‹ Tableaux de siege Paris 18701871 Theophile GautierChapitre 16 sur 23 · SOUVENIRS DU SIEGE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DU SIEGE

Ce serait une erreur de croire que le mouvemenf de l’art se soit arrêté pendant les graves événements que nous venons de traverser. Nous avons déjà parlé de la statue de neige de M. Falguière, du buste de M. Moulin, pélri également dans la couche blanche qui recouvrait les glacis du rempart, des compositions si touchantes et si poétiques de M, Puvis de Chavannes, des aquarelles admirables où ce pauvre Régnault semblait vouloir se réchauffer à la lumière d’Orient des factions glaciales aux avant-postes; mais nous sommes loin d’avoir tout dit. M. Bracquemond, qui manie d’une façon si magistrale la pointe de l’aqua-forliste, fixait sur le cuivre les

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aspecls inattendus que donnaient les travaux de la défense aux abords des bastions et à la zone militaire qu’il avait tout le loisir d observer pendant ses nombreuses gardes. Beaucoup d’autres noms sont restés inconnus que signalera la première exposition.

La pensée de l'artiste fonctionne toujours, même à son insu ; au milieu de la bataille, il remarque un effet qui échappe à tout autre. Par sa perpétuelle communion avec la nature, il s’est développé en lui une singulière acuité de perception qui s’exerce sans qu’il le veuille. Dans la rapidité de l’action la plus vertigineuse, il ne perd jamais de vue la forme et la couleur. Sa mémoire, habituée à saisir les lignes, prend en courant le reflet ineffaçable des choses. Cela ne l’empêche pas d’être brave, exact à son devoir, bon camarade, plein de cœur. Si un compagnon d’armes tombe blessé, il l’ira enlever sous les balles et le mettre à l’abri derrière un mur. Mais l’attitude du corps affaissé, la pâleur du visage, le crépi de la muraille effritée par les boulets où s’appuie la tête, le ton du sang qui coule sur l’herbe ou sur la neige, les rapports du terrain et du ciel en ce moment-là seront réflé-

chis dans son œil comme dans une photographie instantanée. En voyant éclater la bombe, il se demande avec quel mélange de couleurs on pourrait exprimer celte lueur sinistre. Cette disposition spéciale rend l’artiste merveilleusement propre à conserver et à reproduire la physionomie des événements à ces heures de lutte suprême où, sous l’imminence des catastrophes, les esprits les plus fermes ne songent plus qu’à une défense désespérée. L’artiste prend part à l’action, mais voit en môme temps le spectacle. Cette tuerie, où il peut trouver la mort, — Régnault l’a bien prouvé, — est une bataille sans doute, mais c’est aussi un tableau.

Les décorations de monuments, églises et palais, les commandes officielles ou particulières, les grands travaux d’illustration étaient naturellement suspendus à celte époque si sombre et si incertaine, où l’espoir le plus obstiné ne pouvait, sans folie, compter sur un lendemain ; chaque artiste, résigné à la maigre sportule du siège, et ne comptant sur aucun profit rémunérateur, s’abandonnait librement à sa fantaisie personnelle, notant ce qui l’avait frappé et l’exprimant avec toute sincérité dans l’oubli parfait du public.

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préoccupé lui-même de toute autre chose. C’est ainsi qu’on a vu de Gustave Doré, que n’absorbaient pas, cette année, ces beaux livres à couverture dorée qu’il enrichit de sa verve inépuisable, de grandes compositions épiques, reproduites en photographie, dans lesquelles l’artiste, mêlant l’allégorie à la réalité, représentait l’invasion, l’appel aux armes, la résistance et autres sujets de cette nature.

Mais ce serait mal connaître Doré que de croire qu’il se soit borné là. Il a une fécondité d’imagination servie par une facilité de main prodigieuse qui le pousse sans cesse à des séries d’œuvres nouvelles. Quoiqu’il ait ses heures de paresse rêveuse ou contemplative, le repos prolongé serait pour lui la plus grande fatigue. Aussi, nous nous doutions bien que dans les intervalles d’une garde à l’autre, il devait avoir produit à lui tout seul de quoi meubler toute une exposition. Profitant du privilège d’indiscrétion que nous accorde une amitié déjà ancienne, — Doré a débuté si jeune! — nous avons pénétré dans l’atelier fermé de l’artiste, maintenant en Angleterre, où l’accueillent les plus hautes sympathies, et nous , avons vu que nous ne nous étions pas trompé.

Sur des chevalets, placés au meilleur jour, le long de la muraille, la plupart retournés, à tous les coins de la vaste pièce, de grands cartons tendus, des toilês à divers degrés d'avancement étaient disséminés, et par leurs sujets se raltachant tous au même ordre d'idées, semblaient former comme le cycle épique et pittoresque du premier siège. Au-dessus s'étageaient, richement encadrées, des peintures du jeune maître représentant des types singuliers et farouches, et quelques-uns de ces paysages alpestres d'une fraîcheur si vive et d’un coloris si intense, où des couchers de soleil jettent des roses sur la blanclieur des cimes.

Ce tranquille sanctuaire de l'art l'avait récemment échappé belle. Sur la terrasse, remplie de fleur, qui lui sert de promenoir, les artilleurs de la Commune, peu sensibles à la peinture, voulaient installer une batterie, à laquelle on eût répondu sans doute, au grand détriment des tableaux et des dessins. Heureusement cette velléité dangereuse n’avait pas eu de suite.

Un des dessins qui nous occupa d’abord remontait au commencement du siège ; c’était le temps où le cercle de l'investissement se resser-

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rail de plus en plus, ne laissant que de rares lacunes. D’immenses troupeaux se hâtaient vers la ville, rappelant, avec des aspects bibliques, les migrations des peuples devant quelque fléau envoyé par la colère céleste. Ces troupeaux devaient servir à la nourriture de la capitale, Gargantua grossi des fuites de la banlieue repliée derrière les murailles. A voir le tumultueux défilé de toutes ces bêtes destinées à la boucherie, on pouvait croire la provision inépuisable.

L’imagination de Gustave Doré a été vivement frappée de ce spectacle étrange et si nouveau dans notre civilisation, de celte agglomération gigantesque de bétail, dont l’Amérique du Sud seule peut donner des analogues, lorsque l’incendie des pampas pousse devant lui les hordes effarées des bisons. L’artiste nous a montré, s’engouffrant dans les allées du bois de Boulogne, comme un torrent irrésistible, celle masse de dos monlueux, de cornes en croissant, de croupes saillantes, à travers les tourbillons de poussière, sous l’orage incessant des coups de bâton. 11 nous a fait voir aussi une armée de moutons plus considérable que celle dont le chevalier de la Manche faisait, en termes si pom-

peux, le dénombrement à Sancho ébahi, la prenant pour l’ost du Miramolin; des toisons ondulant à l’infini, comme une mer laineuse, dans un de ces paysages que Doré sait si bien faire.

On se souvient de ce pauvre bois fashionable, naguère le lieu d’exhibition des élégances, transformé en parc à bestiaux; mais, après tout, il n’y perdait pas en beauté, et lorsqu’un grand bœuf, levant le mufle d’un air d’inquiétude étonnée, traversait une allée déserte suivi bientôt de quelques compagnons enhardis, cela ne faisait pas un mauvais effet pittoresque. L’admirable dessin de Gustave Doré conservera pour la postérité cet aspect unique du bois de Boulogne auquel nos neveux refuseront de croire, avec une poésie qui en complète la vérité.

Un autre dessin déploie le panorama de Paris vu en abîme du plateau de la butte Montmartre, de ce moulin où étaient installés les puissants appareils électriques dont les rayons, d’un blanc livide, allaient fouiller au loin la plaine et y surprenaient, par leur brusque clarté, les manœuvres des Prussiens. La ville énorme, baignée de fumée, piquée de points lumineux ébauchant dans l’ombre scs monuments comme des pro-

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monloires ou des écueils au-dessus de son océan de maisons, prend une apparence apocalyptique et formidable : on dirait une de ces Ninives ou de ces Babylones que le prophète entrevoit en rêve, et sur lesquelles plane le nuage noir des cataclysmes.

Un de ces dessins a été repris par l’artiste, qui en a fait un tableau d’un effet saisissant. C’est la nuit, et « l’obscure clarlé qui tombe des étoiles, » comme a dit Corneille, dans une cheville sublime, permet de deviner confusément le nom do'la rue Gay-Lussac, inscrit à l’angle d’une muraille. La neige recouvre le pavé de son blanc linceul, sinistre dans sa pâleur, et faisant ressortir le gris lugubre des longs murs fermant les jardins et les terrains vagues des rues qui s’achèvent au milieu des champs. Sur un ciel d’un bleu noir scintillent ces mouchetures d’argent semblables à des larmes gelées, indice des nuits glaciales. Quelques fragments d’obus, récemment tombés, jonchent la neige et ajoutent aux terreurs de l’obscurité, du silence, de la solitude et des mauvaises rencontres, l’épouvante de la mort soudaine sortant de l’ombre avec un éblouissement de foudre.

Cependant une forme qui jette au mur une ombre bizarre chemine lentement par la rue déserte. C'est une religieuse, jeune, délicate, faible d'apparence, amaigrie par le jeûne du siège et les labeurs de la charité. Elle porte entre ses bras, roulé dans une couverture, un enfant malade ou blessé, déjà grandelet, pour le mettre à Fabri sous un toit moins menacé des projectiles. Elle va ainsi par les ténèbres pleines de périls,

' voyant dans Tombre la lumière du Christ, recevant de sa foi des forces surnaturelles, et se redressant sous la charge qui Técraserait.

L’impression que produit ce tableau est profonde, et l’image de cette religieuse filant le long de cette muraille, reste ineffaçablement dans le souvenir.

On sent que l'artiste a vu ce qu'il peint. 11 a rencontré cette sainte femme en faisant quelque ronde nocturne, et son œil a retenu, involontairement peut-être, la tournure du groupe, l’expression du visage entrevu, la cassure des plis, la projection des ombres. Rentré chez lui, il a fait le dessin, puis le tableau, et à la représentation du fait il a ajouté sa propre émotion. Il en résulte que la religieuse passant la nuit, rue Gay-

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Lussac, un enfant malade dans les bras, sous la pluie des obus, peut symboliser et symbolise la charité chrétienne avec son héroïsme obscur.

L'épisode du déménagement des pauvres ménages quittant les quartiers menacés à l’époque du bombardement, donne l'idée d’une fuite devant l’inondation, l’incendie ou tout autre fléau inéluctable. Les chaises, les tables, les bahuts, les minces matelas d’où la laine s’échappe, tous les humbles ustensiles indispensables à la vie sont entassés pêle-mêle, avec un tumulte d’angles bizarres, sur des charrettes à bras que tirent, le col tendu, les pieds glissant dans la neige, les hommes les plus valides de la bande. .

Sur l’entassement des hardes et des paquets, les malades allongés prennent des apparences spectrales et des airs de morts recouverts du linceul ; ils frissonnent à la bise glaciale, aussi froids déjà que si le doigt qui éteint les yeux et scelle les lèvres les avait touchés. On dirait, à voir ce convoi lamentable, une migration d’indiens emportant leurs aïeux roulés dans des peaux de bison; les femmes suivent pressant contre leur sein maigre un pâle nourrisson qu’elles tâchent d’envelopper d’un lambeau de chale, et traînant

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en outre quelque enfant un peu plus âgé suspendu au pan de leur jupe. D’autres fugitifs marchent courbés sous le poids de quelque meuble; rien de plus sinistrement pittoresque que ce cortège s’avançant dans Fombre, éclairé par le reflet livide de la neige et le feu rouge des obus.

Une composition restée presque à l’état d’esquisse, mais où le fini le plus extrême n'ajouterait rien, tant le sentiment que l’artiste a voulu exprimer s’y lit nettement dans le désordre des traits jetés comme au hasard, nous a retenu longtemps en contemplation, devant elle. La scène représente une rentrée d’ambulance après une balaille hors des murs, — Champigny, le plateau d’Avron, Buzenval; — une femme hagarde, échevelée, droite comme un spectre, ayant dans les yeux cette fixité qui annonce la folie, porte une lanterne sous le nez des blessés éblouis de cette brusque lueur, et dont les figures hâves, décomposées, convulsées par la souffrance, entourées de bandelettes et de compresses, rappellent les masques fantastiques évoqués par Goya du fond de ses ténébreuses eaux-fortes. Elle cherche parmi ces blessés un mari ou un fils qui est sans doute au nombre des morts, et à

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chaque voiture, elle recommence infatigablement sa Tevue.

Ce n’est pas seulement le côté épisodique et pittoresque du siège que Gustave Doré s’est plu à reproduire. Il a dessiné les travaux de la défense, l’installation des forts, Tarmement des bastions, de façon à satisfaire les ingénieurs et les peintres. L’histoire pourrait aller puiser des renseignements dans ses cartons en grisailles, à la fois si exacts et si colorés, qui ont la précision d’un plan géométrique et l’effet grandiose d’une gravure noire à la manière de Martyn. Par cette série d’études, de croquis et de compositions, à une époque où la pensée semblait arrêtée sous le coup d’une préoccupation unique, Gustave Doré a prouvé que Part était incompressible et qu’aucune force n’était capable d’en restreindre l’expansion ; sous les écroulements des édifices et des institutions, entre les blocs de pierre écornés par les boulets et noircis par le feu, une' plante toujours verte apparaît la première, ouvrant sa fleur éclatante : c’est l’Art, immortel comme la Nature.

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Mars 1871.

On nous avait dit que les Prussiens avaient quille Saint-Cloud la veille, et, cédant à un désir bien naturel après la longue réclusion du siège, nous nous mîmes en route, comptant ne rencontrer aucune figure ennemie et trouver le paysage nettoyé. Nous avions compté sans notre hôte. Au bout du pont de bateaux de Sèvres, er.coinbré de charrois, nous aperçûmes, à notre très désagréable surprise, trois casques de cuir à pointe de cuivre surmontant trois épaisses figures de soldats fortement râblés, à grosses cuisses, à gros pieds, chaussés de grosses bottes, ayant au côté une musette de toile rappelant les poches de Bertrand dans Robert Macaire^ et portant le fusil en travei s

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sur l’épaule avec la môme grâce que le balai dont, il n’y a pas longtemps, ils nettoyaient nos rues. Notre œil fut bien forcé de recevoir cette silhouette odieuse que nous voudrions effacer comme une épreuve photographique mal venue, et nous passâmes outre avec un mouvement de rage sourde et de haine malheureusement impuissante, que nos lecteurs comprendront.

D’autres soudards occupaient le corps de garde à l’entrée du parc, dont une grille latérale était ouverte. Une solitude morne y régnait, et l’on n’y entendait que le bruit de la cognée équarissant les arbres abattus. Rien de plus sinistre que la tristesse des lieux peuplés par des souvenirs de splendeur et de fêle. On y sent tomber goutte à goutte, sur son cœur, les larmes des choses, car la nature pleure. Simt lacrymæ rerum, a dit Virgile avec une mélancolique profondeur d’expression.

Cependant, cette partie du parc n’est pas aussi dénudée qu’on pourrait le croiré. Des éclaircies ont été pratiquées pour dégager la vue et faciliter le tir des batteries placées plus haut sur le revers de la coltine. Mais l’aspect général n’est pas trop changé, et le printemps qui vient, avec ses vertes

frondaisons, masquera les cicatrices des arbres survivants et comblera les vides.

La cascade, tombant de son château d’eau sur cet escalier de marbre et de rocaille, légitime admiration du Parisien, n’a pas subi de dégradation, apparente du moins, et pourra jouer encore le dimanche, si le plomb des tuyaux n’a pas été volé par un ennemi soigneux et qui n’oublie rien.

Quand on a gravi la pente sur laquelle les eaux se déploient et dépassé le massif d’architecture de la cascade, on entre dans une région saccagée comme avec une sorte de rage. Des arbres magnifiques, deux ou trois fois séculaires, les géants et les patriarches de la forêt, sciés au bas du tronc, gisent, traînant leur chevelure de branches, sur des arbustes écrasés et des éboulements de terrasses. Ces troncs, ainsi coupés, offrant leur large tranche de couleur claire qui rappelle la carnation humaine, ont quelque chose de tragique et de solennel. On dirait des autels faits pour y jurer une haine implacable, et implorer Némésis, la déesse des justes vengeances. Cet espace franchi à travers les gravats, les pierres, les bouts de bois, les débris et les souillures de toutes sortes,

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on arrive à celte pelouse qui montait du château à la lanterne de Diogène, dont il ne reste rien, par une pente douce, entre deux grands massifs de verdure, et Ton aperçoit avec stupeur le squeletle brûlé d’un monument à peine reconnaissable. Les embrasures des fenêtres, noircies par le passage des flammes, laissent voir le bleu ou le gris du ciel ; tout l’intérieur s’est effondré. On devine à peine, sur la façade, les grandes divisions de Parchitecture. Seules, deux statues de bronze vert sont restées sur leurs piédestaux, en avant du péristyle, comme deux sentinelles consciencieuses qu’on a oublié de relever. L’une représente l’Aurore debout sur un petit char et jetant des fleurs ; l’autre, un Hercule bonasse écrasant avec une massue qui ressemble à une bûche, les télés renaissantes de l’Iiydre. Les cous décapités sont percés de petits trous d’où jaillissaient des filets d’eau, montrant que l’ilercule a autrefois figuré dans quelque bassin mythologique.

La ruine est complète, et il n’y a pas, pour l’édifice, de restauration possible. Ce que les obus ont commencé, l’incendie l’a achevé. On pénétre dans le palais par le vestibule ouvert à tous les vents, obstrué de décombres, de poutres carbo-

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riisées, de ferrailles descellées et tordues, de fragments de marbre, et I on découvre par l’effondrement des planchers, les distributions intérieures, comme dans les coupes des plans d’architecture. On voit, comme des veines dans le corps de l’édifice, circuler les tuyaux des calorifères et des conduites d’eau rompus çà et là, ou rentrant dans l’épaisseur des murs. Pas une cloison ne subsiste. Quelquefois une cheminée se tient suspendue à la paroi, sur un arrachement de plancher, et produit le plus singulier effet. La flamme a dû être guidée dans sa fureur : un élément aveugle n’arrive pas tout seul à cette perfection de ravage et de désastre. On sent là l’œuvre d’incendiaires exercés et pratiques, obéissant à une consigne d’extermination.

Dans l’intérieur de la cour, la destruction a eu ses caprices : des statues sont décapitées, boiteuses, manchotes, borgnes, balafrées d’affreuses blessures, réduites à l’état de troncs informes et calcinées comme de la chaux ; d’autres ont été épargnées, on ne sait pourquoi, et sourient, avec la sérénité indifférente du marbre, au milieu de cette désolation que leur grâce intacte rend encore plus lugubre. Trois lampadaires ont con-

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serve, sans la moindre fêlure, les glaces de leurs lanternes. Mais ces exceptions sont rares ; tout est mutilé, pilé, émiettéavcc une méchanceté savante, et les maraudeurs, si on ne les arrête, auront bientôt fait disparaître jusqu’au dernier vestige des matériaux.

En sortant de ce qui fut le palais de Saint- Cloud, navré de cette ruine violente à laquelle le temps n’cst pour rien, car les siècles détruisent moins que les hommes, nous remarquâmes, aux fenêtres des anciens bâtiments de service, des figures dejuifs allemands sordidement etcruellemenl basses, à cheveux gras, â barbe fourchue, à teints rances, descendants de Judas Iscariote et de Sliylock, capables de couper la livre de viande à l'échéance, recéleurs du vol et du meurtre, brocanteurs du pillage, retirant avec leurs griffes sales les lingots de métal fondu des monceaux de braise; ils avaient cet air de béatitude hébétée qu’on voit aux vautours gorgés de charogne jusqu’au bec.

Nous remontâmes dans la ville de Saint-Cloud par une rue dont les premières maisons ne semblent pas avoir beaucoup souffert des projectiles et de rincendie; mais la croûte extérieure est

seule resiée debout. Regardez par une porte entrebâillée, entre les planches qui bouchent les fenêtres, vous apercevrez un gouffre d'effondrement du grenier à la cave, et la lumière jouant à travers les brèches des murailles.

On ne peut, sans l’avoir vu, se faire l'idée d'un pareil désastre, et l'on devrait garder Saint-Cloud comme une Pompéi de la destruction. On y viendrait voir ce que c’est que la guerre. La ville n’est désormais plus habitable, et il nous semble impossible de réparer ces . décombres qui s’écrouleront au moindre choc. 11 faudrait raser la ville et la reconstruire de fond en comble sur de nouveaux frais, après l'avoir déblayée.

Les rues montant vers l’église sont barricadées de pierres, de gravats, de poutres, de persiennes, de grilles arrachées, où l’on commence à pratiquer de petits chemins, mais qu'il faut gravir en' beaucoup d'endroits. Des maisons éventrées ont vidé leurs entrailles sur la voie publique et semblent faire effort pour rester debout, comme des soldats courageux qui ont reçu le coup mortel et ne veulent pas tomber ; d’autres, aux embrasures noircies, ne présentent qu'une lézarde comme la maison Usher^ dans le conte sinistre

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d’Edgar Poé, mais elle va du faîte au rez-de-chaussée. La fente hideuse s’élargit à vue d’œil, et l’on sent que les deux morceaux de la muraille vont se séparer et s’affaisser d'un seul bloc. De toit, il n’en subsiste plus nulle part; les obus les ont crevés, les flammes les ont dévorés. Ces ruines subites n’ont pas le caractère des ruines faites à la longue par le temps et l’abandon. Les années n’y ont pas mis encore leurs douces teintes brunes ; la nature n’a pas égayé de ses lierres et de ses fleurs sauvages les architectures disjointes ; tout y est sec, criard, violent. Le plAtre éraillé garde sa blancheur mate, les cassures fraîches des pierres ont une crudité de ton qui blesse l’œil comme une plaie vive. C’est la différence de la mort naturelle à l’assassinat. Ces cadavres de maisons égorgées ont un aspect navrant qu’il est impossible d’oublier ; elles crient vengeance par toutes les bouches de leurs plaies.

Par les larges écroulements des façades, l’intérieur des logis se découvre, comme ces décorations qui servent au théâtre pour jouer des pièces à action double. On voit dans quelques chambres que le feu n’a pas atteintes, des papiers de tenture à fleurettes et à losanges, des chemi-

nées avec leurs chenets, des portraits de famille suspendus à la muraille, un pot à l’eau sur une toilette, des vaisselles de ménage sur des planches d’armoire,, des matelas éviscérés, des chaises marquant, auprès du foyer, la place des hôtes disparus; une commode près de glisser au fond de l’abîme, et retenue en l’air par un équilibre bizarre. Mille petits détails révélent la vie intime de ces maisons, naguère si gaies et si heureuses . Nous avons pu même reconnaître un portrait lithographié de Louis-Philippe, encadré de sapin verni, et toujours accroché au troisième étage d’une habitation effondrée. Des fragments d’escalier, comme dans les eaux-fortes de Piranese, aboutissent au vide; des portes ouvrent sur le ciel; des balcons restent appliqués, d’une manière hasardeuse, à des façades démantelées et trouées à jour, décrivant d’étranges arabesques, que reproduisent des photographes encapuchonnés de noir comme des nécrophores, et la tête courbée sur leur boîte.

Détail touchant! une statuette de la sainte Vierge, dans sa petite niche grillée, a échappé aux flammes avec ses bouquets et ses couronnes. Les âmes pieuses auraient vu jadis un miracle

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dans celte préservation au moins singulière. Une telle croyance n’a rien qui répugne à notre philosophie.

Comme des fourmis à leur fourmilière rcnvcr-

sée par un pied brûlai, quelques habilants commençaient à revenir à leurs maisons. Ils se glissaient à travers les amoncellements de ruines, cherchant la (dace de leurs anciens gîlcs, en déblayaient le seuil et poussaient avec effort les portes sur lesquelles les Prussiens ont écrit, avec un charbon pris au brasier de Saint-Cloud : « Défense d’entrer. » Des ménagères puisaient de l’eau à une borne-fontaine à moitié enfouie sous un monceau de gravais, et dont le trop plein s’extravasait parmi les pierres. Ce faible essai de vie, dans cette ville morte, avait quelque chose d’attendrissant. Une petite plante verte d’espérance germait déjà entre ces décombres entassés par les barbares.

11 semble, à l’aspect de cette dévastation, qu’elle a été froidement et méthodiquement exécutée. Des incendiaires enrégimentés ont du mettre le feu aux maisons, l’une après l’autre, avec du pétrole et des torches. Quelques-unes, quatre ou cinq tout au plus, sont conservées, cl,

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sur les volets de l’une d’elles, on lit, en allemand : .

CETTE MAISON SERA RESPECTÉE JUSQO’a NOUVEL ORDRE

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