ÆI Cour des comptes produit au bord de la
Seine un effet de palais vénilien, surtout lorsque le couchant en louche la façade de son rayon oblique, et ne serait pas déplacée le long du grand canal près du palais Grassi, dont elle rappelle le style. Elle dessine sur le quai une silhouette élégante que l’incendie n’a pas altérée d’une manière très-sensible. La forme extérieure du monument garde à peu près ses lignes, mais il semble que depuis hier trois ou quatre siècles ont passé sur lui. 11 a vieilli subitement. La fumée et la flamme lui ont mis la patine du temps en quelques heures.
Grâce à la protection d’un de nos amis, référendaire à la Cour des comptes, la grille du palais s’ouvrit pour nous, et nous pûmes pénétrer dans l’enceinte dévastée. Par un sentiment que nous reprochera, mais que nous pardonnera tout artiste, parce qu’il l’eût à coup .sûr éprouvé, nous fûmes avant tout frappé de la beauté de ces ruines. Une toute autre impression eût été plus naturelle sans doute : la douleur, la colère, la haine, le désir de la vengeance ; mais nous fûmes saisi d’une admiration involontaire à l’aspect de cette cour entourée de deux étages de portiques dont l’architecture, à cause des mutilations
qu'elle venait de subir, avait pris un caractère tragique et grandiose. Ce qu'il pouvait y avoir d’un peu sec et d'un peu froid dans les lignes était corrigé par des ruptures et des intersé* quences d’acrotères et de balustres, par la chute d’un fragment de corniche, par l'effondrement d'un mur démasquant une arcade ouverte sur le ciel. 11 y aurait peut-être pour l'art quelque profit à tirer de ces rudes leçons de l’incendie qui donne de l’air et du jour à l'épaisseur trop compacte des monuments. Le Parthénon perdrait de son charme divin si l’on bouchait la lacune qui met une tranche d’azur dans la blancheur dorée de son marbre.
Errer dans une ruine, c’est tout l'intérêt des romans d'Anne Radcliffe. Aussi, nous allions le long des couloirs encombrés de gravats, nous regardions avidement les appartement sans portes, les chambres aux boiseries arrachées ou réduites en charbon, les salles du conseil, où sur les murailles on reconnaissait encore de vagues traces de peintures. A travers ce désordre on cherche à remettre chaque chose en place, on essaye de res- ' tituer la configuration des lieux et d’y ramener le fantôme des anciens jours. L’imagination res-
taure déjà ce qui vient d'êire abattu et se plaît à ce travail. En outre, il y a une sorte de péril dans cette visite : il faut franchir sur une planche qui fléchit, l’intervalle d’un palier à un autre, gravir des tas de débris croulant sous vos pieds, monter par des escaliers sans rampe aux marches interrompues et disloquées, comme les marches des Propylées, passer sous un arceau menaçant ruine, s’accrocher des mains à des pierres calcinées tombant en poudre. Tous ces dangers, notre camarade le référendaire à la Cour des comptes, aussi brave qu’agile, les surmonta, et il fit le tour complet de la galerie du premier étage, cherchant à gagner de là son ancien bureau, dont il apercevait, à cinquante pieds en Pair, la cheminée appliquée au mur comme une console; mais les cages d’escaliers étaient devenues des gouffres béants accessibles seulement au vol des chauves-souris.
Une idée nous occupait. C’était de savoir ce qui survivait, dans le grand escalier du palais, des peintures murales de notre cher et toujours regretté Théodore Chassériau. II attachait beaucoup d’importance à ce travail énorme, exécuté avec cette ardeur fiévreuse et cet acharnement