‹ Tableaux de siege Paris 18701871 Theophile GautierChapitre 9 sur 23 · UNE LECTURE D'ESCHYLE · texte numérisé non relu

UNE LECTURE D'ESCHYLE

femmes de Thôbes,> moins courageuses que les femmes de Paris, 'poussent des cris de terreur, se frappent le sein, s’arrachent les cheveux, se précipitent aux pieds dos autels, tendant vers le ciels leurs 'mains suppliantes et se livrant a ces excès de douleurs antiques dans lesquels Eschyle sait si bien'résumer la désolation* de itoutc' une ville, dedout un peuple.* Avec cet immense chœur s’cxhale4e désespoir de< Thèbes aux abois^ qui, api'ès un long siège, va^subir l’assaut suprême.

Ce tumulte impatiente Étéocle; 11 craint que ces- gémissements, ces prières et ces 'larmes n’énervent le courage des soldats, et il impose assez durement silence aux Thébaines : c< N’allez pas^ sid’on' vous dit (ju’il y a des morts^ des blessés,' n’allez pas vous mettre à pousser des lamentations ; le carnage,' c’est da pâture du dieu Mars ! » j , u j; .. :

Pendant que nous lisions dans le vieil Eschyle les Sept - contre Thèbes^ parfois il nous semblait entendre à travers le silence de la nuit le coup sourd d’un canon éloigné. Les moyens de destruction se sont bien perfectionnés depuis Étéocle et Polynice, où l’on assaillait les murailles à coups de pierre.

Etéocle parti, le chœur peu rassuré dépeint par anticipation le sort d’une ville prise d’assaut :

« Partout la violence, le carnage, l’incendie; partout des tourbillons de fumée obscurcissant le jour. Mars, furieux, souffle la destruction. Rien n’est sacré pour sa main cruelle. La ville résonne d’affreux rugissements : un mur hérissé, impénétrable enveloppe les vaincus. Le guerrier tombe égorgé par le fer du guerrier. On entend retentir le vagissement des enfants nouveau-nés massacrés sur la mamelle sanglante. Puis c’est le pillage, compagnon du meurtre. Les soldats se heurtent dans les rues, pliant sous le faix. Ceux qui n’ont rien encore s’excitent Tun l’aütre. Chacun veut sa part de butin, nul ne prétend rien * céder. Tous brûlent d’avoir la portion la plus grande. Ce qui se passe alors, comment le peindre? Des fruits de toute espèce jonchent le sol, affligeant spectacle! et l’œil des ménagères se remplit de cuisantes larmes. Confondus au hasard, tout les dons de la terre roulent entraînés dans la fange des ruisseaux. De jeunes filles, qui n’ont jamais connu la souffrance, iront, esclaves infortunées, obéissantes, partager la couche d’un soldat heureux, d’un ennemi triomphant. Pour

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elles, il n’est plus qu’une espérance, la mort qui doit les engloutir dans sa nuit, la mort qui mettra fin à leurs lamentables douleurs. »

Ne dirait-on pas, à ce tableau, que Thôbes est investie non par des Grecs mais par une armée prussienne?

Heureusement Thèbes est sauvée. Étéocle oppose aux sept chefs qui attaquent les sept portes de la ville autant de chefs habiles et vaillants soutenus sans doute de troupes solides, car la tragédie n’en parle pas par un procédé de simplification familier à Eschyle.

L’éclaireur, qui est décidément le plus grand poète du monde, décrit à Étéocle en vers admirables la physionomie, l’attitude et l’arrnure de chacun des sept chefs. Prenons au hasard le portrait de Tydée. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de voir le portrait d'un chef achéen. « Ce guerrier secoue en criant les trois épaisses aigrettes, crinière de son casque, et les sonnettes d’airain qui pendent à son bouclier sonnent l’épouvante. Sur le bouclier, il porte un fastueux emblème : c’est l’image du ciel avec ses astres resplendissants. Au milieu brille la pleine lune, la reine des astres, l’œil de la nuit. C’est ainsi que Tydée,

fier de sa magnifique armure, debout sur la rive du fleuve, appelle à grands cris le combat. Tel un cheval fougueux s’iriite contre le frein, impatient de s’élancer au signal de la trompette. »

Après chaque portrait Étéocle choisit le héros qu’il doit opposer à l’original.

Tous ces chefs ennemis ont des blasons et des devises comme des chevaliers du moyen âge.

Capanée a pour emblème un homme nu, la main armée d’un flambeau, et celle figure crie, en lettres d’or : « Je brûlerai la ville. » Étéoclus porle sur son bouclier un soldat qui monte les degrés d’un échelle et vocifère ces mots écrits: « Mars lui-môme ne me renverserait pas de dessus les remparts. » Un Typhon vomissant des flammes est gravé sur l’écii, large comme une roue, du gigantesque llippomédon ; le beau Parthénopéc a pour emblème un sphinx. Le sage Amphiaraus a dédaigné tout symbole. Quant 1» Polynice, deux figures apparaissent sur son bouclier: un guerrier couvert d’une armure d’or; une femme qui s’avance d’un pas majestueux et qui conduit le guerrier parla main : « Je suis la justice, — disent les lettres de l’inscription, — je ramènerai cet homme et lui rendrai l’héritage

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(le ses pères. » Prophétie menteuse, car Polynice ne dut une sépulture qu’à la piété de sa sœur Antigone.

La soirée s’avançait. On n’entendait plus d’autre bruit que le tintement des gouttes do pluie dont la rafale fouettait la vitre de la mansarde. Notre bougie descendue en l)rûlant jus([u’au cristal de la bobèche allait la faii e éclater, et nous fermâmes le livre sur cette phrase de bon augure, qui est la dernière des Sept contre Thèbes ; « Après le puissant Jupiter, après les immortels, c’est lui surtout qui a sauvé la race de Cadmus, c’est lui qui a repoussé le flot d’étrangers prêt à l’engloutir. »

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