‹ Tableaux des moeurs du temps dans les différents âges de la vieChapitre 15 sur 31 · DIALOGUE X · texte numérisé non relu

DIALOGUE X

CHONGHETTE, MINUÏÏE

CHONCHETTE

Bonjour, mademoiselle Minutte. Gomment te portes-tu, mon enfant?

MINUTTE

Fort bien, mademoiselle, à vous rendre mes devoirs.

CnONCHETTE

Viens-tu prendre du café au lait avec moi?

MINUTTE

Bien volontiers.

CHONCHETTE

Mon la(|uais est en commission, mais n'importe... Eh ! ma mère!...

(la mère : Eh ben ! qu'est qui g^nia?)

Faites-moi du café au lait tout à l'heure... car elle le fait meilleur que chez Dupuis... et dites à Gécile qu'elle aille nous ([uérir bien vite des petits pains... Mais, je n'y pense pas, il y en a de tout fait... Ma mère, apport ez-lenous... Bon... Tiens, Minuttc, approche-nous la petite table... fort bien ! Voilà des tasses à choisir.

TABLKAUX DKS MŒURS DU TKMPS 121

Mademoiselle, je vais vous en verser.

GIIONCIIETTE

Non, je veux te servir.

MINUTTE

Je trouve, mademoiselle, votre appartement de plus beau en plus beau; et vous occupez tout le carré! C'est ça qui est gracieux ! On peut entrer et sortir par quelle porte on veut.

CHONCIIETTE

Tu as pu le voir tout à l'heure : quelqu'un sortait par celle-là lorsque tu es entrée par celle-ci.

MINUTTE

Oui, mademoiselle, je m'en suis aperçue, et c'était même un quelqu'un de bonne mine. Apparemment un soupirant? car vous en avez tant qu'il vous plaît, mademoiselle; tout le monde vous adore, et surtout les personnes qui ont du goût.

GIIONCIIETTE

Oui, c'est un quelqu'un avec qui j'ai vécu trois ou quatre mois ; un fort honnête homme, qui s'est avisé de se marier depuis quelque temps, qui s'ennuie déjà de sa femme et qui, je crois, voudrait reprendre avec moi. Minutte, au moins, je te dis ceci en confidence.

MINUTTE

Vraiment, mademoiselle, je n'aurais garde d'en parler; ça serait de conséquence pour vous. Il y a un monsieur qui, je crois, ne le trouverait pas bon.

CHONCIIETTE

Oui?

MINUTTE

Ce monsieur qui est dans les affaires, dont je ne me souviens jamais du nom.

CllONClIETTE

Ce n'est pas celui-là (jui m'embarrasse; c'esl ce petit g-ueux de Prévôt, à qui je donne plus d'argent qu'il ne mérite, qui, avec ça, se j)laîl à me contraindre et qui voudrait. Dieu me pardonne, rester mon amoureux tout seul !... Ah ! je l'aime bien; mais ce n'est pas tout : il faut des rentes !... Et, à propos de cela, comment ton robin en ag-it-il avec toi ?

^IINUTTE

Mais... pas trop bien,

GlIONCnEÏTE

As-tu toujours ce lit de serg^e?

MINUTTE

Mon Dieu oui, mademoiselle.

CHONCnETTE

Et cette vilaine tapisserie de Berg-ame ?

MINUTTE

Mon Dieu oui... 11 me promet bien du damas, mais ça ne vient point.

r.nONCUETTE

Il faut le quitter! Qu'est-ce ([ue ça signifie?

11 dit que son père lui ne donne pas d'argent.

CUONCUETTE

Belle raison ! il faut qu'il en emprunte.

MINUTTE

Ainsi fait-il; mais il ne trouve pas tout ce qu'il voudrait, parce que, dit-il, on n'a point de confiance aux jeunes g^ens.

CnONCUETTE

Te paie-t-il régulièrement tes cent écus au commencement du mois?

tai;i.i:alx des mœi rs du temps 120

MINUÏTE

Quelquefois, ra traîne ; mais je lui rends justice : quand il est dans ce cas-là, il jure comme un désespéré.

CIIONCUETTE

Et les robes?

jM IN UT TE

Oh! j'en ai.

CUOXGUETTE

Et le ling-e ?

MINUTTE

J'en ai aussi, et pas mal; mais, pour l'argenterie, j'en suis encore à mes six couverts.

CIIONCHETTE

Et combien y a-t-il que cela dure?

MINUTTE

Nous en sommes au quatrième mois.

CIIONCUETTE

Va, va, ma pauvre Minutte, tu n'as pas d'esprit, tu n'es qu'une bête !

MINUTTE

Vraiment, mademoiselle, je le sais bien, et que je ne serai jamais qu'une pauvre malheureuse !...

CHONCIIETTE

Je ne te dis pas ça, mon enfant, pour t'affliger... Eh bien! eh bien! que fais-tu donc? Tu vas jeter des larmes dans ton café... Va, va, achève ta tasse... Il y a du remède à tout... A ton âge, je n'étais guère plus avancée fpie toi.

MINUTTE

Mais vous, mademoiselle, vous êtes une fille d'esprit. Ça fait la différence.

CIIONCUETTE

Eh bien ! tu n'as qu'à t'attacher à moi : je te donnerai

124 l'œuvre de crébillon le fils

(les itiées; (u te tireras d'affaire comme les autres. Quand je t'aurai donné seulement deux ou trois claques sur le cul, tu ne te reconnaîtras pas... Ah! ah! lu ris à cette heure!.. Allons, allons, puisque tu trouves le café bon, prends-en encore.

Mademoiselle, en voilà deux tasses et deux petits pains.

GHONCHETTE

Encore, encore... là... rasade !

MINUTTE

Mon Dieu ! mademoiselle, que vous êtes aimable! Aussi faites-vous tout ce que vous voulez.

GHONCHETTE

Moi, c'est (jue je me fiche de ça! il faut faire de même.

MINUTTE

Je ne demanderais pas mieux.

GHONCHETTE

Dis-moi, ce petit çueux de robin qui te fait si peu de bien, le crois-tu amoureux de la bonne façon?

MINUTTE

Oh! mademoiselle, je n'en puis douter. Premièrement, il vient chez moi trois ou quatre fois par jour; il y dîne souvent parce qu'il fait accroire à son père qu'il est chez d'autres robins. Il est plus g"èné pour le souper. Il ne vient g-uère le soir que sur les onze heures ; mais c'est pour y coucher. D'abord, il frise ses cheveux, puis il se met au lit avec moi; il me fait ça une fois et me saboule jus(iu'à ce (lu'il s'endorme; et à sept heures du malin, on vient le tirer du lit, ce qui le fait endéver et jurer quel- ({uefois effroyablement. Son valet de chambre l'habille vite, vite; il met sa robe avec une g'rosse i>erruque par-

dessus ses papillotes, et tout aussitôt il va en fraise au palais.

ClfONCUETTE

Diable! ça fait un beau juge.

MINUTTE

Oh! il est enrag-é d'en faire le métier; iln'a<leg"oût que pour la g^uerre, et il dit bien aussi que si son père mourait, il quitterait tout pour prendre ce parti.

CHONCUETTE

11 est fort riche, son père?

MINUTTE

Oui, mademoiselle, je me suis laissé dire qu'il avait gag"né plus d'un million au Missipipi; et il est fds unique.

CHONCUETTE

C'est donc sa faute, s'il ne trouve pas d'arg-ent pour te donner tout ce qu'il te faut. Et n'as-tu que lui ?

MINUTTE

Mais...

CHONCUETTE

J'entends des gens qui puissent le faire plaisir.

MINUTTE

Oh! non, mademoiselle, il n'y a absolument que lui qui m'entretienne.

CHONCUETTE

Mais, ma petite, tu te conduis fort mal, dans ces commencements surtout; tu devrais en avoir plutôt deux ou trois qu'un : les petits ruisseaux font les grandes rivières. Vraiment, il n'y avait pas six semaines que j'étais à rOpéra sur le pied que tu y es aujourd'hui, que j'en avais quatre, moi. 11 est vrai (jue ma mère menait cela au mieux; elle avait toujours l'air fâchée; elle faisait si fort la sévère que mes nouveaux ne venaient pas chez nous comme bon leur semblait; tantôt c'était l'un, tantôt

120 l'œuvre de crébillon le fils

c'était l'autre, et toujours en cachette et en bonne fortune. Je faisais sortir ma mère, il s'en présentait un; ma mère revenait, je tremblais de peur; je faisais cacher le monsieur, qui s'esquivait ensuite ; puis c'était de rire entre ma mère et moi, et tout cela payait à qui mieux mieux. Enfin, au bout de six mois, je me trouvai bien nippée de toutes pièces, avec plus de dix-huit mille francs d'arg'ent comptant que j'ai mis à la tontine.

MINUTIE

Malheureusement, moi, je n'ai ni père ni mère; je suis toute seule.

CHONCIIETTE

Bel embarras ! Tu n'as qu'à prendre une tante. Je te donnerai la Leroux, si tu veux, qui entend le ménag'e à merveille et qui n'est pas chère; ce qui coûtera le plus, ce sera de l'habiller pour aller avec toi; mais si tu la prends, il faut que tu la laisses g-ouverner ton ménag-e à sa fantaisie, car elle n'entend pas raison là-dessus; et il faut encore que, devant le monde et devant tes amoureux surtout, tu lui paraisses soumise à toute épreuve, afin qu'on ne soupçonne rien. Et ne t'étonne pas s'il lui arrive devant quelqu'un de te quereller et de te détacher peut-être quelques taloches, pour qu'on voie visiblement qu'elle a sur loi de l'autorité et pour que tes amants se contiennent et ne se présentent chez toi qu'aux heures qui te conviendront. Voilà comme la drôlesse a commencé la fortune de cette Bibi que tu vois si superbe aujourd'hui, et qui se croit si fort au-dessus de nous, parce qu'elle est devenue riche sans passer par l'Opéra.

MINUTIE

Diantre! j'en ai bien ouï parler. Elle a équipag"e.

CUONClIEriE

Vraiment, oui, et surtout un valet de chambre avec

(lui elle en use comme la Leroux faisait ci-devant avec elle.

MINUTTE

Eh ! comment donc?

CnONCHETTE

C'est que, pour peu qu'elle ail du monde chez elle, à tout propos, elle lui donne vingt soufflets, autant de coups de pied au cul, afin qu'on ne se doute pas qu'il est son mari.

MIXUTTE

Vraiment, mademoiselle, ce que vous me proposez là serait bien g-racieux, et je prendrai la Leroux quand elle viendra.

CHONCHETTE

Tu verras le chemin qu'elle te fera faire et le talent (lu'elle a pour arrang-er une partie, pour faire arriver l'un, renvoyer l'autre. Tu pourrais, avec la Leroux, avoir à la fois quatre entreteneurs plus amoureux de toi et plus jaloux les uns que les autres^ ([ue pas un d'eux ne s'en douterait; et, par-dessus ça, les passades. Ah ! dame, c'est là son fonds.

MINUTTE

Les passades, mademoiselle?

CHONCHETTE

Oui, vraiment : et c'est bien ce qu'il y aurait de mieux à faire si ça rendait bien; mais il y a malheureusement peu de personnes à qui elles conviennent; la plupart de ces gens-là se mettent en droit de filer des semaines et des mois entiers sur un premier argent qu'ils vous ont donné; cependant, il s'en trouve, et, quelquefois, de magnifiques... Eh ! tu me fais souvenir que la Leroux m'en procura une assez singulière, il y a trois semaines, et dont elle a eu, la coquine, dix bons louis d'or.

128 l'œuvri; de crkhillon le fils

MINUTIE

iJix louis d'or, mademoiselle!... C'était donc un grand seig-neur ?

CHOXCIIETTE

Est-ce que je ne t'ai pas conté ça?

IMINUTTE

Non, mademoiselle.

CHOXCHETTE

Un soir, sortant de l'Opéra toute déshabillée (il faisait presque nuit), la Leroux m'arrêta en traversant dans la cour des cuisines et me dit : Mademoiselle, j'ai affaire à vous; il faut que je vous parle. Nous nous mîmes à l'écart. Mademoiselle, poursuivit-elle, il ne tient qu'à vous de me faire gagner dix louis d'or, et, si ça vous convient, il ne tiendra plus qu'à moi de vous en faire gagner cent... Je compris bien vite ce que c'était. Mais, la Leroux, lui dis-je, cela est-il bien sûr? car je n'aime pas, moi, à m'exposer mal à propos. Est-ce quelqu'un que tu connaisses bien? Oh ! que oui, me dit-elle. Mais, repris-je, si c'est pour aller hors de chez moi, ça est inutile; j'y ai été attrapée une fois et, de ma vie, il ne m'arrivera pareille chose. Vous avez raison, me dit-elle, et j'ai déjà répondu de la manière, lorsqu'on m'a fait la proposition ; en sorte qu'on est convenu que ce serait chez vous-même. Je lui demandai ce que c'était que l'homme en question. Ah ! me dit-elle en riant, c'est un ruffian honteux, mais un ATai honnête homme et qui a plus de sacs de mille francs qu'il n'y a de pavés dans la cour ; en un mot, il m'a dit que votre chienne de mine lui avait donné dans l'œil et lui tournait la tête et ([u'il vous ferait présent de cent louis si \ous vouliez seulement lui donner une fois à souper, tête à tête, s'entecid. Mais qui est-il? lui repris-je; je veux savoir ça avant de m'y engager. La Leroux lui a\dï\ promis de ne pas m'apprendre son nom, mais elle

ne se fit pas prier pour me le dire. Je sus donc par elle que c'était un abbé, et même un abbé de conséquence. Sur ça, je fis mes arrang-ements. Je donnai le jour et l'heure, au soir, entre neuf et dix. Il n'y manqua pas; la Leroux me l'amena. Gomme j'y étais toute préparée, il me trouva bien mise et fort parée, mon appartement propre et des boug-ies partout. 11 s'était déguisé en homme de g-uerre, mais il avait l'air si entrepris qu'il était aisé de le reconnaître et ce n'était pas là le meilleur. Oh ! ma pauvre Minutte, que n'étais-tu là derrière un paravent ! Tu aurais ri comme une folle de toutes les pauvretés qu'il disait... Mademoiselle, s'écria-t-il, vous voyez un homme transporté d'amour pour vous ! Je vous ai demandé la permission de souper chez vous pour vous le dire; mais la présence de votre charmante personne me saisit l'âme et le cœur au point que je n'ai pres([ue pas la force de m'exprimer. Monsieur, lui dis-je, prenez la peine de vous asseoir. Là-dessus, il se mit à faire l'éloge de mes g-râces, de mes (alents, de ma danse, en un mot, un galimatias où il se perdit et moi aussi. Ma mère servit le souper et se relira pour compter les cent louis que la Leroux lui avait donnés en entrant. Nous soupâmes. Mon dessein était de bien l'enivrer et de m'en divertir; mais à peine voulut-il boire deux coups en me disant qu'il ne soupait point, qu'il ne faisait que de dîner. Ça me donna furieusement de l'humeur, car que dire à cet homme qui considérait tous les morceaux que je mangeais, et de quoi lui parler, ne le connaissant pas? Je pris mon parti, je ne dis mot et l'écoutai bavarder à son aise. Il me raconta ses prouesses avec des dames de Versailles et de Paris ; je croyais bien que c'étaieiU autant de mensonges : il jn'en nomma pourtant quelques-unes. Toutes ces histoires m'ennuyaient à périr, et cependant je le laissais dire, pour allong-er le souper. Il fallut enfin se lever de

i3o l'œuvre de crébillon le fils

table. Oh ! alors, j'aurais voulu le savoir à tous les diables ! Mais point du tout : voilà mon homme qui tombe à mes pieds! Je me remets dans mon petit fauteuil, et le voilà qui tend de grands bras pour me les passer au cou; je le poussai si rudement qu'il tomba sur le cul. Monsieur, lui dis-je, faites-moi l'honneur de m'écouter : on m'a assuré que vous étiez un fort honnête homme et incapable de me faire du chag^rin ; c'est sur ra que j'ai consenti à la proposition que vous m'avez fait faire de souper chez moi. Mais, monsieur, si vous voulez que je vous le dise, c'est que, si j'ai le malheur d'être à l'Opéra, je n'en suis pas moins une honnête fdle, et j'appartiens à des personnes de condition qui ne me reconnaissent pas au jour d'aujourd'hui, mais qui me recevraient à bras ouverts si je quittais, comme je compte faire bientôt. Eh! mademoiselle, s'écria-t-il, nous ne nous sommes pas donné rendez-vous à ce moment-ci pour parler de cette affaire-là. Monsieur, lui dis-je, c'est que, moi, ça est différent; je ne suis point faite pour ce métier-là. Si vous connaissiez ma façon de penser, vous me rendriez justice, et au lieu des propositions que vous voulez me faire, vous chercheriez à me consoler dans mes peines. Car, monsieur, continuai-je, je suis la plus malheureuse fdle du monde de voir qu'on me confond avec ces demoiselles parce qu'elles sont mes camarades; mais je vous assure que ra ne durera pas. Je vous avouerai même, si vous voulez le savoir, que je travaille à trouver un bon couvent pour m'y retirer... Pardieu! s'écria l'abbé, ce n'était pas la peine de me faire venir ici et à l'heure qu'il est, pour me parler ce lang-age-là. Monsieur, lui répondis-je, ayez pitié d'une honnête fdle qui ne veut pas se perdre. Mais, mademoiselle, reprit-il, j'ai donné cent louis. Monsieur, je ne les ai pas reçus, car l'arg-ent ne me fait rien. Si c'est ma

TABLKAUX DES MŒ( RS DU TEMPS loi

mère, il faut qu'elle vous les rende. Oui-dà! s'écria ma mère de la cuisine où elle était; et le souper, qui le paiera? Moi, repartit l'abbé; retenez par vos mains ce qu'il faut. Oh ! s'écria encore ma mère, il faut que je compte avec le rôtisseur et le pâtissier; ça ne peut se faire que demain. Mais, ma mère, m'écriai-je à mon tour, vous porterez donc le reste demain chez monsieur? Oui, dit-elle, il n'a qu'à m'enseii^-ner son log^is... Oh! interrompit l'abbé, je ne reçois point de femmes chez moi. Ma mère, repris-je, c'est que vous ne savez pas que monsieur est un homme de cour, et qu'outre ça, c'est un homme d'église. Eh bien ! reprit ma mère brusquement, j'y enverrai le bedeau de la paroisse. Gardez, g^ardez cet argent, mademoiselle, me dit-il; ce n'est pas payer trop cher une bonne leçon. Cela m'apprendra à ne jamais me laisser prendre de fantaisie pour des bégueules de votre espèce. Je lui fis là-dessus une grande révérence et le vilain s'en fut.

MINl'TTE

Pardi, mademoiselle, voilà ce qui s'appelle se tirer d'une affaire ! Mais vous avez aussi tant d'esprit que ça est énorme; car vous faisiez devant lui la dévote qu'on pouvait bien s'y tromper.

CHONCIIETTE

S'y tromper?... Par ma foi, je m'y trompais moi-même ! Je crus un petit moment que je le pensais comme je le disais, au point que s'il s'était obstiné, je crois que j'aurais pleuré à chaudes larmes... Cela te fait rire?... et moi aussi... Allons, morveuse, achève ton café.

MINUTTE

Ah! mademoiselle, en voilà cinq tasses et autant de petits pains...

ClIONCHETTE

Qu'est-ce que ça fait? prends-en encore.

i32 l'œuvre de crébillon le fils

MINUTIE

Je n'en puis plus... j'étouffe!

CnOXCHETTE

Bon ! bon !

MINUTTE

Encore, si c'était du chocolat!

CHO.NCHETTE

J'en reviens à ton robin. Tu devrais me l'amener quelqu'un de ces jours : je lui ferais une belle honte de te laisser aussi mal à ton aise. 11 faut que (;a. n'ait pas de cœur.

MINUTTE

Dès ce soir, si vous voulez, mademoiselle, je lui manderai de venir me trouver ici.

CHONCHETTE

Oh ! ce soir, ça ne se peut. J'ai une g^rande affaire. Je soupe ici toute seule avec quelqu'un fort aimable, à qui je veux faire voir ce beau meuble de Perse que j'ai làdedans et ce diamant que voilà, alin que nous sachions ce que cela vaut.

MINUTTE

Mais, mademoiselle, est-ce qu'on ne vous a pas donnt' toutes ces choses-là?

CHONCHETTE

Oui, on me les a données; mais ce n'est pas là le tout : il faut qu'on me les paie.

Ah! je vous entends, mademoiselle; c'est penser comme un ang^e, tout au mieux. Cela ne fait aucune différence entre ces messieurs qui vi<mnent chez vous : l'un vous fait le présent et chacun des autres, en particulier, vous paie ce qu'il vaut. Ah ! que c'est admirable !

TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS l',Vi

CHONCIIETTE

Ça n'est-il pas juste? Est-ce qu'ils n'en jouissent pas également quand ils viennent chez moi? D'ailleurs, ra fait qu'ils s'attachent à la maison ; ça fait que chacun d'eux se regarde comme de moitié dans ce qui y est, et qu'ils y viennent tous avec plus de plaisir.

MINUTTE

Mademoiselle, ce monsieur que j'ai vu s'esquiver comme j'entrais ne sera-t-il pas l'heureux?

CHONCHETTE

Oh! non; pour celui-là, je ne lui demande rien d'aujourd'hui ; il a payé son quantum, c'en est un autre avec qui je ne suis pas encore tout à fait arrangée, qui pourtant meurt d'envie de coucher avec moi, et ça pourra bien lui arriver ce soir.

MINUTTE

Ce soir, mademoiselle?

CHONCHETTE

Oui... pourquoi pas?

MINUTTE

11 sera donc bien aise; car si j'ose vous le dire, je m'imag-ine que vous le faites dans la perfection.

CHONCHETTE

Oh ! oui ; et il faut de la bonne foi ! Dans ma façon de penser, je soutiens que, quand on fait tant que de se livrer à quelqu'un, il faut lui donner autant de plaisir qu'il en peut prendre. Ne penses-tu pas de même?

MINUTTE

Oui, mademoiselle; aussi (juand je suis dans le cas de la chose, je me présente à mon amoureux de si bonne grâce qu'il fait de moi tout ce qu'il veut.

CHONCHETTE

Ce n'est pas ça; lu n'y entends rien.

i34 l'œuvre de crébillon le fils

MINI TTE

Gomment donc, mademoiselle?

CHONCHETTE

Quoi! tu te laisses trousser et enfiler tout de suite?

MINUTTE

Ma foi oui... Est-ce qu'il y a quelque chose de mieux à faire?

CIIOXCIIETTE

Oui, vraiment, et ce plaisir-là n'est rien si on n'y met la sauce.

MIMTTE

Et quelle sauce, mademoiselle? Ah! dites-moi donc.

CHONCUETTE

Premièrement, il y a la conversation.

MIXUTTE

Oh! quand mon robin est chez moi, nous causons assez de choses et d'autres.

CHONCHETTE

Mais, ce n'est point ça : il ne faut l'entretenir que de ton amour...

MLXLTTE

Oh ! je n'en ai guère.

CnOXCHETTE

N'importe... et surtout de ta jalousie.

MLXLTTE

J'en ai encore moins.

CnOXClIETTE

Ça ne fait rien; il n'est pas besoin f[u'on en ait, mais il faut faire accroire aux hommes qu'on en a : il n'y a que ça qui les touche. 11 faut leur reprocher tout ce qu'ils font, comme si on craig-nait qu'ils ne chang-ent. 11 faut les quereller; il y en a même qui demandent à être battus. Et puis, après ça, on s'apaise un peu ; on se laiss»

TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS I.jO

approcher ; l'amoureux vous embrasse, vous fait cent baisers; vous lui en rendez autant avec des invectives; il s'enhardit, il vous met la main sous les jn|)es; vous vous défendez; il vous trousse; >ous criez un peu; il vous jette sur le lit; vous croisez les jambes, vous gigotez; tout en même temps, vous le chatouillez, vous le pincez ; pendant qu'il se tourmente pour vous le mettre, vous l'égratig-nez, vous le mordez; quand il entre, vous vous jetez de côté ; quand il y est une fois, vous vous trémoussez encore davantage ; et enfin, quand vous voyez que les yeux lui coulent et qu'il souffle en respirant, vous faites mine d'en faire de même : il faut alors souffler aussi, et puis se pâmer comme si on perdait connaissance... Voilà des façons qu'il faut avoir quand on veut persuader à un quelqu'un qu'on l'aime bien et qu'on a du tempérament. Et il yen a bien d'autres; mais, dame ! ce sont des bottes secrètes.

MIXUTTE

Ah ! mademoiselle, que tout ce que vous dites-là est admirable, et que je le retiendrai bien ! Je aous réponds que si mon amoureux vient ce soir, je le divertirai comme il faut.

CnONCUETTE

Tiens, ma petite, il faut rendre justice : en fait de paillardise, nous l'entendons au suprême, et les dames du monde ne sont que des bêtes auprès de nous. Aussi, ai-je ouï dire à plusieurs de mes amis que les hommes qui nous quittent pour s'attacher aux dames ne manquent jamais de s'en repentir, ou tout au moins de nous reg-relter. C'est que ces g-randes dames font ra par poids et mesures, et que nous autres, c'est cul par dessus tête. Et v'ià le g-o !

MINUTTE

Ah ! mademoiselle, vous dites des choses si spirituelles

i36 l'œuvre de crébillon le fils

que j'en perdrais le boire et le manger pour vous entendre.

CHONCHETTE

Une autre fois, je t'en dirai davantage; mais je songe que j'ai à écrire trois lettres ce matin. C'est de l'ouvrage pour moi, qui ne sais pas trop bien l'écrilure. Je m'en vais m'y mettre. Ya-t'en, ma mignonne ; viens me revoir demain.

minutie

Je n'y manquerai pas, mademoiselle. Permettez-moi de vous baiser cette main et de vous demander toujours l'honneur de ^ otre protection.

CHONCHETTE

Adieu, adieu ! Je t'enverrai une tante, ou la Leroux, OU une autre ; compte là-dessus.

MINUTTE

Mademoiselle, je vous suis bien obligée de votre bonté : je vous assure de mes devoirs.

Page 1