‹ Tableaux de siege Paris 18701871 Theophile GautierChapitre 7 sur 23 · UNE LECTURE D’ESCHYLE · texte numérisé non relu

UNE LECTURE D’ESCHYLE

reflets et traversée d’un unique omnibus dont les lanternes rouges brillaient comme les yeux d’un monstrueux insecte rampant dans l’obscurité.

Après avoir suivi plusieurs rues, qui ressemblaient, tant elles étaient sombres, à des traits de scies dans des blocs de marbre noir, nous arrivâmes à la maison de notre ami, qui était allé aux nouvelles, car c’est encore l’aliment qu’on cherche avec le plus d’avidité, quelque maigre chère qu’on fasse. Force nous fut donc de retourner au logis, et là, les pieds contre un petit feu de veuve, éclairé d’une seule bougie (il faut en état de siège ménager la lumière et le feu), tenant en main un livre pris au hasard sur la planche de sapin qui supporte les épaves de notre bibliothèque, nous commençâmes assez tristement notre soirée solitaire.

Ce volume était le Théâtre d’Eschyle, ce fier génie qui, dédaignant sa gloire de poète, ne parla dans l’épitaphe qu’il se fit lui-même que de sa gloire de soldat. « Ce monument couvre Eschyle, fils d’Euphorion. Né Athénien, il mourut dans les plaines fécondes de Géla. Le bois tant renommé de Marathon et le Mède à la longue chevelure diront s’il fut brave. Ils l’ont bien vu. »

Précisément, le livre s’ouvril à la tragédie dos Sept contre Thèbes^ comme si du fond des siècles Eschyle voulût faire allusion aux événements du jour.

Aristophane, l’impitoyable moqueur, professait pour Eschyle l’admiration la plus profonde, admiîalioiiqui le rendait injuste à l’endroit d’Euripide, dont il dépréciait outre mesure le mérite, le regardant comme un corrupteur du goût et des mœurs, qu’il efféminait par la peinture trop vive des passions et la recherche outrée du pathétique. Dans les Grenouilles, il donne la palme tragique au vieil Eschyle. Euripide demande à son heureux rival : « Et comment faisais-tu donc des héros? — Avec une tragédie toute remplie de l’esprit de Mars. — Laquelle ? — Les Sept contre Thèhes.)) Tous les spectateurs en sortaient avec la fureur de la guerre.

Rien ne ressemble moins à une pièce selon les idées modernes que celte tragédie du soldat de Salamine, de Marathon et de Platées; c’est plutôt nu fragment épique dramatisé, quelque chose comme un oratorio mêlé de récitatifs et de chœurs. Ainsi que le fait remarquer M. Alexis Pierron, le traducteur de ce grand génie abrupt

UNE LECTURE Ü'ESCIIYLE.

et farouche, ce sujet a plusieurs fois été mis au théâtre sous des titres différents, et par Racine sous celui des Frères ennemis. Seulement, dans Eschyle, le premier personnage, celui qui anime toute la tragédie, sur qui porte tout l’intérôt, c’est la ville de Thèbes. On ne voit Polynice que mort, et Étéocle ne songe pas un moment à luiméme : pilote assis au timon, comme il le dit au commencement de la pièce, il répond de la vie ‘ de tous ceux qui sont sur le navire. Aucun des sept chefs coalisés ne paraît, si ce n’est dans le récit, qui vaut, du reste, une action. Les préparatifs d’un combat, une lamentation funèbre sur deux frères qui se sont percés l’un l’autre, voilà tous les événements de la tragétlie ; mais ce qui la remplit d’un bout à l’autre, c’est la terreur et la pitié, ainsi que parlaient les anciens critiques, c’est le destin de cette ville que menacent l’incendie et le pillage.

Escliyle en quelques traits grandioses, dont le dessin de Michel-Ange peut seul donner l’idée, a tracé une composition qui semble plutôt due à un Titan qu’à un mortel, tant elle dépasse les limites du génie humain. On y sent une force inéluctable. Le poète vous tient sur sa main colos-

sale comme ces slaluetles suppliantes que portaient les dieux.

Chose étonnante, cette tragédie sublime est en même temps \ivante, familière, actuelle pour ainsi dire ; ce siège de Thèbes nous ramenait au siège de Paris, que nous aurions voulu oublier un instant : Phumanité est toujours la même. Les Sept contre Thèbes parurent au théâtre sous Parchontat de Théagénidès dans la lxxxvu® olympiade, c’est-à-dire 468 ans avant Jésus-Christ, et Pon croirait la pièce écrite d’hier, si jamais des modernes pouvaient atteindre à une telle beauté et à une telle puissance.

Un chœur de femmes personnifie le peuple de Thèbes, Etôocle la" défense, et un éclaireur représente Parmée assiégeante par des rapports d’une poésie incomparable qui sonnent comme des appels de clairons et dont les mots semblent secouer des panaches, pour nous servir de l’expression d’Aristophane.

La pièce s’ouvre par un discours d’Éléoclc, qui comprend toute la responsabililé qui pèse sur lui et se montre aussi grand tacticien que habile politique. Il envoie aux remparts les hommes que Page a mûris déjà et aux portes ceux dont la

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