LES BÊTES DU JARDIN DES PLANTES
à quelque piège infâme. En les regardant, nous pensions aux vers de Victor Hugo :
Les lions dans la fosse étaient sans nourriture :
Captifs, ils rugissaient vers la grande nature
Qui prend soin de la brute au fond des antres sourds;
Les lions n'avaient pas mangé depuis trois jours.
Nous ne croyons pas que les lions du Jardin des Plantes eussent fait un aussi long jeûne que les lions de la fosse où fut jeté Daniel par ordre de Nabuchodonosçr; mais leur dîner n’avait pas dû être bien somptueux ; des bas-morceaux de cheval mort de maladie et jugé impropre à la consommation le composaient probablement ; maigre régal pour ces grands consommateurs qui dépensent en Algérie, d’après les statistiques, une valeur de 12,000 francs par an de bœufs, de moutons, de chèvres, sans compter les gazelles et les sangliers, et dont l’appétit princier n’aime que la proie vivante. Ces fétides débris, bons tout au plus pour les hyènes et les vautours, devaient les dégoûter singulièrement. L’un d’eux allait cl venait vaguement d’un air ennuyé, battant ses flancs de sa queue ; l’autre était couché dans le coin de son antre, une patte de devant allongée, la seconde repliée à demi sous le poi-
trail, présenlanl sa lôle comme un masque humain avec son nez droil, son large front et ses rigides mousiaclies semblables à des fils argentés, et sa fauve crinière échevelée. Le regard jaune de ses yeux fixes éiait plein de mélancolie. Peutôlre dans ses rêves faméliques songeait-il aux antilopes qui vont, vers le soir, se désaltérer à la source. Ainsi posé, il semblait attendre le pinceau de Delacroix ou l’ébauchoir de Barye. Mais un spectacle plus touchant encore était une pauvre lionne malade, d’une maigreur presque diaphane, qui paraissait poitrinaire et au dernier degré de consomption. Amincie, évidée comme une levrette, elle avait pris une élégance idéale et ressemblait à ces lions rampants des anciens blasons, moitié ornement, moitié chimère, aux indications accentuées et cursives que l’art héraldique découpait sur ses fonds de métal ou de couleur, « onglés et lampassés de gueules. » Son poil, d’un jaune pâle, prenait la lumière et la détachait de l’obscurité qui baignait l’arrièreplan de la loge ; elle était arrêtée sur ses quatre pattes, dont les muscles, jadis puissants, traçaient des sillons sous sa peau. La nostalgie du désert et des rochers brûlants de l’Atlas se lisait