‹ Tableaux de siege Paris 18701871 Theophile GautierChapitre 2 sur 23 · AU THEATRE-FRANÇAIS · texte numérisé non relu

AU THEATRE-FRANÇAIS

Novembre I8"0.

La dernière affiche du Théâtre-Français, dont on voit encore quelques lambeaux lavés par la pluie sur les kiosques, porte la date du 5 septembre : on jouait ce jour-là le Lion amoureux, de Ponsard. On a beaucoup agité la question de savoir si, dans cette grande tristesse, il n’y avait pas quelque chose qui blessait la pudeur publique à rouvrir les spectacles. De bonnes raisons ont été données pour et contre, et nous ne recommencerons pas une discussion désormais inutile. Quelques théâtres ont entre-bâillé leurs portes dans un but de bienfaisance et pour des représentations diurnes entremêlées de conférences et d’intermèdes; on a récité en habit

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de ville des fragments de chefs-d’œuvre. Beethoven, Mendelssohn, Mozart, Weber font entendre de nouveau les voix mystérieuses et profondes de leur orchestre. Pourquoi pas? La musique sait parler à la douleur; elle a des consolations inarticulées, de vagues plaintes, des caresses délicates et féminines qui n’offensent pas l’âme humiliée; à travers ses soupirs il semble qu'on entende chuchoter l’espérance, et parfois retentir ' des appels héroïques. Aussi la foule a-t-elle été immense aux concerts de Pasdeloiip et n’y avait-il . pas une place de libre au Théâtre-Français à la représentation au bénétice de l’héroïque cité de Châteaudun et, le lendemain, au bénéfice des victimes de la guerre.

Oui, cela est vrai, le drapeau de la Société internationale, avec sa croix de gueules sur champ d’argent, flotte sur le comble du théâtre et au balcon où l’on venait respirer un peu d’air pur pendant les enir’actes. Des blessés gisent dans ce foyer qu’arpentaient les critiques, quelquefois si occupés de discussions d’art qu’ils en oubliaient la pièce. Au premier abord, rien d’étrange comme ce voisinage d’ambulance et de comédie, mais nous vivons dans un temps de brusques

conlrastes. Les antithèses les plus inattendues sont posées par les événements avec une hardiesse à effrayer toutes les rhéloriques. Déjà l’on y est fait et rien ne semble plus naturel.

On avait dit que, les décors et les costumes ayant été mis en lieu de sûreté, dans une cave ou dans un magasin blindé à l’épreuve de la bombe, on jouerait la tragédie en frac et en toilette de ville entre les portants du théâtre et sans le moindre palais. Cette idée nous souriait assez. * La tragédie, telle que les grands maîtres du dixseptième siècle l’ont entendue, ne se pique nullement de couleur locale. Elle ne connaissait ni le mot ni la chose. Quoique Racine fût un grand helléniste, il n’avait assurément pas songé, au moment de faire représenter Andromaque ou Iphigénie^ à regarder un vase grec, à consulter une médaille antique pour obtenir une mise en scène plus exacte. L’analyse dialoguèe des passions devant un fond vague d’architecture semblable à ces ombres dont on remplit la toile des portraits n’a pas besoin d’un costume précis, et la tragédie qui se jouait en perruque, en tonnelet et en robe à paniers, pourrait se représenter tout aussi bien en habit noir. Notre attente a été trompée.

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La tragédie avait retrouvé dans quelque armoire du vestiaire tout son attirail pompeux : chlamydes, peplos, tuniques, manteaux, cothurnes, et même un décor un peu trop pompéien pour le palais de Buthrote, où se passe l’action. Mais ce n’est pas la faute du siège.

Il n’est pas nécessaire, croyons-nous, de faire l’analyse d'Andromaque et d’y ajouter des considérations esthétiques sur Racine. L’auteur et la pièce sont connus. Mais que mademoiselle Favart a été belle et touchante dans ce rôle d’Andromaque, qui semble avoir été écrit pour elle!

comme le poète, sans altérer en rien le pur contour antique de cette noble figure, a su y mettre une délicatesse, une chasteté et une élévation qui en augmentent le charme!

« Bans Euripide, Andromaque craint pour la vie de Molossus, un fils qu’elle a eu de Pyrrhus, et qu’Hermione veut faire mourir avec sa mère; mais il ne s’agit pas ici de Molossus : Andromaque ne connaît pas d’autre mari qu’llector, ni d’autre fils qu’Astyanax. J’ai cru en cela me conformer à l’idée que nous avons maintenant de cette princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d’Andromaque ne la connaissent

guère que pour la veuve d’Hector et la mère d’Astyanax. On ne croit pas qu’elle doive aimer ni un autre mari ni un autre fils, et je doute que les larmes d’Andromaqiie eussent fait sur l’esprit de mes spectateurs l’impression qu’elles y ont faite, si elles avaient coulé pour un autre fils que celui qu’elle avait d’Hector. »

Ces lignes pleines de finesse et de sentiment sont de Racine, et montrent que l’illustre poète contenait un critique plein de tact. H y a dans'le public une sorte d’amant jaloux qui ne permet aucune infidélité aux figures idéales qu’on lui présente. La veuve d’Hector, partageant la couche de Pyrrhus, comme c’était son devoir de captive, n’eût excité aucun intérêt.

Mademoiselle Agar a la beauté tragique et la violence passionnée d’Hermione. Prudhon est un Pyrrhus suffisamment amoureux et farouche, et Maubant prête aux fureurs d’Oreste sa belle voix sonore.

Une salle de spectacle a toujours, quand le soleil luit au dehors, un aspect étrange et lugubre. Le jour glissant par quelque interstice et s’y rencontrant avec la lumière du gaz produit des effets bizarres. On sait que la vie nocturne

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est la vraie vie des théâtres. La journée y oublie ses durs labeurs dans les plaisirs de l’esprit^ mais elle s’étonne d’interrompre sa tâche pour une représentation qui ordinairement ne vient que le soir.

Quand on est assiégé il faut être économe pour durer longtemps. L’homme ne vit pas seulement de pain, il vit aussi de lumière. Le gaz est du soleil emmagasiné, et on doit, dans la position où nous sommes, en ménager précieusement les rayons. Donc la salle n’était éclairée qu’à demi et les becs ne dardaient que la moitié de leur flamme. Cette pénombre est favorable à la scène et aux acteurs, dont elle augmente rimportance en tenant les spectateurs dans le clair obscur : du reste, on était venu pour voir et non pour être vu. Les femmes étaient relativement en petit nombre et leurs toilettes sévères, noires ou grises, n’avaient pas besoin de vives clartés. Les hommes, pour la plupart, n’avaient pas pris la peine de déposer la tunique du garde national ; les chapeaux étaient rares ; les képis nombreux. La salle^ à vrai dire, avait un peu l’air d’un camp.

Dans la grande avant-scène, autrefois loge impériale, les blessés convalescents de l’ambulance

assistaient au spectacle, et tous les yeux se tournaient de leur côté avec attendrissement. Il y avait là des bras en écharpe, des mains et des têtes entourées de linge; mais celui qui fixait le plus l’attention était un jeune homme, la figure traversée par une large bandelette ; il avait l’air d’un de ces Touaregs du Sahara qui voilent leur figure jusqu’aux yeux comme des femmes. Dans l’aile de son nez s’était logée une balle qu’on n’avait pu, dit-on, encore extraire, ce qui ne l’empêchait pas d’être très-attentif aux larmes d’Andromaque et aux fureurs d’Hermione. Tous ces braves garçons, relevés à peine de leur lit de souffrance, semblaient heureux de cette distraction, et ceux qui avaient deux mains applaudissaient aux bons endroits avec cette naïveté de sentiment qui -ne se trompe jamais.

Entre la tragédie et la comédie, on jouait aussi le Médecin malgré lui ce jour-là. — Coquelin a lu une poésie de M. Henri de Bornier, sur Chàteaudun, l’héroïque petite ville, d’une fière tris- , tesse et d’un beau souffle lyrique, qui a été accueill%^avec le plus sympathique enthousiasme.

Il a dit ensuite les Cuirassiers de Reichshoffen^ de M. Bergeret. Il y a du mouvement, de la har-

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diesse el une certaine grandeur épique dans ce morceau, où la diftîcullc de revêtir de lyrisme des détails modernes est très-lieureusement surmontée. La charge des cuirassiers, au clair de lune, suivis de leurs ombres galopantes, comme si déjà les vivants qui vont mourir avaient leurs spectres derrière eux, rappelle, sans l’imiter, l’effet fantastique de la Revue nocturne deZeidlilz, si merveilleusement illustrée par Raffet.

Syanarelle, improvisé médecin à coups de bâton, et joué par Got avec la verve la plus désopilante, a forcé de rire une salle qui peut-être n’en avait guère envie ; mais le comique de Molière est irrésistible.

Lorsqu’on sort, on est tout surpris de voir la lueur blanche du jour et les passants qui vont à leurs affaires. On chancelle quelques pas comme un oiseau de nuit qui va de l’ombre à la lumière.

Une autre représentation a suivi celle-là, avec un succès tel qu’on rendait l’argent au contrôle, et que si le directeur de la Comédie-Française ne nous eût offert une place dans cette loge de baignoire qu’on appelle le tombeau, tant elle est noire et profonde, nous eussions été forcé de continuer notre promenade sous les portiques du

Palais-Royal. Nous étions là un peu comme Charles-Quinl dans son armoire :

Nous étouffions très-bien, mais entendions fort mal ;

et nous acceptâmes avec plaisir la proposition que nous fil Édouard Thierry d’aller faire un tour de foyer, c’esl-à-dire d’ambulance. C'est en effet dans celle magnifique pièce, bien aérée, haule de plafond, d'abord facile, réunissant toutes conditions de salubrité, que l’ambulance est installée. La ebeminée monumentale devant laquelle ont eu lieu tant de discussions la chauffe de ses énormes bûches et y entretient une douce température. Les lits des blessés sont rangés la tôle contre le mur de chaque côté de la salle, laissant entre eux un large passage. Les bustes des poêles tragiques et comiques les regardent de leurs yeux blancs et semblent veiller sur eux. Le Voltaire de lloudon ricane toujours sur son fauteuil de marbre ; aucun voile n’a été jeté sur le patriarche de Ferney; seulement une bande de percaline verte protège son piédestal et garnit également le bas des murailles à hauteur d’homme, de peur des chocs et des éraflures.

Il n’est pas besoin de dire que ces lits sont d’une

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propreté méticuleuse et d’une blancheur éblouissante. D’autres sont disposés dans la longue galerie qui servait de promenoir, et dont les fenêtres s’ouvrent sur le balcon de la rue Richelieu. Sur le dernier de ces lits était couché, sans doute à la place du mort qu’on venait d’enlever et comme pour sanctifier la mondanité du lieu, un grand crucifix noir portant son pâle cadavre d’ivoire jaune aux bras douloureusement étendus. Il n’y avait, au moment de noire visite, que deux blessés couchés, un dans le foyer, l’aulre dans la galerie. Tous deux répondirent à notre respectueux salut par un sourire amical. Les internes et les infirmiers occupent au bout du couloir la petite salle du buffet. A la lingerie, située à l’étage inférieur, nous trouvâmes la belle Delphine Marque! qui roulait des bandes. Avec scs petites boucles frisées sur le front, sa sévère robe noire et son linge tout uni, comme on disait autrefois, elle avait l’air d’une de ces dames du temps de Louis XIII, qu’on voit visiter les malades dans les gravures d’Abraham Bosse. Mais aucun raffiné à feutre mou, à longue plume, à chemise bouffante, à bottes évasées garnies de dentelles, n’était là le poing sur la hanche, en relevant du

doigt sa moustache. L’actrice, attentive et sérieuse, accomplissait dans la solitude son œuvre charitable.

Nous rendîmes aussi visite à la cuisine, placée au rez-de-chaussée. Quand les belles sociétaires de garde y descendent pour chercher un bouillon ou apprêter une portion de convalescent, la salle illuminée ressemble à cette toile célèbre de Murillo connue sous le nom de Cuisine des Ajiges.

En passant par le couloir qui mène de la salle à la scène, nous rencontrâmes deux religieuses, deux sœurs hospitalières, dont l’une demandait à Tautre : « Où donc est la sœur Sainte-Madeleine? — Au théâtre du Palais-Royal, » répondit la sœur interrogée, du ton le plus naturel du monde.

Au moment même où passaient les sœurs, débouchait du foyer des acteurs Basile avec sa longue robe noire, son rabat blanc et ce bizarre chapeau que les prêtres espagnols portent encore. Il s’effaça contre le mur, saluant de la façon la plus respectueuse. On jouait un acte du Mariage de Figaro, C’était un pur hasard, vous le pensez ^bien. Mais n’accuserail-on pas d’invraisemblance un auteur qui risquerait un tel contraste? Quelle

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série étrange d’événements vertigineux n’a-t-il pas fallu pour faire se coudoyer le Basile de Beaumarchais et de vraies religieuses dans un couloir de la Comédie-Française ! La chanson de Béranger, ï Actrice et la Sœur de charité^ nous revenait en mémoire; mais ici la réalité est au-dessus de . l’invention, car ce n’est pas dans l’autre monde que la rencontre a lieu, comme le suppose la chanson. Rien de plus convenable et de plus décent que les rapports des comédiennes et des religieuses. Les artistes de la Comédie-Française sont de vraies dames , et elles ont pour ces saintes filles la vénération qui leur est due et qu elles méritent si bien.

Aux fragments de Tartuffe^ du Mariage de Figaro et des Plaideurs^ se joignait Battrait de récitations poétiques. Madame Victoria Lafontaine a dit avec un charme exquis d’intimité une délicieuse petite pièce de Théodore de Banville, qui peint la soirée du garde national revenant du rempart après vingt-quatre heures de pluie, de bise, de patrouilles et de faction au rempart, et retrouvant chez lui avec bonheur toutes les douces harmonies du foyer : la femme, l’enfant, le fauteuil moelleux, les chaudes pantoufles et la

causerie affecfueuse sous la clarté opaline de la lampe, ces purs plaisirs de la famille, auxquels la gravité de la situation ramène et qui valent mieux que les frivoles distractions du cercle, du jeu et des coulisses. Mademoiselle Agar a fait vibrer, avec une incomparable vigueur, la Lyre d'airain, d’Auguste Barbier, et mademoiselle Favart, vêtue d’une adorable robe blanche, satinée et duvetée comme un plumage de tourterelle, a roucoulé d’une voix plus douce que la pins suave musique, une poésie de M. Eugène Manuel. Ce morceau charmant a pour titre les Pigeons de la république. Ce n’est plus à des messages d’amour que sont employés les oiseaux chers à Vénus. L'Amour ne cerche plus sous leur aile le petit billet plié et scellé d’un baiser de l'amante; on leur demande des nouvelles de la France ; on les interroge sur la marche des armées; leur vol est officiel, et ils sont enrôlés dans la grande guerre.

Nous avions lu, le matin même, les Guêpes d’Aristophane, et nous ne crûmes pas que notre conscience nous engageât à entendre l’acte des Plaideurs qui terminait le spectacle. Mais nous ne savions plus nous en aller, et il nous eût été

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impossible de citer en ce moment le fameux vers :

Nourri dans le sérail, j’en connais les détours.

Nous ne retrouvions plus notre route. Des corridors, des escaliers, des passages avaient été barrés pour séparer l’ambulance du théâtre, et nous fûmes obligé de demander notre chemin à une sœur qui nous remit avec beaucoup d’obligeance dans la bonne voie et nous accompagna jusqu’à la dernière porte. Un feuilletoniste ayant pour Ariane à travers le dédale du Théâtre-Français une brave sœur hospitalière, n’est-ce pas là — comme disent certains journaux, — un signe des temps?

VJI

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Noveml)re 1870.

Il est une situation particulièrement triste, c’est celle des habitants de la banlieue que la guerre a forcés de se replier sur Paris avec leurs paquets faits à la hâte et ce qui pouvait se sauver de leurs meubles. On s’est installé tant bien que mal dans le premier logement venu, au milieu des épaves de son ancien confortable, pouvant à peine se mouvoir parmi cet encombrement d’objets qui ne trouvent plus leur place. Le chariot fuyant devant l’invasion des bai bares a été vidé précipitamment, sans choix,} ni ordre, et ton a remis de semaine en semaine, comptant sur une prompte délivrance, le rangement de ce chaos. Tous ces fils déliés dont l’habitude, cette seconde

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nature, vous attache à une ville, à un quartier, à une maison, moins que cela, à un coin de chambre, à un fauteuil tourné d’une certaine manière, ont été rompus brusquement.

Occupé d’abord par la succession des catastro,phes, les colères de la défaite, la fièvre de la défense, on n’a pas senti la rupture de ces fibrilles dont les racines plongent au plus profond du cœur. Mais les jours succèdent aux jours entremêlés d^espoirset d’abattements; la vie reprend peu à peu son niveau, et l’on en vient, dans le désastre général, à sentir son propre petit malheur à soi. L’âme vous fait mal et ne s’emboîte pas bien avec le corps. Quelque chose vous manque que vous cherchez vaguement. D’indéfinissables mélancolies vous envahissent ; vous éprouvez des gênes bizarres : ce sont les vieilles habitudes qui reviennent et vous chuchotent à l’oreille des paroles connues, de vieux mots d’autrefois. Elles vous enlacent de leurs bras souples, et, la tête penchée, mouillent votre épaule de tièdes larmes; elles amènent avec elles le Souvenir et la Nostalgie, deux mornes figures drapées de gris.

Et cela vous prend le matin, lorsqu’on ouvrant

les yeux, au lieu du paysage accoutumé que vous aperceviez de voire lit à travers la glace sans tain de la cheminée — les touffes d’arbres montant du jardin profond, et la rangée des peupliers qui

se profile sur le ciel — vous découvrez des angles

de toits, des mansardes, une forêt de tuyaux en plâtre, en poterie, en tôle, étayés de barres de fer, coiffés de gueules-de-loup et de chapiteaux bizarres dégorgeant leur fumée dans la brume; un océan de tuiles et d’ardoises brunes, vertes, noircies et rayées par la pluie, sur lesquelles la pale Aurore d’automne s’avance le pied suspendu comme un couvreur. Puis voire chat épouvanté du déménagement se tient tapi sous un meuble et ne vient pas vous souhaiter la bienvenue quotidienne ; vous étendez la main et vous ne trouvez pas voire Homère ou votre Shakespeare à sa place; la blanche figure qui, les cheveux négligemment noués, pareille dans sa longue robe aux anges des missels, apparaissait sur le seuil et vous disant en souriant ! « Bonjour, père : » ne vous apporte plus son frais rayonnement. Elle est loin, bien loin, oh 1 tant mieux I sur le bord du lac, à l’abri des hordes sauvages. Le fadeur ne vous remet plus de lettre. Toutes ces petites

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choses vous font saigner le cœur en dedans ; les anciennes blessures se rouvrent et l’on se sent triste jusqu’à la mort.

Chacun des réfugiés, riche ou pauvre, lettré ou illettré, éprouve cela plus ou moins, et tous, même aux endroits dangereux, au risque de recevoir une balle prussienne, vont faire une visite à la maison, villa ou chaumière, boutique ou logement qu'ils ont été obligés d’abandonner, dût-on trouver le lieu dévasté, effondré par les obus, crénelé et percé de meurtrières. On veut revoirie petit jardin, le puits que festonnait le houblon et la vigne vierge, le carré de choux, les tournesols balançant leurs disques au-dessus des plants de légumes, et tout ce pauvre pittoresque de banlieue qui produit plus d’effet peut-être sur les humbles de cœur que les grands aspects de la nature.

Ce désir nous saisit l’autie jour avec une intensité maladivement irrésistible. Nous ne pouvions plus lire ni écrire; notre plume s’arrêtait au milieu de la ligne attendant que l’esprit la guidât, mais l’esprit était ailleurs. Nous nous étions pourtant bien promis de ne sortir de la ville que triomphant et l’ennemi chassé. 11 fallut ,

céder et nous parjurer vis-à-vis de nous-môme. Nous n’y pouvions plus tenir. Nous voilà donc parti avec notre compagnon habituel d’expédition.

En passant près de l’arc de triomphe, nous remarquâmes qu’on avait enfin recouvert de planches les bas-reliefs des deux façades. On avait d’abord songé à préserver le chef-d’œuvre de Rude, le Départ des volontaires, et le groupe de Cortot, moins exposés pourtant, puisqu’ils regardent Paris. Bonne précaution après tout, quoiqu’une cicatrice de boulet ou d’obus ne dépare pas une sculpture héroïque.

Devant le solennel pylône, du côté où aboutit l’avenue de la Grande-Armée, il y a toujours un rassemblement, une espèce de club en plein air qui discute les questions du jour, et se transmet les nouvelles vraies ou controuvées. On peut y apprendre sur place comment se forment les légendes et comment l’imagination du peuple ajoute, en toute sincérité, à un fait réel ce qu’il faut pour devenir poétique; là, de récits divers agrandis ou fondus ensemble, se compose petit à petit le romancero du rempart. Les exploits des mobiles et des francs-tireurs racontés par des

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rhapsodes populaires, font penser aux prouesses de Chiiigachgook et d’Œil-de-Faucon à la poursuite des Mingos.

Des barricades construites avec beaucoup de soin coupent la roule deux ou trois fois de l’arc de triomphe à la barrière ; cependant jusque-là l’aspect des lieux n’a pas beaucoup changé. Mais quand on a franchi le pont-levis du rempart et les défenses accumulées sur ce point, on se croirait transporté dans un endroit inconnu, tant la physionomie du site a pris un autre caractère. La zone militaire des fortifications, entièrement démolie et rasée, offre des perspectives toutes nouvelles. On aperçoit sur la droite, en sortant, la chapelle commémorative construite à la place où est mort le duc d’Orléans, sur le chemin de la Révolte. Sans doute elle a obtenu grâce comme monument historique ; d’ailleurs sa forme basse se rapprochant de celle d’un tombeau n’exigeait pas impérieusement qu’on la sacrifiât ; on y admirait de magnifiques vitraux d’après les cartons d’Ingres et qu’on a dû mettre en sûreté. De l’autre côté, l’usine de M. Gellé, remarquable par sa haute cheminée de briques roses et la suave odeur de parfumerie qu’elle répandait aux alen-

tours, a été abattue et les maisons, ses voisines, ont eu le même sort jusqu’au chemin de la porte Maillot.

Cette démolition laisse voir tout en plein la façade du restaurant Gillet. On n’y fait plus de noces, les festins sont supprimés, et l’oil ne voit plus au retour du bois un couple descendre de voilure et se glisser d’un pas rapide et furtif par l’escalier des petits salons pour y faire un dîner fin. Les fourneaux, toujours flambants jadis, sont éteints. Mais l’animation n’en est pas moindre pour cela devant l’entrée principale. Le général Ducrot a installé son quartier général chez Gillet, et c’est un mouvement perpétuel d'ordonnances, de cavaliers, de soldats et de gens qui viennent chercher des laissez-passer, car on ne peut sans permission aller au delà du pont de Neuilly.

Pour nous rendre à notre maison, rue de Longchamps, nous prenions souvent l’avenue Maillot, qui longe le bois de Boulogne, dont elle est séparée par un saut-de-loup assez profond. C’est en temps ordinaire une route très-agréable. On a, d’un coté, le Bois et, de l’autre, une rangée de coquettes maisons précédées de petits jardins. La route elle-même est plantée de marron-

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niers, mais nous y reviendrons tout à l’heure.

Quand nous eûmes tourné le coin du restaurant, un horizon que nous ne connaissions pas. se développa subitement devant nos yeux et nous causa la plus profonde surprise. Une immense zone s’étalait à perte de vue hérissée de fûts semblables à des colonnes tronquées ; on aurait dit un de ces cimetières d Orient où la place de chaque tombe est marquée par un pieu en marbre ; c’était , moins les cyprès gigantesques, l’image exacte du champ des Morts d’EyouK. ou de Scutari. Nous n’étions cependant pas à Constantinople, mais bien à la porte Maillot; de vagues fumées bleuâtres , de légères traînées de brume rampant sur le sol et enlevées par le vent favorisaient encore l’illusion. Ces colonnes étaient les troncs d’arbre, coupés à trois pieds de terre, du pauvre bois de Boulogne et non des tombes de Turcs. Ce vaste abatis dégageait au loin des constructions ordinairement cachées derrière les feuillages et qui apparaissaient comme des blocs erratiques dans la plaine dénudée. C’était d’une désolation navrante, mais non sans beauté. Cet horizon sévère eût charmé un peintre.

L’œuvre de la cognée continuait, et çà et là un arbre tombait avec un sourd gémissement, .et nous ne voudrions pas jurer que ce fût toujours un sacrifice stratégique et que le bûcheron tînt ses pouvoirs du génie militaire. A chaque instant passaient' des vieilles décharnées, c< plus horrificques » que la sibylle de Panzoust, à qui l’on n’aurait cru que le souffle et qui cheminaient sous d’énormes brassées de bois dont les branches par derrière les couvraient comme une carapace et leur donnaient Pair de tortues redressées à demi sur leurs pattes. Une petite fillette de douze ou treize ans courait avec un tronc d’arbre de quatre ou cinq pieds de long sur l'épaule. Mais il y a fagots et fagots, comme dit Sgnanarelle, et les fagots de siège sont d’une belle taille.

Les hôtels, les villas-, les cottages, en style de la reine Élisabeth, Renaissance, hollandais, qui bordent l’avenue Maillot, presque tous abandonnés, servent de logement aux moblots, comme l’attestent les pantalons et les chemises pendus aux fenêtres. Parmi ces charmantes maisons, il y en avait une qui nous plaisait entre toutes, et où nos rêveries aimaient à placer des scènes de

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bonheur. Il nous semblait qu’on devait être heureux dans ce palazzino, abrité derrière un rideau de lierre d’Irlande. Nous en admirions, à travers • un interstice du feuillage, les colonnes de pierre blanche, le perron poncé, T heureux mélange de briques coloriées, le balcon débordant de fleurs, les stores toujours baissés discrètement et semés de quelques oiseaux peints. La maison était encore là, mais son expression n’était plus la môme, elle avait l’air ennuyé et triste.

11 nous fallut quitter l’avenue Maillot obstruée de barricades d’autant plus fortes qu’on se rapprochait davantage de l’avenue de Madrid, et nous gagnâmes la rue de Longehamp par des voies latérales presque désertes où allaient et venaient des moblots, des artilleurs faisant cuire leur pitance avec des broussailles et des morceaux de bois recueillis dans les terrains vagues.

Quelques abois de chiens inquiets et surpris de notre passage troublaient seuls le silence. De temps à autre détonnait un coup de fusil adressé à un moineau — et au loin l’on entendait le roulement d’une école de tambour.

Enfin nous arrivâmes devant notre maison, ne

sachant pas trop si nous allions en trouver un

seul veslige. A l’extérieur, rien n’était changé.

• La tête de la Victoire du Parthénon, dont M. de Laborde a rapporté le marbre d’Athènes, et qui figure, moulée en plâtre sur un fond de rouge antique, dans une niche circulaire, sur le mur de notre atelier, était toujours à sa place, sœur triomphante de la Vénus de Milo, force superbe de la forme, vis superba formæ, immortel idéal de beauté, divinité tutélaire du pauvre logis. Une fenêtre était ouverte, comme si la maison eût abrité encore ses anciens habitants. Cela nous parut de bon augure. Nous sonnâmes : le jardinier vint nous ouvrir, et nous entrâmes, le cœur ému, dans cette habitation, aussi petite que celle de Socrate, et qu’il n’avait pas été difficile de remplir d’amis.

Quand on pénètre dans un logis désert depuis longtemps, il semble toujours qu’on dérange quelqu’un. Des hôtes invisibles se sont installés là pendant votre absence et ils se retirent devant vous; on croit voir tlotter sur le seuil des portes qu’on ouvre le dernier pli de leur robe qui disparaît. La solitude et l’abandon faisaient ensemble quelque chose de mystérieux que vous interrom-

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pez. A votre aspect, les esprits qui chuchotaient se taisent, l’araignée tissant sa rosace suspend son travail; il se fait un silence profond et, dans les chambres vides, l’écho de vos pas prend des sonorités étranges : pas le plus léger dégât n’avait été commis. D’ailleurs personne n’était entré là, depuis notre départ. Le modeste asile du poëte avait été respecté.

Sur la cheminée de notre chambre, un volume d’Alfred de Musset était resté ouvert à la page quittée. Sur la muraille pendait accrochée la copie commencée d’une tête de Ricard par notre chère fille, si loin de nous, hélas 1 et qui ne lira pas cet article. Un flacon d’essence débouché s’évaporait sur sa toilette de marbre blanc et répandait son parfum faible et doux dans sa petite chambre virginale.

Nous monlâmes à l’atelier que nous étions en train d’arranger pour de longs travaux qui ne se finiront peut-être jamais. Il n’y avait plus que la tenture à poser, et nous pensâmes à ce grave aphorisme de la sagesse orientale : « Quand la maison est finie, la mort entre. » La mort ou le, désastre. Une mélancolie profonde s’emparait de nous en regardant ces lieux où nous avons aimé,

dOl TABLEAUX DE SIÈGE.

OÙ nous avons souffert, où nous avons supporté la vie telle qu’elle est, mélée de biens et de maux, de plus de maux que de biens, où se sont écoulés les jours qui ne reviendront plus et qu’ont visités bien des êtres chers partis pour le grand voyage. Nous avons senti là, dans notre humble sphère, quelque chose d’analogue à la tristesse d’Olympio...

L’heure s'avançait et les portes de Paris ferment maintenant à cinq heures. Avant de quitter notre chère demeure abandonnée, nous allâmes faire un tour au jardin. La brume du soir commençait à monter et à mettre au bout des allées des gazes bleuâtres. Le vent poussait les feuilles mouillées, et les arbres dépouillés tremblaient et frissonnaient comme s’ils avaient froid. Quelques dahlias achevaient de se flétrir dans les plates-bandes, et un vieux merle botté de jaune, à nous bien connu, partit brusquement devant nos pieds en battant des ailes comme s’il voulait nous saluer. Deux formidables coups de canon envoyés comme bonsoir aux redoutes prussiennes par le Mont-Valérien, ne parurent pas effrayer beaucoup l’oiseau babitué à ces vacarmes.

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C’est ce môme merle qui niche chaque printemps dans le vieux lierre, draperie verte jetée sur le mur, et siffle d’un air moqueur en passant près de notre fenêtre, comme s’il lisait ce que nous écrivons.

Novembre 1870.

Quand ils promènent, les peintres ont l’habitude de porter dans leur poche un petit album sur lequel ils prennent leurs notes. Les notes d’un peintre consistent en quelques coups de crayon rapides qui fixent un mouvement, une attitude, un galbe, la ligne principale d’une figure, ou la silhouette d’un objet. Pour qui sait lire ces hiéroglyphes, rien de plus significatif ét de plus intéressant. Quoique aux yeux vulgaires ils présentent l’aspect d’un gribouillis confus, on y trouve toujours le trait caractéristique, l’accent de nature, la vérité inconsciente du geste pris sur le fait, et cet imprévu que les combinaisons de Part ne donnent pas. Sans faire de croquis sur

un carnet, le poêle, ou si ce mot est trop ambitieux, l’écrivain, «lorsqu’il laisse errer sa flânerie le long des rues et à travers les places, a des méthodes à lui d’arrêter le contour des choses, et, s’il ciaint que le trait trop léger ne s’efface, de le repasser à l’encre. 11 a ainsi au fond de sa mémoire, comme en un portefeuille, une foule de dessins, inachevés la plupart, mais contenant l’indication nécessaire pour être terminés à loisir, s’il en a le besoin ou le caprice. Ce sont des physionomies observées en passant, des groupes entrevus, un détail singulier, une perspective ouverte soudainement, un petit fait inaperçu de la foule, mais frappant pour le rêveur.

11 n’y a pas dans tout cela de sujet défini, de composition s’arrangeant en tableau et facile à encadrer, et pourtant on admire parmi ces esquisses plus d'une figure heureuse, plus d’une expression naïve, plus d’une familiarité vivante, qui manquent aux ouvrages préparés en vue du public. C’est la différence d'une lettre intime écrite au courant de la plume à une épîlre longtemps travaillée. Mais où voulez-vous en venir avec ces prolégomènes? Avez-vous l’intention de donner un pendant au traité de Topffer sur le

m TABLEAUX DE SIÈGE.

lavis à Vencre de Chine, et médilez-vous l'esthe tique du croquis? En aucune façon. Seulement nous possédons quelques bouts de dessins faits çà cl là, au hasard de nos promenades, qui n’ont pas assez d’importance pour être publiés à part, mais qui réunis sous la glace d’un passe-partout de bois de sapin à filets d’érable, pêle-mêle, le coin de l’un empiétant sur le coin de l’autre, pourraient procurer, à qui les regarderait, un quart d’heure de distraction pendant les longues soirées du siège. C’est un cadre rempli de la sorte que nous allons, si vous le permettez, suspendre

au clou du feuilleton. /

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