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rapide qu’il apportait à ce qu’il faisait, comme s’il eût eu le pressentiment de sa mort prochaine, et usé du temps en homme à qui le temps allait manquer.
La grille était arrachée, tordue, et sur les premières marches on voyait rouler, en rebondissant, une cascatclle de pierrailles tombée des étages supérieurs. Au bas de l’escalier, dans la partie la plus obscure, l’artiste avait peint en grisaille, d’un ton clair, et d’un relief adouci, à gauche une sorte de Pensïerosa^ penchant son front rêveur sur un livre ouvert devant elle ; à droite, des guerriers et des chevaux. L’une symbolisait l’Idée ; les autres représentaient l’Action. Ces peintures, pareilles à ces pages blanches, ornées seulement d’un fleuron ou d’un titre qui précèdent les poèmes, n’ont été ni déchirées ni brûlées; elles subsistent dans leur pâleur voulue, toujours visibles, à travers l’ombre, comme les fantômes blancs qui hantent une ruine.
En remontant aussi haut que possible le tor- , rent des décombres, nous découvrîmes cette ♦ grande composition de la Pa?:r, d’un si beau style et d’une si magistrale exécution, qui oc-
cupe toute la paroi supérieure de l’escalier, mais dans quel état! noircie, bouillonnée, constellée d'ampoules par la chaleur, couverte ie suie par la fumée, pourtant reconnaissable encore dans ses principaux linéaments. Nous y retrouvâmes, sous une triple couche de vernis jaune, le groupe charmant où Chassériau avait symbolisé les Arts de la paix, la Tragédie, la Musique, la Danse, la Poésie lyrique, en repré- . sentant sous des costumes allégoriques Rachel, Carlolta Grisi et autres artistes de l’époque, dignes par leur réputation, leur talent et leur beauté, d’entrer dans la composition de ce nouveau Parnasse. Le regard noir de la Tragédie et le sourire rose de la Danse n’avaient pas été trop brûlés.
. La peinture représentant la Guerre, et qui faisait pendant et contraste à la Paix, sur Pautre muraille, a souffert horriblement et l’on doit la regarder comme à jamais perdue.
Le groupe de Neptune et d’Amphitrite, dont la fière tournure rappelle les mythologues de Jules Romain, apparaît encore discernable au fond du palier. Mais l’œuvre n’en est pas moins détruite dans son ensemble, et la mémoire de l’artisle pri-
vée auprès de la postérité de ce beau témoignage d’un talent, disons môme d’un génie trop peu apprécié des contemporains.
En contemplant ce désastre, nous éprouvions l’amer chagrin que cause l’irréparable. Un palais au besoin se rebâtit, mais un chef-d’œuvre disparu, une peinture évanouie dans un tourbillon de flamme et de fumée se dissipent comme une âme impossible à reconstituer. Sur ce bûcher infâme, ce n’élait pas comme sur le bûcher antique, le corps de noire ami qui avait brûlé, c’était son esprit même.
Le plafond de Gendron, où l’allégorie nouait et dénouait dans l’azur des guirlandes de femmes blanches et roses d’une grâce si exquise, -est tombé au gouffre incandescent ouvert sous lui. Le Justinien d’Eugène Delacroix, cette magnifique peinture qui avait le fauve éclat d'une mosaïque byzan-, tinc, n’a pu être sauvé. On a perdu aussi des tableaux de Paul Delaroche, et bien des œuvres regrettables.
Dans la cour, soulevés par un léger souffle d’air, voltigeaient de petits morceaux de papier brûlé, papillons noirs de l’incendie, dansant sur les ruines au milieu d’un rayon lumineux.
UNE VISITE AUX RUINES. r.33
Quelques pas plus loin, le palais de la Légion d’honneur étalait ses débris élégants et montrait ses croisées d’une proportion si lieureuse, ses délicats bas-reliefs et ses bustes abrités par des niches arrondies en œil-de-bœuf, toute cette mignonne architecture, dont il est le spécimen et le modèle le plus achevé, affreusement saccagée et portant les fauves cautérisations de l’incendie. Cependant, comme l’édifice n’a qu’un étage, il ne sera pas difficile de le relever et de le remettre en son état primitif. C’est un soin que tous ceux dont la poitrine est constellée de la rouge étincelle ne laisseront pas à d’autres; il appartient aux légionnaires de refaire ce temple de l’honneur qui mêlait, pendant les nuits de fête, son étoile glorieuse aux étoiles du ciel, et apparaissait de loin avec son doux et lier rayonnement comme l’astre de la patrie.
On éprouve devant ces ruines si promptement faites une sensation étrange. Il semble que deux
mille. ans aient passé en une nuit et que la rêverie du poêle se soit réalisée lorsqu’il se représente Paris à l’état de ville morte et reconnaissable seulement à quelques débris semés sur les bords de la Seine déserte : la colonne couchée dans l’herbe et pareille
Au clairon monstiueux d’un Titan disparu.
Notre-Dame élevant encore au-dessus des végétations sauvages les tronçons de ses tours, l’arc de « •
triomphe à demi écroulé, comme un pylône de Rhamsès, avec ses bas-reliefs de batailles et de victoires estompés par la mousse. Heureusement, Paris subsiste toujours. La torche des incendiaires a d’abord été appliquée aux monuments el l’œuvre de destruction n’a pu être achevée. Mais l’impression ressentie en face de ces décombres noircis et calcinés est bien celle d’une anticipation du temps. Le lointain Avenir s’est fait Présent tout à coup et vous met sous les yeux ces tableaux qu’on n’entrevoyait qu’à travers les brumeuses perspectives du rêve.
On sait l’admirable profil que découpe à l’horizon la Cité, ce berceau de Paris, lorsqu’on la regarde du pont des Arts ou du pont des Saints-
Pères. Les tours de Noire-Dame, la flèche élancée et scintillante d’or de la Sainte-Chapelle, les toits en éteignoir du Palais de justice, le faîte aigu du pavillon de l’Horloge, avec leurs angles multipliés mordant le ciel, conservent au milieu de la ville moderne une physionomie et un aspect gothiques merveilleusement appropriés aux souvenirs de la vieille ville. Un instant, quand Timmense tourbillon de fumée enveloppa ce groupe d’édifices d’un effet si pittoresque et si grandiose, on put craindre que la Sainte-Chapelle, ce chef-d’œuvre de Pierre de Montereau, découpé à jour comme une châsse d’orfèvrerie, ne fût consumée, perte irréparable ! au centre de ce brasier énorme; mais par un hasard heureux qu’autrefois on eût appelé un miracle, les flammes respectueuses s’arrêtèrent là et, l’incendie éteint, on vit l’ange doré toujours debout au sommet de la flèche étincelante. Le feu s’éteignit de luimême dans la nef de Notre-Dame, ne pouvant mordre à ces piliers de granit faits pour l’éternité. Mais le nouveau Palais de justice de M. Duc a beaucoup souffert, à l’intérieur surtout, car les robustes piliers doriques de la façade se tiennent encore droits, malgré les jets de pétrole en-
flammé dont on les inonda. Les remarquables peintures de MM. H. Lehmann et Donnât ont péri et ce bel édifice achevé d’hier, qui avait obtenu le prix de cent mille francs, est à reprendre de fond en comble. Les bâtiments de la préfecture de police sont brûlés en partie. C’est là que tout d’abord court Témeule, car on y garde dans des archives mystérieuses le livre d’or du crime, et chaque factieux croit en lacérant la page qui le concerne anéantir à tout jamais son passé. Là, par des mains inconnues, sont notés les vols, les faux, les meurtres, les infamies de toutes sortes , les années de prison ou de bagne.
Toute existence déclassée et suspecte a son dossier. A un moment donné, les trahisons ensevelies dans l’ombre reparaissent hideuses et livides, et dans le tribun nouveau se révèle l’ancien espion. A la préfecture de police, on sait « où est le cadavre^ » aussi est-ce la delenda Carthago de l’insurrecTion!
Malgré la gravité des dégâts, la silhouette extérieure de ces édifices pourra être conservée ou rétablie, et le passant, traversant la Seine au débouché du Carrousel, jouira toujours de celte vue splendide, sans rivale au monde, et qui sert
de vignette à ï Illustration comme type caractéristique dé Paris, et à Tautre bout du quai on pourra encore demander Pheure au cadran d'azur de la tour carrée, sous son auvent semé de (leurs de lis.
Sur la rive droite, le malheureux Théâtre-Lyrique a terminé par un désastre la série de ses guignons. Il a brûlé en face du Châtelet à peu près intact ; les flammes jaillissant au ^dehors ont crevé les fenêtres et tracé de larges zébrures noires le long des murailles. Voilà une vaillante troupe, qui a lutté avec énergie contre la mauvaise chance et rendu à Part musical de précieux services, désormais sans asile; mais heureusement Paris a une indomptable vitalité, et le Théâtre-Lyrique renaîtra de ses cendres, où le Sort, qu’un œil regardant de travers avait jeté sur lui, aura été consumé. La fatalité, satisfaite, ne le poursuivra plus.
Nous ne parlerons pas en détail des maisons incendiées et canonnées de la rue de Rivoli, la variété de destructions a ses bornes; le mal luimême n'est pas infini, et il n’y a pas mille manières pour une maison d’être dévorée par les flammes et de s’écrouler. Ce sont toujours des
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murs éventrés, des baies de fenôlies élui gies et n'ayant plus de forme, des avalanches de pierrailles et de moellons, des enchevêtrements bizarres de poutres tombées l’une sur l’autre entraînant avec elles les toits et les planchers, des corps de cheminée s’élevant dans les ruines en façon d’obélisques noirs, des intérieurs de chambre démasqués par la chute d’une cloison, apparaissant comme des décors de théâtre, — ou les coupes d’un plan d’architecture, — toutes sortes d’accidents qu’il est difficile à la plume de reproduire, mais que conserveront les journaux illustrés. On voit, d’ailleurs, stationner devant chaque ruine un peu pittoresque les chariots qui servent de laboratoire aux photographes, dont les épreuves deviendront des pièces historiques d’une authenticité irrécusable; sans elles, lorsque Paris aura pansé scs plaies, qui pourrait croire à ces monstruosités d’Lrost rates anonymes?
Arrivons donc à la place de l'IIôtel-de-Ville, où la dévastation se déroule dans toute sa grandiose horreur. L’âme reste douloureusement accablée devant celle jeune ruine faite de main d’homme. La frénésie d’abominables sectaires a détruit en un jour ce qui devait durer des siècles.
Le feu n'a rien épargné. Il s’est promené partout en vainqueur, dévorant, calcinant ce qu'il laissait debout, et, guidé dans son aveugle fureur par une infernale volonté. Des démons à l’œuvre
n’anraient pas mieux fait. Du côté de la place de
Grève, l’élégante façade que dominait naguère le svelte campanile caractéristique des hôtels de ville se développait lamentablement démantelée, lézardée, trouée à jour, découpant sur le ciel les angles de ses brèches, colorée de tons étranges par la palette ardente de l’incendie. Sur la façade, les statues des savants, des artistes, des magistrats, des édiles, des personnages célèbres, riionneiir et Tornement de la Cité, se tordaient avec des poses convulsives comme, sur le quemadero d’une vieille ville espagnole, les victimes d’un immense auto-da-fé. Brûler le génie, brûler la gloire, brûler la vertu, brûler l’honneur, en effigie du moins, quelle joie satanique, quelle jouissance atroce pour ces âmes perverses! Heureusement on ne peut mettre le feu à l’histoire avec un jet de pétrole. Le Présent, dans ses fureurs, ne peut supprimer le Passé irrévocable. C’était pitié de voir ces pauvres grands hommes manchots, boiteux, décapités, coupés en deux,
ces glorieux mutilés, zébrés de noir par les brûlures, égratignés de blanc par les projectiles, selon les hasards de l’incendie ou de la bataille.
, Dans le tympan de la porte du campanile on distinguait la silhouette du bas-relief arraché représentant un Henri IV équestre; on eût dit une ombre portée, fixée au mur par un procédé inconnu, après le passage du cavalier. Seulement cette ombre était blanche.
Désormais, les bons habitants de Paris ne régleront plus leur montre sur ce cadran rival du cadran de la Bourse, qui, la nuit, rayonnait lumineux au front sombre de l’édifice; l’horloge s’est abîmée dans l’écroulement intérieur du beffroi.
La cour où l’on pénètre en dépassant cette porte ressemble à la cheminée d’un volcan. C’est là, en effet, qu’était situé le cratère principal : dix tonneaux de poudre avaient été descendus dans tes caves aux voûtes épaisses. L’éruption fut si violente que toutes les saillies des parois intérieures furent rasées, et que le Louis XIV de bronze qui fait pendant au François sur la plate-forme de cet escalier par où montèrent et descendirent les invités de tant de fêtes splen-
dides, se détacha de son piédestal et roula au milieu de la fournaise, bientôt élouffée sous l’énormité des éboulements.
Plus d’acanthes aux chapiteaux, plus de cannelures aux colonnes, plus de modillons aux corniches, plus de frontons aux fenêtres, il semble que toutes les chairs de l’édifice aient été consumées et qu’il n’en reste plus que l’ossature.
Sous la conduite d’un guide, nous nous engageâmes dans un dédale de couloirs et de passages à demi déblayés, où seul nous n’eussions pas trouvé notre chemin, quoique nous soyons souvent allé à l’Hôtel de Ville, tant la figure des lieux est changée. •
Nous passâmes d’abord par les cuisines, les offices et ces salles basses dallées de pierre où l’incendie avait trouvé moins d'aliments qu’ailleurs, pour arriver à l’escalier menant aux appartements de réception. Quel spectacle lamentable que celui de cette destruction stupide ! Des ■ salons splendides il ne survivait que des murailles fendillées, cuites comme au four, conservant à peine les lignes des distributions primitives. Les dorures avaient disparu ; à chaque instant, les
slucs des parois se défachaienl par larges croûtes et s’écrasaient sur les parquets dont le bois avait brûlé. Le marbre des colonnes converti en chaux était devenu spongieux ou friable. Nul vestige de Lancienne magnificence. La galerie des fêtes affreusement saccagée ne gardait des peintures de Henri Lehmann que de vagues traces dans les arcatures et les pénétrations latérales. Tous les grands panneaux de la voûte n’existaient plus. Cet immense travail presque improvisé qui faisait tant d’honneur à l’artiste, s’est effondré avec la voûte elle-même. Dans la salle des cariatides voisine de la galerie des fêtes, on distingue encore à peu près, à travers la suie, les ampoules et les craquelures, les compositions de Cabanel représentant les Douze mois. On en retrouve sous le voile de fûmée les principales lignes, mais les couleurs carbonisées n’ont plus leur valeur. De tous les mois de l’année. Janvier est celui qui a fait la plus belle résistance : il est resté presque intact. Un poëte du seizième siècle n’eût pas manqué d’équivoquer et de faire des antithèses sur ces glaçons et sur ces flammes, sur ce combat de Vulcain contre l’Hiver, combat où le dieu des frimas avait eu l’avantage. Ces peintures char-
mantes pouvaient se compter parmi les plus gracieuses du maître.
En parcourant ces salles dévastées, nous sentions craquer sous nos pas des fragments de porcelaine colorés d’un bleu vif ; c’étaient les débris du service de gala. Nous rencontrions aussi des scories bizarres, d’apparence vitreuse, figées dans des formes imprévues, provenant des cristaux fondus et réduits en pâte par Tintensilé de la chaleur. Les fermes de fer des plafonds s’étaient tordues comme des branches de bois vert dans l’infernal brasier et pendaient à l’intérieur des chambres démantelées; on eût dit les cordages rompus d’un vaisseau dont la poudrière aurait sauté.
Après bien des détours, nous arrivâmes en gravissant un escalier dont les marches avaient été provisoirement remplacées avec des planches à une porte ouvrant sur un gouffre fait par la profondeur de trois étages dont les plafonds s’étaient effondrés sous la violence du feu et formaient au rez-de-chaussée un chaos de décombres.
Sur la paroi de l’immense muraille s’élevant d’un seul jet des fondations au comble mis à découvert, se dessinait la cheminée monumentale
surmontée du portrait de Napoléon 1®', par Gérard, dont le cadre seul a résisté aux flammes et où s’encliâssait le médaillon en cristal de roche, représentant Napoléon 111, chef-d’œuvre de Froment-Meurice. Au plafond de cette salle, tombé dans ce gouffre au milieu d’un lac flambant de pétrole, rayonnait l’apothéose du premier empereur, d’Ingres, une merveilleuse peinture, ou plutôt un gigantesque camée, supérieur en style, en perfection, en beauté à l’agate de la Sainte- Chapelle, ayant pour sujet Auguste reçu parmi les dieux. Désastre irréparable ! Un chef-d’œuvre qui mettait l’art moderne en état de lutter contre l’art antique, et qui prouvait que, depuis Phidias et Apelles, le génie humain n’avait pas dégénéré, perdu à jamais, réduit en cendres, disparu sans retour! Ils doivent être contents, les barbares féroces et stupides qui envoyaient Honaère aux Quinze-Vingts et rêvaient la destruction de Raphaël; les iconoclastes furieux, les ennemis acharnés du Beau, — cette aristocratie suprême ! les calibans monstrueux, fils du démon et de la sorcière Scyorax, toujours prêts à lécher les pieds de Trinculo pour un litre de bleu, êtres difformes pétris de boue et de sang, natures diaboliquement
perverses, faisant le mal pour le mal, étonnant par leurs crimes imbéciles la scélératesse elleméme, qui ne comprend plus, et ne retirant de leurs forfaits d’autre profit que Texécration du monde civilisé ! —Il leur manquera même la triste célébrité d’Éroslrate, qui brûla pour s’immortaliser le temple de Diane à Éphèse, car la mémoire humaine se refusera à garder leurs noms maudits.
Dans l’autre pavillon, même, dévastation hideuse. Les peintures d’Eugène Delacroix au salon - de la Paix, si fécondes d’invention, si magnifiques de couleur, ne sont plus qu’un souvenir; on cherche en vain au tympan des arcades ces Douze travaux d’Hercule, à la fois si antiques et si modernes, où la mythologie prenait sous le pinceau fougueux de l’artiste une telle intensité de vie romantique. La Commune a fait au demi-dieu un bûcher plus grand et plus flamboyant que celui de l’Œta d’où il a pu de nouveau s’élancer vers l’Olympe. Le héros qui tua le lion de Némée, le sanglier d’Érymanthe, l’hydre de Lerne, les oiseaux du lac Stymphale, dompta le taureau de Crète et les chevaux de Diomède nourris de chair humaine, tira le chien à triple tête hors des en-
TABLEAÜX DE SIÉfiE.
fers, délivra Hésione de l’orque marine, eût pcutôlrc hésité devant les monstres de la Commune, si Euryslhéelui eût commandé de les combattre.
La salle du Zodiaque, renfermant les peintures de L. Cogniet, est entièrement saccagée, de même que la salle de François 1*' avec sa belle cheminée ornée de sculptures de Jean Goujon. Sur la frise de la salle à manger, on aperçoit encore quelques vestiges des petits génies jouant avec ces attributs de chasse et de pêche, de Jadin. Le long d’un couloir, les tableaux d’Hubert Robert, un peu abrités delà flamme, n’ont fait que roussir; mais les sites des environs de Paris, dus aux plus célèbres paysagistes de ce temps-ci , sont brûlés comme si on les eût jetés dans le cratère de l’Etna. Il faudrait un catalogue pour énumérer toutes les pertes d’objet d’art causées par l’incendie.
Pendant que nous parcourions le gigantesque décembre, les nuages s’étaient formés d’un noir d’enfer ou d’un gris sulfureux, gros d’électricité et de tempête. Ils passaient au-dessus de l’édifice sans toit, comme d’immenses oiseaux de nuit fuyant devant la rafale. La pluie tombait fouettée par le vent dans les salles hypèthres illuminées
UNE VISITE AUX UUINES. ôi'i
subitement d’éclairs blafards. Le tonnerre retentissait avec un fracas sinistre répercuté par les profondeurs vides du monument ruiné, et pour regagner la porte d’entrée, nous fûmes obligé de contourner et parfois de traverser des flaques d’eau, de petits lacs amassés au fond des couloirs et des cours. La tempête sur cette ruine, c’était une harmonie superbe I
Juillet 1871.
Au début de la guerre, après les premiers désastres et lorsque déjà la marche rapide des Allemands vers Paris pouvait faire prévoir l’investissement de la grande cité, on avait songé à soustraire aux chances du siège et aux rapacités d’un ennemi peut-être' victorieux, les plus riches joyaux de l’ccrin du Louvre, ces perles, ces diamants de la peinture que des millions ne sauraient remplacer.
On avait soigneusement roulé Léonard de Vinci, Raphaël, Titien, Paul Veronèse, Corrége, Rembrandt, et on les avait expédiés à Brest prêts à prendre la mer à la moindre alarme, affrontant la tempête pour éviter l’incendie. Mais
on n’avait pu de même enlever et mettre en sûreté les antiques. Le poids de ces.marbres, leurs dimensions, les soins qu’exigeait leur fragilité relative, le peu de temps qui restait pour les préparatifs empêchaient qu’on les fit partir à la suite des tableaux. On se contenta de blinder la salle qui les renfermait et d’en boucher les fenêtres avec des sacs de terre pour les mettre à l’abri des bombes et des projectiles.
Parmi ces statues il en est une que tous les musées d’Europe nous envient, et qui passe avec raison pour le type accompli du beau, pour la réalisation la plus parfaite de l'éternel féminin. Tout le monde a déjà nommé la Vénus de Milo.
Que celle adorable déesse grecque pût devenir prussienne et s’en aller d’Athènes à Berlin, cela, malgré l’improbabilité d’un pareil malheur, inquiétait les amis de l’art et les gardiens de nos chefs-d’œuvre.
Ceux-ci songèrent donc à la sauver de tout danger. Ils firent enlever de dessus son piédestal la Vénus étonnée, et coucher le divin cadavre de marbre dans une boîte de chêne, en forme de cercueil, ouatée, capitonnée de façon à ce que nul contre-coup, nul froissement n’altérât les
TABLtAUX DE SIÈGE.
purs contours de ce beau corps, La nuit, des hommes sûrs descendirent le précieux coffre à une porte secrète du Louvre, où d’autres hommes qui attendaient, le reçurent surpris de sa pesanteur et le portèrent à une destination connue d’eux seuls.
Une fosse avait été préparée dans les sous-sol de la préfecture de police pour la glorieuse ressuscitée que l’ombre allait reprendre momentanément, après l’avoir gardée pendant tant de siècles. Quelle admirable pièce de vers eût faite sur le convoi nocturne de l’immortelle, Henri Heine, le poète des dieux en exil, s’il eût vécu jusqu’à nos jours, et quelles apostrophes ironiques il eût adressées à ces hordes kantistes ou hégéliennes dont l’approche fait se réfugier une habitante de l’Olympe dans la rue de Jérusalem !
Une cachette fut pratiquée au bout d’un de ces couloirs mystérieux qui circulent dans les épaisseurs et les profondeurs des édifices compliqués comme était la préfecture de police, et dont il est difficile d’apprécier la véritable étendue. On barbouilla le mur élevé au fond du corridor de manière à lui donner toutes les apparences de la vétusté, et la Vénus fut déposée derrière ce mur.
Mais ce procédé eût été par trop simple et trop enfantin. Il faut plus de malice pour déjouer la finesse des chercheurs de trésors, dont la sagacité égale celle de l’Auguste Dupin, d'Edgar Poë dans la Lettre volée, et l’Assassinat de la rue Morgue.
Des cartons, des registres, des papiers d’une certaine importance et qu’on pouvait avoir un véritable intérêt à dérober aux investigations, furent entassés, pêle-rnéle, entre cette muraille et une seconde que l’on construisit un peu plus loin. En pénétrant dans ce cabinet obscur, fausse cachette masquant la véritable, les sondeurs devaient se croire arrivés à leur but devant cet entassement d’objets et se contenter du butin offert. Cette combinaison était assez ingénieuse.
La Vénus de Milo passa tout le premier siège dans cette retraite absolue, à la grande inquiétude de ses admirateurs ignorant ce qu’elle était ' devenue, un peu ennuyée sans doute, mais habituée à l’ombre et au silence par son séjour de plusieurs siècles au fond de la crypte d’où la tira le paysan grec Yorgos ; ayant, d’ailleurs, cette indifférence du temps qui sied à une immortelle.
On allait la replacer radieuse sur son socle.
autel du beau, et la rendre à l’amour des artistes et des poètes malheureux de son absence, lorsque survint la Commune avec sa niiée de barbares, non pas descendus des brouillards cimmériens, mais surgis d’entre les pavés de Paris comme une impure fermentation des fanges souterraines.
On connaît l’esthétique de ces farouches sectaires et leur mépris de l’idéal. Avec eux la déesse, s’ils l’eussent découverte, courait de grands risques; ils l’auraient vendue ou brisée comme un témoignage du génie humain offensant pour la stupidité égalitaire. L’aristocratie du chef-d’œuvre n’esl-elle pas celle qui choque le plus l’envieuse médiocrité? Naturellement, le laid a l’horreur du beau.
Heureusement le secret de la translation avait été bien gardé. La Vénus, pendant le second siège comme pendant le premier, dormit tranquille au fond de sa cachette ; mais vint le jour terrible où la Commune, « voulant se faire des funérailles dignes d’elle, » alluma, comme des trépieds sur le passage de sa pompe funèbre, les monuments de Paris inondés de pétrole.
Le feu fut mis à la préfecture de police, et ceux qui savaient où s’était abritée la déesse disparue
du Louvre durent éprouver les plus vives inquiétudes, Après avoir évité les boulets prussiens et autres, la Vénus allait-elle se consumer sur l’immense bûcher, ne laissant d’elle que quelques pincées de chaux, cendres de sa chair marmoréenne ?
Dès que l’armée victorieuse eut reconquis la capitale et rendu Paris à la France, on courut à la préfecture de police, avec quelles anxiétés et quelles appréhensions, il n’est pas besoin de le dire, on le conçoit aisément. Les écroulements de décombres fumants encore furent écartés, et sous l’effondrement de l’édifice, on retrouva la boîte de chêne intacte. La rupture d’une conduite d’eau l’avait miraculeusement préservée. On pouvait appliquer à notre Vénus la fière devise inscrite sur la façade de la maison du chevalier, à Heidelberg: Præstat invicta Venus.
On rapporta au Louvre le cercueil de la déesse, et ce fut un moment de solennelle émotion lorsque, le couvercle enlevé devant une commission nommée pour dresser le procès-verbal, la Vénus reparut. Chacun se pencha avidement pour la contempler. Elle souriait toujours, mollement couchée, ce qui la présentait sous un aspect nou-
veau, de ce sourire vague et tendre, légèrement cnlr ouvert comme pour mieux aspirer la vie, d’une sérénité lumineuse, sans la moindre nuance d^ronie, de ce sourire inconnu aux lèvres modernes et d’un irrésistible charme. Son beau corps se développait dans sa perfection intacte ; le long séjour au fond d’une cachette humide n’avait en rien altéré le marbre.
Le chef-d’œuvre était sauvé ; mais lorsqu’on voulut redresser la déesse pour la remettre sur son piédestal, au milieu du sanctuaire de l’art, où elle occupe la place d’honneur, les restaurations en plâtre, qui servent à masquer les sutures des morceaux dont se compose la statue, détrempées et amollies par l’humidité, se détachèrent, très-petit malheur facile à réparer d’après un moulage antérieurement fait. Mais cet accident, insignifiant en lui-même, révéla des circonslances curieuses, qui intéresseront peut-
être nos lecteurs et nous feront pardonner d’en- »
trer dans des délails minutieux, mais indispensables.
La Vénus telle qu’elle est aujourd’hui est faite de cinq fragmenls : le buste avec la tête, les jambes drapées, les deux hanches et le chignon. Le
pied gauche n’existe plus, et il a été refait en plâtre ainsi qu’une partie de la plinthe. Originairement la Vénus de Mile n’était pas, comme on pourrait le croire, taillée dans un bloc unique. Elle était formée de la superposition de deux blocs de marbre corallitique, matière très-estimée qu’on ne trouve qu’en Asie, dont les liions ne dépassaient pas deux coudées de hauteur, et qui, pour la blancheur et le grain, se rapprochaient beaucoup de l’ivoire, selon Pline. Tout le bas de la statue, jusqu’aux hanches où s’arrête la draperie, était pris dans le môme morceau, ainsi que la plinthe. Un second bloc avait fourni la tête et le torse, où s’ajustaient des bras rapportés, comme l’indique le trou du tenon encore visible près de l'épaule. Ces bras ne sont pas entièrement perdus, comme on se l’imagine. Des fragments ont été trouvés près de la Vénus de Milo et ramenés en France avec elle. Les essais infructueux ou maladroits de restauration ont fait dédaigner et tomber en oubli ces précieux restes dont l’authenticité n’est pas douteuse, et qui auraient pu fournir sur Voction tant controversée delà statue des renseignements certains ; mais nous y reviendrons tout à l’heure.
En se détachant, la soudure de plâtre qui reliait les deux blocs laissa voir des cales en bois de quelques centimètres d’épaisseur coupées en biseau et faisant incliner en avant le bloc supérieur, c’est-à-dire la tête et le torse et penchant légèrement de côté l’altitude de la déesse. C’est ainsi que la statue avait été arrangée à son arrivée à Paris, en 1821, pendant le règne de Louis XVIll, par Bernard Lange, le restaurateur ordinaire du Louvre, à celte époque ; et c’est sous cet aspect qu’elle a conquis l’admiration des artistes et du public, et qu’elle est devenue le type traditionnel de la beauté absolue.
Avant de rendre à la Vénus de Milo cette pose qui n’est pas tout à fait la sienne, mais que tant de moulages, de réductions, de photographies, de dessins, de gravures ont consacrée et fixée ineffaçablemenldans la mémoire universelle, la commission a fait superposer les deux blocs s’adaptant par leurs surfaces polies et tels qu’ils se trouvaient à l’état primitif, puis un moulage a été exécuté sur la statue redressée selon son mouvement antique.
Ce moulage posé près d’une épreuve antérieure et se détachant d'un fond de draperie verte,
dans une salle voisine du musée assyrien, permet de comparer les deux attitudes. La nouvelle pose ne change pas essentiellement la physionomie de la célèbre statue, mais elle la modiûe cependant d'une manière appréciable, même pour un œil peu attentif.
L’Académie des beaux-arts a été convoquée pour délibérer sur cette question, une des plus délicates et des plus intéressantes qui puissent se poser devant une assemblée de sculpteurs, de peintres et de critiques.
Il nous a été permis d’entrer au Louvre et nous avons pu comparer l’ancien moulage et le moulage nouveau, après avoir longtemps contemplé la statue originale replacée provisoirement dans l’attitude connue. Remise d’aplomb sur la base de ses hanches, la Vénus semble plus jeune et plus svelte. Elle n’a pas ce gracieux abandon et cette voluptueuse langueur que lui donne l’affaissement de la pose penchée. Ce n’est plus la Vénus « adorablement épuisée» dont parle Gœthe ; elle est moins femme et plus déesse.
La joiedutriomphe étincelle dans son fier maintien, qui explique la direction tant controversée des bras absents. M. Raoul Rochette a supposé
une Vénus embrassant Mars, interprélalion qui ne peut être soutenue sérieusement; d’autres savants ont voulu voir dans cette Vénus une Victoire inscrivant un nom de héros ou de bataille sur une tablette ou un bouclier soutenu par la saillie du genou gauche. La Victoire ailée de Brescia offre une pose presque pareille, et autorise cette induction rendue vraisemblable par Tinclinaison donnée à la statue; mais les bras véritables existent quoique brisés en fragments et s’ajustent, on ne peut mieux, au mouvement du torse redressé. La Vénus de Milo tenait de sa main gau- ' che la pomme décernée par le berger Paris à la plus belle des trois déesses qui s’étaiçnt soumises à son jugement et, de la main droite, relevait la draperie prête à glisser, dont elle s’était dépouillée pour répreuve.
Le plus sage est peut-être de ne pas contrarier par un changement logique à coup sûr, mais qui inquiéterait l'œil, les habitudes d’admiration du public. Seulement nous voudrions qu’on fit exécuter en marbre, d’après le moulage que nous avons vu, la dernière version de la Vénus de Milo avec un scrupule religieux, en tàcliant de restituer les bras dont on possède des morceaux, no-
tamment la main qui tient la pomme. Il ne manque pas à Paris de sculpteurs de talent pour mener à bien ce travail qui exigerait beaucoup de goût, de délicatesse et de fidélité. En cherchant un nom, nous en trouverions dix. On placerait la copie complétée non loin de Toriginal, un peu arrière, avec une modestie timide, comme il sied à Tombre d'un chef-d’œuvre, et le rapprochement serait aussi instructif que curieux, car, enfin, l’élève de Scopasqui avait donné cette altitude à la merveille de la statuaire antique en savait bien autant que M. Bernard Lange, restaurateur du Louvre.
Du long examen de la Vénus, il résulte pour nous que ce n’est pas, comme nous le pensions d’abord, le type idéal de la femme, mais une femme, un modèle sublime copié avec un profond sentiment de la vie, et que le beau n’est ici que la splendeur du vrai.
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Octobre 1871.
On veut donc abandonner Paris et le mettre en pénitence comme un enfant qui ii'a pas été sage ! Il est question sérieusement de lui enlever sa couronne de capitale faite des rayons de toutes les gloires et de le réduire à Tétât de chef-lieu de province. Singulier caprice I déplacer cet astre central, dans le ciel de la France, c’est comme si Ton essayait de transposer le soleil et de faire graviter le système planétaire autour de Mercure ou de Vénus, sans tenir compte des éternelles lois de l’attraction. Cela n’est pas possible ; le corps le plus volumineux et le plus pesant implane toujours autour de lui les astéroïdes par une force inéluctable et fatale. Si cette loi pouvait être mé-
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connue un instant, la machine du monde se détraquerait et s’effrondrerait au néant.
Il est aussi, difficile de fonder une capitale que de la défaire. La volonté n’y peut rien, il y faut la lente élaboration des siècles, un concours de circonstances qu’on ne peut provoquer mais qu’on subit, des conditions de climat et de topographie, une facilité de cristallisation autour d’un noyau primitif, un charme qui attire et retienne, un rayonnement dont les effluves sont à la fois des chemins ramenant de la circonférence au centre. Une capitale, c’est la réunion de l’intelligence, de l’activité, du pouvoir, de la richesse, du luxe, du plaisir, accumulés dans le milieu le plus favorable, une serre chaude où toute idée mûrit vite et se sert à l’état de primeur, un bazar où affluent tous les produits du monde et qui exporte toujours plus qu’il ne reçoit, un foyer flambant nuit et jour, et dont la réverbération éclaire au loin, un musée toujours ouvert pour l’exposition et l’étude des chefs-d’œuvre de l’art, une bibliothèque où il ne manque aucun livre, fût-il introuvable, ce qui permet de consulter l’esprit humain à toutes ses pages, un théâtre aux représentations jamais interrompues, une salle de bal, un salon
(le réception illuminé à giorno d’un bout de l’année à l’autre. C’est le pays concentré, sublimé à sa plus haute expression, une quintessence des forces nationales, ce que chaque province a produit de plus intelligent, de plus énergique, de plus parfait ; car c’est là que se rendent tous les courages, toutes les ambitions, tous les génies, au risque même de s’y brûler comme les phalènes aux lampes du phare. Une capitale n’est pas un être isolé ; dans les veines de Paris coule le sang de la France. Le phosphore de son cerveau est fait de la flamme de tous les esprits qu’il absorbe, esprits accourus du Nord et du Midi, de l’Ouest et de l’Est ; car les Parisiens, les vrais Parisiens autochlhones sont bien moins nombreux qu’on le pense. Son âme multiple se compose de toutes ces âmes fondues avec la sienne et représente beaucoup mieux le pays dans son ensemble que toutes ces originalités locales de départements ayant une saveur propre, un accent distinct. Il les accueille ces provinciaux ; il les dégrossit et les éduque, il les forme, il leur enseigne sa langue, et leur découvrant peu à peu ses secrets, il en fait des Parisiens accomplis que nul ne reconnaîtra pour être nés à Carcassonne ou à Landerneau. L’autre
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jour, nous étions neuf à table, selon le précepte grec — pas moins que les Grâces, pas plus que les Muses, — la curiosité nous prit de demander aux convives leur lieu de naissance. Il n’y avait qu’un Parisien de Paris. Les autres l’étaient seulement par la promptitude de l’esprit, l’ironie légère, le bien-informé, la parfaite connaissance de la vie et la supériorité incontestable qu’on n’acquiert que dans les promenades péripatéticiennes faites devant le passage de l’Opéra, à la sortie des théâtres et des soirées et où le bilan de la journée se résume en quelques mots décisifs. Tout le monde s’y serait trompé, môme un Russe, et, en effet, quoiqu’ils eussent vu le jour aux points les plus opposés de la France, les uns au bord de rOcéan verdâtre, les autres sur la rive de la bleue Méditerranée, ceux-ci dans les verts herbages de Normandie, ceux-là aux penchants des Pyrénées neigeuses, ils n’en étaient pas moins des Parisiens purs. Ils avaient tout jeunes respiré cet air vivitiant de Paris, pétillant comme un gaz où crèvent à chaque instant des globules d’esprit, iis s’étaient baignés dans cette cuve dépensée toujours en fermentation, ils avaient écouté ce babil perpétuel comme celui d’une volière qui en apprend plus
que les gros bouquins de la science, quand on sait Tenlendre, et surtout ils avaient pu prendre mesure de leur mérite en se comparant à de vrais savants à de vrais artistes, à de vrais hommes d’État ; ce qui les empêchait d’être des sots.
Paris, quoi qu’on dise ou qu'on fasse, n’est pas le chef-lieu du département de la Seine, peuplé seulement de naturels de l’endroit. Vouloir le réduire à ce rôle est l’idée la plus biscornue qui puisse passer par la fantaisie d’un peuple encore ahuri parles événements terribles qu’il vient de traverser. Paris est la synthèse de la France; il la résume et rayonne sur elle. lien est l’œil, le cœur et le cerveau, la lumière, la chaleur, la pensée. Qui donc veut décapiter le pays et faire vivre le corps sans la tête, sous prétexte sans doute que c’est une mauvaise tête? Une mauvaise tête vaut mieux en tout cas que pas de tête du tout. Saint Denis seul savait se conduire en portant son chef dans ses mains, mais c’était un saint, et encore n’allait-il pas bien loin, et les anges vinrent le prendre pour le mettre dans le chemin du ciel.
Si Paris s’éteignait, la nuit se ferait sur le monde, comme si le soleil disparaissait pour ne plus renaître. Les milliers d’étoiles du firmament
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ne remplaceraient pas cette lumière unique qui seule peut faire le jour. Il y aurait de l’ombre dans les meilleurs esprits ; mais les autres peuples de l’univers ne permettraient pas à la France de supprimer Paris, quand même elle le voudrait et le pourrait; ils en ont trop besoin, et ils le savent et ils en conviennent ; leczaréwitch lui-même disait que Paris empêchait le monde de s’abêtir. S’il n’existait plus, comme on serait lourd, comme on serait pesant, comme on serait ennuyé et ennuyeux I Sa plaisanterie ailée et lumineuse comme une abeille dans un rayon d’or harcèle et pique la sottise qui se dégonfle. Dans sa joie étincelante, il y a une clarté divine. Sa légèreté n'est qu’une sagesse qui voltige. La lui reprocher, c’est reprocher à un oiseau de ne pas marcher par les rues avec des hottes de postillon. Sans le persiflemerit de sa moquerie, comme le ridicule se rengorgerait dans sa roue de dindon et s’épanouirait inconscient de sa difformité grotesque ! Pour avoir de l’esprit, du goût, de la grâce, pour apprendre à causer, à s’habiller, à plaire, il faut venir à Paris comme les Romains allaient à Athènes, et quand on a l’approbation de cet arbitre des élégances, on peut se présenter partout, sûr
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n’est pas si frivole qu’il en a l’air ; il ne s’occupe pas seulement de modes, de courtisanes, de courses, de petits théâtres, de bals publics, de fins soupers, de promenades au Bois, — au temps où il y avait encore un Bois, — de cancans de coulisse, de racontars, de l’attelage en Daumont de telle ou telle impure à cheveux jaunes ; il cherche, il invente, il crée. C’est la ville par excellence de la pensée et du travail ; du travail incessant, acharné, fiévreux, diurne et nocturne. Nulle part l’homme n’exige plus de lui-même, tout autre s’affaisserait sous ce labeur excessif; lui, résiste et continue. Dans celle cité prodigieuse qui réunit tous les contrastes, qui est à la fois le tourbillon et le désert, on peut dépenser des millions et vivre avec trente sols par jour, on peut à son gré se créer une thébaïde ou habiter la place publique, ne connaître personne ou connaître tout le monde. On a la liberté du travail et la liberlé du plaisir. Si vous levez les yeux par une nuit do février, pendant que le carnaval s’enroue à crier son évohé devant les ifs de gaz de l’Opéra, que les roues des coupés brûlent le pavé de leurs disques étincelants, qu’un incendie intérieur de bougies fait flamboyer les vitres des cabarets à la
mode, et que des théâtres, le spectacle fini, sortent des théories de spectateurs, si vous levez, disons-nous, les yeux*, vous verrez à l’étage supérieur de celte façade éteinte, trembloter comme une petite étoile, derrière la rougeur du rideau, une faible clarté-de iampe, compagne d’une veillée studieuse. C’est là que médite, aussi absorbé dans sa contemplation que le Philosophe de Rembrandt sous la spirale de son escalier, un penseur, un savant acharné à la solution d'un problème d’où dépend peut-être l’avenir du monde, un historien faisant revivre le passé par des évocations magiques, un poëte nouant et dénouant le nœud gordien du drame ou lançant vers le ciel le groupe des strophes étoilées. Malgré la dissipation apparente de Paris, au milieu de ses places fourmillantes, desstylites de la pensée se tiennent toujours debout sur la colonne de leur idée ou de leur rêve, insouciant de la foule qui bourdonne à leurs pieds. •
On accuse Paris, la noble ville, de manquer d’idéal, de douter de l’âme, de ne croire à rien, de mépriser la vertu et de se ruer elfrénément aux jouissances de la matière. Quelle erreur ou quelle calomnie ! Celle brutalité d’appétits n’est
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pas dans son caraclère ; il est trop raffiné, Irop élégant, trop ingénieux, trop blasé môme, si Ton veut, pour s’abaisser à des plaisirs grossiers; Sa gourmandise cherche les petits plais tins, sa débauche l’ivresse légère des vins de Champagne, mêlant l’argent de leur écume aux roses qui couronnent la coupe ; son vice, Irés-peu sensuel au
fond, s’amuse à chiffonner les dentelles, les ru- \ ^
bans et les fleurs, à soutenir des causeries galantes, à débiter des paradoxes de sentiment. D’une jolie bouche il préfère le mot piquant au baiser voluptueux. A force de goût il a pour ainsi dire spiritualisé la matière, il lui a ôté sa lourdeur et donné des ailes. Ce n’est plus une chair pantelante sur l’étal, c’est un arôme, un fumet, une essence qui s’évapore comme le parfum d’une cassolette. Qu’a-t-on donc mangé? On n’en sait rien souvent. Mais quelles sauces, quels condiments, quelle manière de dresser et de servir ! Paris n’a pas tes basses voracités des autres pays ; pour s’enfoncer dans la matière, il a l’esprit trop occupé par le spectacle de formes choisies, de riches toilettes, d’objets d’art, de tout un monde de choses variées et brillantes qui se renouvellent sans cesse. Il est Irop artiste et trop poète.
Ce ne serait peut-être pas un paradoxe de soutenir que, dans aucune ville capitale, on n'est aussi sobre, aussi tempérant, aussi chaste et aussi moral qu'à Paris. Nous n'en voulons d’autre’ preuve que la nombreuse armée des mercenaires du plaisir, héta'ires, petites dames, biches, lorettes, cocottes, qui témoignent de la vertu des honnêtes femmes que l’amour n'essaye même pas d'attaquer, convaincu qu’il perdrait son temps.
Il faut donc laisser aux piétistes et aux mômiers, aux tartufes de la philosophie et de la politique, aux imbéciles de toutes les sectes, aux petits Juvénals à la suite, aux rabâcheurs de lieux communs démodés, ces banales déclamations, où Paris est comparé à la grande prostituée de Babylone, chevauchant la bête de l’Apocalypse et autres aménités bibliques. Cela sent son cuistre et n’est pas de bonne compagnie. La cité que Henri IV appelait déjà « Paris la grand’ville, » mérite plus d’égards ; ces injures sont de noires ingratitudes. Paris, qu’on disait si profondément gangrené par les pourritures de la décadence, si énervé par le luxe et la débauche, si incapable de se passer de son comfort, s'est montré héroïque sans emphase et, seul, n'a pas désespéré de
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celle France qui le voudrail répudier aujourd’hui. Ce corrompu a élé grand, simple, courageux, sublime cinq mois de suite. Il a monlré des verlus qu’on n’atlendail pas de lui : la conslance inébranlable, la résignalion obslinée, la palience à supporter les souffrances obscures, le froid, la faim, la maladie, les longues stations sous le vent, la pluie et la neige, les pieds dans la boue glaciale, à la porte des boulangeries de sciure de bois et des boucheries de charogne. Enfermé dans sa tour, comme Ugolin, il ne voulait pas se rendre et prétendait qu'il avait bien diné. Col épicurien s’accommodait de pétés de rats et disait qu’il n’avait jamais rien mangé de plus délicieux ; il riait des obus hégéliens de la Prusse, quoique lancés au vrai moment psychologique, et s’endormait sans s’inquiéter du projectile qui, tombant sur son lit par une brèche du toit, pouvait le faire passer du sommeil à la mort. Le cœur de la France battait dans la maigre poitrine de Paris affamé. C’est le sceptique qui a eu le plus de foi ; il attendait avec une confiance robuste, aux dépens de sa propre vie, un miracle que la province n’a pas fait.
Mais, dit-on, Paris a la mauvaise habitude de
fabriquer des émeutes, de casser des gouvernements et d’en jeter les morceaux à tous les diables. Hélas ! les gouvernements qui se cassent ainsi sont déjà félés, et fuir la capitale n’est peutêtre pas un moyen de sécurité à toute épreuve. La Révolution, l’autre, la grande, eomme on l’appelle dans l’argot du café de Madrid, est bien allée chercher à Versailles le boulanger, la boulangère et le petit mitron, pour les coiffer d’un bonnet • rouge et leur couper la tête ensuite ; ce n’est pas la faute de Paris. Il y a sous toutes les grandes villes des fosses aux lions, des cavernes fermées d’épais barreaux où l’on parque les bêtes fauves, les bêtes puantes, les bêtes venimeuses, toutes les perversités réfractaires que la civilisation n’a pu apprivoiser, ceux qui aiment le sang, ceux que l’incendie amuse comme un feu d’artifice, ceux que le vol délecte, ceux pour qui l’attentat à la pudeur représente l’amour, tous les monstres du cœur, tous les difformes de l’âme ; population immonde, inconnue au jour, et qui grouille sinistrement dans les profondeurs des ténèbres souterraines. Un jour U advient ceci, que le belluaire distrait oublie ses clefs aux portes de la ménagerie, et les animaux féroces
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se répandent par la ville épouvantée avec des hurlements sauvages.
Des cages ouvertes s’élancent les hyènes de 95 et les gorilles de la Commune. Mais ce n’est pas la faute de Paris.
Il faut donc y faire une rentrée Iriomphale, enseignes déployées, clairons sonnant, tambours battant, les palmes à la main, avec un appareil guerrier et pacifique, montrant la force el la confiance. Que la France montée sur un char d’or, traîné par des chevaux blancs, ait le courage de venir chez ce fils aîné qu’elle aime et qui fait sa gloire ; elle en sera bien reçue. Un fils aime toujours sa mère quand elle se confie à lui sans réserve. La France sans Paris n’est qu’une veuve qui a perdu son premier-né. On criait autrefois : « A Berlin ! à Berlin ! » 11 est beaucoup plus sage et plus patriotique de crier aujourd’hui : — A Paris! à Paris!