‹ Tableaux des moeurs du temps dans les différents âges de la vieChapitre 23 sur 31 · I.A COMTKSSi · texte numérisé non relu

I.A COMTKSSi

Eh ! qu'est-ce qui vous a fait lester, vous, si longtemps dehors? Je comptais que vous reviendriez d'abord.

LK COMTK

Je n'en avais pourtant i)as dit nu mot.

]\IONTAl)i:

Voilà, madame, de vos prétextes ordinaires pour vous tenir chez vous. Pourquoi souiïrez-vous, monsieur le comte, que madame se renferme ainsi?

i.K co^rn:

Moi ? je n<' la retiens i)as !

MONTAI )E

J'étais venu de la i)arl de ces dames pour l'eng-ager à sortir, à aUer aux promenades avec elles : il n'y a pas eu

moyen.

i.i: coMTi:

Pour aujourd'hui, je lui passe. Quand on est avec un aussi beau cavalier, on n'est point à plaindre.

TABLEAUX DLS MŒLRS DU TEMl'S 211

LA COMTESSE

Toujours de pauvres plaisanteries !

LE COMTE

Kh ! mon Dieu! madame, comme vous voilà le visag^e tout en feu !

LA COMTESSE

Je suis de mauvaise humeur, car je souffre beaucoup.

LE COMTE

Elî ! qu'est-ce que vous avez ?

LA COMTESSE

Ce que j'ai? la fièvre comme nn cheval et un mal de têle horrible... Mettez la main sur mon front,

LE COMTE

Il est vrai, le front vous brûle...

3IONTADE

Madame, j'avais l'honneur de vous dire tantôt : 11 n'y a pas de plus g-rand remède à cela que de sortir, d'aller et venir et de se dissiper.

LE COMTE

Je ne trouve pas de fièvre.

LA COMTESSE

Oh ! j'en ai assurément.

LE COMTE

Non, un peu tl'émotion, et voilà tout. Ce ne sera rien; il n'y aura qu'à souper peu.

LA COMTESSE

Point du tout, je vous assure : j'ai beaucoup plus besoin de me mettre au lit (ju'à table; s'il ne vient personne aujourd'hui, vous aurez la bonté, messieurs, de souper tous les deux sans moi.

LE COMTE

Gomment donc cela vous a-t-il pris? Vous ne vous plaigniez point lorsque je suis sorti.

C'est que je souffrais moins et que je ne me plains pas aisément.

LE COMTE

Eh! quel livre tenez-vous-là, Montade?

MONTADE

Gulliver...

LA COMTESSE

Oui, ce vilain Gulliver : la lecture qu'il vient de m'en faire a encore augmenté mon mal; si vous n'étiez pas arrivé, je crois qu'il se serait obstiné à me le lire jusqu'au bout.

MONTADE

Quoi! madame, toujours injuste, et devant monsieur le comte, sachant le cas qu'il en fait !

LE COMTE

Oui, j'en fais cas : il renferme une bonne philosophie et déguisée fort plaisamment.

MONTADE

Il m'a paru de même.

LA COMTESSE

Montade, j'en doute; je me trompe fort, si je ne vous ai pas vu penser sur cet ouvrage à peu près comme moi. J'ai bien peur que mon mari ne vous ait séduit, ou que la complaisance... car vous vous plaisez, messieurs, assez souvent à vous unir pour me contrarier.

MONTADE

Madame, que dites-vous-là? Moi, vous contrarier! Assurément, vous vous moquez de moi.

LA COMTESSE

Je ne me moque de personne, et je parle fort sérieusement.

LE COMTE

Je le voudrais ; cela serait drôle !

LA COMTESSE

Si sérieusement que je dirais volontiers combien quelquefois cela m'ennuie.

LE COMTE

Ma foi, madame, si cela vous ennuie, tant pis pour vous !

LA COMTESSE

Vous êtes mon mari, monsieur, vous avez la liberté de penser et de dire ce qu'il vous plaît, et vous en savez user; mais je n'aime pas que d'autres s'avisent de me contester à tout propos : si ce sont vos amis, à la bonne heure ; qu'ils sachent toujours que cela ne leur donne aucun droit.

LE COMTE

Madame, si ce sont mes amis, vous leur devez des ég-ards.

LA COMTESSE

Peut-être, suivant qu'ils le méritent...

LE f:OMTE

Mais ceci, madame, est une querelle d'Allemand, et j(^ ne sais à qui vous en voulez.

MOXTADE

Je suis tout interdit. Oserai-je vous deman<ler, madame, si j'ai quelque part à ce que vous dites, et si jamais j'ai pu mériter de \ ous déplaire ?

LA COMTESSE

Vous ou d'autres : je ne suis point en humeur de ni'expliquer là-dessus.

2i4 l'cel'\ri: di; cri'jhllon lk fils

Li: COMTE

Quelle hi/aiT(Mie, madame, vous prend là? que voulezvous dire? qu'est-ce que l'on vous dispute? sur quoi conleste-t-on? Sur les choses les plus frivoles et les plus indilTéreiites, cl encore, combien de fois celaarrive-t-il?... C'est vous, au contraire, qui contestez et qui vous mettez en droil de décider sur tout.

MONTA DE

Madame, ^ous me jetez dans une honte et dans un étonnement dont je ne puis revenir. Ouoi qu'il en arrive, je n'ai rien à me reprocher : M. le comte peut me rendre justice, non seulement lui, mais tous ses amis et les vôtres.

LA COMTESSE

Je sais les distinguer assez bien, tous ces amis-là; je sais faire la différence de ceux qui s'attachent à nous sans autre vue que celle de contribuer à la douceur de la société, d'avec quehjues autres qui voudraient peut-être aller plus loin et s'ériger dans la maison en examinateurs, en censeurs, en donneurs d'avis.

MON TA DE

Madame, je vous entends sans vous conipreiuJre. Si vous me prenez dans votre maison pour un donneur d'avis, vous faites tort à M. votre mari, qui n'en a pas besoin, ^'ous me faites plus de tort encore en me faisant passer pour un homme cay)able de s'attacher à M. le comte d'une manière à vous porter quehjue préjudice. Je suis connu, madame, et non point sur ce pied-là; et si vous avez de pareils préjuiiés sur mon compte, il est de mon devoir de me retirer comme je fais, et de ne m'exposer de ma vie à m'entendr(? dire de pareilles duretés.

LE COMTE

Montade, où allez-vous? \'ous n'y pensez pas ! Savezvous que je prendrais cela pour un affront ?

TABLEAI \ I)i:S M(KI;KS Di; TKMl'S 21.)

MONTADK

Si c'en est un, monsieur le comte, il est p(»urnioi, et je le sens bien. Laissez-moi, je vous prie.

LK comtf:

Vous extra vaguez... et vous aussi, madame... vous faites-là une sortie bien hors de propos et qui n'est fondée sur rien.

MONÏADE

Monsieur le comte, à force d'y penser, Je cesse d'en être surpris. Il y a quelques jours (jue je remarque en madame des froideurs qui de\ aient m'y préparer. Si je m'en étais cru, elles m'auraient écarté de votre maison ; je me serais ôté du moins la liberté que vous me donnez d'y venir fréquemment ; et je devais le faire, pour m'éparg-ner une scène comme celle-ci et pour faire connaître à madame que mon intention n'est point de venir chez elle lorsqu'elle me laisse voir que cela ne lui plaît pas. Au surplus, si j'ai la douleur de m'y trouver |)résentement, il ne faut pas s'en prendre à moi : j'ai commencé par dire à madame qu'on m'avait envoyé pour lui proposer une partie de promenade. Madame l'a refusée et a dit qu'elle vous attendait. J'ai malheureusement pensé qu'il ne convenait pas de me retirer d'abord. J'ai cherché à l'amuser : j'ai senti que je l'ennuyais. J'ai cru bien faire de lire ce livre et de chercher à y trouver, pour madame, quelque ag"rément : elle s'en est impatientée. Vous êtes arrivé làdessus et vous voyez si j'ai quelque t(»rt depuis.

LE COMTK

Mon cher Montade, asseyez-vous, je le veux absolument; si cela déplaît à niadame, elle peutaller se coucher, comme elle a déjà dit : nous souperons bien sans elle.

^lONTADi;

Non pas, monsieur, s'il vous plaît ; j'ai trop de respect pour madame la comtesse : ce serait donner matière à de

2i6 l'œuvre de crébillo.n le fils

nouveaux reproches, ce serait mériter tous ceux qu'elle a déjà faits.

LE COMTE

Madame, avez-vous la fièvre chaude et le transport au cerveau ? Que veut dire ceci ? Qu'est-ce que monsieur vous a fait? Prétendez-vous m'empêcher de le voir et le rebuter de venir ici, comme vous avez déjà rebuté cinq ou six de mes anciens amis, et de mes plus intimes? En quel délire, en quelle folie éles-vous, de penser que Montade vous conteste, vous contrarie? qu'il préfère mes sentiments et mes avis aux vôtres, qu'il soit capable de me donner des siens sur ce qui peut avoir rapport à vous? Je vous proteste que cela est faux, que jamais il ne m'a parlé sur votre compte que de la manière la plus satisfaisante pour moi. Soyez sûre, madame, que je me connais en g-ens et que je ne suis point homme à écouter quelqu'un qui se mêlerait entre vous et moi. Montadeest votre ami et le mien ; j'ai de quoi en être convaincu, et cela suffit. Finissons, s'il vous plaît, un entretien qui me fâche. Rendez justice à Montade, si vous avez quelque confiance en moi, ou prouvez-moi, par un refus, que vous n'en avez guère, comme il m'est arrivé déjà de le soupçonner plus d'une fois.

Dès que vous le prenez sur le ton de maître, il faut bien obéir; j'y suis tout accoutumée.

LE COMTE

Non, ma chère femme, ce n'est point un maître qui te parle, c'est un mari qui t'aime bien tendrement et qui te demande, en grâce, de revenir de tes égarements et de les erreurs, d'avoir de l'amitié pour Montade, qui t'est attaché tout autant qu'à moi.

LA COMTESSE

Son amitié me flatterait beaucoup, assurément; mais il

est tout naturel à une femme d'èlrc jalouse decellc qu'on a pour vous et de craindre tout ce qui pourrait refroidir la vôtre pour elle.

LE COMTE

Rien ne pourrait affaiblir celle que j'ai pour toi : assure-moi de la tienne, donne-m'en tout à l'heure une marque... Montade, approchez-vous. Allons, petite folle, donne ta main à Montade.

MONTADE

Monsieur le comte, que faites-vous?

LE COMTE

Je le veux.

LA COMTESSE

Eh bien ! la voilà.

LE COMTE

Montade, embrassez-la...

LA COMTESSE

Vous n'y pensez pas !

LE COMTE

Embrassez-la, Montade... Souffre qu'il t'embrasse et que ce soit le baiser de paix... Allons... bon !...

LA COMTESSE

Je suis charmée de vous voir content, et je vous ferais bien d'autres sacrifices.

MONTADE

Madame, je ne dis qu'un mot : vous me rendrez justice un jour; vous vous reproclierez ce qui vient de se passer, et vous reconnaîtrez que je n'ai jamais aspiré qu'à mériter vos bontés.

LA COMTESSE

Je le souhaite, assurément, et je l'ai souhaité toujours.

2i8 l'œuvre de crébillon le fils

LE COMTE

N'en parlons plus... On a servi... Eh bien ! petite impertinente... aurez-vous le front de nous laisser aller souper seuls !

LA comtesse

Puisque je suis en train de vous donner des satisfactions, il faut aller jusqu'au tout. Monlade, donnez-moi la main ; allons souper.

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