DIALOGUE XI
W^"' AUGUSTE devenue M'«'^ DE RASTARD, M^e DODO
jime DODO
Madame, je vous demande bien pardon : c'est que les g^ens m'ont dit que je pourrais entrer dès qu'il ferait jour chez Madame. Si Madame veut, je vais passer de l'autre côté et attendre que Madame soit levée.
3£me J3E RASTARD
Non, non. Venez, la marchande : je ne veux pas encore sortir de mon lit. Gomment vous appelez-vous?
;^ime DODO
Madame, je m'appelle Dodo, pour vous rendre mes très humbles devoirs.
M™e DE RASTARD
Qu'est-ce que vous vendez? Que portez-vous là dans ces boîtes ?
M"'e DODO
Gomme j'ai appris (jue Madame avait un goût parfait en toutes choses, je lui ai apporté des pommades et dt^s essences comme il n'y en a pas dans Paris.
M'"*' DE RASTARD
Si elles sont de Grasse, je n'en veux point : elles ont peu de parfum et se rancissent d'abord.
i38 l'œuvre de crébillon le fils
M™^ DODO
Vraiment, je n'aurais pas la hardiesse de les présenter à Madame si elles étaient d'ailleurs que de Naples et de Florence. J'ai ravantag"e d'en fournir à tout ce qu'il y a de personnes de distinction, qui me connaissent bien et qui n'y reg^ardent pas après moi.
M"'« DE RASTARD
Vous avez raison : ces pommades sont fort bonnes et vos essences aussi. En voilà de cédrat et de berg^amote à l'ambre qui me plaisent beaucoup. Combien ces douze fioles ?
M'"*^ DODO
.Madame, pourvu que vous les trou\ iez à votre goût, je n'aurai pas de dispute avec Madame pour le prix... Mais, dans cette autre boîte, voici des fleurs d'Italie, que jamais on n'a rien vu de pareil.
M'"*' DE RASTARD
Ah ! des fleurs ! Vraiment, il m'en faut ; j'en ai fait chercher dans Paris : on ne m'a apporté jusqu'à présent que des horreurs... Voyons... Vous avez raison, madame Dodo, elles sont fort belles et fort sing ulières.
M"ie DODO
Madame, voilà des anémones, des œillets, des roses; voilà de toutes espèces de petites fleurs de prairie. Ayez pour agréable de les examiner.
M""' DE RASTARD
Madame Dodo, je vous avoue que je n'en ai guère vu de ce goût-là. Faites-moi tout à l'heure l'assortiment d'un bouquet.
M'"" DODO
Oui, madame, mais avec une condition, s'il vous plaît : c'est que vous prendrez en outre tout ce qu'il y a dans la boîte.
TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS l30
M'"e DE RASTARD
Oh ! non pas ; cela me ruinerait. Asseyez-vous là, Madame Dodo, près de moi. Donnez-moi la boîte, que je choisisse.
M'"<' DODO
Mais, madame, dans votre lit, vous n'avez pas assez de Jour pour les disting-uer comme il faut.
M™"^ DE RASTASD
Tirez un peu ce rideau... Bon... En voilà assez : j'y vois bien... En effet, elles sont admirables; c'est la nature même. Je ne sais lesquelles choisir par préférence; je conviens que je reg'retterai celles que je ne prendrai pas. Si cela n'était pas bien cher, je les achèterais toutes ; j'en ferais la folie. Vous me reg'ardez bien, madame Dodo? Est-ce pour savoir ce ({ue j'ai dans l'àme? Eli bien! je vous avoue qu'elles me plaisent infiniment.
M"*" DODO
On m'avait bien prévenue que Madame était une des plus belles dames de Paris; mais je vois par moi-même qu'on ne m'avait pas encore assez dit; voilà ce qui me faisait prendre la liberté de regarder Madame.
M"!" DE RASTARD
Madame Dodo, vous médites des douceurs : c'est pour que je ne marchande pas. Voilà le jargon de toutes vous autres revendeuses à la toilette, qui, a> ec cela, nous vendez toujours les choses au tiiple.
M '"6 DODO
Pour moi, madame, ça fait une différence; je ne les vends cher qu'à certaines gens, qu'à de vieilles femmes ou à des laides; mais quand j'ai le bonlieur de me trouver chez de jeunes et belles personnes comme a ous, madame, je donne tout au prix coûtant.
i4o l'œuvre de crébillon le fils
Mine DE RASTARD
Voulez-vous donc absolument que je sois belle, Madame Dodo? dans mon lit ! mise et coiffée comme me voilà! A peine ai-je seulement les yeux ouverts.
3£me DODO
Cela n'empêche pas, madame; et si vous voulez que je prenne la liberté de vous le dire!...
M™^ DE RASTARD
Non, non, madame Dodo, je ne suis point belle... Un peu jolie, et voilà tout!
.AI"ie DODO
Je sais bien une maison où Madame a soupe avanthier et où elle a fait la conquête de toute la compagnie.
M™'' DE RASTARD
Ah ! ah ! est-ce que vous connaissez cette maison-là?
M™e DODO
Mon Dieu ! madame, j'y suis comme si j'en étais.
M™'' DE RASTARD
Et VOUS dites que j'ai fait des conquêtes?... Ma foi, ce n'était pas mon projet : les hommes qui y étaient n'en valaient guère la peine.
^jme DODO
Oh! les hommes, madame, je ne les compte pas. Belle merveille !
M™" DE RASTASD
Oui donc?... les femmes !... ah ! ah ! ah !...
M">^ DODO
Oui, madame, elles vous ont trouvée charmante.
M™^ DE RASTARD
Je leur en suis bien obligée. Elles étaient là cinq ou six : je n'y connaissais guère que la maîtresse de maison. Elles m'ont paru assez bien, assez aimables, excepté
une, qui esl d'une belle figure et de bon air, mais qui me <léplaît liorriblement.
M""' DOD<»
Je g-agerais bien, madame, que je la devine : c'est Mm'Copen.
M""^ DE RASTARD
Oui, elle-même. Vous la connaissez donc ?
Oh! que oui, madame; c'est une de mes meilleures pratiques.
M™6 DE RASTARD
Eh bien ! elle ne sera pas la mienne.
M"ie DODO
Vous êtes pourtant, madame, invitée à souper chez elle demain, avec la même compagnie.
31"'*' DE RASTARD
Oui, et cela m'a paru assez singulier d'une femme que j'ai vue dans cette maison pour la première fois, et qui ne me parla pendant tout le souper que pour me faire cette invitation. Je n'osai pas la refuser en face; mais je compte bien m'en dispenser, et je l'ai déjà dit à quelques-unes des femmes que j'ai vues depuis et qui eu doivent être.
M™c DODO
Il est vrai que M'"*' Gopen n'est pas d'un accès bien favorable.
M'"C DE RASTARD
Elle a un air de prude, un ton décisif qui me paraît insupportable. (Ju'esl-ce que cette femme-là? n'est-elle pas fort riche?
M'"" DODO
Oui, madame, c'est une Flamande. Elle est femme de M. Copen, qui a fait la banque longtemps et qui la fait
i42 l'œuvre de crébillon le fils
encore sans qu'on le sache. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il jouit de plus de cent mille livres de rente et que c'est une fort bonne et grande maison. M"'" Copen, qui est la maîtresse et qui décide de tout, jouit de cela pour ainsi dire toute seule; son mari n'y paraît presque i)oint. Et voilà l'avantage qu'on a d'avoir des maris dans les affaires.
M""" DE RASTARD
C'est bien dommag"e qu'une créature comme ça, jeune encore cl d'une figure aimable, jouissant d'une aussi grande aisance, en mette si peu dans son maintien et dans ses manières ; car, avec tout le bien qu'elle a, comment peiit-elle trouver quelqu'un comme il faut qui s'accominofle de ses façons? Elle avait avec elle un jeune homme (|u'on m'a dit être le fils de son mari, d'un premier lit, (jui m'a paru bien fait et joli : c'est apparemment là son souffre-douleur?
M'"*^ DODO
Madame, voilà le bouquet fait.
M™*' DE RASTARD
Oui, madame Dodo, il est à merveille, il est charmant ! J'aime beaucoup mieux toutes ces petites fleurs-là que les grandes : cela est lég'er, cela badine. Combien cela, madame Dodo ?
>I'"'^ DODO
Madame, avec le reste ?
M""^ DE RASTARD
Eh bien ! tout le reste de fleurs?
M'"'^ DODO
Madame... avec la pommade et les essences ?
M'"C DE RASTARD
Cet trop de choses à la fois... Cependant, il m'en faut... Eh bien! qu'est-ce que pourrait me coûter le tout?
TABLEAUX DKS .MO'.URS DU TKMF'S l43
M'"" DODO
Le dirai-je à Madame en un mot?
M""^ DK UASTARD
Oh ! oui, sans surfaire.
M""' DODO
Madame. .. rien !
M"!*^ Di: UASTARD
Quoi !... rien !... Qu'csi-ce que cela veut dire?
M'"" DODO
Cela veut dire, madame, que tout est payé et que je n'ai rien à demander pour cela.
j£me ,jg RASTARD
Comment donc ! C'est une g'alanterie qu'on me fait ? (À'ia est vraiment fort agréable ! Mais de quelle part, s'il vous plaît, madame Dodo? car je vous déclare que je ne la recevrai pas que je ne le sache.
M'"*^ DODO
C'est précisément, madame, ce qu'on m'a bien défendu de vous dire.
M'"« DE RASTARD
Eh bien ! madame Dodo, remportez donc toutes vos affaires, je n'en veux point.
M"!'- DODO
Cela est bien désagréable pour moi, qu'on a chargée de cette commission-là... Mais aussi, a-t-on jamais refusé des essences et des fleurs comme celles-là surtout !... Matlame, voyez donc encore ce bouquet.
jline DE RASTARD
C'est ce bouquet qui me fâche, parce ([u'il est vrai que les fleurs en sont admirables et que cela me siérait fort bien.
M'"" DODO
Kh ! madame, que no le prenez- vous?
l44 l'œuvre de CRÉBILLON LE FILS
M'"** DE RASTARD
Dites-moi de quelle part... Attendez, madame Dodo. Ne serait-ce point de quelqu'un des gens avec qui j'ai soupe avant-hier, car je vois que vous les connaissez beaucoup?
M'"6 DODO
Mais, madame, cela se pourrait bien.
M"'« DE RASTARD
Oh ! fi ! madame Dodo ! je ne recevrais pas une épingle de tout ce monde-là, à moins que ce ne fût de ce petit garçon.
M'"e DODO
Je sais bien, madame, que tous les messieurs qui y étaient n'ont pas eu le bonheur de vous plaire.
M™e DE RASTARD
01) ! pour cela, non,
Mais il ne s'agit ici d'aucun d'eux.
M™e DE RASTARD
Oh ! madame Dodo, vous me mettez à mon aise. Si celte galanterie me vient de la part de quelqu'une des femmes, je la reçois fort volontiers. Il n'y a qu'à me dire son nom : cela ne mérite pas un mystère... C'est apparemment la maîtresse de la maison?
M'"^ DODO
Non, madame, je vous le jure. D'ailleurs, il m'est défendu de vous la nommer : tout ce que je puis vous dire, c'est que c'est une dame qui a pris pour vous la passion la plus extraordinaire du monde et que, si vous avez la complaisance de vous rendre demain au souper de M'ne Gopen (où elle ne manquera pas d'être), avec ce bouquet-là sur votre sein, vous la verrez peut-être se pâmer de joie devant vous.
TABLE.VUX DES MŒURS DU TEMPS l45
Hjiue j)E RASTARD
A cela ne tienne, madame Dodo ! Je vous promets que j'irai et que j'y porterai mon bouquet. Comment donc ! cela me divertira beaucoup. Voilà la première passion que j'aie faite depuis près d'un an que je suis mariée! Cela me rappelle mes folies de couvent. Oh ! j'irai, j'irai ! Je ménagerai cela comme il faut. Je soupçonne que cela pourrait bien être la petite M'"'' de Bri..., qui était à table auprès de moi et de qui je reçus toutes sortes d'amitiés : si c'est elle, je verrai un peu ce qu'elle sait faire... Entre nous autres femmes, tout est sans conséquence : nous nous baisons, nous nous manions à la barbe des hommes ; ils n'y prennent seulement pas garde ! Elle peut compter que je lui rendrai caresses pour caresses; j'entends cela peut-être mieux qu'elle ! Il faudra sans doute éviter les regards de M^'^ Copen, car une prude comme elle trouverait, je crois, cela bien mauvais.
3£me DODO
Oui, madame, mauvais et très mauvais. Elle est colère, elle vous battrait toutes deux. Ne vous y fiez pas.
M'"e DE RASTARD
Pourquoi donc ?
M'"*' DODO
Pourquoi, madame? parce que voilà son bouquet, ses fleurs et le reste ; et qu'eu un mot, c'est elle qui vous aime tant !
ISV^'' DE RASTARD
Ah! ah! ah!... ah! ah! ah!... M'"'' Copen amoureuse! ah ! ah ! ah !... et de moi ! ah ! ah ! ah !... il n'y a rien de si drôle ! Ah ! ah ! ah ! ah ! ah I ah !... Ah ! je meurs d'envie de faire ce souper-là... Eh !... dites un peu, madame Dodo, vous qui êtes si fort dans sa confidence, comment cela se passera-t-il ? Ne sera-ce qu'une déclaration de sentiment?
i46 l'œuvre de crébillon le fils
faudra-t-il lui accorder des faveurs? Convieudrait-il, pour une première fois, de s'abandonner tout à faitV Je crois que non. Si elle s'y obstinait, comment faire? car elle est plus g-rande et, je crois, plus forte (pie moi.
M"'" DODO
Ah ! madame, pourvu que j'y sois, il n'y a rien à craindre : toute grande et lière que vous la voyez, je la range comme une morveuse.
M"'<î DE RASTARD
Ah ! que je voudrais voir cela !
\I"'" DODO
Je lui fais demander pardon quand je veux, sans qu'elle m'ait rien fait.
M™*' DE RASTARD
Ah ! madame Dodo, si je voyais cela, j'en mourrais de rire... Effectivement, vous êtes d'une grande taille ; vous avez là de bon gros bras bien vigoureux.
m'^'^ dodo Pour vous (lire la vérité, madame, c'est que j'ai trente ans passés et que je suis dans la force de mon âge.
M'""^ DE RASTARD
Et M'»e Copen?
M""' OÔDO
C'est une enfant; elle n'a que vingt-cin([ ans.
M""' DE RASTARD
Et moi donc, qui n'en ai que dix-liuil, qu'est-ce que vous feriez de moi, si vous la traitez comme vous dites?... Mais contez-moi tout cela, madame Dodo ; qu'est-ce que vous lui faites donc, ou que vous fait-elle? Car je comprends, puisqu'elle est de ce goût-là, qu'elle ne laisse pas de s'amuser avec vous. Vous «Hos une bonne grosse camuson, bien fraîche et de bonne mine.
TABLEAUX DKS MŒURS DU TEMPS l47
M 'ne 150 DO
En vérité, madame, je ne puis pas trop vous en rendre compte, car tout dépend des fantaisies de M"*^ Copen, que je reg-arde comme ma maîtresse et quia mille bontés pour moi.
M'"" DE RASTARD
Mais encore I quelles sont ses fantaisies les plus communes?
M"ie DODO
Mais, madame, c'est de s'amuser deux fois la semaine, soit avec des dames de ses amies qui sont du même g"oût, soit avec des filles que je lui trouve toutes les fois qu'elle en veut et qui sont instruites à cela. M'"<' Copen me donne ses ordres : tantôt elle en demande une habillée en rclicrieuse, tantôt une autre dég^uisée en couturière, en paysanne, en savoyarde, quelquefois en g-arçon; et tout cela joue au mieux le personnag^e que cela représente. Il n'y a rien dans le monde de si plaisant ni de si gracieux.
M™e DE RASTARD
Madame Dodo ! madame Dodo!... Quoi ! il est possible que cette Flamande, belle et froide comme une statue de marbre, soit capable de toutes ces folies !
M™*' DODO
C'est précisément, madame, à cause qu'elle est d'un tempérament si froid qu'elle a besoin de tous ces petits moyens-là pour se mettre en branle; mais aussi, quand elle y est, faut voir comme ça va !
M"i« DE RASTARD
Et... vous a-t-elle donné quelques ordres pour demain ?
M'"'^ DODO
Oui, madame; je dois lui amener demain une fille en
ï48 l'œuvre de crébillon le fils
g-arçon, qui est charmante dans cet équipag-e-là et qui a le propos aussi effronté qu'il se puisse.
M'"*' DE RASTARD
Et... à quelle heure?
IM™e DODO
Après souper. Nous nous rendrons dans son jardin ; nous l'attendrons là, au clair de la lune : elle viendra bien vile nous trouver, dès que tout son monde sera parti.
M'"*^ DE RASTARD
Mais, si je vais y souper, moi, elle ne me quittera apparemment pas pour aller vous joindre '!
jjine DODO
Oh ! demain, madame, vous n'apercevrez rien de sa part: elle sera encore trop timide devant vous pour oser vous parler. Vovis n'en tirerez peut-être pas deux paroles, parce qu'elle ne se fig^urera pas que vous soyez d'humeur à entrer dans ses folies.
]y£me j)E RASTARD
Mais ne puis-je pas, du moins, en être témoin et me cacher quelque part?
M™« DODO
Ah ! madame, vous me perdriez si M'"<^ Gopen pouvait seulement le soupçonner. Savez-vous qu'elle me fait cent pistoles de rente ?
M'"*' DE RASTARD
Tout cela ne fait rien, madame Dodo : j'y veux être ! Je veux voir ce prétendu petit garçon ; je veux voir ce qu'il fera d'elle et ce qu'elle fera de lui ; je saurai me cacher si bien...
3ime DODO
Cela ne se peui pas, madame, par une autre raison :
VOUS savez que le souper doit se faire à sa maison de campagne, près de Neuilly?
M™s DE RASTARD
Oui, mais je ne la connais pas, cette maison.
M™e DODO
Elle est très belle : il y a un fort grand jardin, où l'on peut se promener librement; mais, de ce jardin, on passe dans un autre pçir une petite porte dont elle seule a une clef. Ce jardin n'est autre chose qu'un joli bosquet avec un appartement de bains : on y entre et on en sort par un petit chemin qui ne conduit à rien, et c'est par là que j'arrive. Ainsi, par conséquent, vous voyez bien, madame, qu'il vous serait impossible d'y entrer et que, quand même vous y seriez cachée, il ne serait pas difficile de vous découvrir.
M"»« DE RASTARD
Quoi ! je ne verrai pas M'"'' Gopen dans ses folies amoureuses ! Oh ! ça m'impatiente ! Je n'imagine rien de plus divertissant !
M'"*^ DODO
Xi de plus secret, madame, comme vous voyez.
M'"'^ DE RASTARD
Mais dites-moi donc comment faire?
M""' DODO
Eh ! mais, madame si ça vous paraît drôle, que n'y
venez-vous tout de suite? ça lui ferait tant de plaisir ; elle n'en aurait jamais eu de pareil !
M""' DE RASTARD
J'en ai, ma foi, presque envie, madame Dodo. Au bout du compte, puisqu'elle est amoureuse de moi, que me fera-t-elle? des caresses qui me réjouiront et que je lui rendrai bien; car elle est belle femme, au reste, d'une
i5o l'œuvre de crébillon le fils
grande taille et blanche comme un lis. Il ne se passera guère entre nous que des polissonneries comme j'en ai fait au couvent ; c'étaient là mes premiers goûts, et je n'ai pas encore eu le temps de les perdre... Allons, madame Dodo, je prends mon parti... Arrangeons cela. Gomment conduirez-vous cette affaire?... D'abord, je compte que vous n'amènerez pas la petite fille déguisée.
M'"** DODO
Madame, mais cela m'embarrasse, car M'"'' Copen me l'a ordonné, et elle y compte.
M""^ DE RASTARD
Eh bien ! je prendrai sa place.
M""' DODO
Oh ! dans ce cas-là, tout ira bien.. C'est-à-dire, madame, que vous vous habillerez en garçon ?
M'ne DE RASTARD
Oui; j'ai un habit de cheval qui est le plus joli du inonde.
M'"^' DODO
Mais point de jupe, au moins !
M""" DE RASTARD
Non, non ; je serai garçon de la tête aux pieds.
M"»*" DODO
Mais vous ne comptez pas paraître ainsi au souper ? Cela demanderait des explications ; et d'ailleurs, M""" Copen n'aurait pas, en vous levoyant au petit jardin, la moitié du plaisir que toute cette surprise doit lui faire.
M""" DE RASTARD
Vous avez raison ; il faut qu'elle soit entière, et pour cela, je vais vous faire domier tout à l'heure mon habillement d'homme. Il faut que vous l'emportiez chez vous et que, <Iemain, vous vous rendiez avec dans l'appartement
TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS lOI
du petit jardin. Vous m'y attendrez... Moi, j'irai souper comme tout le monde, et j'}^ serai bien mise, je vous en réponds, avec ce beau bouquet ! L'amour de M'"" Gopen me réjouit trop pour ne pas le servir... Mais que ferai-je de mon carrosse, de mes g-ens? Voilà l'embarras.
jyjmo DODO
Madame, dès que vous serez arrivée, il n'y aura qu'à les renvoyer et dire qu'on vous ramènera... Moi, j'aurai dans le petit chemin un bon carrosse qui vous ramènera tout de bon aussitôt que vous le voudrez.
M'"" DE RASTARD
Fort bien, madame Dodo : vous avez de l'esprit comme un ange... Je songea autre chose : c'est à mon mari!... Mais cela ne fait rien : il est à Versailles, pour une affaire qui l'y retiendra deux ou trois jours encore.
M™'' DODO
Nous convenons donc, madame, que je me rendrai demain au petit jardin sur les onze heures du soir, pour vous attendre, et qu'aussitôt que vous serez hors de table, vous ferez comme si vous vous en alliez, mais que vous ilescendrez dans le grand jardin.
jimo DP RASTARD
Oui, mais comment passer de ce jardin dans l'autre?
Que cela ne vous inquiète i)as. La petite porte sera ouverte, et vous me trouverez à votre rencontre ; vous me suivrez, nous passerons et je refermerai lu porte après.
M""" DE RASTARD
Voilà un projet bien fou!... Mais enfin, mon parti est pris : qu'en peut-il arriver?... Madame Dodo, n'oubliez rien de tout mon habillement d'homme... Quand M'»« Go-
jô'2 l'œuvre de crkbillon le fils
peu me reconnaîtra dans cet équipage, elle en tombera à la renverse, si elle a autant de goût pour moi que vous le dites.
T^jme DODO
Gela pourra bien être, et je serais d'avis, madame, que vons ne vous fissiez pas connaître d'abord. Userait même bon qu'elle s'y trompât un petit moment et qu'elle vous prît pour la fille que je devais lui mener.
M""' DE R.VSTARD
Elle l'a demandée en sarçon ; je serai tout de même. Nous n'y allons qu'au clair de lune : je l'abuserai tant que je voudrai.