LES BÊTES DU JAUDIN DES PLANTES
dans sa pose allanguie et frileuse ; la maladie donnait à ses yeux une sorte de douceur inaccoutumée et d’une expression navrante. Dépouillée de sa force, la lionne avàil l’air d’implorer ’la pitié humaine ; nous avons plus d’une fois remarqué ce regard chez les animaux qui vont mourir. 11 est éminemment tragique, et nul ne peut le voir sans en être ému. Dernièrement nous avons appris, par les journaux reproduisant une note de l’administration, que la pauvre lionne était morte.
Un jaguar a succombé aussi, mais n’a pas été vendu comme viande de boucherie. Le Jardin des Plantes tient à ses sujets, les soigne avec amour et n’en trafique pas.
Les deux tigres ne paraissaient pas avoir trop . souffert, leur amaigrissement ne se distinguait pas sous leur magnifique robe fauve, zébrée de bandes en velours noir. Le premier enduisait une de ses pattes de salive et la passait sur son mufle pour se débarbouiller, avec ce mouvement de chat qui, dit-on, présage la pluie. Le second s’était jeté brusquement contre la grille avec un rauquement étranglé et s’y tenait debout, montrant le gouffre hérissé de crocs de sa gueule et
le poil soyeux de son ventre, il avait peut-être aperçu parmi les speclaleurs un morceau à sa convenance dont le séparait Tobstacle des barreaux, — quelque enfant aux bras de sa bonne. Qu’il était admirable dans celte pose, et avec quelle perfection la nature modèle et colorie ces grands félins, et comme elle prodigue la beauté à ces bêtes formidables!
Une visite à la fosse de l’ours Martin était de rigueur. Martin n’exécutait pas après l’arbre mort, planté au milieu de la cour, une de ces ascensions ayant pour but d’atteindre un pain de seigle jeté au bout d’une ficelle remontée à mesure, spectacle qui faisait autrefois les délices des invalides, des tourlourous et de leurs payses, cl même de flâneurs philosophes. Il n’y avait personne pour regarder ses gentillesses. Plus d’ours grimpant, plus d’oui s se dressant sur ses pattes de derrière, et savant dans ces arts d’agrément dont Atta-Troll, le héros du poème de Henri Heine, était si fier; mais seulement un jeune ourson occupé, faute de spectateurs, à se regarder lui-même, Narcisse velu, avec une amoureuse complaisance, dans une flaque d’eau épanchée par le trop-plein de l’auge. 11 se contemplait à
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CO miroir, penchant !a tôle, sc faisant des mines, roslant en extase et comnie ra\i de ses propres charmes. Cetle réflexion de son image l’avait surpris d’abord, puis il s’étail trouvé beau et se souriait ; rien n’était plus comique. Les hyènes aussi sont coquettes, cl, suivant les Arabes, il suffit, pour les prendre, de leur présenter un miroir et de leur promettre .du pour se teindre les paupières. Du reste, ce jeune ourson, au poil fauve doré de refiels roux, aux yeux obliques et brillants, au nez noir et grenu comme une truffe, avait, dans son espèce, de l’élégance et de la beauté. Il eût tenu sa place sur la banquette d’antichambre d’un boyard et présenté avec une certaine grâce le verre d’eau-dc-vie de bienvenue aux visiteurs. La tendre Mummia, infidèle à ses devoirs d’honnétc ourse, lui eût peutêtre assigné un rendez-vous dans sa caverne des Pyrénées.
Un peu plus loin, par-dessus la palissade de son jardinet, un chameau tendait au bout de son long col sa tête bénigne et hideuse, et rappelait la scène de l’évocation dans le Diable amoureux de Cazotte, où 1e chameau fantastique dit de sa voix caverneuse : « Che vuoi? » Cet honnête ru-
minant, il faut 1 avouer, n’avait rien de commun avec la sorcellerie, et son grommellement ne signifiait rien autre chose que : « Donnez-moi du pain ou du gâteau de Nanterre. » Mais ce n’est pas en temps de siège qu’on prodigue ces friandises. Qui eût possédé un gâteau de Nanterre, une brioche même rance, les eût dévorés avec délices. La pauvre hôte semblait toute confuse de son insuccès et se demander avec inquiétude pour quelle raison on la privait de sa provende.
Les éléplianls étaient également de fort mauvaise humeur. Le plus gros résistait à son cornac qui voulait le faire rentrer, et les deux autres offraient l’aspect le plus singulier. Ils avaient considérablement maigri, et leur squelette flottait dans une peau trop large. Cette peau, grisâtre et fendillée comme de la terre glaise sèche, formait des plis profonds aux entournures, ainsi que l’étoffe d’un habit mal fait. De longues rides sillonnaient leurs cuisses, et leurs oreilles aux membranes épaisses retombaient de chaque côté de leurs têtes monstrueuses au crâne chauve, semblables à des drapeaux effrangés et noircis. Ils agitaient leurs trompes comme de gigantesques sangsues et, simultanément, leurs queues
LES BÊTES DU JARDIN DES PLANTES 171 rappelant les queues des anciens hussards ou des postillons.
Vainement ils avaient tendu au public leurs flexibles proboscides, el ils lui tournaient le dos d’un air irrité. Ces manifestations de colère ne leur suffisant pas, ils banissaievt avec fureur. Rien de plus étrange, de plus lugubre et de plus formidable que ce cri de l’éléphant. Quand on ne ne le connaît pas et qu’on l'entend à l’improvisle, il remplit de stupeur les plus braves. On ne sait d’abord ce que c’est, et s’il vient du ciel ou de' l’enfer, tonnerre ou grondement souterrain. Cela ronfle comme une pédale d’orgue ou éclate, comme la trompette de Jéricho, avec des mugissements et des strideurs qui assourdissent ou déchirent l’oreille ; c’est bien la voix d’un de ces monstres de l’ancien monde échappés au déluge el conservant les énergies de la vie primitive. Ce jour-là les éléphants, dont la tête a l’honneur de coiffer symboliquement la statue de Ganésa, le Dieu indien de la sagesse, n’étaient vraiment pas raisonnables, et leur rauque musique faisait fuir le rhinocéros, dont nous eûmes à peine le temps d’entrevoir par derrière la carapace cornée. Tant de bruit pour quelques bouchées de
pain de moins ! ne comprenez-vous pas, sagarcs animaux, que notre ville est investie?
Nous retrouvâmes dans leurs cabanes rustiques et leurs enclos treillages, où l’hiver laissait encore quelque verdure, les lamas, les vigognes, les antilopes, les cerfs du Canada, les hémioncs, les zèbres et tout le mobilier vivant du Jardin des Plantes au grand complet ; plus des phlascolomes et un singulier animal tenant du tapir et du sanglier que nous ne connaissions pas, amené d’Australie, le pays des cygnes noirs, de rornithorynque, de l’opossum, du kanguroo et autres excentricités zoologiques. Ce qu’on appelait autrefois « le palais des singes » était bien dépeuplé : babouins, mandrills, macaques, cynocéphales, cercopithèques, sapajous, papions, ouistitis avaient été décimés par le froid et beaucoup étaient morts de la poitrine. Les volières conservaient le plus grand nombre de leurs hôtes et ne semblaient pas s'inquiéter beaucoup du bruit lointain de la canonnade, auquel devaient bientôt succéder le sifflement et le fracas des obus.
Comme l’heure s’avançait, nous commençâmes à revenir sur nos pas par des allées différentes pour regagner le bateau-mouche qui, dans ces
LES BÊTES DU JAÜDIN DES PUANTES. liS trajets, remplace l’omnibus avec avantage, et nous écoutions, tout en marchant, le babil d’un petit garçon de six ou sept ans accroché au jupon de sa mère et qui regardait les animaux dans leurs parcs. Il s’arrêtait à chaque éliquelte, examinait la hôte à travers le treillis et disait à la jeune femme : « Maman, est-ce que tu mangerais de ça, toi? » et les yeux du petit carnivore brillaient de convoitise. La mère répondait : « Ce n’est pas fait pour être mangé ; ce sont des bêles rares, précieuses et Irés-gcniilles, il faudrait aller bien loin pour en avoir d’autres.» L’enfant se taisait; mais devant le zèbre, le daim, le mouflon, l’orignal, il reposait opiniàirément sa question ; « Maman, est ce que lu mangerais de ça, toi?» Nous soupçonnons cet affreux moutard d’ôlre le cousin de ce Fanfan Benoîlon à qui l’on demandait: «Lequel aimes-tu mieux de papa ou de maman?» et qui répondait: «J’aime mieux la viande. »
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HENRI REGNAULT
Février 1871.
Avant le siège, nous ne connaissions par personnellement Henri Régnault, quoique nous eussions salué l’un des premiers, à son aurore, ce talent dont le soleil devait monter si haut et si vile, comme s’il eût eu conscience du peu de temps qu’il avait à briller sur l’horizon. Malgré ces sympathies qui s’élablissenl naturellement d’artiste à critique, nous ne nous étions pas encore rencontrés, lui, parcourant l’Espagne et le Maroc dans ses expéditions loin de la villa Médici où il ne séjournait guère, nous, fuyant le feuilleton de théâtre en Égypte, en Italie, en Suisse. Ce n’était guère le moyen de se trouver ensemble ; nous en avions pourtant le vif désir, et un
HENRI REGNAULT
soir il voulut bien se laisser conduire par un ami commun à notre mansarde de refuge.
Clairin, artiste distingué lui-même, son fidus Achates, son frère d’armes, son élu de cœur, l’accompagnait. Tous deux porlaient l’accoutrement de guerre que pendant plus de quatre mois n’a pas quitté dans Paris quiconque était en état de soulever un chassepot. Régnault était à Tanger lorsque la catastrophe de Sedan ouvrit aux Prussiens la route de la grande capitale, cerveau de l’univers et cœur de la France. 11 venait d’y installer un vaste atelier pour étudier à fond ce monde oriental, si neuf encore après Decamps, Marilhat et Delacroix, ce monde mystérieux dé rislam, fermé à l’art jusqu’ici, et où se perpétuent les types les plus nobles et les plus purs. C’est de là qu’il avait envoyé celle Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade, qui est, hélas! sa dernière œuvre. Il pouvait rester à Tanger. Son litre de prix de Rome l’exemptait de tout service militaire ; il avait le droit de conserver sa vie pour l’art ; mais il est de ces privilèges dont une nature généreuse ne veut pas profiter. Il revint en toute hâte, assez à temps pour s’enfermer dans Paris et partager les périls de son ami Clairin.
On a tellement abusé du mot artiste, que c’est à peine si Ton ose l’appliquer à quelqu’un comme éloge, dans son ancienne et favorable acception. Henri Régnault était un artiste. Il avait le don sans lequel le travail le plus opiniâtre ne conduit qu’à l’honnôte médiocrité : l’imagination, la fougue, la hardiesse et cette faculté de découvrir . à première vue le côté neuf et particulier des choses invisibles pour tout autre. C’était une nature, un tempérament et un esprit de peintre lettré; d’ailleurs, homme du monde et fils de famille, qui mettait le flamboiement de l’art à un nom depuis longtemps illustre et lumineux dans la science. Comme Géricault, il aimait, connaissait et pratiquait le cheval, — on l’a bien vu par le portrait équestre du général Prim. Ses audaces de cavaliws sur des chevaux rétifs ou difficiles faisaient frémir et semblaient le prédestiner à une mort violente; et dans tous les exercices de corps il apportait la même furie. Amateur passionné de musique, la nature, qui le gâtait, lui avait fait l'inutile cadeau d’une délicieuse voix de ténor, valant cent mille francs par saison dans un autre gosier.
Henri Régnault était de taille moyenne, d’une
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vigueur plutôt souple et nerveuse qu’athlétique. Le climat de Paris n’avait pas encore détaché de son visage olivâtre le masque de haie des pays chauds. Des yeux bruns animaient ce visage plus agréable et sympathique que classiquement régulier. Des cheveux noirs retombaient en boucles frisottantes sur un front bas, large et volontaire, un vrai front antique. Une légère barbe encadrait et complétait cette physionomie qui eût fait dire au moins attentif, sans connaître Régnault :
« C’est quelqu’un. »
La conversation s’engagea. On parla de l'Espagne et du Maroc. Tout en causant, Régnault assis sur le bord du lit — divan occidental — de cette chambre où les chaises manquent souvent aux visiteurs, jouait avec notre petit bichon havanais qui avait tout de suite distingué un ami des animaux. Il nous décrivait Tanger, dans ce style des peintres dont chaque mot est un trait ou une touche toujours signiticalive et juste. Un de ces tableaux créés par la parole de l'artiste nous est resté en mémoiie comme une vive aquarelle enlevée en face de la nature. C’était une ligne de maisons basses à terrasses plates, semblables à des cubes de craie, ayant pour fond un ciel d’un
bleu violent. Au-dessus de ces terrasses blanches se profilaient d'une façon inattendue et bizarre des cous de chameaux, dont on ne voyait pas les corps masqués par les maisons du premier plan ; ces cous s’avançant tout seuls avec le balancement familier à la bêle bossue que les périphrases nomment « le navire du désert, » avaient l’aspect le plus chimérique et le plus en dehors du possible qu'on puisse rêver. Le court récit de Régnault nous donna la vision complète de cette rue de Tanger, et, pendant quelques minutes, au milieu de l’hiver parisien, nous nous sentîmes enveloppé de la chaude atmosphère orientale. Un coup de soleil soudain se projeta sur le mur, comme dans les tableaux de Decamps ou de Peter dcilooch.
Après divers détours , la conversation en vint sur Goya. Nous avions précisément à la maison un superbe exemplaire des Estragos y desastres de laguerra, que nous avait prêté Ph. Burty, qui possède toutes les belles choses « dans le meilleur étal. » L’album fut placé sur la table, et Régnault, qui en avait vu quelques planches en Espagne, mais non l’œuvre complet, assez difficile à réunir, commença à le feuilleter, énonçant
HENRI REGNAULT
les brèves légendes, ironiques ou sinistres, écrites au bas des eaux-fortes, souvent au crayon, car la plupart sont avant la lettre. 11 s’arrêta à une gravure représentant une maison traversée par une bombe, dont les planchers s'écroulent, entraînant, la tête en bas, la mère pressant son enfant sur son sein, la criada et le mari, pêlemêle parmi les meubles fracassés — un sujet qui devait bientôt devenir pour nous une actualité terrible, et que le peintre espagnol a rendu avec ce mélange de réalisme et de caprice caractéristique de sa manière. Régnault admira la hardiesse des raccourcis plafonnants et la grâce étrange que Partiste sait garder aux figures des femmes dans l’extrême horreur. 11 remarqua aussi la pose si noble et si tragique de la jeune dame agenouillée qu’on fusille avec toute sa fa> mille, aïeule, enfant à la mamelle, nourrice et servantes. Les pauvres diables étranglés par le garrote^ leur navaja pendue au col, et portant sur la poitrine ces mots écrits « pour un couteau » attirèrent son attention, mais il s’arrêta plus longtemps à une planche d’un effet grandiose et sinistre : un champ de bataille jonché de cadavres que contemplent dans une attitude de
l^Ü TAULEAIX DE SIÈGE.
désespoir un vieil homme et une vieille femme le visage noyé sous l’ombre de son capuchon — un père et une mère sans doute cherchant leur fils parmi les morts ; — un ciel sombre que raye à l’horizon une barre de lumière livide s’étend sur cette scène désolée comme un drap funèbre bordé ‘ d’argent. Au bas se lit celle inscription d’un laconisme terrible : Enierrar y callar (enterrer et se laire), maxime à Tusagedes vaincus, dont nous pouvons méditer la justesse. Le jeune artiste resta quelques instants pensif avant de retourner la page : avait-il quelque vague pressentiment de sa destinée? Il secoua légèrement sa tète aux cheveux bouclés et continua à feuilleter le recueil. L’étonnanl cauchemar qui montre dans un tourbillon de larves fantastiques et hideuses, grimaces de toutes les illusions de la vie, un squelette conservant encore quelques lambeaux de chair, qui, se relevant à demi de sa fosse entr’ouverte, trace sur un papier de son doigt crochu le mot nada (rien), comme renseignement rappoité de l’autre monde, lui suggéra quelques rétlexions sur le fantastique particulier à Goya, et comme dix heures venaient de sonner, ce qui est une heure avancée pour une soirée de siège,
IIKNIÜ REGNAULT.
il se leva et partit, après nous avoir donné une poignée de main cordiale, avec son ami Clairiri et le camarade qui les avait amenés.
Cette première entrevue, où Régnault nous avait charmé par l’aimable simplicité de scs manières, son esprit naturel et cette supériorité qui se dégageait de sa personne, fut aussi la dernière. Nous ne le revîmes plus, et nous ne le reverrons plus. Nous ne l’avons connu que pour le perdre, et juste assez pour augmenter l’amertume de nos regrets. 11 nous faut avec le grand artiste pleurer l’ami, car il l’était déjà au bout de ces quelques heures passées ensemble. Nous le sentions, et tout un précieux avenir de liaison sympathique se ferme devant nous.
Si Henri Régnault avait vécu, nous eussions laissé dans l’ombre ces petits détails intimes, alors sans intérêt, mais on nous pardonnera d’avoir découpé, après une entrevue unique, cette silhouette d’une aimable figure à jamais évanouie.
Certes, dans la période désastreuse que nous venons de traverser, il y a eu des deuils irréparables, des douleurs qui saigneront toujours; il s’est fait des lacunes qui seront longues à combler; bien des noms manqueront à l’appel,
et, quand elle est sacrifiée pour la pairie, la vie du plus obscur vaut la vie du plus illustre; mais l’on peut dire que la plus grande perte du siège est la mort de Régnault : il avait, malgré sa bravoure folle, échappé aux périls de la défense, et il est tombé au jour suprême devant ce funeste mur de Buzenval, sous la dernière balle prussienne, — raffinement .cruel de la destinée qui nous poursuit.
Avec Henri Régnault disparaît, pour la peinture, la possibilité d’un avenir nouveau. Si ce jeune maître avait eu des jours plus nombreux, la face de l’art pouvait être changée ou modifiée. Dans le monde des formes et des couleurs, il avait ouvert des perspectives, signalé des horizons jusqu’ici restés inaperçus. Les rapports de ton que les peintres ne saisissent pas étaient sensibles aux yeux de cet artiste si merveilleusement doué qui semblait avoir, pour parler le langage de Swedenborg, le don de correspondance. II voyait l’aine de la couleur là où les autres n’en voient que le corps, et il savait reconnaître sous les disparates apparentes les secrètes affinités des nuances. Il dégageait la singularité intime et personnelle des types, les mettant dans tout leur relief et les mon-^
HENRI REGNAULT
trant sous leur angle étrange et bizarre, sans perdre le charme, comme cela est trop souvent arrivé aux peintres de l’école romantique. Nul mieux que lui ne comprenait l’exotique séduction des barbaries pittoresques et n’était. plus profondément entré dans l’idéal de l’Orient.
On ne peut porter un jugement définitif sur un artiste arrêté dès ses premiers pas — des pas, il est vrai, pareils à ceux des dieux d’Homère qui atteignaient en quatre pas au bout du monde; mais depuis son tableau pour le grand prix de ^ome, Thétis apportant les armes à son fils Achille, d’une couleur déjà si fine et si rare, Régnault avait parcouru un chemin immense. Le portrait de la dame en rouge, se détachant d’un fond de rideau rouge, le portrait équestre du général Prim, le délicieux petit portrait de duchesse en rose, la Judith tuant Holopherne, la Salomé du dernier Salon, ont montré quel grand maître était déjà ce jeune homme encore élève à la villa Médici, et qui n'avait pas vingt-sept ans. Jamais originalité plus frappante et plus incontestable ne s’est révélée si soudainement au public. Toutes ces toiles, admirées, critiquées, ont soulevé devant elles la rumeur qu’excitent toujours les œu-
vres remarquables qui contiennent nécessairement un peu de « cette beauté choquante » dont la routine s’alarme. Le nom de Régnault était devenu célébré; il était l’événement du Salon; son influence se faisait déjà sentir, et il eût bientôt imprimé une direction nouvelle au mouvement de l’art.
Son dernier ouvrage et son chef-d’œuvre, ï Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade, arrivé trop tard à l’exposition des envois de Rome, y figura seulement pendant quelques jours.
Mais il fut vu de peu de personnes. Déjà les catastrophes de la guerre préoccupaient tous les esprits. Cette composition, d’une si étonnante hardiesse, d’un effet si inattendu, passa sans grand retentissement, ce qui nous permet de donner ici comme une page inédite ce fragment d’article paru le 8 septembre 1870 et où se retrouve, avec toute la vivacité du moment, notre impression sur cette œuvre, la dernière que dût peindre Henri Régnault.
« Un escalier de marbre blanc de quelques marches forme le premier plan de la toile dont il occupe toute la largeur. Il conduit à une salle d’arcliileclure arabe dans le style de la salle dos
IIENHI REfiNAUET.
Abencerragcs ou de Fas dos Hermanas à TAlhambra de Grenade, couverte d’une voûte découpée en stalactites et en gateau d’«beilles. Tout ce fond est frappé d’une lumière de reflet indiquant au dehors un vif soleil et une ardente chaleur. Il semble qu’il se fasse un grand silence dans ce lieu charmant où vient de s’accomplir une action sinistre; il y règne comme une solitude et un mystère de sérail. Le crime et le châtiment resteront également ignorés , quand les esclaves muets auront emporté le cadavre et épongé le sang. Nul œil n’a vu, nulle oreille n'a entendu. La victime et le bourreau étaient seuls. La tète qui vient de tomber était' peut-être une des quatorze tôles que le chef des croyants a le droit de couper par jour, sans en donner aucune raison : celle d’un traître, d’un assassin ou d’un sacrilège dont le forfait ne doit pas être révélé.
« Sur les marches a roulé la tête séparée ducorps crispé parles dernières convulsions et se présentant en raccourci. Auprès du'eadavre, quel- , ques degrés plus haut, se tient l’exécuteur essuyant la lame de son sabre. Voici en quelques lignes le croquis de la composition.
IG
« Le justicier, car le nom de bourreau ne saurait convenir à cette noble et majestueuse figure, est un Maure très-basané, coiffé d’un fez rouge que dépasse le bord d’une calotte blanche, et n’ayant d’autre vêtement qu’une gandourah, ou longue robe d’un rose éteint, décoloré, rompu, d’un rose mort comme celui d’une feuille sèche, et d’une harmonie extraordinaire. La gandourah, ouverte par en haut, laisse voir une forte ossature de poitrine et de larges pectoraux qui indiquent une grande vigueur. D’un mouvement superbe, il passe lentement le damas de sa flittah sur le pan à demi relevé de sa robe, qu’un reflet éclaire en-dessous et teint d’une lueur orangée sur laquelle se dessine le bas de ses jambes brunes et nerveuses. Détournant un peu la tête, il jette de haut, sur le cadavre abattu, un regard indéfinissable, à la fois dédaigneux et mélancolique, d’une férocité douce et rêveuse, et empreint du fatalisme oriental : C’était écrit! Nulle colère, nulle indignation.
« La rage impuissante, la haine fur ieuse se lisent, au contraire dans le regard que la tète coupée renvoie à la tête vivante. La bouche se tord convulsivement, les traits se contractent d’une
HENRI REGNAULT
façon hideuse, el les Ions bleuâtres du crâne rasé donnent à ce chef un aspect étrange et fantastique. Le corps du supplicié a glissé sur les marches et ses bras renversés cachent à demi le moignon du col d'où le sang jaillit et se répand en flaques rouges sur la blancheur du marbre. Celte tache de pourpre, d’une incroyable richesse de couleur, est la note tonique, la dominante du tableau. Là, le sang a jailli avec force, éclaboussant les degrés; ici il s’étale plus largement répandu. Plus loin, il coule en longs filets ou se coagule en gouttes épaisses ; cela est d'une vérité qui ne se devine pas. 11 faut que le jeune artiste ait vu à Tanger quelque décapitation à l’yatagan, el l’on pourrait môme croire que c’est ce spectacle qui lui a suggéré l’idée de sa composition.
« C’est un parti pris d’une rare audace d’avoir placé au milieu d’une toile celle grande plaque sanglante; mais ici l’horreur n’est pas le dégoût. Au point de vue de l’art, il y a beauté. En regardant ces tons splendides, nous songions à la comparaison homérique du sang coulant comme des écheveaux de pourpre sur la cuisse d’ivoire de Ménélas. Le vers d’Alfred de Musset :
Et taché de leur sang, tes marbres, ô Parcs!
nous revenait en mémoire; de même que le geste superbe du justicier nous avait rappelé l’ange vengeur « essuyant son épée aux nuées, » dans le dénoûment de Ratbert. »
A propos de VExécution sans jugement dont la note dominante est une tache de sang, M. Paul de Saint-Victor fait remarquer que les sujets peints par le jeune artiste sont volontiers farouches et sanguinaires — Judith et Holopherne , Salomé ayant sur les genoux le bassin où doit tomber la tète de saint Jean, la Décapitation mystérieuse sur les marches de l’Alhambra; — la mort dans ces toiles éblouissantes s’enveloppe de la magnifique insouciance orientale, et le meurtre s’y accomplit au milieu de toutes les magies de la palette, dans le scintillement de l’or, du brocart et des pierreries.
Qu’il nous soit permis d’indiquer une coïncidence singulière qui s’accorde avec celle signification donnée par la mort de Régnault à ce choix de sujets funèbres : le général Prim n’a-l-il pas été tué d’un coup de feu quelques jours avant l’artiste qui avait fait de lui un portrait digne de Velasquez? Le modèle a précédé de bien peu le peintre dans sa tombe sanglante.
HENRI REGNAULT
A nous qui restons, les regrets amers, les rôves sur celle floraison merveilleuse coupée dans sa racine, sur ce bel avenir détruit. Henri Régnault a vécu assez. Il laisse trois ou quatre chefsd’œuvre. Sa gloire est assurée. Il a débuté en génie, il est mort en héros.
Mars 1871.
(iucand une vie d’artiste a été aussi brusquement interrompue que celle de ce pauvre Re-
gnaulf, après quelques œuvres éclatanles qui suffiront à sa gloire, on cherche avec avidité toutes les traces lumineuses qu’il a pu laisser de son passage, esquisses, dessins, aquarelles, croquis, germes de la pensée future pour reconstituer en imagination ce talent plein de promesses.
Sans cette dernière carlouche qu’il voulait employer, sans ce retour fatal vers l’ennemi, lorsque la retraite était sonnée, Régnault aurait eu de longues années de production, car il était de nature robuste et de caractère énergique, quoique trop aventureux peut-être. 11 eût donné sa me-
sure, exercé sa légitime influence, et la critique ne serait pas obligée de réver dans une esthétique conjecturale quelle direction il eût imprimée à l’art. Mais il s’est évanoui comme un météore dont l’œil garde un long éblouissement. Pour lui, il n’est plus d’avenir, le passé seul existe. La date suprême est inscrite en lettres noires sur la pierre blanche.
Nous avons obtenu cette faveur de voir les dernières pages tracées par cette main hardie et rapide, qui servait si bien la décision du peintre. Ce sont trois grandes aquarelles exécutées d’une reconnaissance à l’autre, entre une garde montée et une garde descendue, depuis que l’artiste avait quitté Tanger. On pouvait croire que le jeune lauréat, excité par le spectacle de la guerre, nouveau pour lui, aurait reproduit quelque épisode des combats où il prenait une part si active et ‘si brillante; il n’en est rien. La guerre moderne, telle quelle se fait avec ses moyens mathématiques, ses armes sans ornement, ses laids uniformes et ses évolutions calculées, devait pittoresquement peu séduire Régnault, amoureux de la couleur et de la fantasia orientales. Aussi, par une récurrence de pensée facile à compren-
TADLEAUX DE SIEGE.
dre, son imagination l’cmporlait-elle au pays de la lumière. Ce ciel gris, ces terrains boueux ou glacés d’une neige livide sur laquelle se découpaientMes noires silhouettes des combattants, ces fumées de poudre se mêlant au brouillard n’offraient pas des tons assez riches à celle palellc ardente. Peut-être, s’il eût vécu, ’a poésie de ces effets sombres et tristes se fût-elle révélée à lui et lui eût-elle fourni le sujet de quelque admirable esquisse. Le sentiment du devoir, la haine de l’envahisseur, le courage chevaleresque et l’attrait du danger si puissant sur Régnault l’occupaient seuls en ce moment où l’artiste s’effaçait derrière le citoyen. Quelques notes retrouvées sur lui, après la bataille, expriment sur ce point sa mâle et ferme résolution. 11 acceptait toutes les conséquences du sacrifice.
Il semble que des augures sinistres aient voulu faire pressentir la mort héroïque et violente du jeune artiste. Une large tache sanglante occupait le centre de son dernier tableau. Le sujet de sa première aquarelle est une tête coupée, étude faite à l’amphithéâlre et qui rappelle les beaux fragments anatomiques de Géiicault.
Tout d’abord, sans hésitation, sans tâtonne-
TUOIS AQU4UELLES INÉDITES. 105
ment, Regnaull, qui n’avail jamais Irempc son pinceau dans le verre des peintres of water colours, s’ôtait assimilé tous les moyens de cet art avec une rapidité merveilleuse d’intuition, les avait agrandis et pliés à son usage. On sait combien il est dilficile de traiter à Taquarelle une tête grande comme nature. Cette étude, qu’on croirait faite en vue d’une descente de croix ou d’une mise au tombeau, est lavée de tons vigoureux dans leur gamme de pâleur morte et n’a coûté que deux heures de travail à l’artiste. Les cheveux courts, des moustaches et une barbiche donnent à cet le tête détachée du corps par le préparateur une apparence militaire. On en voit de semblables parmi les cadavres au premier plan des tableaux de bataille.
C’est en plein Orient que nous transportent ces splendides aquarelles, qu’on croirait exécutées sous l’immuable azur du ciel d’Afrique, et non sous ce triste dais de brouillard qui recouvrait Paris pendant les mois d’hiver du siège. La première représente une jeune femme couchée sur un divan dans un costume où dominent ces étoffes aux blancheurs transparentes traversées de raies males; ces blancheurs font l’effet du ca-
inellia eiiiouré de fleurs variées qu’on place au milieu des bouquets de bal, elles attirent et concentrent la lumière, et leur éclat se répand par douces ondulations sur les teintes fraîches qui l’environnent. La femme à demi allongée dans une pose assouplie par les langueurs du kief rappelle celte délicieuse llaoua dont Fromentin, dans une Année au Sahel, trace un si délicieux portrait avec une plume qui vaut son pinceau. On ne saurait trop admirer l’étonnante harmonie de ces étoffes, de ces tapis, de ces accessoires de couleurs disparates en apparence, mais dont les contrastes se résolvent en un accord parfait. Depuis les Femmes d'Alger, d’Eugéne Delacroix, au- ' cun peintre n’a mieux su baigner d’une ombre limpide le chatoiement d’un riche intérieur moresque.
La seconde de ces aquarelles a pour sujet un intérieur encore, mais d’une signification et d’un valeur toutes différentes. Sur un divan encombré de carreaux de brocart, de soie ou de maroquin, est assis ou plutôt accroupi un Jeune homme nu jusqu’à la ceinture, basané presque comme un mulâtre, et le bras s’appuyant au genou avec un mouvement plein de science et de hardiesse.
C'est une figure étrange. Une espèce de turban négligemment enroulé lui recouvre le front deses larges plis et projette sur ses yeux une ombre mystérieuse. On dirait un Manfred ou un don Juan oriental ayant peut-être connu une autre civilisation et ayant voulu changer de blasement. En regardant ce corps maigri et nerveux, consumé d’ardeur, nous pensions au héros de Na- ^ mouna, à cet Hassan, d’Alfred de Musset, qui s’en était allé réchauffer son scepticisme au pays du Soleil, quittant le cigare pour le haschich. Le peintre n'a probablement pas eu cette idée, mais son aquarelle la suggère : l’ennui de la volupté, le désir de l’inconnu, la fatigue des paradis artificiels, comme les appelle Baudelaire, se lisent sur ce visage amaigri, mais jeune encore malgré les excès.
Sur les épais lapis qui jonchent le sol est étendue une jeune femme qui, les épaules adossées au divan, enveloppée d’une gandourah noire à capuchon, enlr’ ouverte à la poitrine, dont la blancheur ressemble à la lune sortant d’un nuage sombre, laisse errer nonchalamment ses doigis teints de henné sur les cordes d’une guzla dont elle s’accompagne. Le chant s’exhale comme un
soupir (le ses lèvres distraites. Elle sent qu’elle n’est pas écoutée et suit son rêve. Rien de plus séparé que ces deux êtres, tous deux jeunes et beaux, placés aux deux bouts d’un divan.
Le luxe qui les entoure a une richesse sourde, une ardeur sombre, et comme une gravité funèbre maigre la violence des tons conservés dans Pombre avec une superbe maestria de coloris. Ce ne sont que rideaux et portières d’étoffes où s’est épuisé l’art de l’Orient, que tissus magnifiques, que lapis deSmyrne, de Kabylie ou de Turquie, plateaux incrustés de nacre, armes constellées de pierreries, narghilés du Kliorassan, et cependant il y a quelque chose de tragique sous cet amoncellement de splendeurs. Cette chambre pourrait servir de fond à quelque scène de jalousie et de meurtre. Le sang ne ferait pas tache sur ces tapis d’une pourpre sombre.
La troisième aquarelle n’est qu’un simple bouquet de palette, un sélam de couleurs orientales épanouies dans un rayon de lumière. Elle représente une cadine ou une odalisque se tenant debout au milieu de sa chambre et comme ravie de sa beauté et de son costume chatoyant. Tout cela fait au premier coup avec une fraîcheur et une
mois AQUARELLES INÉDITES.
limpidilô incomparables. Le peintre, tout on maintenant sa volonté, a su profiter admirable ment des heureux hasards de l’aquarelle.
Mentionnons aussi quelques porlrails au crayon pleins d’esprit et de vérité, entre autres un portrait de jeune fille à cheval, d’une grande élégance, et qui montre chez le jeune artiste des aptitudes qui rappellent Géricault.
Voilà ce qu’il laisse; mais nous savons par sou ami Clairin ce qu’il rêvait et ce qu’il allait accomplir : une sorte de personnification et de triomphe de l’Islam au temps des califes d’Espagne. Il faisait bâtir à Tanger un immense atelier pour y mettre son projet à exécution. La toile devait avoir dix mètres de long sur une hauteur proportionnée — quelque chose comme l’un des grands festins de Paul Véronèse; — on la cousait déjà.
Avant de se mettre à une œuvre, Régnault, par une intuition rapide, la voyait réalisée et il la racontait avec une grande abondance de détails, semblable en cela à ces personnages hallucinés d’Hoffmann et de Balzac, pour qui une loile blanche représentait un chef-d’œuvre invisible aux autres spectateurs. Mais il y avait entre lui
et maître Frenhoffcr et le peintre de la Cour d^Artus^ cette différence que bientôt la toile se couvrait de couleurs splendides, et que le sujet apparaissait comme si on eût déchiré un voile.
Le fond du tableau était rempli par un palais orné de toutes les merveilles de l’architecture arabe , — sveltes colonnettes , arcs évidés en cœur, panneaux de guipures découpées dans le stuc, niches à stalactites dorés et peints, inscriptions du Koran en caractères cufiques entremêlés de fleurs, application d’azulejos : ùn résumé do i’Alhambra de Grenade et de l’Alcazar de Séville ; fontaines grésillant sur des vasques d’albâtre rubané, grands vases surmontés de fleurs rares, toutes les féeries que l’Orient entasse au palais des kalifes. Au milieu s’ouvrait un grand arc dont les portes de cèdre formaient des symétries compliquées d’un travail miraculeux et rehaussées de nielles d’argent. A cet arc superbe aboutissait' un large escalier de marbre blanc dont les dernières marches trempaient dans l’eau d’un fleuve. Une galère dorée à proue et à poupe fantasques, laissant traîner au fil de l’eau des tapis et des draperies bariolés, amenait au bas de l’escalier les chefs tributaires, les vassaux d’Afri-
que et d’Espagne, revêtus d’armures étincelantes, étoilés de rubis et de turquoises, drapés de velours, de brocart, de soie et de fine laine blanche, ruisselant d’or et d’argent sous une pluie de lumière.
Sur les marches de l’escalier s’étageaient des groupes d’esclaves, des prisonniers et de captives de toutes les races, les unes demi-nues, les autres disparaissant à moitié sous l’éclat tremblant et grenu des gazes d’or égratignées d’un rayon de soleil, belles comme la Judith, étranges comme la Salomé, — sans compter les types nouveaux rêvés ou trouvés par l’artiste ; ajoutez à cela des coffrets incrustés de nacre laissant échapper des fils de perles, des cassolettes de filigrane, des coupes remplies de dinars et de tomans, des va- ses d’argent, des buires de jaspe, des plats de poterie des Baléares, irisés de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, des ruissellements d’étoffes brodées, striées, lamées, des selles et des harnais bosselés d’or, des entassements d’armes plus précieuses que des bijoux, des fleurs pour lesquelles Bulbul ferait des infidélités à la rose, des pigeons au col cerclé de diamants, des gazelles regardant de leur grand œil étonné, et vous aurez à peu
prés une idée de ce que voulait faire Régnault.
Au centre du tableau, par les portes de cèdre entrebâillées, comme une idole au fond de son temple, on entrevoyait dans une pénombre transparente le calife, TEmir-el-Mumenim recevant ces tributs et œs hommages, impassible et n’ayant pas l’air de s’en apercevoir.
Cette figure mystérieuse qui devait donner de Turiité au tableau en ramenant à elle tout ce déploiement de luxe et de faste, nous faisait penser lorsque Clairin nous la décrivait d’après les indications de Régnault, à l’attitude surhumainemont détachée du sultan Abd-ul-Medjid pendant la cérémonie du Courban-Reiram lorsque les dignitaires de la cour venaient baiser le bout de sa ceinture attachée à l’un des bras du trône.
Ce mervelleux rêve, hélas ! ne sera jamais réalisé; mais en fermant les paupières il nous semble le voir, par l’œil intérieur du poêle, briller largement encadré d'or sur la paroi du grand salon à l’Exposition prochaine.
VICTOR GIRAUD
Février 1871.
C’est le temps des surprises douloureuses, et l’on ose à peine ouvrir son journal de peur d’y apprendre quelque perle nouvelle. La triste prévision est rarement trompée : on croyait un ami, qu’on n’avait pas vu depuis quelques semaines, vivant et bien portant, échappé aux hasards de la guerre ; son nom n’avait pas figuré sur les funèbres lisles. Pas du tout, vous apprenez sa mort avant sa maladie par la lettre encadrée de noir, et à votre chagrin s’ajoute le regret de n’avoir pas serré cette main pâle une dernière fois. On revenait d’un autre enterrement, et, les yeux humides encore, il faut reprendre le chemin du cimetière, malade soi-même et le cœur sai-
gnanl de tant de blessures, étonné de survivre.
Il n’y a pas que la balle et les obus qui tuent. La mort héroïque au milieu de la fumée du combat et de renivrement de la lutte n’est pas donnée à tous. Les nuits glaciales, passées les pieds dans la neige, à l’âpre vent du Nord, le long du rempart, aux grand’gardes, ont fait de plus nombreuses victimes que le feu de l’ennemi. Combien, blessés à mort par une de ces froides flèches, se sont éteints silencieusement dans leurs logis déserts, loin de leur famille et sans que la gloire vînt consoler leur agonie, en posant l’étoile sacrée sur leur poitrine exhalant son dernier souffle ! S’ils n’ont pas eu ce bonheur de succomber en soldats sur le champ de bataille, ils n’en ont pas moins donné leur vie, obscurs martyrs du devoir. Quoique leur sang n’ait pas coulé, que leur décès soit mis sur le compte de la bronchite ou de la pneumonie, la patrie doit leur savoir le même gré du sacrifice. La bataille finie, on ne sait pas encore toutes ses pertes, et plus d’un qu’elle semblait avoir épargné, malade, épuisé, à bout de forces, s’est couché pour ne plus se relever. Yictor Giraud est de ceux-là.
Victor Giraud est le fils d’Eugène Giraud. Tout
VICTOR GIRAUD
le monde peignait dans cette famille comme dans celle de Vernel. Charles, le frère d’Eugène, est lui-même un très-bon peintre d'intérieur, mais celui qui semblait devoir amener sur ce nom le plus de lumière et de gloire était Victor. La nature l'avait richement doué, et un travail de jour en jour plus opiniâtre ajoutait l’expérience à ces dons. Quoique sa vie ait été brisée dans sa fleur épanouie, à trente ans, il a eu le temps de montrer ce qu’il valait et de faire regretter l’artiste autant que Thomme. Nous Pavons connu tout jeune, presque enfant, et Tamitié qui nous liait au père, si souvent rencontré pendant « nos années de voyage » en Espagne, en Turquie et ailleurs, s’était naturellement continuée au fils, dont nous suivions les progrès avec un intérêt particulier. C’était plaisir de voir d’un salon à l'autre se développer et grandir ce jeune talent, qui avait déjà donné au présent des gages sérieux, et sur qui l’avenir pouvait compter beaucoup. Nous le rencontrions le soir, dans le monde ou aux premières représentations, car il aimait, après la journée de labeur et le silence de l'atelier, l’éclat des lumières, les élégances et le mouvement de la vie. Il s'intéressait aux choses de
TAOLEAUX DE SIEGE.
l’esprit, et se connaissait au théâtre naieux qu’un critique du lundi. C’était un beau jeune homme aux cheveux blonds, abondants et touffus, retombant sur le front, à la barbe frisée, aux traits réguliers et purs, d’un galbe antique et rappelant le buste de Lucius Vérus. Il semblait robuste dans sa sveltesse, quoiqu’il eût, au fond, sous ses larges pectoraux, la poitrine délicate.
Mais nul ne pouvait soupçonner un dénoùment si triste et si rapide à celte existence commencée sous les plus heureux auspices et à laquelle tout semblait sourire. Une nuit, il prit froid au rempart, pendant une de ces factions que la lune éclaire de sa lueur glacée et mortelle répercutée par la neige. Il tint bon le plus qu’il put, car en ces moments suprêmes la maladie semble une désertion et comme le refuge de la lâcheté, pensée insupportable à une âme généreuse et fière; mais le mal fut. le plus fort et il fallut bien abandonner le lit de camp pour la couche de l’agonie.
Le pauvre artiste dans ses nuils de souffrance, quand le délire de la fièvre commençait à troubler sa pensée, murmurait : a Est-il heureux, Régnault! au moins il a été tué par une balle, luil » C’est une noî)le jalousie de mourant, qu'on
VICTOR GIRAUIK
ne peut qu'admirer, mais la mort a ses préférés à qui elle donqe pour couronne funéraire une couronne de laurier.
L’arl a largement payé sa detle à la patrie dans cette guerre funeste. Ses plus chers enfants sont tombés à la fleur de l'âge, pleins d’audace, de génie et de feu, et l’avenir de la peinture en est peut-être compromis pour longtemps. Après Técole romanlique, une nouvelle école se formail , passionnément préoccupée de la couleur, rêvant des alliances et des contrastes de tons auxquels on n’avait pas songé, voyant la nature sous un jour bizarre et particulier. 11 semblait qu’un monde inconnu s ouvrît devant les yeux étonnés. Sans imiter Régnault ou Fortuny, le peintre espagnol qui n’a pas voulu exposer, mais que les artistes connaissent bien, Victor Giraud cherchait aussi dans ce sens. Il avait, comme Goethe, une théorie des couleurs dont l’expression la plus complète se trouve dans son tableau intitulé le Charmeur, Tun des plus remarquables du dernier Salon. On en sait le sujet. Un charmeur d’oiseaux égyptien faisait exécuter à ses petits élèves leurs tours d’adresse devant une réunion de patriciennes et de jeunes beaux
is
l üüiains, dans une galerie ornée de plantes rares, de vases grecs et de peintures .décoratives. Les personnages étaient de grandeur naturelle et les femmes étalaient toutes les recherches de ce mundus muliebriSy thème d’invectives pour les moralistes et les poètes satiriques. Leurs types, d’une beauté délicate, avivée par les artifices de la coquetterie antique, beaucoup plus compliquée que la coquetterie moderne, offraient ces expressions de blasement profond, de dédain aristocratique et de perversité frivole caractéristiques des époques de décadence. On comprend le parti qu’avait tiré le jeune peintre de ces bijoux, de ces coiffures, de ces tuniques, de ces broderies et de tout ce luxe chatoyant et discord auquel il avait su donner de l’harmonie par l’ingénieux emploi de tonalités conciliatrices, comme les Orientaux qui empêchent le choc*de couleurs ennemies au moyen d’un simple fil d’or ou d’argent.
Le Marchand esclaves^ traité dans la dimension historique, avait obtenu beaucoup de succès à l’un des salons précédents. On y remarquait cette intelligence des types exotiques qui était une des qualités de l’artiste. C’est là un
VICTOR GIRAUD
beau sujet pour la peinture qu'un jeune patricien ennuyé et chercheur d'impossible, à qui l’on montre des jeunes filles de tout les pays du monde, et de toutes les nuances, depuis le marbre blanc de la Grecque jusqu’au bronze fauve de l'Abyssinienne. Victor Giraud l'avait traité de
la manière la plus brillante, avec ce sentiment
de la composition, cette couleur exquise et rare, et cette dextérité merveilleuse d’exécution qui le caractérisaient. C’était de l’antique; mais plus souple, plus libre et comme rajeuni et renouvelé par la compréhension moderne, à la façon d’André Chénier.
On n’a pas oublié non plus cette scène tragique en costume du Directoire, où un mari jaloux tuait dans l'escalier l’amant de sa femme, qui glissait évanouie sur la rampe avec un mouvement inspiré de la Kitty Bell, d’Alfred de Vigny, apprenant la mort de Chatterton. Ce tableau, d'une audace singulière, préoccupa fort l’attention du public.
Maintenant l'œuvre est interrompue; la palette ’a glissé de la main défaillante de Victor Giraud. Trois ou quatre toiles feront survivre cette mémoire. Henri Régnault n’en a guère laissé
davantage. Le sort leur fut, à l’un et à l'autre, avare de jours, mais ils les ont bien employés, et quoique emportés si jeunes, tous deux ont trouvé le temps de prouver leur valeur et de faire deviner ce qu’ils contenaient de projets et de rêves pour les œuvres futures.
L’autre jour — mardi 21 février, — martii gros! le hasard a parfois de ces amères ironies qu’on croirait calculées par une méchanceté diabolique, le portail de Saint-Philippe du Roule était tendu de noir. Un G d’argent brillait sur la litre funèbre, et les amis du défunt, vieux et jeunes, amaigris par la famine, se traînaient vers l’église comme des spectres.
Nous étions tout près du catafalque qui recouvrait celui que nous avions vu, il y a quelques mois à peine, jeune, beau, souriant, aimé; et si l’on nous eût dit : « C’est toi qui jetteras l’eau bénite sur son cercueil, » on n’eût provoqué chez nous qu’un geste de dénégation et d’incrédulité.
Les jeunes sont pressés, les jeunes vont devant,
selon le vers du grand poêle Victor Hugo, que nous murmurions malgré nous à travers les répons de la liturgie. Les cierges brûlaient sur le
VICTOR GIRAUD
fond du chœur tapisse de deuil, comme dos étoiles pâles sur un ciel noir; les prêtres, en dalmatiques à croix d’argent, accomplissaient, avec des gestes lents, les rites sacrés, pendant que la voix des enfants de chœur montait vers le ciel blanche, aiguë et grêle comme le prélude du Lohetujrin. Par instants, l’orgue, avec sa basse profonde,,poussait des lamentations sourdes, soupirs étouffés de l’âme, sanglots de cette douleur qui ne veut pas être consolée. L’effet eût été navrant sans quelque note ailée et lumineuse planant sur cette tristesse et parlant d’espérance et d’immortalité.
A l’élévation, une batterie de tambours voilés de crêpes éclata tout à coup avec son roulement amorti mais puissant, mâle expression de douleur et de respect militaires, qui remua tous les cœurs et fit tomber de bien des yeux des larmes longtemps contenues. C’étaient les compagnons de guerre disant adieu à leur frère d’armes.
Pour nous, tout en déplorant avec amertume ce deuil nouveau, une ancienne blessure, difficilement cicatrisée et qui se rouvre au moindre contact, saignait dans notre cœur.
L’hémicycle formonl le fond de la nef de Saint-
is.
Pliilippc du Roule contient un calvaire de la dimension du calvaire de Tinloret à la Scuola di San Rocco, œuvre pleine de génie et de passion, d'une mélancolie intense, de notre cher et toujours regretté Théodore Chasseriau, dont la perle n’a pas été assez sentie quoique le grand art la déplore et la déclare irréparable. 11 est mort bien jeune aussi celui-là, à l'age de Raphaël et de lord Ryron, et Gustave Moreau, le peintre de V Œdipe, a fait dans un tableau d’un charme funèbre et pénétrant sous le titre de : le Jeune homme et la Mort, une apothéose de ce génie qu’il aimait et comprenait. Hélas! on a beau, quand on avance dans la vie et que vos compagnons de jeunesse s’arrêtent sur le bord du chemin, avoir des amis qui pourraient'être vos fils, ils meurent encore avant vous et il faut suivre leur cercueil I Après avoir silencieusement serré la main au vieux Giraud, — c’est ainsi qu’on l’appelait pour le distinguer du jeune Giraud, — car que peuton dire à un père foudroyé d’une telle douleur? nous reprîmes lentement le chemin de notre logis, à travers les Champs^lysées, accablé d’une désespérance et d’une tristesse profondes. De temps à autre quelques sons rauques, étranglés
VICTOR GIRAUD
Cl lamentables comme le râle d’un mourant parvenaient à notre oreille. C’étaient deux pauvres enfants hâves, déguenillés, qui soufflaient dans des COI nels à bouquin, achetés sans doute avec quelques sous extirpés à l’aumône.
Rien de plus lugubre que cette trompe de ferre cuite qui sonne, nous ne savons trop pourquoi, « le joyeux appel du carnaval, » et qui sérail mieux à sa place dans un convoi funèbre. En effet, c’était la semaine grasse, et les deux Gavroches, mal informés de la situation, mais connaissant les traditions carnavalesques, essayaient à leur manière de fêter mardi gras, en toute innocence de cœur sans doute, car le gamin est patriote. Bientôt ils s’aperçurent du mauvais effet produit par cette note discordante dans le silence et la tristesse de la ville. Ils baissèrent le ton, comme effrayés du bruit qu’ils faisaient, et finirent par remettre leurs cornets dans leur poche.
GUSTAVE DORÉ