UNE LECTURE D’ESCHYLE PENDANT LE SIÈGE
Il est huit lieures du soir : noire solire dîner de siège est absorbé et digéré déjà. On ne peut cependant pas se couclier encore, car l’aube de décembre se lève lard. Essayons d’aller rendre visite à un ami de noire âge; les jeunes sont au rempart ou sur le plateau d’Avron. Heureux les jeunes ! la faiblesse ne les oblige pas à rester assis aux portes Scées, comme les vieillards d’IIomérc, pendant que les Grecs et les Troyens se battent dans la plaine. iS'ous sortons. La nuit est d’un noir sinistre que hache une pluie diagonale poussée par le vent et mêlée de flocons de neige demi-fondue. Les pompes à vapeur établies sur le quai dégorgent à travers l’ombre une lu-
UNE LECTURE D’ESCHYLE. \<2ô
mée livide. La Seine roule ses flots couleur d’cncre, épais, huileux comme ceux du Styx ou de l’Achéron. A de courtes distances, un fanal à la proue, un fanal à la poupe, projetant des lueurs par les fenêtres de leurs cabines, passent des
bateaux-mouches.* Ils s’arrêtent aux débarcadères et, sous la lumière des lanternes, à travers un fourmillement confus d’ombres, se dessinent des groupes étranges, ^d'une apparence fantastique et spectrale. Ce sont des blessés qu’on rapporte ;.ils ne resteront pas du moins jusqu’au pâle niatin d’hiver sur le champ de bataille et le froid nocturne ne les soudera pas avec leur sang .coagulé à la boue glaciale et durcie. Des voitures, des brancards les emmènent aux ambulances, où les attendent les soins les plus empressés. Leur glorieuse journée est faite, et si la douleur les laisse dormir, ils rêveront de victoire et de délivrance.
Sur la façade éteinte du Louvre, de l’autre côté de l’eau, flamboient deux grandes fenêtres avec des palpitai ions rougeâtres qui feraient croire à un incendie intérieur. Sur ce fond lumineux vont cl viennent, comme des ombres chinoises mal appliquées au transparent, des silhouettes vagues, occupées d’une besogne mystérieuse. L’anhélation
d’un soufflet, en rendant la clarté plus ou moins vive, les efface ou les accuse. Mais il n’y a derrière ce carreau, comme on l’aurait aisément supposé aux temps romantiques, ni Ruggicri préparant des poisons, ni alchimiste cherchant la pierre philosophale dans le fond de ses cornues. Ce qui produit celte lueur inquiétante est tout simplement une forge où l'on répare les fusils des mobiles et des gardes nationaux.
Nous traversons le pont des Saints-Pères, houspillé par les gamineries de la bise qui tâchait de jeter notre chapeau à la rivière, excellente farce à la Gavroche qui nous eût semblé de mauvais goût en ce moment. On devinait au loin, comme dans les ténébreuses eaux-fortes dePiranèse, des masses d’architectures opaques et des lignes de quais tracées par des poinls brillants semblables à ces piqûres de cartons noirs qu’on présente à la lumière ; mais les perles de feu étaient bien largement égrenées et ne formaient plus ce cordon étincelant, illumination habituelle de Paris.
L’impression était triste, solennelle et grande. A travers les larges baies que gardent les statues colossales de la Paix et de la Guerre, la place du Carrousel apparaissait miroitée d’eau, glacée de