’a ouverte. De deux côtés elle est entourée de maisons dont quelques-unes portent sur leur mur d’attente ces annonces en lettres gigantesques si chères aux industriels. Le troisième côté est formé par l’escarpement môme de la bulle avec ses tons de marne, de terre glaise et d’ocre. Des sentinelles se promènent et se croisent sur les étroits sentiers qui zèbrent le flanc du monticule. A la crête de l’éminence on distingue une maison. Près de cette maison s’élève la tour de Solferino écimée d’un étage pour les nécessités du siège et surmontée maintenant d’un sémaphore. Au bas, dans un coin,
TAHLE.VUX DE SIEGE.
sont remisées des voilures de saltimbanques rappelant la Green box où logeait Ursus, Gwynplaine et Dea , sous la garde du brave loup Homo. On y voit aussi un jeu de bague dont les chevaux de bois sont à récurie, dans quelque hangar. Ces jeux et ces voitures, habitacles de phénomènes, théâtres où les pitres faisaient la parade pendant les foires de banlieue au son d’une musique enragée, font par le contraste un effet assez mélancolique; l’autre face, en contre-bas, est occupée par un marché.
Au milieu de la place, dans un terrain vague entouré d’une corde, s’élèvent trois tentes: Tune pour les soldats, l’autre pour tes marins, la troisième pour les aéronaiites. Un tuyau se raccordant avec la grande artère du gaz trace sa ligne à Heur de terre. Quelques bouts de planches, quelques tonneaux vides, voilà tout l’outillage. On ne saurait imaginer rien de plus simple. Notre ami nous fait entrer dans l’enceinte.
Le ballon gontlé, de couleur blanche, semblable à une énorme perle bossuée, de celles qu’on appelle baroques, se déprime et palpite sous le vent, qui est encore d’une violence extrême. Un cercle d’hommes d’équipe, marins, soldats, aé-
roslatiers, gens du quartier, prêtant leurs bras robustes, se suspendent au.\ cordages d’amarre et retiennent à terre l’énorme sphère impatiente de prendre son vol, et secouant le poids dont on la surcliarge. Un ingénieur mécanicien, auteur de plusieurs belles découvertes, M. F., et un colombophile avec sa cage de pigeons prennent place dans la nacelle où sont déjà arrimés les sacs de lettres, de journaux et de dépêches. Au cri de : « Lâchez tout! » le ballon, libre de scs liens, s’élance, oscille deux ou trois fois, prend le vent, et monte avec une prodigieuse rapidité, comme s’il était aspiré par un tourbillon.
En regardant s’élever et diminuer le globe blanchâtre dans le gris du ciel, ces beaux vers de Victor Hugo, si bien en situation aujourd’hui, nous revenaient à la mémoire :
Audace liumaine ! effort du captif! sainte rage!
Effraction cnliii, plus forte que la cage!
Que faut-il à cel être, atome au large front,
Pour vaincre ce qui n'a ni lin, ni Lord, ni fond,
Pour dompter le vent, trombe, et l’écunie, avalanche?
Pans le ciel une toile et sur mer une planche.
Oui, nous disions-nous, l’effraction est plus forte que la cagefl’ennemi qui a cru nousenfer-
mer dans une tombe muette, nous murer dans un sépulcre, n’a pu mettre de couvercle à son ' caveau. Notre prison a pour plafond le ciel et l’on n’investit pas le ciel. La noire fourmilière des envahisseurs ne peut cerner l’azur, et l’homme délivré de l’antique pesanteur a, grâce au ballon, les ailes de l’oiseau. Hardi navigateur, il part sur son frêle esquif d’osier, traversant cette mer plus bleue encore que l’autre quand on a dépassé l’écume de nuages qui bientôt retombe à terre.
Avec l’aéronaute s’envolent aussi nos pensées, nos vœux pour les chers absents, les épanchements de nos cœurs, tout ce qu’il y a de bon, de tendre et de délicat dans l’âme humaine. Sur ce frêle papier, tel qui affecte un sourire stoïque, a laissé tomber une larme. Les reverrons-nous jamais, ceux et celles à qui nous écrivons ayant ' le vent pour facteur et le ballon pour boîte aux lettres? Cela dépend du caprice des boulets ou du hasard des bombes. Peut-être la tête adorée pour laquelle on trace ces petits caractères sur une pelure transparente qu’un soupir enlèverait s’est-elle inclinée pâleel faible sur l’oreiller pour ne plus se redresser jamais. Quoi de plus navrant qu’une lettre adressée à un mort! Mais
éloignons ces idées pénibles, croyons à un sort meilleur et à un avenir plus favorable. L’espérance n’est-elle pas restée au fond de la boîte de Pandore pour consoler la pauvre humanité?
Partout dans les airs se croisent les ballons intrépides, passant plus haut que les balles des Prussiens et se moquant de leurs projectiles. Voici les aéroscaphes de Nadar, de Dartois et d’Yon, voilà les ballons de Godard et ceux de Wilfrid de Fonvielle qui partent de différents points, poussés par le vent en dehors du cercle qui nous enferme. Ils vont dire à nos provinces que le cœur de Paris bat toujours, et que la France, en accourant sous nos murs, nous trouvera bien vivants et résolus, un peu maigris et faméliques peut-être, mais elle nous apportera des provisions ; ils diront aussi à toutes les têtes bienaimées, dont il a fallu se séparer pour cette terrible épreuve, que nous ne les oublions pas et que le jour de la réunion approche.
Le ballon était depuis longtemps disparu, et une pluie fine commençait à tomber pénétrant les paletots de ses mille aiguilles. On nous mena, pour nous abriter et nous faire voir dans tous ses détails la fabrication des ballons-poste, à PÉlysée-
ÏAbLEAUX DE SIÉCE.
Montmartre, transforme en atelier aérostatique. L’Élysée-Monl martre est ou plutôt était une sorte de Mabille suburbain, car maintenant qui songe à la danse ! Le jardin qui l’entoure est peuplé de statues mythologiques en plâtre peint à l’huile, dont la nudité frissonne à la bise d’octobre. Une immense salle abritait, pendant les soirées pluvieuses, les chorégraphies excentriques des Brididis et des grisettes de banlieue, et c’est là que l’atelier s’est installé.
Les murs en sont ornés de peintures à la détrempe représentant, dans des cadres d’architectures, des fleurs et des plantes exotiques ; derrière l’orchestre s’arrondit un temple demi-circulaire aux blanches colonnes, se détachant d’un fond de sombre verdure. Les lustres pendent encore du plafond à demi dédorés et portant, au lieu de globes en verre dépoli, des boules de paillon vert et rouge. Les salles de bal ne sont jamais gaies le jour : la lumière du soleil leur nuit comme aux femmes. Mais l’Élysée-Montmartre, animé par le travail, offrait, malgré la lividité du jour, un spectacle plein d’inlérôt et de vie.
Une soixantaine d’ouvrières, la plupart jeunes, quelques-unes jolies, et toutes mises avec une
LA PLACE SAlNT-PIEIUiE. MONTMARTRE. 4j
propreté coquette, pressaient du pied la pédale des machines à coudre, qui bourdonnaient, imitant, à s’y méprendre, le bourdonnement antique du rouet. — Rouet de Marguerite,
Œuvre de patience et de mélancolie,
lent travail de l’aiguille, qui avez inspiré à Thomas llook l’immortelle chanson de la chemise: The soH(j of the shirt, comme vous voilà distancés par ce siècle progressif! comme avec une rapidité éblouissante la pointe d’acier se plongeait dans l’étoffe réunissant les deux bandes qu’on lui soumettait, par une couture d’une irréprochable régularité! Pauvre main féminine, dans ton œuvre moins certaine, on sentait le tremblement de la vie, mais aujourd’hui lu n’es plus qu’une maladroite, et tu ne peux lutter contre la prompte, infatigable et correcte machine. Heureusement la couseuse de métal a besoin d’une servante pour lui tailler les morceaux. Elle n’ a pas d’yeux pour voir ce que font ses doigts d’acier ; il n’est pas de rouage qui supplée le cerveau.
Dans cette même salle d’une immense longueur se trouvait une rorderie et une fabrique de fdels. Ce filet, espèce de housse à mailles larges
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vers Téquateur du ballon, à mailles allongées en losange au sommet et à la base de la sphère, dont la forme, lorsqu’elle est gonflée, a l’aspect d’une gigantesque toupie, est d’une importance extrême en matière d’aéiostation. On n’y saurait apporter trop de soin; le filet maintient la capsule d’étoffe soie ou calicot, enflée de gaz, dont
elle empêche la distension trop rapide, les poches ou les boursouflures.
Dans deux autres pièces, qui donnent sur la grande salle et devaient servir de buvette, l’on taille sur de longues tables, d’après des patrons en fort papier, les bandes qui, réunies, composent le ballon. On peut les comparer exactement à des côtes de cantaloup ou aux degrés de longitude des mappemondes.
Cet atelier inspecté, Nadar nous conduisit à la gare du Nord, où l’on vernit les ballons. Quel silence! quel désert dans ces magnifiques salles, si agitées naguère par le départ et l’arrivée des voyageurs, par le tumulte des bagages et des colis ! Des mobiles faisaient l’exercice au milieu de la cour, dont la grille était fermée. Une excursion à Enghien est aussi chimérique aujourd’hui qu’un voyage à Tombouctou ou aux sources du Nil blanc.
Dans là salle d’attente, des soldats, des ma- • rins, les manches de chemises retroussées, enduisaient d’un vernis composé d’huile grasse, de litharge et de caoutchouc, le ballon qui devait partir le lendemain. Le gaz tend toujours à s’échapper de l’enveloppe qui le renferme, laissant pénétrer une quantité équivalente du milieu où il plonge, par ce phénomène appelé par les physiciens endosmose et qui explique la communication des cellules entre elles. Pour sécher le vernis, on gonfle les ballons au moyen d’une sorte d’éolipyle, à l’aide d’une roue garnie de palettes qui, mue à la manivelle, chasse l’air avec force dans l’intérieur du globe distendu. De ces aérostats, Nadar, Dartois et Yon 'se chargent d’en livrer un par jour et môme davantage s’il est besoin.
Maintenant, toutes les imaginations lèvent le nez en l’air. On ne rêve que ballons ; on interroge le vent, on sonde les profondeurs du ciel. Les chimériques et les savants n’ont qu’une même idée, la direction des aérostats. Nadar dit plus lourd que Vair^ d’autres cherchent la légèreté. Victor Hugo, dans son Plein ciel, a donné le plan de son aérostat, et voici que M. Dupuy de
Lomé, l’habile constructeur des vaisseaux cuirassés et des inonitors, a esquissé le croquis du sien à la craie sur le tableau noir de l’Institut.
Cette agitation fébrile prouve que nous voudrions bien avoir les réponses à nos lettres, et qu’à défaut de ballon, la colombe qui nous les apporterait écrites en caractères microscopiques sur son aile serait mieux venue que la colombe de l’arche avec son rameau vert au bec. 11 y a encore un moyen plus simple, c’est de rejeter glorieusement les Prussiens au delà de leur Rhin allemand et de recevoir à la vieille manière notre correspondance par la poste. C’est, nous l’espérons, celui qu’on prendra.
Et peut-être, au bout de toutes ces recherches, trouvera-t-on le grand secret résolu par le moineau qui s’envole du pavé sur les tuiles du toit! Et l’humanité qui crie depuis si longtemps : des ailes I des ailes ! des ailes ! comme dans la chanson de Ruckert, sera-t-elle enfin satisfaite I Maitresse de la terre et de l'onde, elle s’emparera du domaine de l’air, car toute postulation de l’àmedoit avoir son accompliosement.
Octobre 1870.
Rien ne développe l’idée de la locomotion comme la conscience de ne pouvoir sortir d’un certain cercle. Aussi tel à qui suffisait amplement la promenade du coin de la rue Drouot au coin de la rue du llelder, et qui laissait aux Mungo Park du boulevard les régions chimériques de la Madeleine et de la Bastille se fait conduire aux points extrêmes de la circonférence où nous sommes enfermés, et regarde d’un œil jaloux l’espace illimité qui s’étend au delà du rempart. Auber lui-même, ce Parisien par excellence, se sent des velléités de voyage. Quand un ballon s’enlève , on s’assoirait volontiers dans la nacelle à côté de l’aéronaute, et cela non pour
fuir l’ennemi, le brouct spartiale du siège et l’évenlualilé des bombes, mais pour franchir la limite, être libre un instant et passer au-dessus des lignes prussiennes.
Cédant à ce désir bien naturel, favorisé, d’ailleurs, par une magnifique journée d’automne, nous descendons avec un ami à l’embarcadère du pont Royal, Au bout de quelques minutes, le bateau-mouche arrive, fendant gracieusement l’eau de sa proue et couronna de son panache de fumée blanche, et nous voilà installé sur le pont, dans un coin, à l’abri du vent, assez frais malgré l’éclat du soleil. Nous avons déjà fait accomplir à nos lecteurs celle petite excursion nautique, la plus longue qui nous soit permise aujourd’hui, et nous débarquerons tout de suite près du pont Napoléon, où s’arrête maintenant le léger pyroscaphe.
Ce pont, d’une élégante hardiesse, donne pas* sage à un chemin de fer et à une roule ; le chemin de fer de ceinture et. la route militaire. Depuis quelques jours, une seconde voie ferrée j destinée au service du rempart, est vênue allonger ses rails sur le chemin même; puissant auxiliaire pour la défense; c’est une véritable
improvisation à étonner les Américains, si expéditifs pourtant.
On monte sur le tablier du pont par un large escalier en pierre. Une cloison de plaques de fonte, ornée de quelques arabesques en relief, sépare les deux voies. Sur le parapet qui regarde Cliarenton, des sacs de terre sont rangés symétriquement. Une embrasure assez large permet de voir le cours du fleuve, barré par trois lignes de pieux, de bateaux mis en travers et de pontons, sous la garde d’une chaloupe canonnière. Le ciel est d’un blanc laiteux, triste malgré sa splendeur. L’intensité de la lumière donne une teinte sombre aux objets. Autant que la vue peut s’étendre, solitude complète. Des nombreuses cheminées d’usines qui s’élèvent de ce côté, semblables à une forêt d’obélisques de granit, une seule fume. Sur la rivière, ordinairement si animée, pas l’apparence d’une barque. Au bout du pont, le rempart, qui s est interrompu pour ouvrir passage au fleuve, continue sa ligne.
Avant d’aller plus loin, il ne serait peut-être pas hors de propos de dire avec quelque détail en quoi consiste le rempart d’une ville fortifiée.
Il est bien entendu que personne ne l’ignore; mais, de môme que M. Jourdain, à qui l’on demandait s’il comprenait le latin, et qui répondait : « Oui, mais faites comme si je ne le savais pas, » plus d’un lecteur ne serait peut-être pas fâché d’une brève explication; — elle n’est pas de nous. — La science des Vauban et des Cohorn nous est étrangère, et nous sommes, là-dessus, de la force de Jodelet, qui ne se contentait pas de la prise de la demi-lune d’Arras et qui voulait que ce fût une lune tout entière. Nous empruntons les lignes suivantes à l’excellent Guide des environs de Paris, de M. Adolphe Joanne :
« Les fortifications de Paris se divisent en deux parties : l’enceinte et les forts détachés. L’enceinte se compose d’une rue militaire, d’un rempart, d’un fossé et d’un glacis. Elle est bastionnée. La rue militaire qui longe toute l’enceinte à l’intérieur se trouve au niveau du sol naturel. Elle a 5 mètres de chaussée et 2 mètres d’accotement. Elle est macadamisée, sauf quelques endroits, où elle est pavée et plantée d’arbres dans toute son étendue. Viennent ensuite les terrassements ou remparts, comprenant : 1“ le terreplein^ qui se relie avec la roule par un talus
intérieur ; 2® les gradins ou banquettesy où se tiennent pendant les sièges les soldats qui font la fusillade ; 3® le parapet^ plus élevé que ces gradins et qui protège les défenseurs de la place; il a 5 mètres d’épaisseur. Un talus extérieur surmonté le mur ou revêtement en maçonnerie qui soutient ces terrassements. Le mur a 10 mètres de hauteur et en moyenne une épaisseur de 3“,50; il est renforcé de’ 5 mètres en 5 mètres par des massifs de maçonnerie, qui entrent de 2 mètres dans les terres du parapet... Vescarpe forme un des côtés du fossé qui a 15 mètres de largeur et au milieu duquel se trouve une rigole de 1“,50 de largeur, sur une profondeur égale qui sert à l’écoulement des eaux et qu’on nomme la canette. L’autre côté du fossé se nomme contrescarpe; elle se compose à l’intérieur d’un talus incliné à 45 degrés. En avant du fossé, le terrain est. disposé de façon à couvrir les maçonnei'ies de l’escarpe. Le terrassement extérieur s’appelle glacis.
« L’enceinte se compose d’une série de lignes brisées ayant des angles saillants et rentrants. Les angles saillants forment ce qu’on nomme les bastions ; en arrière se trouvent les courtines. Un
ensemble de courtines et de bastions s’appelle front. Presque tous les fronts de l’enceinte de Paris se développent en ligne droite. Or, d'après un axiome bien connu en fortification, une suite de fronts en ligne droite est inattaquable. »
Voilà un axiome qui nous plaît et dont la justesse sera bientôt prouvée, nous l’espérons. Maintenant, engageons-nous dans la rue militaire, autrefois presque déserte et maintenant si peuplée.
Le rempart, tel que nous venons de le décrire, représente l’enceinte en temps de paix et non année pour la défense, à laquelle on ne croyait pas avoir besoin de recourir jamais. Aussi quel feu roulant de plaisanteries plus ou moins spirituelles, de pois lancés à travers la sarbacane des petits journaux contre ce pauvre M. Thiers qui voulait fortifier Paris ! Cette idée de voir l’ennemi devant la capitale de la France faisait sourire tout le monde, tant elle paraissait invraisemblable! L’opposition prétendait que l’enceinte ne servirait qu’à emprisonner la ville et que les forts tireraient sur l’émeute au lieu de repousser une invasion chimérique. D’ailleurs, disait-on, le plus sûr rempart dont puisse s’entourer une cité.
c’est un rempart fait de poitrines d’hommes : voyez plutôt Sparte, qui n’avait pas de murailles. Mais Athènes, non moins brave, en avait ! et les fortifications tant raillées autrefois nous sauvent aujourd’hui.
On ne peut guère demander à l’art de la défense moderne, n’employant que des lignes droites, des angles sortants et rentrants, enfouissant autant que possible ses constructions au ras de terre, l’aspect pittoresque des forteresses du moyen âge avec leurs tours rondes ou carrées, leur moucharabys, leurs donjons élevés, leurs échauguettes , leurs tourelles en poivrière et leurs toits en éteignoir, défenses formidables à l’œil, excellentes contre des flèches, des mangonneaux et des balisles, mais qui ne sauraient résister à de l’artillerie. Pourtant une beauté sévère se dégage do ces lignes mathématiques. Leur logique rigoureuse plaît à l’œil en dehors de toutes les séductions de la forme. On sent qu’il n’y a rien là qut ne soit nécessaire, et la configuration absolue de l’utile a fatalement son charme. Nous regardions, non sans plaisir, ce dessin ferme et net de la crête du rempart se détachant en vigueur sur la blancheur lumineuse
TABLEAUX DE SIÈGE, du ciel, ces pentes du terre-plein, ces lignes des banquettes sur lesquelles se promenaient l’arme au bras les sentinelles, tout cet ensemble de formes simples d’une incontestable grandeur et d’une force calme, et nous éprouvions ce sentiment que donne l’aspect d’une chose réussie.
Sur le bord du parapet sont rangés des sacs de terre, arrangés de façon à ménager des vides pour laisser passer les chassepots. Le soleil parfois y met une étoile de lumière, en attendant que la flamme en jaillisse. L’effet de ces trous de clarté criblant la muraille sombre est d’un effet trèssingulier et très-pittoresque.
Au bas du talus sont établies des casemates.
Ce sont des huttes, composées d’une enceinte de pieux, avec un plafond de forts madriers* que recouvrent d’épaisses couches de terre à l’épreuve de la bombe. Les parois de la cabane sont également garanties par un revêtement de mottes gazonnées. L’aspect général est celui d’un lumulus celtique ou plutôt de ce fac-simile des catacombes de Rome qu’on voyait à l’Exposition universelle de 18G7. On y pénètre par un couloir demicirculaire, qui protège les soldats réfugiés à
l’intérieur des casemates contre les éclats des projectiles.
Ces travaux sont faits avec beaucoup de soin et de régularité. Dans l’intervalle d’une casemate à l’autre, on a placé des tonneaux, des haies de fascines, des sacs de terre empilés, pour abriter les défenseurs du rempart contre les éclats d’obus.
Les canons, de distance en distance, allongent leurs cous de bronze hors des embrasures ; des pièces d’un plus fort calibre que celles des courtines arment les angles des bastions, prêtes à balayer la plaine de leurs^ feux croisés , si , par impossible, l’ennemi parvenait à se frayer un passage entre deux forts.
De loin en loin s’élèvent les postes-casernes d’octroi, bâtiments solides et d’un aspect sévère bien en harmonie avec tes fortifications, où se. sont installés divers services de la défense.
Les portes ont des ponts-levis qui se baissent le matin et se relèvent le soir, sans compter les murailles crénelées et percées de meurtrières, les épaulements, les palissades et les chevaux de frise. Paris, jadis si hospitalier, se montre aujourd’hui de farouche approche. Par ces portes
rentraient des maraudeurs, — peut-ÔIre de .
pauvres gens allant au péril de leur vie arracher sous les balles des Prussiens les restes de leur récolte, — chargés de sacs de pommes de terre, de choux et autres légumes, de bouts de planches, d’échalas, de petits fagots; tristes épaves ; misérableJjutin 1 11 y avait là des vieillards, de vieilles femmes, quelques jeunes tilles, des enfants dont l’accoutrement dépenaillé eût tenté la pointe de Callot, et dont on retrouverait l’équivalent et le modèle dans les Malheurs de la guerre du spirituel aqua-fortiste.
Des postes de gardes nationaux veillaient à la sûreté du ivmpart, ne laissaient approcher personne et exécutaient la consigne dans toute sa prudente rigueur. Les sentinelles se promenaient le fusil à l’épaule sur la banquette ou restaient immobiles comme des statues, sondant du regard quelque point de l’horizon. Au bas du talus, des pelotons faisaient l’exercice et s’accoutumaient au maniement du chassepot ou du fusil à tabatière. D’autres jouaient au bouchon, un jeu fort à la mode en cet état de siège, et qui sert à distraire innocemment les longues heures de garde. La tenue de ces soldats improvisés était
UN TO.UIl AU IlEMUAUT. -’O
ferme et grave, indiquanl la résolution sérieuse de faire leur devoir à l’heure du péril. Plus de ces chants, de ces cris et de celle ivresse des premiers jours. La foule devient une armée, cela est sensible au premier coup d’œil.
Comme pour ramener la rêverie du promeneur à la situation, une fumée sortait de temps en temps du fort d’ivry, déroulait ses flocons sur le ciel, et la voix du canon arrivait profonde et basse dans une bouffée de vent. C’est quelque obus qu’on envoie sonder une cachette de Prussiens.
Jusqu’à présent, nous n’avons décrit que le rempart. Regardons maintenant de l’autre côté de la rue militaire, qui n’est pas moins curieux. Les murs des maisons, les clôtures des jardins que surmontent des branches d’arbres effeuillées et jaunies par l’automne sont bariolés d'immenses affiches imprimées ou obtenues au moyen d’es* tampages. Des abris recouverts de toile cirée ou goudronnée offrent en cas d’averse un refuge aux gardes nationaux. Sur de vastes tentes de toile grise on lit : Cantine administrative . et là sont établis des marchands de comestibles et de boissons. Une cantiniére de fantaisie, coquettement
costumée et ceinte d’une écharpe tricolore en bandoulière, jeune, jolie et blonde, réunissait d'assez nombreuses pratiques autour de son barroom en plein vent. Un peu plus loin, une concurrence essayait déjà de contre-carrerce succès, mais inutilement ; la cantinière rivale était brune et n’avait pas la même grâce mutine.
Par leur ton de sapin neuf, les baraquements destinés aux mobiles tranchaient sur les teintes grises des vieilles bâtisses, et çà et là quelques tentes rappelaient l’idée du bivouac. De noires traces de fumée montraient qu’on n'avait pas tenu compte de l’inscription défendant de faire du feu le long des murailles de jardin. Des las de cendres, des tisons à demi brûlés entre deux pavés ou deux briques montraient la place des cuisines improvisées. Une fabrique de fascines, vraie industrie de siège, s’était installée dans l’abandon d’un vaste enclos. Des charrettes pesamment chargées creusaient encore les ornières de la rue, dont on réparait le macadam, et les chevaux inquiets dressaient l’oreille au passage haletant de la locomotive et des wagons, que rien ne séparait de la voie commune.
Le chemin, à partir du fleuve, va toujours en
montant et s’élève par une pente douce, il est vrai, mais quand on se retourne à l’endroit où le terrain reprend son niveau, l’on aperçoit en contre-bas, au delà de la Seine, dans un lointain bleuâtre, Saint-Mandé, le bois 'et le château de Vinccnnes, dont le donjon et la grosse tour d’entrée se distinguent parfaitement. On découvre aussi par-dessus le rempart, à travers une brume argentée et poudroyante de lumière, la silhouette du fort et du château de Bicôtre. Le fort en ce moment tirait sur quelque objectif invisible pour nous, et de gros nuages de fumée blanche s’arrondissaient à ses embrasures.
Un amiral ou un contre-amiral, nous ne répondons pas du grade, suivi d’un état-major de trois cavaliers, visitait les postes en coupé. 11 monta sur la banquette du rempart, examina un instant l’horizon, parut satisfait et repartit.
Nous étions arrivé à l’avenue d’Italie, animée d’un grand mouvement de voitures, de charrettes, de fiacres, de piétons, de femmes portant des paquets, de flâneurs, de curieux, de marchands de liqueurs et de comestibles ; nous nous sentions un peu las, et nous nous dirigeâmes vers la station la plus voisine du chemin de fer
de ceinture, qui est la station de la Maison- Blanche. En état de siège, lorsqu'on est hermétiquement bloqué, c’est une sensation agréable de prendre un billet de chemin de fer : on croit qu’on va partir; il semble qu’on soit libre!
Oclobi'c 1870.
La station de la Maison-Blanche est au niveau de la route d’Italie, et l’on descend au chemin de fer, qui se trouve au fond d’une tranchée, par des escaliers couverts d’un toit en tôle que soutiennent des colonnettes de fonte. Nous avions pris des billets d’impériale pour jouir d’une perspective plus vaste, et cette idée était venue à beaucoup d’autres, car les wagons ne renfermaient que de rares voyageurs. Sur les banquettes aériennes, il y avait des mobiles, des gardes nationaux, des bourgeois, des flâneurs, des enfants et même des femmes que n’avait pas effrayées l’ascension ; la curiosité rend les filles d’Eve intrépides : où ne les ferait pas
Ci TABLEAUX DE SIÈGE.
grimper l’espérance de voir quelque chose?
Toute cette portion du chemin de ceinture est cdristruile avec le soin le plus parfait. Les murs qui soutiennent les terres sont bâtis à la façon des murs cyclopéens, en pierre ajustées d’après le hasard de leurs angles, et cette irrégularité contrastant avec la symétrie des pierres de taille qui encadrent ces pans de mosaïque produit sur l’œil une impression agréable. Les escaliers, les rampes de descente, les pavillons des embarcadères présentent des lignes simples, mais non sans élégance. L’art n’est pas si inconciliable qu’on le croit avec l’industrie.
Sur beaucoup de points de son parcours, le chemin de ceinture est assez profondément encaissé et forme en dedans de la Ville un fossé qui pourrait arrêter l’ennemi, si jamais il devait pénétrer jusque-là. C’est l’ébauche d’une troisième ligne de défense qü’il s’agit de compléter, et l’on y travaille activement. De notre impériale nous voyions au-dessus de la tranchée du chemin de fer rouler les brouettes, se baisser et se relever les pelles, aller et venir les hommes en bras de chemise et s’exhausser des épaulements de plusieurs mètres d’épaisseur. Le précepte du géné-
LE CHEMIN DE FED DE CEINTURE. 65 ral Totleben c< remuer de la terre » est mis en pratique avec un zèle qui charmerait Tillustre défenseur de Sébastopol.
Du côté extérieur, au delà du rempart, on apercevait, dans une brume de poussière lumineuse, la silhoutte du château de Bicètre et le profil sévère du fort, qui tirait en ce moment et se couronnait de longs jets de fumée roussâtre traversée par le soleil. En jetant les yeux vers la ville, on découvrait les maigres peupliers qui indiquent le cours de la Bièvre, des terrains vagues, de^, enclos de planches, des pans de murs lépreux, des hangars de tannerie, des linges se balançant sur des cordes, de petits jardins -avec quelques fleurs d'automne, dalhias et tournesols, piquant le paysage de point rouges et jaunes, des cultures dje maraîchers étalant leurs carrés de choux, leurs plates-bandes de salade, leurs lignes de cloches diamantées par le soleil et leurs vitres de couches, lançant des éclairs subits.
Plus loin miroitaient les flaques d’eau de la
Glacière, fréquentées autrefois des patineurs,
dans un temps où le bois de Boulogne n'avait pas de lac. A l’horizon, le Val-de Grâce arrondissait sa coupole un peu engoncée et bossue, comme
tous les édifices de style Louis Xlll, et le Panthéon, plus élégant, plus hardi, élevait son dôme posé sur un diadème de colonnes. Au sommet d’une butte ou plutôt d’un renflement de terrain se dessinait, d’une façon assez pittoresque, une carcasse de moulin aux ailes brisées. Cela eût donné à Hoguet, le peintre des moulins à vent, des pierres détaillé et des arbres coupés, le motif d’une jolie aquarelle.
Par moment, l’obscurité brusque d’un tunnel que nécessitait le passage d’une voie supérieure ou de trop fortes différences de niveau éteignait le paysage, comme un décor de théâtre quand on baisse le gaz pour faire la nuit, puis la perspective se rouvrait dans un éblouissement de lumière.
Gentilly est bientôt dépassé, et l’on traverse souterrainement le parc deMontsouris, qui, avant que . les limites de la ville fussent reculées jusqu’aux fortilications, se trouvant en pleine banlieue, n’avait pas l’honneur d’étre un parc et fournissait à Louis Cabat le sujet d’un de ses plus jolis tableaux, le Cabaret de Montsouris, digne de faire pendant à une toile du même peintre, l'Ancien jardin Beaujo7i, souvenir d’un site parisien
qui n’exisle plus et ne se retrouve que dans ce petit cadre. Que d aspects charmants ont ainsi disparu, depuis notre enfance!
Franchir les stations de Montrouge et de Vaugirard est pour la locomotive l’affaire de quelques minutes. Le convoi ne court plus au fond d’une chaussée ; le terrain s’abaisse en approchant la Seine, et les rails sont posés sur des remblais qui permettent à la vue de s’étendre au loin. On découvre les forts de Vanves et d'Issy, le val Fleury que le chemindefer de Versailles (rive gauche) enjambe sur un viaduc à deux étages d’arcades, dont les baies laissent voir du ciel, des arbres et des pentes de collines; le bois du bas Meudon blondissait, doré par les premières bises, mais d’une douceur de ton extrême et comme entrevu à travers une gaze d’argent.
Tout l’horizon, du reste, était noyé dans une clarté blanche où se perdaient les contours; cependant il n’y avait pas de brouillard, mais plutôt une sorte de poudre lumineuse; la nature ce jour-là semblait peinte avec la palette de Corot.
Comme pour rappeler au sentiment de la réalité l’àme que ce magnifique spectacle aurait portée à la rêverie, de fortes détonations, qui cette
fois ne partaient pas des forts, se faisaient entendre à une distance très-rapprochée. Le convoi ra- ^ lentissant sa marche s’engageait sur le splendide viaduc du Point-du-Jour, qui relie les deux rives de la Seine.
Du haut de cet observatoire, un merveilleux panorama se déroulait devant nous. D’un côté, Paris avec ses dômes, ses tours, ses clochers lointains, ayant pour premier plan l’eau du fleuve, glacée de reflets de nacre ; de l’autre, les collines mollement onduleuses de Meudon, de Bellevue et de Sèvres, veloutées de verdures bleuâires, charmants promenoirs, fréquentés jadis des amoureux, qui avaient inspiré à Viiîlor Hugo ce vers délicieux :
Et quand je dis Meudon, suppose Tivoli !
maintenant réceptacles des Prussiens, cachés sous leurs ombrages comme des betes fauves. Là sont nos ennemis, invisibles le jour et rôdant la nuit à l’heure où sorlent les animaux féroces. Aucune fumée ne trahit leur présence, rien ne bouge, nulle baïonnette ne luit. La solitude semble complète, et il faut un raisonnement pour se convaincre que Paris est bloqué. Calme trompeur !
à l'abri de ces bois que la sève d’automne a empêché d’incendier, ils fouillent le sol comme des taupes et recommencent avec une aveugle ténacité les retranchements que les bombes du Mont- Valérien et les boulets delà canonnière Farcy détruisent chaque matin.
Le fleuve était désert. On n’y voyait qu’une chaloupe cuirassée vers la pointe de File Saint-Germain et les lignes des estacades de défense y traçaient trois barres noires. A gauche et à droite, encontre-bas, à une grande profondeur, carie dernier étage du viaduc, sur lequel passe le train, est très-élevé, s’allongeaient les quais tout hérissés d’obstacles qu’il est inutile de décrire.
Pendant que nous étions là-haut, les batteries d’Auteuilet du Point-du-Jour lancèrent quelques projectiles de gros calibre, avec un bruit dont les échos des arcades redoublaient le fracas. C’était la première fois que nous entendions parler le rempart; il a le verbe haut et saurait se faire -écouter dans un dialogue avec l’ennemi.
Si, contrairement à leurs habitudes, nous disions-nous, il prenait fantaisie aux Prussiens de répondre, quel merveilleux objectif — qu’on nous permette de nous servir une fois de ce cliché à la
70 TAHLEAUX DE SIÈGE,
mode, qui donne à la guerre un petit air esthétique tout à fait convenable — offrirait à leurs boulets cette ligne de wagons arrêtés, se détachant en vigueur sur la clarté du ciel ! et qu’elle chute effroyable feraient du haut de cette crête au fond de la Seine nos morceaux dispersés! Cette pensée était sans doute venus à plusieurs de nos compagnons de route. On ne riait plus, on ne bavardait plus, et les physionomies avaient pris une expression sérieuse. Ce ne fut pas sans une certaine satisfaction qu’on sentit le convoi se remettre en marche.
L’élégie de Ronsard sur la forêt coupée nous revenait en mémoire, à l’aspect de ce pauvre bois de Boulogne, dont les arbres taillés en sifflet à quelques pieds de terre forment une herse de pieux aigus où s’enferreraient les chevaux et les hommes. Un arbre abattu, cela est plus triste qu’une maison ruinée. Pour relever l’une, il ne faut que de l’argent; pour faire* repousser l’autre, il faut la lente collaboration de la nature, qui ayant l’éternité devant elle, ne se presse jamais et se rit des impatiences de l’homme éphémère; mais Paris qui ne recule devant aucun sacrifice a tranché sans regret sa belle chevelure
verte, pour être plus apte au combat et ne pas
donner prise à l’adversaire.
En passant le long du rempart, notre regard plonge dans de riantes villas, asiles charmants de la vie heureuse, qui ont conservé leurs bassins de marbre, leurs parterres de fleurs, leurs massifs d’arbres rares, leurs vases et leurs statues. Au bord de l’avenue ührich nous apercevons rambulance américaine installée sous des tentes, mode reconnu le meilleur pendant la longue guerre de la Sécession. Qui eût pensé, il y a trois mois, que le drapeau de la Société internationale flotterait au bois de Boulogne, abritant des blessés?
Le soir commençait à tomber, des teintes d’un violet froid envahissaient le ciel ; les objets s’estompaient et prenaient des formes confuses ; il nous fallut remettre à une autre fois le reste de l’excursion. Ce jour-là, par malheur, lèvent roulait des nuages gros de pluie et une tempête furieuse se déchaînait sur la ville, faisant voler comme des feuilles mortes les tuiles et les ardoises des toits; mais nous sommes un vieux voyageur qui a vu déjà bien des orages et nous avons pour principe de ne jamais nous occuper
TABLEAUX DE SIÉGK.
de la température, cet éternel souci du philistin. Nous voilà donc parti par un temps « à ne pas mettre un poète' à la porte. »
On rétrograde d’abord jusqu’à Courcelles, où la voie d’Aulcuil se raccorde avec le chemin de fer de ceinture. Celte portion du chemin n’est pas moins curieuse que la première. On contourne intérieurement le rempart qui offre l’animation la plus pittoresque. Les casemates,^ les postes blindés, les abris formés de planches épaisses soutenues par des pieux, les rangées de tonneaux remplis d’eau ou de sable, les haies de fascines, les sacs de terre rangés sur lé parapet pour protéger les sentinelles, les défenses de toutes sortes se multiplient à l’infini; les murailles des jardins et des enclos sont crénelées, percées de meurtrières. Des palissades hérissent l’abord des stations ; des barricades construites en pavés, en madriers, en troncs d’arbre, offrent partout des obstacles. Des chemins creux les rattachent l’une à l’autre lorsqu’il faut traverser un terrain découvert.
Tout ce que peut imaginer le génie de la défense désespérée est accumulé là. Nous ne savons pas si nous sortirons de Paris, mais, à coup
LE CHEUIiN DE FEU DE CEINTURE. 73 sûr, personne n’y entrera. Ce ne sont que terrassements, épaulements, fossés, escarpes et contreescarpes, pièges à loups, chausse-trapes, chevaux de frise, surprises désagréables. 11 faudra une bataille pour enlever chaque pouce de terre. En attendant l’assaut, les gardes nationaux, les mobiles, les francs-tireurs ont l’oreille et l’œil au guet ; ni le vent, ni la pluie, ni la boue, qui leur met des guêtres jaunes aux pieds, n’altèrent leur bonne humeur. Ils vont, ils viennent, font l’exercice, allument pour leur popote un feu auquel l’aquilon sert de soufflet, fument leurs pipes, boivent un verre d’eau-de-vie à la cantine, et ne s’in(|uiètent nullement des gouttes d’eau dont le goupillon de l’orage leur asperge le nez.
Au delà du rempart, on apercevait dans la campagne une tourelle à deux étages surmontée d’un sémaphore, le coteau de Sannois reconnaissable à son escarpement couleur d’ocre, et les pentes ‘ plus éloignées de Montmorency azurées par la distance.
En se retournant vers la ville on avait la perspective de grandes cours, de vastes enclos attenant à des maisons décrépites composées de pièces et de morceaux comme l’habit d’arlequin.
C'étaient des magasins hybrides où viennent échouer les épaves des démolitions, une espèce de temple ou de Rastro architectural. Là se trouvaient des entassements de porles, de jalousies, de Persiennes, de fenêtres ayant encore leurs carreaux, de cages d’escaliers; de boiseries déchirées par pans, de devantures de boutiques, d’auvents, de parquets, de poutres, de planches, de quoi bâtir toute une cité assez grande sans charpentier, sans maçon, sans menuisier, sans serrurier/
Dans d'autres cours des charrettes renversées
en arriéres tendaient au ciel leurs brancards
comme pour implorer de l’ouvragé. Des linges « ,
séchaient aüx croisées, et toutes sortes de petites industries familières s'exerçaient dans les espaces vagues. Des poules picoraient en liberté comme ' à la campagne. Paris a conservé là son ancien aspect de faubourg et de banlieue, que la ville nouvelle ignore et qui a ses hasards pittoresques.
Nous étions en vue de Montmartre, dont la silhouette sombre se dessinait farouchement sur
un fond d’orage. Les premiers plans étaient for-
mes par les rotondes des gazomètres dont les couvercles s’abaissent de plus en plus et par des
cheminées d’usine'd'un noir d’encre. Des fumées bleuâtres traînaient entre le premier et le second plan, augmentant ainsi la perspective aérienne du tableau. On distinguait au flanc de la butte, d'un ton plus clair que le reste, la batterie de canons qui doit déjouer tout Tacier fondu de Krupp, les deux moulins, seuls* survivants de cette bande ailée et gesticulante que Don Quichotte de la Manche eût attaquée, la tour de Solférino avec ses signaux et quelques maisons dont les lignes sévères ne'dérangaient pas le contour général.
Toute la butte était de ce ton que les peintres d’aquarelle appellent « teinte neutre » dont la gamme va du noir bleu au gris violâtre.
Des bancs de nuages effondrés, croulants, semblables aux décombres d’une ville cyclopéenne en ruines, laissaient filtrer entre leurs blocs
disjoints des jets de lumière livide qu’avivait par-
fois 1er souffle de la tempête. C.’étâit beau et grandiose comme les gravures bibliques de Ninive ou^ de Babylone de l’Anglais Marlynn.
Les rues en contre-bas sont occupées par des usines, des fabriques, des docks avec leurs grands murs de briques et leur poulie à la fenêtre du grenier, indice d’une grande activité industrielle
interrompue par Ja guerre. Celles de ces rues qui aboutissent à une porte du rempart présentent à leur extrémité des barricades savamment construites, imprenables comme des forteresses.
Voici le canal de l’Ourcq, encombré de bateaux des gabarits les plus variés qui ont cherché refuge dans ses bassins; la présence de celte flottille aux mâts goudronnés, aux peintures de couleurs vives, donne à ce coin du tableau un petit air hollandais tout à fait agréable. Voilà Pantin que couronne une église gothique (gothique moderne) , à double flèche, d’un effet pittoresque et charmant, mais à peine avons-nous le temps de la regarder. Le chemin s’enfonce entre deux pentes garnies de roches factices plantées de pins par M. Alphand, et bientôt s’engloutit dans un in-, terminable tunnel, qui passe sous le parc des buttes Chaumont,. On sort un instant du souterrain, et par un second tunnel un peu moins long que le premier on traverse le Pére-La-Chaise audessous de la tombe des morts; l’eau qui suinte de la voûte a filtré à travers leurs os et nous y pensions, non sans une secréte horreur. Quand on se retourne au débouché du souterrain, on aperçoit au revers de la colline, sur un fond de
noire verdure la ville funèbre avec ses petites maisons blanches faites à la taille des Mânes.
Les colonnes de l’ancienne barrière du Trône apparaissent bientôt, surmontées de leurs glorieux stylitcs : Philippe Auguste et saint Louis. Saint-Mandé montre ses jolies habitations bourgeoises précédées de petits jardins. Yincennes étale son bois, que dominent son donjon, sa tour de Mirabeau et les minarets terminés en croissant de sa Sainte-Chapelle. La station de Bercy n’est plus qu’à sept ou huit minutes et nous avons accompli notre voyage.
La tempête s’est apaisée ; il ne pleut plus, et des lambeaux de nuages, striés de rose par le couchant, flottent dans un ciel qui a ce ton de cendre d’Égypte verdie ou de turquoise malade qu’on remarque entre les blanches colonnades des festins de Paul Véronèse.