‹ Tableaux de siege Paris 18701871 Theophile GautierChapitre 19 sur 23 · LES MARCHES DE MARBRE ROSE. TA · texte numérisé non relu

LES MARCHES DE MARBRE ROSE. TA

grand scandale des utilitaires, et partageait avec nous cet amour du marbre. Dans ce sentiment commun, non loin des marches sur lesquelles s’étaient fixés ses yeux rêveurs, nos esprits, quoique habitant des sphères différentes, avaient pu se rencontrer et les mots résumant la poésie et le poète avaient jailli comme un appel se répétant avec une opiniâtreté fatidique jusqu’à ce que nous ayons compris ce que demandait l’ame flottant autour de nous.

Pendant quelques jours, avide de nouvelles, arrachant les journaux aux vendeurs , ne songeant qu’à l’immense drame où se joue le sort de la France, nous essayâmes vainement de chasser ce refrain intérieur importun comme le bruit d’ailes d’une mouche obstinée. A la lin, nous sentîmes que l'esprit voulait un pieux pèlerinage et comme une libation de souvenirs sur ce marbre baigné de ses regards, pénétré de sa pensée, attiédi de son amour qui voyait dans cette neige, veinée d’azur et de rose, le sein virginal d’une Diane chasseresse. Il fallait qu’un grain d’encens fût brûlé sur cet autel à la pure beauté.

Nous commençâmes aussitôt notre excursion.

Diverses consignes nous barrant le chemin le plus court, nous prîmes le plus long, sans grand regret. Les poëtos ne sont guère pressés d’arriver ; les incidents de la roule les amusent et leur font parfois oublier le but.

A peine avions-nous franchi la grille que nous nous trouvâmes en pleine solitude. Un calme solennel succédait à la passagère agilation. On sortait du présent pour rentrer dans le passé et toutes les rumeurs s’éteignaient au seuil de ce jardin majestueux et tranquille.

Uien de plus beau et d’un dessin plus noble que ce cirque entouré de grands arbres dont le centre est occupé par le bassin de Neptune.

Toute rarcbiteclure de la pièce d’eau est ancienne et date de Louis XIV; la décoration en a été faite sous Louis XV par Bouchardon et Lemoyne. Le rocof o flamboyant n'a jamais tordu les formes, chiffonné les plis et contourné les rinceaux d’une main plus hardie et plus leste.

Le Neptune au milieu de sa cour de néréides et de monstres marins, brandit son trident d’un air furieux. Plus loin, se faisant pendant, des Triions maîtrisent des Hippocampes, et, sur les branches du fer à cheval, de petits génies qui ont

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huit pieds de haut comme les enfants du bénitier de Saint-Pierre, lutinent des orques ciiimériques, à nageoires onglées. On dirait un décor d’opéra du temps réalisé. Malgré la dépravation du goûl, il y a dans l’agencement de ces ligures une facilité pompeuse et grandiose d’un bel effet. La teinte mate de ces groupes, coulés en plomb, se marie heureusement aux tons gris de la pierre vermiculée et effrangée de slalactiles, et le ruissellement de l’eau leur donne, aux jours de fé(e, les luisants et le poli qui leur manquent aux temps de sécheresse.

Le retour du refrain nous avertit que nous tardions trop longtemps et nous continuâmes à marcher. Au bout des allées qui s’ouvrent en éventail autour du bassin du côté de Trianon comme dans ces fuites bleuâtres des parcs de Watteau flottaient de légères fumées dont la vdpeur allongeait la perspective aérienne. Le printemps, comme un paysagiste timide qui procède à petits coups dans son feuillé, plaçait sur les branches, d'un pinceau sobre et un peu maigre, quelques louches d’un vert tendre. C'est le moment où les arbres ont tout leur jet et toute leur élégance. Leur structure si fine et si délicate ne

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disparaît pas encore sous l’épaisseur des frondaisons et ils ne portent plus cependant la sombre livrée de l’hiver.

Sur le rebord du bassin de Gérés dont l’eau était opalisée par des nuages de savon, des soldats lavaient leur linge et le suspendaient pour sécher aux murailles des charmilles. Qu’eût dit de ce spectacle l’ombre du grand roi, si elle erre encore dans le jardin où il se promenait avec la Vallière, Fontange ou Montespan? Elle eût fait sans doute une moue dédaigneuse et, cependant, ou point de vue purement pittoresque, la tache garance des pantalons réchauffait le vert un peu froid du paysage comme ces points rouges dont le coloriste Decamps piquait ses gazons.

Tout en continuant à gravir vers la terrasse sur laquelle le château déploie sa belle ordonnance, nous regardions à travers les mailles, légèrement festonnées de jeunes feuilles, d’un treillage détruit un peu par le temps et beaucoup par les hommes, cette portion réservée du parc, nommée « le bain d’Apollon, » et nous découvrions entre les fûts des arbres, un rocher factice d'où tombent les nappes de la cascade quand jouent les grandes eaux.

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L’abandon, la solitude, les végétations pariétaires lui ont prêté un air naturel que contrarient un peu, il est vrai, les groupes de marbre placés dans les grottes pratiquées au ciseau. Mais ce rappel de Tart n'est pas désagréable au milieu de celte nature composée. Sous celte voûte que soutiennent de lourds piliers à peine dégrossis se détache d’un fond obscur, le Roi-Soleil, le jeune Apollon de Versailles, ayant accompli sa carrière lumineuse et venant se reposer dans le sein de Thélis. Les Néréides s'empressent autour de lui; Tune, agenouillée, lui délace ses cothurnes, Tautre lui présente une buire de parfums, une troisième le débarrasse d’une partie de ses vêtements, et si la quatrième ne lui présente pas la chemise, c'est que les dieux grecs n’en avaient pas. Ce petit coucher mythologique est fort galant, et Girardon y a mis sa grâce toute française. Les deux cavernes, où des Tritons remisent les chevaux du Soleil, accompagnent

bien la grotte centrale, et ces trois taches

blanches dans le rocher sombre sont d’un effet heureux.

Il faisait ce jour-là un de ces ciels fouettés de blanc et de bleu, qui versait la lumière avec de

jolis hasards d’ombre et de clair. Des paillettes de soleil scintillaient çà et là, à travers le fourré et sur les pointes des herbes. Les oiseaux chantaienl et l’imperturbable sérénité de la nature ne se troublait pas pour quelques coups de canon lointains. Malgré les querelles et les fureurs des hommes, le printemps continuait paisiblement son ouvrage. Les éternelles fonctions s’accomplissaient en silence. Et nous restions là dans une contemplation rêveuse et pleine d’oubli, quand la phrase : « Sur trois marches de marbre rose, » qui ne s’était pas fait entendre depuis longtemps, se mit à murmurer tout bas à notre oreille intérieure avec un ton de reproche amical.

Abandonnant la grotte d’Apollon, nous longeâmes la rangée d’ifs taillés en boule, en pyramides et autres formes bizarres, ne jetant qu’un regard distrait aux quatre saisons, aux quatre parties du monde, passant moins vite devant la jolie Diane chasseresse, debout à l’angle du bassin des lions, et nous arrivâmes sur la grande terrasse.

A mesure que nous approchions la mémoire nous revenait et il nous semblait entendre la voix

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