LA COMTESSE DE..., MONTADE
LA COMTESSE
Ah ! c'est vous, Montade ?
Elî ! qui donc, madame?
LA COMTESSE
J'ai lort : je conviens que vous n'êtes plus si rare. Avouez pourtant que je ne suis pas trop dans l'Iiabitude de vous voir chez moi de si bonne heure.
MONTADE
D'accord, madame; d'où cela vienl-il? vous le sentez bien. On ne vous donne des habitudes ({u'autant qu'elles vous plaisent et que vous le trouvez bon. \'ous savez là- <lessus contenir les gens on ne ])eut pas inieux. Ne pourrais-je pas être surpris à mon tour de vous voir chez vous renlermée seule à l'Iieure qu'il est pendant que tout le monde est aux promenades à jouir de ce beau jour?
LA COMTESSE
Vous comptiez donc ne pas me trouver? Cela est honnête!
l82 l'œuvre df. crkbillon le fils
MONTADE
Hélas! madame, c'eût été pour moi un malheur de plus qui ne m'aurait pas paru nouveau. Combien de fois m'est-il arrivé de me présenter à votre porte et d'être renvoyé ! Sur quel fondement me serais-je cru plus heureux aujourd'hui? Sur quoi me serais-je flatté que vous passeriez l'après-dîner chez vous ?
la comtesse L'humeur m'a prise dès ce matin. Gela m'arrive quelquefois, et je ne m'en plains pas. Ce sont des fantaisies utiles qui me ramènent chez moi, qui me retirent de la dissipation du monde : c'est un loisir que je me donne pour respirer et que les trois quarts des femmes se refusent. Elles ont bien tort.
Les trois quarts des femmes vous répondraient, madame, que vous vous refusez beaucoup de choses qu'elles s'accordent, et, à le bien prendre, il pourrait se trouver des torts de toutes parts.
LA COMTESSE
Je ne sais, mais si cela est, je suis toujours d'avis que chacun g'arde les siens, et je doute fort qu'à ma place on gagnai à chang-er.
MONTADE
Ma foi, madame, vous n'étiez point du tout faite pour n'en avoir aucun.
LA COMTESSE
Vous m'en trouvez donc, des torts?
MONTADE
Sans doute.
LA COMTESSE
Eh bien ! passez-les-moi, en faveur de toutes celles à qui vous n'en trouvez pas.
TABI.KACX DKS MŒURS Dl TKMl'S l83
MONTADE
Ne serait-il pas plus raisonnable de penser à n'en avoir plus?
LA COMTESSK
Pourquoi faire? pour me mettre au niveau des autres et en aug-menter le nombre?
MONTADi:
Non, il n'est que tro]) grand. Ce serait, au contraire, un moyen de le diminuer, d'inspirer à la plupart des autres l'espèce d'iiumeur qui vous tient, et de les réduire à des g'oûls de retraite qui leur siéraient bien mieux qu'à vous.
LA COMTESSE
A mon àg^e, on n'en sait pas tant.
MONTADE
Je le crois bien, madame, et qu'il est encore bien d'autres choses à savoir que jamais on ne vous apprendra.
LA COMTESSE
Et qu'il est bon, je crois, que j'ignore...
MONTADE
Vous n'en devez point jug^er ainsi.
LA COMTESSE
Pourquoi?
MONTADE
Par la raison même que vous les ig"norez.
LA COMTESSE
Il y a tant de choses dans la vie qu'on ignore parce qu'on le veut ou qu'on le doit ! N'est-ce pas en savoir assez pour jug-er de leur prix?
MONTADE
Qui vous a appris ces sentences-là, madame?... Votre gouvernante ?
Ma raison.
l84 l'œuvre de CRÉBILLON LE FILS
MONTADK
Gela peut être encore. La raison pense assez de mènne quand le sentiment ne dit rien.
LA COMTESSE
Je ne connais pas trop le sentiment ni son lang-ag'e : je le mettrais volontiers au rang* de ces ciioses dont on peut très bien se passer.
MONTADE
Que dites-vous là, madame? que deviendrait-on?
LA COMTESSE
On serait moins délicat, moins sensible; par conséquent, bien plus tranquille et bien plus en repos.
MONTA DE
En repos... Hélas! bons dieux! en serait-on plus avancé?... se trouverait-on mieux de l'inaction d'un état tranquille, de l'indolence et de l'ennui qui en sont inséparables et (jui dég-énèrent toujours en une tristesse funeste, insupportable au cœur humain?... Le cœur humain, madame, veut être ému : il est fait pour cela, pour nous apprendre que nous vivons, pour nous faire sentir la vie par ses penchants et nous la rendre douce et heureuse par son attachement aux choses aimables. Voilà ce que lui-même sait bien faire entendre à qui veut l'écouter, et c'est de quoi la létharg^ie d'un état tranquille ne dissuadera pas.
LA COMTESSE
Quel conte, Montade, vous faites là ! Où prenez-vous que cette sorte d'attachement du cœur doit rendre une vie douce et heureuse, lorsque tout le monde sait que cela seul en fait presque toujours l'amertume par le caractère même du cœur humain dont vous parlez? Les choses aimables sont-elles faites pour l'être toujours et pour le paraître longtemps? Que faut-il pour qu'elles chang"ent? Un rien ; et malheureusement moins que cela encore
TABLEAUX DES mœius di; TElNrPS l85
pour c|u'elles semblent changer... Qu'arrivc-t-il après? Des dégoûts, des revers dont toujours quelqu'un souffre; des regrets des repentirs inutiles, qui ne servent qu'à rappeler les torts qu'on a eus, en aggravant la douleur qu'on a... Si le cd'ur humain veut ({u'on s'attache, il est au moins prudent de ne pas tomber par préférence sur les choses qui excitent le plus, mais de l'appliquer à celles qui sont solides et sur la durée desquelles on peut compter. Vous me voyez : j'aime ma maison, ma musique, mon Ihéorbe; j'aime l'union qui règne entre mon mari et moi : tout cela ne me manque jamais!
MONTA DE
Je le comprends bien, madame, que vous aimiez vos talents, que vous vous plaisiez à en jouir, et que plus ils enchantent les autres et vous rendent adorable indépendamment de votre beauté, plus ils vous rappellent et vous ramènent à vous. Rien assurément n'est capable de vous distraire de celte jouissance de vous-même, parce que rien ne suffirait à la remplacer. Ah ! je comprends bien que tout cela ne vous manquera jamais, non plus que l'attachement de votre mari. Soyez tranquille, madame, sur son compte. Il en coûte si peu de vous aimer à l'excès! Votre marine trouvera que trop en vous, toute sa vie, des choses aimables à choisir. Vous n'êtes que trop faite pour subjuguer un honmie de toutes les manières, pour vous l'attacher autant (ju'il vous plaira, pour lui donner une félicité durable autant que vous.
LA COMTESSE
Ah! Monlade, vous voilà raisonnable : ce (pie vous dites est fort bien. 11 ne mancpie ici que mon mari pour l'entendre : vous devriez le lui redire tantôt.
MONTADE
S'il entendait ce que vous dites là, madame, qu'il
l8G l'œuvre de CRÉBILLON LE FILS
aurait de raisons d'être superbe et g"lorieux ! Mais il n'a pas besoin de nouvelles preuves de votre amour pour en être certain, ni de nouveaux témoins pour rendre son triomphe plus authentique, et lui-même le laisse assez éclater.
LA COMTESSE
Mou mari parle de moi dans le monde et de l'amour que j'ai pour lui?
MONTADE
Eh ! pouvez-vous croire, madame, qu'il le cache lorsque cet amour l'illustre et qu'il est en droit de l'avouer? Qu'y a-t-il de plus capable de flatter l'org'ueil humain et d'en donner à qui n'en aurait pas? Quoi! une enfant sortant du couvent, ou plutôt de la main des fées, est présentée à l'autel, et là se trouve un étranger qu'elle n'a peut-être jamais vu, qui, sous l'autorité d'une famille impitoyable, croit être en droit de s'en saisir comme d'une victime offerte et de l'enlever malg'ré son effroi, son épouvante et ses larmes ! Et, dès ce moment, voilà une enfant livrée, abandonnée aux emportements d'un maître absolu que rien n'arrête, qui s'irrite et s'acharne, et lui ravit impunément la perle de sa beauté, le trésor de son cœur, le seul bien qui fût à elle et qu'elle eût droit de g^arder! Et vous voulez, madame, qu'un homme qui sera parvenu à se faire aimer par des voies si barbares ne soit pas lui-même ébloui de ses triomphes et de son bonheur !
LA COMTESSE
Fi ! Montade, ne me rappelez point ces choses tristes qui ne sont bonnes qu'à oublier.
MONTAUE
Voilà pourtant, madame, ce qu'on appelle un mariag"e, et ce que je dis là serait assez l'histoire du vôtre.
LA COMTESSE
Il est vrai; mais laissons cela.
MONTADE
Vraiment, madame, je ne vous le rappelle que pour vous prouver que j'ai raison quand je veux qu'un mari soit enflé d'orgueil, malgré lui, lorsqu'il voit qu'on oublie si vite les outrag-es qu'il a faits et le peu qu'il lui en a coûté pour se rendre possesseur seul et à son gré... par exemple, de vous, qui deviez être l'objet de son culte et de ses vœux dix ans avant de lui eu accorder le prix... et je ne vous mène pas jusqu'où cet orgueil peut aller lorsque ce même mari, si c'est du vôtre que nous parlons, peut aujourd'hui dire honteusement qu'il vous possède, comme s'il s'en était rendu digne à force de soins, de peines et de démarches, et qu'il peut impunément ajouter à tout cela que c'est vous qui l'aimez.
LA COMTESSE
Vous m'étonnez, si vous dites vrai : je ne m'y attendais point, et j'aurais cru mon mari plus attentif et plus discret, parce que, effectivement, je ne suis devenue sa femme qu'en vertu des ordres qu'on m'en a donnés et que ce qui lui échappe sur mon compte n'en paraît peutêtre pas si croyable.
MONTADE
Pardonnez-moi, madame, c'est un fait croyable et assez public,
Cela peut se dire, à la bonne heure, je n'en désabuse j)ersonne; mais sur quoi le monde en est-il si absolument convaincu?
MONTADE
Sur quoi? sur tout, sans qu'il soit besoin que votre mari même prenne la peine de le faire connaître. Que voulez-vous, madame, qu'on pense d'une femme de
i88 l'œuvre de crébillon le fils
ving-t ans, mariée depuis deux ans, charmante comme vous l'êtes, que la meilleure compag^nie de France recherche et environne, qui paraît insensible à tout, qui dédaig-ne tout, qui se laisse voir à peine et rarement aux spectacles, aux promenades, qui semble se soucier peu des g"ens en g-énéral et moins encore en particulier, qui préfère à tout cela le plaisir de passer des jours entiers chez elle, plutôt couchée qu'assise sur un sopha, car enfin, vous y voilà, madame !
LA COMTESSE
Oui, assez bien, mais je veux y être encore mieux : donnez-moi cet autre coussin... passez-le derrière celuici... bon!... Il y aura place pour vous; mettez-vous sur ce sofa, au bout, pour babiller plus à votre aise. Ne craignez rien ; mes pieds ne vous toucheront point.
MONT AD E
Je le crois bien qu'ils ne me toucheront point, et que vous y prendrez assez g-arde !
LA COMTESSE
Eh bien ! Montade, je passe donc pour une femme fort extraordinaire?
MONTADE
Ma foi, madame, pour une femme amoureuse de son mari, et cela n'est pas commun. Avouez-le ; un cœur comme le votre ne saurait être sans olrjet : on ne vous en connaît aucun, vous vous refusez à tout, vous vous plaisez chez vous plus qu'ailleurs, vous vous y retirez souvent : qu'est-ce qui vous y attache? qu'est-ce qui vous y occupe? On a beau chercher, on ne découvre en tout cela que votre mari.
LA COMTESSE
Je suis bien aise qu'on ait au moins l'esprit bien fait et qu'on n'attribue le g-oût que j'ai pour la vie retirée qu'à l'amour conjug-al, lorsqu'on sait qu'il y a d'ailleurs
TAHLKAIX DES MŒURS DV TEMPS iSq
tant d'autres raisons fortes et capables de m'y déterminer.
MONTADE
D'autres raisons, madame? il n'y eu a point.
LA COMTESSE
11 y en a mille et qui ne sont faites que pour nous, et que vous autres hommes ne considérez pas.
MONTADE
Non, madame, il n'y en a point.
LA COMTESSE
Ail ! ah ! nous ne vivons pas sous la loi des maris ? ils ne sont pas nos maîtres? Quoi ! des hommes de qui dépend toute la douceur de notre vie ne sont pour nous ni à craindre ni à ménag'er?Qu'y a-t-il déplus important pour une femme que de s'étudier à plaire à un homme qu'elle voit arbitre de son sort? Qu'y a-t-il de plus raisonnable que de s'y attacher, quoi qu'il en coûte, pour s'assurer le repos de la vie? Je conviens que, pour se mettre à ce point-là, il ne faut pas se sentir, ni s'écouter souvent; qu'il faut, au contraire, s'étourdir quelquefois sur bien des choses et savoir s'en priver; mais...
Ma foi, madame, cela est tout à fait neuf; voilà des réflexions très particulières et que je n'ai vu faire qu'à vous.
LA COMTESSE
C'est que vous ne voyez que des folles, et ce sont celles-là qu'il vous faut !
MONTADE
De bonne foi, madame, pensez-vous quelque chose de ce que vous dites ?
LA COMTESSE
Pourquoi non?
igo l'œuvri: de crebillox le fils
MONTADE
Franchement, pensez-vous que les femmes soient faites pour subir le joug- et la loi d'un mari que le hasard leur donne?
LA COMTESSE
Je ne dis pas qu'elles soient faites pour cela. Je dis seulement (jue l'usag^e l'établit ainsi.
MONTADE
L'usage ! quelle misère ! et c'est l'usag-e même qui vous donne tout l'avantag'e, quand de meilleurs principes ne vous le donneraient pas. Peut-on nier rasccndaiit naturel qui vous a été donné sur les hommes, les ressources et les moyens qu'ils vous fournissent eux-mêmes pour abattre et anéantir, quand il vous plaît, leur arrogance et leur fierté ! Ce sont les hommes, madame, que la nature vous a soumis, qu'elle a faits pour être vos esclaves parce qu'ils sont esclaves nés de leurs voluptés, de leurs plaisirs, et qu'ils n'aiment à suivre d'autres lois que celles que donnent l'amour et la beauté... Je dis plus : si ces hommes se trouvent vos maris, tout leur dit qu'il ne le faut point paraître; qu'il faut faire oublier un litre qui ne sert qu'à rappeler le premier affront qu'ils vous ont fait; tout leur apprend, tout leur fait sentir que leur bonheur dépend du votre, que vous en êtes la source et le mol)ile, que vous remplissez leurs g^oûts les plus exquis. Eh ! je crois que c'en est bien assez de rég-ner sur leurs cœurs. Vous le savez, madame, et beaucoup mieux que qui que ce soit : la supériorité qu'on a dans cet état, bien d'autres la maintiennent sans être nées pour cela comme vous. Jugez donc si les hommes, quelque titre que la fortune leur donne, doivent demander aux femmes des contraintes et des sujétions, s'ils sont èi portée de les y réduire. Jugez s'il est possible de donner à un mari des preuves d'un attachement qui jjrive de tout, qui
exclut tout, s'il est vrai qu'on ne le sente pas. Jug-ez si, dans la situation où je vous vois, un cœur comme le vôde ne serait pas en droit de se tourner vers la voix qui l'appelle et de s'arrêter sur un choix convenable et digne de lui !...
LA COMTESSE
... Ah ! voilà ma mule à terre.
I\IONTADE
Madame, je la tiens.
LA COMTESSE
Remettez-la-moi.