‹ Tableaux des moeurs du temps dans les différents âges de la vieChapitre 24 sur 31 · LA COMTESSE DE. . ., MONTADE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DE. . ., MONTADE

LA COMTESSE

Qu'avez-vous, Montade?... Vous voilà tout hors d'haleine.

iMONTADE

Eh ! ne siiis-jc pas toujours de même quand j'arrive chez vous?

LA COMTESSE

A'ous êtes venu à i)ied ?

MOXTADE

Sans doute.

LA COMTESSE

J'étais di'rrière celte feuètrL^; je vou> ai vu entrer et tiaverser la cour d'une belle vitesse.

MOXTADE

Il est vrai, je ne me sentais pas sur terre (juand je songeais ([ue vous m'attendiez.

LA COMTESSE

Non... pas encore... il n'est pas sept heures.

rvUt.NTADE

Oli ! (lue si !... Parlons d'autres choses... Y a-t-il quel-

(ju'un V

Non... personne.

Vos femmes ?

LA COMTESSE

MONTA DE

LA COMTESSE

La jeune est allée à la comédie avec mon valet de chambre : je leur ai donné, comme vous pensez bien, la permission. La vieille est malade et couchée.

MONTADE

Pour votre mari, je n'en suis pas en peine : il est à l'Opéra ; il y voit danser Chonchette et soupera sans doute avec elle.

LA COMTESSE

Je le crois bien, d'autant que j'ai fait la malade aussi et qu'il me croit actuellement sur mon lit.

MONTADE

Madame, vous savez ce que des femmes bien apprises doivent à messieurs les maris. Le vôtre vous croit au lit : il ne faut pas le tromper ; il faut y aller, et le plus tôt n'est que le mieux... 11 est bon même que je vousy accompag"ne, pour être témoin que vous avez dit vrai.

Nous voilà seuls enfin... Songez-vous bien que nous voilà seuls? Songez- vous à tout ce que vous m'avez promis et combien il y a de temps que vous me le faites attendre... avec une cruauté?...

LA COMTESSE

Coquin que vous êtes !... Quand j'ai tant fait que de vous donner l'heure, vous savez bien que ce n'est pas pour mériter vos reproches : je n'en ai à craindre que de moi-même. Mon cœur est à vous depuis longtemps : vous en avez des preuves de reste ; mais rien ne vous suffit... Vous voulez de moi le plus grand sacrifice qu'une femme puisse faire... Je sais que je vous l'ai promis... Je sens que je vous le dois ; mais si vous aviez un peu de vertu

dans l'âme, vous sentiriez aussi ce qu'il en coule ù une femme bien née pour manquer à ses devoirs et faire un pas comme celui-ci.

MONTADE

Des devoirs !... des devoirs !... toujours des préjug"és... En esl-il d'autres que ceux que l'amour nous dicte et que nos cœurs brûlent de remplir?

LA COMTESSE

Je ne sais... mais voici une démarche qui m'a échauffé la tête souvent et que j'envisageais avec bien plus de courage que je n'en ai ù cette heure.

MONTADE

Oh ! du courage... j'en ai pour nous deux. Petite comtesse, viens que je t'en donne.

LA COMTESSE

Montade... laissez-moi... non... non!... J'ai peur !...

MONTADE

Eh! de quoi?

LA COMTESSE

De tout !... des gens qui peuvent entrer ici... du jour qu'il fait encore...

Il est vrai que nous sommes fort mal dans ce grand cabinet; mais c'est notre faute : pourquoi y sommesnous?... Ai-je l'air d'une visite?...

LA COMTESSE

Hélas ! je n'y suis descendue que parce que je voulais vous voir entrer, et (jue, de mon boudoir, je ne le pouvais.

MONTADE

Montons-y, à ce boudoir.

LA COMTESSE

Je m'y suis tenue presque tout le jour; mais, à présent,, il V fait obscur.

222 LO;i VRi: J)l. CRLBILLON LK FILS

MO.NTADK

Kli Itioii ! laiil iiiieux... N'y a-t-il i)as une lampe de nuit ?

r,.v ('.(JMTEssi:

.Mais... je crois bien que oui.

MONTADi:

Allons, allons !

LA COMTESSK

Non... je n'ose pas monter là toute seule avec vous... Non, non... restons ici.

MONTADE

C'est ce ]>elil escalier-là qui y mène? Voyons !

l-A COMTESSE

Vous voyez comme il est obscur... Eh bien ! eh bien !...

MONTAUE

Allons toujours à làtons, s'il le laul... Petite comtesse... passe la première, je monterai derrière toi... Bon... tout doucement... Tiens-moi la main de peur (jue je ne me perde.

J.A COMTESSE

Quelle démarche !... quel sacrifice !... et peut-être quelle victime!... Que fais-je là, Monlade!... Que vais-je devenir? M'aimes-tu assez?... Est-ce de bon cœur que tu baises ma main ?

MONTAUK

Oui, de tout mon cœur ! je baise tout ce que j'attrape !

LA COMTESSE

Que fais tu?... <iur fais-tu?...

MONTADE

.le vais à tâtons, je n'y vois goutte.

LA COMTESSE

Ne bailine donc point ! finis donc !... lu me feras tomlier... Nous y voilà; fernir la porte.

TABLKAUX UKS MŒUKS DU TEMPS 223

MOXTADE

Oui, oui... et même avec uu doig-t de verrou... Il faut fermer les fenêtres aussi ; ah ! ali ! et voilà cette lampe tout allumée !

Oui, je m'en suis servie pour cacheter une lettre. Eh bien ! Montade, n'est-il pas joli, mon boudoir ?

MONTADE

11 le sera bien davantag-e quand nous l'aurons appelé par son nom : foutoir.

LA COMTESSE

Polisson !... Dis-moi donc s'il est de ton goût?... Tu en as l'étrenne : il n'ejt ajusté que de ces jours-ci.

MONTADE

Comment !... c'est une petite galerie.

LA COMTESSE

Oui, comme tu vois, tlo douze pieds de long" sur six de larg-e... et ne trouves-tu pas... que j'ai eu raison de mettre un sofa de chaque côté de toute la long-ueur du mur? Il me semble que cela annonce et précède fort bien la niche du fond... Elle est belle, ma niche !..

MONTADE

Belle sans doute, et très belle !... Quoi ! toute g"arnie de glaces !... à l'impériale... sur les côtés, partout !... Comtesse... quand on est deux sur ce lit-là, on ne s'y cache rien... Voyons l'effet que cela peut faire.

LA COMTESSE

Fi donc ! fi donc ! je ne veux pas. Est-ce que vous voulez me brusquer, me faire violence?

MONTADE

En bonne foi, chère comtesse, sommes-nous tous deux ici, vis-à-vis l'un de l'autre, pour nous amuser de vos ameublements?

224 i/œUVRE de CRÉBILLON LE FILS

LA COMTESSE

Mais nous n'y sommes pas non plus pour nous assouvir comme des bêtes... D'ailleurs, Montade, je vous l'avoue, j'ai tant de peine à croire que vous m'aimez assez... Tenez, mettez-vous à côté de moi sur ce sofa... J'aime les sofas, €omme vous voyez, en reconnaissance de celui sur le(iuel un jour nous nous sommes tout dit... Parlez-moi, Montade, parlez-moi, vous ne faites que me tracasser... Parlezmoi, vous dis-je ! Ëtes-vous à moi sans réserve?... Pourquoi vous mettez-vous à mes g-enoux? Me demandez-vous déjà pardon d'avance de quelques torts pour l'avenir ?

MONTADE

Je n'en aurai jamais tant, madame, que je vous en (trouve en ce moment, quand vous me faites une question de cette nature. Je vous aime avec des transports qui ressemblent à la fureur... Comtesse... comtesse...

LA COMTESSE

Non, je veux rester assise... Parlez-moi... écoutez-moi, du moins... j'ai mille choses à vous dire... Eh ! bon Dieu ! quelles mains!... ah! que de peines!... Laissez-moi... Montade... Montade... voulez-vous bien me laisser?... Où allez-vous?...

MONTADE

Un moment... un moment... je ne sais ce que je dis... la tête me tourne...

LA COMTESSE

Vous me découvrez toute. .. Je ne veux pas... je ne veux pas...

MONTADE

Ah! je ne vois que des jambes croisées, à peine vos belles cuisses... Ah ! comtesse, que je les baise au moins... elles me ravissent !

LA COMTESSE

Ah! traître... que me faites-vous?... Vous me renver-

sez... Non!... non!... vous ne m'y forcerez pas. Non!... vous ne le ferez pas malgré moi... Non !... non !...

MONTADE

Baisez-moi, comtesse.

LA COMTESSE

Non... non... non... retirez-vous... Chien !... chien!... Tu es plus fort que moi... Mais, tu n'y es pas encore... Non... non... tu n'y es pas. Tu me blesses!,., tu me blesses!... Je n'en puis plus... Ah! c'est un enragé... Fais donc, scélérat ! fais donc ! entres-y, puisque rien ne t'arrête...

MONTADE

Eh bien, soit, je m'arrête... je me retire, puisque vous le prenez sur ce ton-là ! On n'a jamais pris ni donné du plaisir par force... Quand l'humeur vous changera, vous aurez pour agréable de me le faire savoir.

LA COMTESSE

Montade, tu te lèves!... Tu t'en vas!... Tu ne voulais donc que me soumettre! tu n'attendais que cela pour me quitter!... Ah! es-tu capable de me traiter ainsi? Que t'ai-je fait?

MONTADE

Ce que vous m'avez fait? il y a une heure que vous m'épuisez en efforts inutiles, par toutes vos résistances.

Mais, à la fin, tu vois que je te laisse faire.

MONTADE

Il est bien temps, quand le mal est fait!

LA COMTESSE

Quel mal, Montade? que veux-tu dire ?

MONTADE

C'est ce qui vient de vous arriver tout à l'heure. Et j'en aurais grande honte en votre place.

226 l'œuvre de crébillon le fils

la comtesse Comment ! est-ce que tu me quittes tout de bon?

M0NTADE

Non, mais tout de bon je vous rate.

LA comtesse Bon! bon! qu'est-ce que ça me fait? Si tu m'aimes toujours, nous y reviendrons de reste... Remets-toi près de moi.

MONTADE

Je n'oserais ma foi pas, devant tout ce monde-là.

LA comtesse Qui?...

MONTADE

Ces mag^ots sur la cheminée... ces autres-là sur la muraille... Qu'est-ce qu'on dirait de moi?... Vous riez... Vous n'avez pas de quoi rire... Voilà une diabolique métamorphose! Vous étiez, il y a un moment, une ravissante créature... Vous n'êtes plus qu'une comtesse ratée... Ah ! quelle honte !

LA COMTESSE

Si je le suis, monsieur, je ne vous en estime pas davantag-e, et je ne m'en estime pas moins. Quoi qu'il en soit... sans rancune, ou, rancune à part, si tu veux, viens t'asseoir là, près de moi.

MONTADE

Fi donc! une femme ratée est mauvaise compag-nie !... et mon père me recommande sans cesse de ne fréquenter que la bonne.

LA COMTESSE

Finiras-tu tes mauvaises plaisanteries?

MONTADE

Tout ce que je puis faire, c'est de me mettre là, vis-àvis de vous, sur cet autre sofa, pour y déplorer librement votre sinistre aventure I

LA COMTESSE

Oh! çà, Moiitade... Montade, tu es insupportable! Je t'aimerais autant à cent lieues qu'à cette place-là!

MONTADE >

Pauvre petite jeune femme ! contez-moi donc comment vous avez pu réussir à vous faire rater, afin qu'on cherche à vous justifier sur cela, s'il est possible. Est-il vrai que vous avez entortillé vos jambes, serré vos cuisses, rabattu votre chemise, de façon que tous les efforts imaginables?...

Oh ! cela m'impatiente !

MONTADE

Ah! ah! vous vous levez, vous venez sur moi... Eh bien !... eh bien !... quand vous m'aurez battu, vous n'en serez pas moins comtesse ratée.

LA COMTESSE

Eh bien ! dis-moi un peu : si je n'avais pas entortillé mes jambes, serré mes cuisses et tenu ma chemise, qu'aurais-tu fait? Chien! qu'aurais-tu fait?... Rien, je le g-age!

MONTADE

J'aurais fait sur ce sofa-là ce que je vais faire sur celui-ci.

LA COMTESSE

Je t'en défie... je t'en défie !...

MONTADE

Il est vrai que cela ne dépend pas absolument de moi tout seul.

LA COMTESSE

Et de ([ui donc?...

MONTADE

De mon camarade... qui quelquefois me gouvrene en maître, et à qui je ne persuade pas toujours ce que je veux, d'ailleurs... C'est qu'il est d'une rancune!

228 l'œuvre de crkbillon le fils

la comtesse Oui-dà I oui-dàl c'est poltronnerie; c'est qu'il n'ose seulement pas se montrer.

I\rONTAUE

Pardonnez-moi, madame, je le ramènerai, pour peu que vous vouliez entrer en éclaircissement et lui faire politesse : appuyez votre main là... là... Vous la retirez?...

LA COMTESSE

Sans doute, je la retire... tu te moques de moi... il n'y a là personne... ton camarade s'est probablement sauvé... Pauvre Montade, tu ne fus jamais si seul !

MONTADE

Il n'y est pas, dites-vous? je sag"e douze sols que si.

LA COMTESSE

Et moi cent louis que non !

MONTADE

Vous ne me soupçonnerez pas du moins ! Je ne remue point... Vous voilà sur moi... Je vous laisse faire : je ne veux rien voir, et, pour plus de sûreté, comtesse, penchetoi un peu; couvre mon visag-e du devant de ta chemise... plus haut... plus haut... Cherche à cette heure qui de nous deux a gag^ué.

LA COMTESSE

Je n'en puis juger au travers d'une culotte.

MONTADE

Je te permets de la défaire.

LA COMTESSE

Vraiment, je le crois bien, mon drôle!... Mais si je la défais et qu'il ne s'y trouve rien?

J'ai parié douze sols; je paierai comptant.

TABLEAUX DFi:S MŒURS DU TEMPS^ 329

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