EXTRAITES DE LA BROCHURE INTITULÉE LE PREMIER JOUR DE PRAIRIAL
PUBLIEE EN l’an III *
1 — Le 18 floréal, un homme convaincu d’avoir, le 13 germinal, tiré, avec intention, et à bout pourtant, un coup de pistolet sur le citoyen Raffet, au milieu de l’attroupement séditieux des Champs-Elysées, a été condamné.... à la déportation.
C’est, je crois, le seul individu puni pour les attentats des 12 et 13 germinal. Je m’abstiens ici de toute réflexion.
2 — Dans la première décade de floréal, on a vu plusieurs fois des femmes quitter la porte des boulangers pour se porter, en masse , à la Convention, aux agences, aux comités de section. Il est à propos que nos frères des départements sachent comment se forment les rassemblements de ce genre.
Six coquines salariées, autant de femmes enivrées préalablement pour cetteexpédition , douze ou quinze autres que les premières ont trompées par des bruits mensongers, ou exaltées par des plaintes insidieuses, appuient de concert le projet mis en avant par une motionnaire soudoyée. Aussitôt elles forcent toutes les femmes qui sont avec elles, à la queue , et toutes celles qu'elles rencontrent, de grossir leur troupe.... Cette violence seule doit être considérée comme un véritable assassinat. De plus, l’intention séditieuse est assez claire. Chacun sent que l’intérêt de leur propre conservation prescrit aux membres de la Convention , et à tous les agens des subsistances , de faire distribuer le plus de pain possible. On ne peut donc sérieusement leur en demander davantage, et, en se couvrant de ce prétexte, l’on n’a d’autre dessein que d’exciter du trouble.
On n’a point réprimé ces excès, et mille autres aussi coupables, que l’on a feint d’ignorer. Cependant il eût suffi d’exécuter les dispositions de la loi du premier germinal. Un seul exemple de fermeté eût assuré la paix publique.
Ces scènes ne se soutpas renouvelées depuis le premier prairial. Également, on ne
* Les notes qui n'appartiennent pas à cet ouvrage se distinguent par la citation du nom du livre, ou de l'auteur, auquel nons les avons empruntées.
voit plus d’hommes ni de femmes tomber d’inanition dans les places publiques. Ces comédies, fréquemment représentées en floréal, étaient l’artifice le plus lucratif des agitateurs, puisqu’il servait merveilleusement à égarer l’opinon par l’exaltation de la pitié , et qu’en même temps il valait aux acteurs des dons assez considérables; mais, par malheur, une femme, après être ainsi tombée dans la rue du Théâtre-Français, et après avoir reçu abondamment du bouillon, du îiz, de la viande, des assignats et même du pain, est allée, un peu trop vite, renouveler sa défaillance dans la rue André-des-Arcs. Des personnes qui venaient de la secourir, passant auprès d’elle, la reconnurent, la qualifièrent comme elle le méritait, et l’empèchèrent de trouver de nouvelles dupes. Ce fait, que je tiens d’un témoin oculaire, a gâté le métier. Cette femme se nommait La Belair : dans la journée du 1er prairial, elle était une des plus acharnées, avec la fameuse Terwagne, dont les débordements et la rage étaient passés en proverbe; elle était de la plus grande beauté.
3 — On affirmait que, parmi les troupes arrivées à Paris, il y avait un régiment composé presqu’en entier de Piussiens.
«Ces troupes sont ici, disait-on, pour assurer l’exécution de la loi; mais si elles « font le moindre acte de force , on les traitera comme les Suisses l’ont été le « 10 août. »
« La véritable destination de ces troupes, ou ce que leur arrivée présage , c'est « un !0 août contre la Convention , » disaient sourdement quelques hommes qui ne manquaient ni de projets, ni d’espérances.
Ce mot rappelle une idée avouée par quelques représentants du peuple, que le 12 germinal avait été le 20 juin de la Convention. Le premier prairial devait sans doute en être le 10 août. On peut faire, entre ces époques, des rapprochements curieux, même sur les intervalles, qui se rapportent presque exactement.
J’ajouterai qu’on s’est vu obligé d’éloigner de Paris le premier régiment qu’on y avait appelé. Il était travaillé avec activité et succès. De jour en jour l’esprit y devenait moins bon; un séjour un peu plus prolongé l'eût absolument perverti.
4 — 11 est d’autant plus surprenant que le premier prairial on se soit contenté de faire d’abord un rappel, que dans le faubourg Antoine ou avait battu la générale et sonné le tocsiu dès cinq heures du matin. Dans plusieurs autres sections, les femmes s’étaient aussi emparées des caisses des tambours , pour se rappeler entre elles.
5 — Un nommé Magnet , détenu à Rennes pour* fait de dilapidations, auteur de mille assassinats dans une commission révolutionnaire qu’il présidait, vient d’écrire au comité de sûreté générale «qu’il est l’auteur de ce plan d’insurrection, et l’a lui-mème adressé au comité central qui existait dans Paris. >» Son interrogatoire contient le même aveu. Il refuse absolument d’indiquer les membres de ce comité secret et le lieu où Us s’assemblent, mais il ajoute que le succès des insurgés était infaillible , s’ils n’eussent eu la sottise de ne point faire main basse sur les comités de gouvernement, les députés mis hors la loi, les soixante-treize, les scélérats Fréron, Tallieu et Sieyès, etc.
6 — On avait voulu, dans quelques sections, sinon punir, du moins censuier les hommes insouciants qui , dans les jours de danger, avaient dédaigné de partager le zèle de leurs frères : les uns se promenant avec des femmes comme un jour de fête; les autres se cachant pour attendre l’événement, et se ranger du parti le plus fort. Mais il y avait, dans ces assemblées, beaucoup de ces hommes et de leurs amis, en sorte que la chose n’a pas ôté plus loin qu’une simple proposition. Cette proposition a même été traitée, dans une séance, de motion de terreur , digne de Robespierre.
Il faut avouer aussi que les chefs de postes n’ont pu tenir des listes bien exactes des citoyens présents ; et cette difficulté, prévue par les indifférents, leur a donné l’assurance d’échapper à la publicité ignominieuse de leur lâche inaction.
7 — Les femmes, la Terwagne à leur tète, demandant sans cesse du pain, refusaient de laisser délibérer la Convention Elles menaçaient ouvertement et le président et le représentant Féraud , que son indignation énergique leur faisait remarquer. Il s’était même établi une sorte de colloque entre la Convention et ces tribunes; ce colloque et les cris des femmes ont duré longtemps après le premier ordre donné pour leur expulsion. Ce n’est que presqu’à l’instant où les portes ont été forcées qu’elles se sont retirées.
On a observé que les membres de la Crète ont gardé constamment un silence profond dans les moments où le sénat témoignait l’indignation la mieux fondée.
8 — Deux hommes, en uniforme national, ayant au chapeau les mots de rallie-
ment, insultaient deux députés revêtus de leur costume. Un citoyen du bataillon des Piques leur dit : « La paix! mes amis, la paix! » — « Ne vois-tu pas, » lui répondent -ils avec l'accent de la fureur, « ne vois -tu pas que ce sont des dé- « putés? »
Ce patriote, à qui tous ses camarades font des signes au même moment, est obligé de se taire, et, depuis, on lui a reproché son imprudence.
9 — Les rebelles criaient, le premier prairial, aux citoyens des bataillons : « A bas « les sabres! à bas les bayonnettes ! » On en a vu d’assez lâches pour obéir.
Le 2, un poste nombreux barrait une rue où la foule s’obstinait à vouloir pénétrer. Le bruit se répand que le faubourg Antoine va tenter de forcer cette issue. Trente soldats au moins s’éloignent sous prétexte d’aller prendre leur repas, se confondent dans la foule et disparaissent.
10 — Henri Larivière, remplissant les mêmes fonctions que Doulcet, a éprouvé un sort pareil. Attaqué plusieurs fois dans les rues par les femmes, il a été renversé sur la place du Carrousel , frappé et traîné par les cheveux l’espace de plus de vingt pas. On lui a même po.té plusieurs coups de sabre qui, heureusement, ne l'ont point blessé.
11 — Un homme, nommé Sevin, garçon boucher, et qui joua dans l’enceinte de la Convention un rôle atroce, montrait ses mains horriblemeut ensanglantées. Ce sang était, disait-il, celui d’une femme à qui un député avait fendu le ventre d’un
coup de sabre, «lu es un scélérat, lui dit un citoyen en le saisissant au collet,
« je viens de te voir ensanglanter tes mains avec un foie de mouton. »
12 — '« Pour qui es-tu toi? » demande à un citoyen celui qui était près de lui dans les rangs. — « Pour la république et la Convention. » — « Il ne s’agit pas « de cela. Il s’agit de décider entre les mains douces et les mains rudes. Il faut « que tout cela finisse. »
13 — Bien des personnes ont, ainsi que moi, entendu ce propos de la part de plus de douze cavaliers, qui ramenaient leurs chevaux par la bride, du Carrousel à la rue de l’Échelle.
14 — On assure que le tocsin du pavillon de l’Unité est le même qui, du clocher de Saint-Germain-l’Auxerrois, donna le signal de la Saint-Barthélemi.
15 — Un moment avant que les rebelles se rendissent maîtres de la Convention, un représentant, interrogé par un citoyen inquiet des dangers de la chose publique, lui dit de ne rien craindre, que le calme serait bientôt rétabli , qu’il ne fallait que de la prudence... C’est cette aveugle confiance des patriotes qui, mille fois, a pensé perdre la France.
On sait que Louvet, au même moment, appelait contre les séditieux les hommes mêmes de la Montagne : Tous ensemble écrasons les séditieux , s’écriait-il, unissons-nous pour sauver la patrie ! Le rapprochement de ces circonstances lui a fourni un beau mouvement oratoire dans le discours prononcé à la fête funèbre célébrée en l’honneur de Féraud.
16 — Si l’on en croit Louvet (discours prononcé à la fete funèbre, etc.), l’adjudant Liébaud allait prendre les ordres du président lorsqu’il a été frappé par les rebelles; et c’est en voulant le défendre que Féraud a perdu la vie. Suivant le Moniteur, le jeune citoyen Mailly, fils d’un député, arrache le chapeau d’un rebelle et reçoit deux coups de sabre à côté du président, à la défense duquel il se dévouait. Dans le même instant, Féraud voulait escalader la liibune pour se jeter au-devant du président mis en joue par unefou'e d’individus. Un officier le soutenait. Un rebelle vent le retenir. L’officier frappe celui-ci qui, pour se venger, atteiut Féraud d’un coup de pistolet. Liébaud a eu également le bonheur de faire de son corps un rempart à Boissy Son action cl celle du jeune Mailly ont été meutiunuées à la Conveutiou, et ces deux patriotes ont reçu l’accolade fraternelle au milieu des plus vifs applaudissements. Liébiud était déjà connu dans la guerre de la Vendée par ses talents militaires et par des actions vraiment héroïques.
A l’instant où l'on massacrait Féraud, un révolté porte un coup de sabre au représentant Saint-Martin, en lui disant : «Scélérat! tu mérites le sort de ton col- « lègue. » Le représentant esquive le coup, et, à l’aide d’un autre citoyen, saisit le meurtrier qui voulait lui en porter un second; mais les rebelles l’ont bientôt délivré.
17 — Féraud, député des Hautes-Pyrénées. L’avant- veille de ce jour, il était re-
venu de l’année du Nord; il était encore tout botté et n’avait pas dormi depuis son arrivée à Paris. Harassé par deux jours de fatigues, de courses à cheval, le visage souffrant, les habits déchirés, ce courageux représentant se jette au-devant de la foule qui déjà débordait dans la salle. 11 harangue le peuple, lui présente sa poitrine nue, le conjure de ne pas violer la représentation nationale et se jette par terre pour barrer le passage de la porte. On passe sur son corps; la salle est forcée. Alors Féraud se relève, se précipite vers la tribune, en s’arrachant les cheveux* et cherche à couvrir de son corps le président. En ce moment les séditieux lui tirent par derrière un coup de pistolet; il tombe et on l’entraîne dans le couloir voisin où on lui tranche la tète.
(Barthélémy, Douze Journées.)
18 — « Que le règne des lois commence, dit-il à ses assassins, et que ma vie « finisse! à ce prix je meurs content. »
• ( Histoire de la révolution française, publiée en 1803.)
19 — Le principal assassin de Féraud, nommé Tinelle, garçon serrurier, fut livré au tribunal criminel, condamné à mort le 3 prairial, et arraché au supplice par une foule d’hommes déguisés en femmes, qui le portèrent en triomphe dans le faubourg Saint-Antoine. Cette victoire de la tourbe des anarchistes fut de courte durée. A peine la nouvelle en est-elle répandue dans Paris, que le général Menou, à la tète de 20,000 hommes, presque tous jeunes gens, dirigea sa marche vers le faubourg insurgé que Duhois-Crancé voulait que l’on bombardât. Les révoltés barricadent la principale rue de ce faubourg, mais on leur coupe toute communication avec celui de Saiut-Marceau dont on craignait l’immense population. Les révoltés, cernés de toutes parts, ne pouvant soutenir une longue défense, sont contraints de livrer leurs canons, leurs fusils et même quelques chefs de la rébellion, parmi lesquels s’était distingué un nègre qui commandait les canonniers. Aussitôt une commission militaire jugea les vaincus, et en condamna à mort un grand nombre, entre auires une vingtaine de gendarmes, comme convaincus de ‘ ^ètre réunis aux rebelles. Ils furent exécutés le 6 prairial.
(Ibid.)
20 — Un homme s’approche du président et lui demande son nom. Boissy se nomme. « Quoi! s’écrie l’autre avec les plus horribles imprécations, quoi ! tu es « ce Boissy qui nous a fait mourir de faim cetliiver! — Je suis Boissy, qui ne vous « ai point fait mourir de faim cet hiver. J’ai eu le tort au contraire de laisser « distribuer trop de pain, yu le malheur des circonstances; Si alors on l’eût éco- « nomisé, on en aurait davantage aujourd’hui — Tu es un scélérat! nous mou- « rons de faim. Je n’ai pas de pain. — Je n’ai pas plus de pain que vous. — J’ai « une femme et quatre enfants. — J’ai une femme et des enfants. — Ah !... et tu « n’as pas de pain? — Je vous l’ai déjà dit. Si vous voulez vous en assurer, allez « chez moi, de ma part; je demeure à tel endroit... — Ma foi ! tu as l’air d'un « brave homme. Mets-toi à notre tête. — Je ne le puis pas. Je suis à mon poste. — « Tant pis! — Et tu as une femme et des enfants V — Oui! — - Et pas de pain? —
« Pas de pain. — Eh bien, tiens! en voilà un morceau, porte-le à ta femme... »
Et en effet, cet homme tire de sa poche un morceau de pain, que Boissy accepte et met dans la sienne. L'entretien continue.
« Dis-moi un peu, je t’en prie, où sont ces scélérats de Fréron et Tallien. Il faut « que j'aille massacrer ces gueux-là. — Je ne vous le dirai pas. Je l’ignore abso- « lument; et quand je le saurais, je ne voudrais pas vous le dire. — Ma foi ! tu « as l’air d’un brave homme, c’est dommage que tu ne veuilles pas te mettre à « notre tête. »
C’est ce même homme, nommé Goupillon, porteur d’eau et natif d’Auvergne, qui deux minutes plus tard sauva la vie au représentant Kervélégan, blessé au bras et au genou, et que Sevin voulait assommer d’un coup de partrait.
Pendant que cette scène se passait, on remarquait sur les marches de la tribune un ouvrier tisserand, appelé Radi, qui, appuyé sur sa pique, paraissait jouir du spectacle affreux qui se passait devant ses yeux. Cet homme était très-méchant; il avait eu pour maîtresse la Belle-Rose, poissarde. Derrière lui était un malin de la Râpée, qui, avec une bande de tricoteuses, avait envahi le bureau du secrétaire Saint-Martin (de l’Ardèche).
Boissy, rentrant chez lui, à cinq heures du matin, n'entretient son épouse que de ce fait, et lui remet fidèlement le morceau de pain de Goupillon. C’est d’une autre personne que celle-ci a dû apprendre quels dangers incalculables son mari a courus, quelle fatigue il a essuyée, ayant tenu le fauteuil depuis une heure jusqu’à neuf, et l’ayant repris, lorsque la Convention a été délivrée, jusqu’à la fin de la séance.
Il faudrait la plume de Plutarque pour îetracer un pareil trait avec les couleurs qu’il mérite.
21 — On dit que, dans cette confusion universelle, Boissy méconnut la tète de son collègue et crut que c’était celle du général Fox, à qui, peu d’instants auparavant, il avait donné un ordre siyné de repousser la force par la force. Il dut, à cet aspect, regarder sa perte comme infaillible, puisqu’un pareil ordre devenait son arrêt, et cette certitude n’altéra point son courage.
22 — On devine aisément à quel point la chaleur et la poussière devaient être incommodes dans l’intérieur de la salle. Boissy témoigne en être violemment affecté. « Sors, et va prendre un peu l’air, » lui dit un homme placé à côté de lui. « Non, » répond Boissy, « je suis à mon poste; je ne veux point le quitter. — Je ne vous le conseillerais pas, » dit alors un jeune homme mis très-proprement qui paiticipait d’une manière active à la révolte; « quand vous le voudriez,
« vous ue le pourriez pas. — Pourquoi ? — Avant d’être au bout de la salle, vous « seriez massacré. — Citoyen, répondit Boissy, vous ne me paraissez pas trop « aimer la république. — 11 ne s’agit point de mon opinion; mais sûrement, la « liberté ne vaut pas cinq ans de révolution ! » On suppose que c’est le même jeune homme qui, se penchant à l’oreille de Bjissy pendant que la tête de Féraud lui était préseutée, lui dit : « Eh bien, citoyen président, que penses-tu de la « république? »
23 — On sait que Roissy a été mis en joue, à différentes reprises, par un grand nombre d’individus et qu’on lui a crié plusieurs fois : « A bas le président ! » Voici un fait non moins connu et non moins certain :
Une femme dos, rassemblements, nommée Jeanne d’Arc, d’un caractère plus féroce que la Terwagne , et non moins belle, s’est dénoncée elle-même comme ayant assassiné le représentant Féraud. Les informations ont prouvé qu’elle avait seulement donné un coup de couteau à son cadavre. Interrogée sur les motifs de cet aveu mensonger, elle a répondu : « C’est que je voulais en finir. »
Elle a ensuite manifesté le de-sein d’assassiner Roissy d’Anglaset le regret de n’avoir pu le faire dans la salle de la Convention. Ce représentant étant entré au comité de sûreté générale, elle l’a parfaitement reconnu pour celui que, dit-elle, elle a promis de tuer. Après avoir donné des renseignements très-clairs sur la demeure de Roissy, la forme de sa porte, les personnes commises à la garder : «Je me suis présentée chez toi à sept heures du matin, lui a-t-elle dit; un enfant, « c’est sans doute le tien, m’a ouvert et m’a fait parler à une femme que je crois « ton épouse. Heureusement pour toi tu dormais, car mon coup était infaillible; « je voulais te présenter une lettre et, dans l’instant où tu l’aurais lue, te poi- « gnarder. — Mais, lui a dit Roissy, vous ai-je jamais rien fait? — Non, mais « j’ai promis de te tuer. — Je ne crois pas avoir jamais fait de mal à personne. « — Non ! je sais que tu es des bons. — Et pourquoi vouloir me tuer ? — Oh ! les « mauvais s’égorgent entre eux; il faut expédier les bons. »
Boissy s’étaut retiré, l’on demande à cette femme si elle veut encore le tuer. « Oui ! je l’ai promis, et je l’aurais fait tout à l’heure, à l'instant même, si j’avais « eu un couteau. » Il a été impossible de pénétrer pourquoi et à qui elle avait fait une promesse aussi atroce.
Cette femme est maintenant à la Conciergerie; elle n’est point folle comme on pourrait le penser. Mais on observe que son père et sa mère ont cessé de vivre avec elle, parce qu’ils ont failli deux ou trois fois être assassinés de sa main.
24 — « Bon! disait Tinelle,en voyant la tète de Féraud, bon !... mais ce n’est pas « seulement celle-là qu’il nous faut. J’espère bien porter au bout ne ma pique « celle de Fréron.» — « Comme ils se sont enfuis! disait un autre en sortant de la « salle, il n’y a que ceux de la Montagne qui soient restés; ils savent bien qu’ils
« n’ont rien à craindre... Ce n’est pas ici le 12 germinal nous allons expédier
« les hommes du 9 thermidor. »
Je rapporte littéralement ce que j’ai entendu. J'ajouterai que les noms proscriptifs de muscadins , de jeunesse dorée , etc., étaient dans la bouche de ces mêmes hommes, suivis des menaces les plus affreuses. Un d’eux, ex-membre d’un comité révolutionnaire, a dit confidentiellement « qu’on ne devait laisser en vie que des « hommes mariés, encore d’un certain âge. »
25— 11 n’y eut pas eu de difficulté, quand même il ne se serait trouvé dans le nombre des factieux aucun ex-président. Allûtte avait imaginé un moyen pour remédier à l’absence des secrétaires: c’était d’appeler au bureau les représentants qui avaient été près des armées; ce qui a été exécuté par lui-mème et par Goujon. Un moyen semblable eût empêché le fauteuil de rester vacant.
26 — 11 est essentiel d’observer que ces hommes disaient ensuite à Boissy que la patrie ne pouvait être sauvée que par un seul homme, qu’il fallait nommer un tribun du peuple.
27 — Il est certain que les députés conspirateurs ont souvent redouté leurs propres agents. Plusieurs ont cherché longtemps à prendre la parole, sans pouvoir imposer silence à la foule, dont ils mendiaient l’approbation. Ils avaient entendu un homme, prié de faire place sur les bancs à des députés, répondre insolemment : « Nous n’en n’avons pas besoin; nous ferons nous-mêmes laCon- « vention. » Enfin, lorsqu’ils sont parvenus à délibérer, les séditieux les interrompaient avec mépris à chaque instant et ne cessaient de leur répéter cette demande à? une municipalité, que les députés ont toujours feint de ne pas entendre, pour n’ètre point obligés de la convertir en motion.
28 — On peut croire que ce dernier motif était le véritable, d’après la scrupuleuse exactitude avec laquelle les révoltés exécutaient un article de leur manifeste, portant que « les représentants du peuple devant être à leur poste, ceux qui « seraient trouvés dans les rues seraient ramenés au sein de la Convention. »
Sergent s’était retiré, soit qu’il voulût juger par ses yeux du triomphe de ses amis, soit qu’il crût plus sûr d’être à l’abri de toute méprise. Je l’ai vu ramener, pâle, et s’efforçant en vain de s’excuser. Il mourait d’effroi. Il eût dû mourir do honte, en se voyant ainsi le jouet des vils instruments de son propre parti.
29 — Pautrizel, député de la Guadeloupe, « pour couronner dans cette heureuse « journée le glorieux triomphe du peuple , et prouver que les rassemblements ne « sont point composés de buveurs de sang, » demande l’abolition de la peine de mort. Des non / non ! suivis de longs murmures, lui ont appris à mieux connaître ceux qu’il appelait le peuple , et qui étaient les vrais ennemis du peuple. Alors, il a excepté de sa proposition les émigrés, les fabricateurs de faux assignats, les traîtres, les conspirateurs, etc. Une voix a ajouté : les assassins! Il était difficile de prononcer là-dessus au milieu des brigands qui venaient de massacrer Féraud. La proposition n’a pas eu de suite.
30 — Quelques applaudissements sont partis d’une tribune. Ils recommençaient toutes les fois que Legendre voulait reprendre la parole. Un profond sileuce, au contraire, et même des signes d’improbation, ont accueilli les propositions faites contre les comités de gouvernement. La demande de l’ordre du jour sur ces propositions a renouvelé les applaudissements. Voici l’explication de ce fait :
Deux patriotes parisiens entrent dans une tribune. 1) ux patriotes bretons, dont l’un est commandant de la garde nationale de Brest, se dévoilent à eux par la manifestation du sentiment d’horreur qui leur était commun à tous. Ces quatre hommes osent démontrer à ceux qui les entourent que la Convention ne peut délibérer dans le tumulte et dans l’oppression, que de tels attentats perdent la république. Ils osent applaudir et huer conformément à ce qu’ils éprouvent. Leur fermeté impose ; tout reste eu silence autour d’eux, hors deux chefs d’émeute qui n’osent même se retourner pour les envisager.
tes deux Parisiens se rendent à leur poste avant de savoir la Convention délivrée; ils rencontrent un terroriste pérorant dans un gros de factieux. Ils lui imposent silence, personne ii'ose leur répliquer, et ils reçoivent encore une fois la preuve que le courage de la vertu est bien puissant contre l'audace du crime.
31 — Quiconque a été témoin de cette scène à du juger dans ce moment qu’il fallait prévenir, par la force, des violences que les traîtres ne barderaient pas à commettre. Dans cette persuasion, trois patriotes, revenant des tribunes de la Convention au poste du comité militaire, montent à ce comité. L’un d’eux, au nom de tous, peint aux représentants Dentzel et Boudin les derniers crimes des factieux, leur position, la diminution de leur nombre, la possibilité de les réduire par un acte de force inattendu, la nécessité de prendre sans délai ce parti pour sauver la’chose publique. « Nous jurons, ajoute-t-il, si les commissaires choisis « par les tyrans viennent ici pour exécuter leurs prétendus décrets, nous jurons « de les repousser ou de mourir. Mais faisons mieux : prévenons-les. Nous sommes « ici soixante hommes d’un bataillon qui mérite votre confiance (du Mont-Blanc); « faites-nous remplacer par d’autres troupes. Mettez-vous à notre tète , citoyens « représentants. D’après ce que nous avons vu, nous répondons de délivrer la Con- « vention. Guidés par vous, nous ferons fuir sans peine les lâches qui la tienneut « en ce moment sous le joug et consomment l’assassinat de la république. » Les représentants n’ont écarté cette proposition qu’en donnant l’assurance que les comités de gouvernement prenaient au même instant une mesure semblable, et en rappelant la nécessité qu’un dépôt de papiers aussi important que celui du comité militaire fût gardé par des hommes parfaitement sûrs. Ces patriotes, peu d’instants après, ont reçu le prix de leur, zèle en apprenant l'heureuse délivrance de la Convention.
3 2 — « Je ne veux pas, dit Bourbotte en appuyant ces propositions, je ne veux « pas être envoyé au château de Ham... » Goujon et Soubrany disaient que c’était le moyen d’empêcher cette journée d'avoir la même issue que le 12 germinal.
33 — Un rassemblement ne se prolongera jamais bien avant dans la nuit, si l’on n’emploie des moyens extraordinaires pour le maintenir. 11 sera peu à peu dissous par la fatigue, et surtout par l’habitude de prendre à une certaine heure du repos et de la nourriture. C’est ce qu’ou observe à Paris et ce qu’y observait, il y a plus d’un siècle, l’homme qui a le mieux étudié les mouvements populaires, le cardinal de Retz. Invité par la cour à dissiper les rassemblements, le premier jour des barricades de la Fronde : «Je n’y eus pas beaucoup de peine, « dit-il, parce que l’heure du s uper approchait. Cette circonstance vous parai- «tra ridicule, mais elle est fondée; et j’ai observé qu’à Paris, dans les com- « motions populaires , les plus échiuffés ne veulent pas cc qu'ils appellent se « désheurer. »
34 — Les scélérats subalternes avaient déjà indiqué cette mesure, en demandant, dès le début de leur triomphe, l’appel nominal, afin de mettre hors la loi tous ceux qui ne répondraient point, lis ont souvent léitéré cette demande et ne
dissimulaient pas dans quelle intention elle était faite. Ils suivaient ainsi l’impulsion des chefs qui, dans ce cas comme dans tout le reste, n’ont pas osé les seconder.
35 — On accuse Gaston d’avoir partagé les cris de victoire. Il a nié le fait. Mais ce dont il ne peut se disculper, c’est d’avoir demandé la parole en faveur de Duroy, lorsque la Convention a fait justice de ce traître.
36 — Bourbotte, prieur (de la Marne), Romme, Goujon, Lecarpenticr, Pinet aîné, Borde, Fayau, Rhull ; Duroy, l’un des quatre dictateurs, et qui, après le triomphe de la Convention, est allé se placer à droite, espérant que cette plate simagrée lui réussirait comme au 12 germinal.
Soubrany, ci-devant marquis, celui que les rebelles voulaient nommer général de la force armée de Paris .
Peyssard, ci-devant noble, et garde du corps de Louis XVI, complice de Lebas et de Robespierre.
Albitte aîné, l’un des dévastateurs de Lyon; il a indiqué le moyen de remplir le bureau vacant par la fuite des secrétaires et s’y est placé lui-mème. Après l’in— fàme délibération des traîtres, il exhortait Vernier à prêcher l’union et la paix, afin que l’on ne pût dire que les décrets n'étaient point l'ouvrage de la Convention.
Duquesnoy, enfin, qui, à l’instant où l’on portait la tète de Féraud, remarquait avec joie et montrait en riant que les loges des journalistes étaient presque désertes. Duquesnoy avait ses raisons pour n’aiuier pas les journalistes, comme certaines gens pour ne point aimer les réverbères.
37 — Dans un seul bataillon, l’on a compté plus de trois cents chapeaux sur lesquels les mots : Du pain, et la constitution de 1793, étaient écrits avec de la craie, d'un très-beau caractère, et toujours de la même main. Plusieurs observateurs en ont fait la remarque.
38 — Le capitaine des canonniers de Popincourt était nègre et se nommait Delorme. Ceux qui l’out connu en 1789 lui eussent alors rendu un témoignage favorable. Bègue et borné, il sentait son incapacité et se tenait à sa place, ce qui est beaucoup dans un temps de révolution.
Mais à l’époque de septembre 1792 , les émissaires de Marat et de Robespierre, répandus dans cette section comme dans toutes les autres, sont parvenus à l’égarer. La violence de son caractère et l’étendue de ses moyens physiques lui donnaient sur beaucoup d’individus un ascendant désastreux.
Lorsqu’il s’est vu arrêté, il s’est emporté avec fureur contre les canonnieis de sa compagnie, qui l’avaient empêché de mettre le feu à un canon braqué sur la Convention. «Si vous m’aviez laissé faire, lâches! nous ne serions pas comme « nous sommes. »
Cet homme, d’une force prodigieuse, avait habituellement deux ou trois femmes vivant et logeant avec lui. 11 savait, par sa sévérité, entretenir la paix dans ce singulier ménage, et s’y faire rendre les mêmes attentions que fourrait exiger une jolie femme d'une cour nombreuse d’adorateurs.
Il y a subi la peine de mort, le 5 prairial, en vertu d’un jugement de la coinmission militaire.
39 — Homme, Soubrany, Duquesnoy, Goujon, Duroy et Bourbottc prirent une parte active dans cette insurrection populaire, avec d’autres députés montagnards. Quand le calme fut rétabli dans la Convention, des décrets d’accusation furent lancés contre un grand nombre de représentants; ils turent jugés et condamnés à des peines sévères. Une commission militaire fut instituée pour juger les six dont les noms figurent dans cette Journée (1er prairial).
(Barthélémy; Douze Journées.)
40— Les six députés condamnés à mort, comme convaincus, entre autres délits, d’avoir proposé le renouvellement des autorités constituées depuis le 9 thermidor, eurent le courage de se poignarder en prison, avec un couteau et des ciseaux qu’ils avaient cachés dans la doublure de leurs habits. Duquesnoy disait en s’arrachant la vie : «Je désire que mon sang soit le dernier sang innoceut que «la tyrannie fasse couler; puisse-t-il consolider la république!» Bourbotte dit à ses juges : « Les ennemis de la libeité ont seuls demandé mon sang. Mes derniers « vœux, mon dernier soupir, serout pour ma patrie. » On voit que les passions nous aveuglent tellement, que le suppôt de la tyrannie croit être excellent patriote et s’imagine être un homme vertueux. De ces six anarchistes que l’erreur avait entraînés, ainsi que tant d’autres, il n’y en eut que trois qui purent être conduits vivants à l’échafaud, Soubrany, Duroy et Bourbotte. Duroy disait en allant à la mort : « Voilà les aristocrates qui jouissent de ce que je suis malheureux! Mes « mains étaient-elles faites pour être liées par le bourreau? » Quant aux trois autres que l’on crut morts^ies chirurgiens en rappelèrent deux à la vie : Roniuie, qui eut le bonheur de passer à Saint-Péterbourg, où il avait fait l’éducation du fils du comte Strogonoff; et Goujon, qui ne survécut que six semaines à son suicide. •
(Histoire de ta révolution française , publiée en 1803).
Les six députés furent condamnés à mort le 2G prairial an in (14 juin 1795), après une défense pmdant laquelle ils montrèrent autant de présence d’esprit que de courage. A peine venaiept-ils d’être ramenés dans la salle où ils étaient déposés en attendant le moment du supplice, que l’un d’eux se frappa d’un couteau qu’il avait soustrait aux regards de ses surveillants. Il tomba mort. Un autre se saisit du même couteau, se frappa et tomba près de lui; le troisième imita leur courage et mourut comme eux. Le quatrième, le cinquième, le sixième, se frappèrent presque dans un même instant ; mais ils furent moins heureux, car ils respiraient encore lorsque l’exécuteur arriva. Les trois premiers n’étaient plus , les autres étaient expirants . Bourbotte fut du nombre de ces derniers. Nous avons vu les uns déjà moits; nous avons suivi les autres jusqu’à l’échafaud : Bourbotte y monta le dernier. Une circonstance prolongea son supplice et le rendit plus affreux : l’exécuteur, au moment où la tête de Soubrany venait de tomber, avait oublié de relever la hache ; il ne s'en aperçut que lorsque Bourbotte, étendu sur la fatale
planche, fut poussé contre le 1er. Il fallut le relever jusqu’à ce que l'instrument de mort eût été suspendu de nouveau; ses traits n’étaient point altérés; le sourire était sur ses lèvres; il prononça quelques mots que le bruit de la foule rassemblée au pied de l’échafaud ne permit pas d’entendre; et fut frappé au même instant. Jamais, dans une situation plus terrible, on n’a montré un plus sublime courage que ces victimes du fanatisme révolutionnaire.
[Biographie des Contemporains }.
41 — Tallien,lors de l’insurrection du 1er prairial, où l’on vit des agents du royalisme se mêler aux instruments de l’anarchie , continua à développer un- grand courage. Quoiqu’il n’ignorât pas que sa tète fût mise à prix, on le vit, au milieu de tous les rassemblements, braver les poignards qui venaient d’assassiner le malheureux Féraud, dont la consonnance de nom avec celui de Fréron avait causé la mort. Le 4 prairial (23 mai), il annonça que les troupes et les citoyens marchaient sur les faubourgs, et informa la Convention que le scélérat qui avait promené la tète de Féraud au bout d’une pique venait d’ètre arrêté. Quelques jours après, il fit décréter le rappel de tous les députés en mission.
Tallien épousa, en 1793, la belle et intéressante madame de Fontenay, qui lui devait la vie, laquelle est devenue la femme de M. le prince de Chimay, qui réside à Bruxelles.
Dans la journée exécrable du 2 septembre 1792 il est certain que plusieurs personnes, dévouées à une mort certaine, lui durent la vie; ce fut lui qui, dans la journée, chargé par la commune d’accompagner Mme de Staël hors des barrières de Paris, se rendit chez elle pour exécuter cette commission et trouva dans son salon plusieurs individus dont le nom seul prononcé eût été leur arrêt de mort. Le secret fut demandé à Tallien par Mme de Slaë^ il le promit et garda sa promesse.
Tallien, nommé administrateur du droit d’enregistrement et des domaines nationaux, membre de l’Institut, travailla au Caire à un jcuinal intitulé la Décade Égyptienne. Cependant, dos nuages s’élevèrent bientôt entre le général en chef et lui; et, après le départ de Bonaparte pour la France et l’assassinat de Kléber, la mésintelligence devint si forte entre Tallien et le général Menou, qui avait pris le commandement de l’armée, que ce général le fit partir pour la France, ayant eu soin de l’y faire devancer par une dénonciation dont l’effet devait être de le faire arrêter eu mettant le pied sur le territoire français. Heureusement pour Tallien, il fut enlevé dans son passage par un vaisseau anglais et conduit à Londres, où l’opposition le consola de sa captivité par le plus brillant accueil. On le conduisit à une séance du parlement, qui le reçut avec intérêt et distinction. Tout le temps de sou séjour à Londres fut une succession non interrompue de têtes, parmi lesquelles on distingua surtout celle qui lui fut donnée par le club des wliigs. La duchesse do Devonshire, si célèbre par sa beauté, son immense fortune et son attachement à la cause de la liberté, envoya à Talien son portrait entouré de diamants. Il garda le portrait, renvoya les diamants et ajouta par cette noble conduite à la bonne opinion qu'on avait déjà conçue de lui.
[Ibid.)
42 — Chénier se montra toujours digne du caractère dont il était revêtu. Le premier prairial, il amena lui-même dans la salle de la Convention un détachement de citoyens armés pour la défendre, et fit décréter, peu de jours après, que des honneurs funèbres seraient rendus à la mémoire du député Féraud, assassiné dans cette journée. Sincèrement dévoué à la cause de la république, Chénier ne s’éleva pas contre les crimes do la réaction et la terreur royale, avec moins d 'énergie qu’il ne l'avait fait contre ceux de la tyrannie des décemvirs.
{Ibid.)
43 — Germain est né à Gimeaux; il étudia les mathématiques et la physique sous Romme, son maître, qui, élu député, l’amena à Paris. Ce jeune homme était très-exalté et un des grands partisans du système qui a perdu Soubrany,
Duroy, etc.
Ce même jeune homme est, dit-on, un de ceux qui sauvèrent Romme et qui parvinrent à le transporter hors de France.
(Ibid.)
44 — C'est cet homme qui, dans l’Assemblée, criait à J. Chénier : Allez vous-en
tous, tas de j... f , nous allons former la Convention nous-mêmes. Chénier lui
répondit que sa place était là et qu’il y périrait s’il le fallait.
Dinel disait le 2 prairial au matin : « Nous verrous aujourd’hui si cela finira « comme hier... je n’ai plus qu ’une pièce et demie de vin dans ma cave; mais c’est « égal, je compte bien tout donner aujourd’hui, pour que ça aille. »
45 — Ce député jouissait d’une très-grande considération, il avait l’estime de tous ses collègues. La postérité n’a pu s’empêcher de répéter ce qu’il disait lui-mème : « qu etranger à tous les partis, ennemi de toutes les factions, ses mains furent toujours aussi pures que son cœur. »
(Ibid.)
46 — Romme avait des talents, une grande instruction , travaillait beaucoup; c’est lui qui fit abolir le calendrier grégorien. Toujours placé vers le sommet de la Montagne, Romme ne s’est cependant jamais fait remarquer par des discours sanguinaires ou par une conduite cruelle pendant ses missions. Ce ne fut que plusieurs mois après la chute des décemvirs qu'il, s’identifia eu quelque sorte avec les tyrans en se mettant à la tète des brigands qui, l’ayant proclamé président dans la journée du 1er prairial an ni, avaient excité contre la Convention l’insurrection dont le but était de rétablir la terreur. Décrété d’arrestation dans la séance de nuit qui suivit cette journée, et d’accusation le lendemain, Romme fut livré à une commission militaire séante à l’ancien hôtel de la mairie de Paris, rue des Capucines, et condamné à mort le 26 prairial an m (14 juin 1795), avec ses collègues Soubrany, Duquesuoy, Goujon, Duroy et Bourbotte. Ramené dans la chambre de dépôt jusqu’au moment du supplice, il se frappa d’un couteau , tomba du coup etparvint ainsi à se soustraire à l’échafaud.
Romme avait été cultivateur à Gimeaux; ensuite il professa avec succès les mathématiques et la physique.
{Ibid.)
47 — Allaigre était un des plus féroces de la bande infernale; il était toujours ivre. Sa joie était extraordinaire après le massacre de Féraud; on l’entendit dire à la Belair : « Hein ! je n’aurai de joie et de plaisir que lorsque le dernier cœur « de ces làches-là sera aussi bien traversé que la tète de ce f.... Féraud. » Allaigre était l’ami intime du tisserand Radi, un des plus cruels terroristes.
[Biographie des Contemporains.)
48 —Vernier partagea avec lloissy d’Anglas tous les dangers de la journée du 1er prairial, pendant laquelle il présida; il montra dans cette grave circonstance un courage et une fermeté qu’on n’eùt pas dû attendre d’un vieillard. Vernier était alors âgé de GO et quelques années.
[Ibid.)
49 — André Dumont présida l’Assemblée par intervalles avec Boissy et Vernier pendant la journée du 1er prairial, et se conduisit avec beaucoup de vigueur dans cette circonstance importante, où tant de dangers menaçaient la tète des députés qui, restés fidèles à leurs devoirs, étaient décidés à sacrifier leur vie pour prévenir le retour de la terreur. Sorti du conseil des cinq-cents en 1797, André Dumont fut nommé, après le 18 brumaire, sous-préfet à Abbeville, où il s'efforça de faire oublier ses anciens torts par une administration sage. Resté dans cette place jusqu’à l’époque de la restauration, il la perdit alors, et fut nommé, après le 20 mars, à la préfecture du Pas-de-Calais. Demeuré sans fonctions lors du second rétablissement des Bourbons, la loi du 12 janvier 1816 l’a forcé de quitter la France.
(Ibid.)
50 — Kervélégan n’était pas orateur, mais il était un des plus braves de la Convention; il eut avec ses collègues plusieurs altercations, entre autres avec Mirabeau, contre lequel il se battit au pistolet.
Kervélégan, attaché aux principes d’ordre et de justice, s’unit étroitement au parti de la Gironde, et dénonça, en 1792, la feuille incendiaire de Marat.
Déclaré hors la loi, il réussit à se soustraire à la mort. Plus tard, rentré dans le sein de la Convention, il devint membre du comité de sûreté générale.
Ce député montra le plus grand courage lors de l’insurrection du premier prairial, où il fut grièvement blessé au genou et à l’épaule.
Un nommé Sevin, renommé pour son atrocité, ayant remarqué son courage et son audace dans le salon de la Liberté, jura de tuer Kervélégan; à cet effet il s’introduisit dans la salle et, l’ayant aperçu, il courut sur lui armé d’un large paîtrait et suivi d’un chien énorme. Kervélégan eût sans doute été massacré, si un porteur d’eau , nommé Goupillon, homme d’une très-grande foice, n’eùt, en retenant le bras de Sevin, donné à Kervélégan le temps de fuir.
(Ibid.)
51 — Lors des insurrections du premier avril et du 19 mai 1795, Legendre montra un courage et une activité infatigables, marcha plusieurs fois à la tète des troupes qui délivrèrent la Convention et contriDua à son triomphe. En mourant il légua
son corps à la faculté de médecine, « afin, dit-il dans son testament, d’être utile « aux hommes même après sa mort. »
(Biographie des Contemporains.)
52 — Clauzel est un conventionnel qui, au commencement de la séance de la journée du premier prairial, découvrit sa poitrine aux citoyens des tribunes en s’écriant: «Ceux qui nous remplaceront, en marchant sur nos cadavres, ne « travailleront pas avec plus de zèle au salut du peuple. Citoyens, songez-y bien, « les chefs du mouvement seront punis, et le soleil ne se couchera pas sur leurs « forfaits. »
C’est Clauzelqui, vers les onze heures du soir, fit décréter la formation immédiate d’une commission militaire pour juger tous ceux qui avaient pris part à l’insurrection.
(Ibid.)
53— Monroe (James) né dans l’État de Virginie, vers 1757 d’une famille peu aisée; il reçut néanmoins une bonne éducation au collège de Williamsburgh, et fut destiné à suivre la carrière du barreau sous les auspices de M. Jefferson, qui a conservé pour lui une vive amitié. A peine avait-il atteint vingt-un ans qu’il fut nommé député au congrès, poste qu’il quitta bientôt pour rentrer dans l’armée, au commencement de la guerre de l’indépendance. Il servit avec beaucoup de bravoure, reçut une blessure dont il porte encore les marques, et il était colonel au moment où la paix fut signée. A cette époque , il abandonna la carrière militaire pour reprendre les occupations paisibles du barreau, qu'il continua peu de temps ayant été de nouveau nommé au congrès , où il fut réélu pendant dix ans sans interruption. En 1794, M. Monroe fut nommé ambassadeur à Paris, et admis, le 15 août, en cette qualité à la Convention, où il reçut du président l’accolade fraternelle. 11 arriva en France dans des circonstauces extrêmement délicates; en même temps que l’Amérique était en froideur avec l’Angleterre, ses relations avec la France étaient sur le point d’être interrompues. On doit surtout attribuer le peu de succès des négociations qu’il dirigea à l’injustice et à la rapacité des chefs de la république française, et à leurs fréquentes mutations. Après deux ans de résidence à Paris, il fut accusé par l’administration de Washington de trop de complaisance pour le directoire, fut rappelé et vivement censuré. Le directoire, qui avait pour lui la plus haute considération, refusa à cette époque (1795) de recevoir M. Pinkney en remplacement de Monroe. Le premier était suspect à cause de la partialité que l’on supposait pour l’Angleterre au président du congrès, J. Adams, qui l’avait fait nommer. Néanmoins, les intérêts communs des deux républiques firent bientôt cesser ce différend. Monroe arriva en Amérique en 1797 et demanda au secrétaire d’État une déclaration écrite contenant les motifs de son rappel. Le parti fédératif, qui avait pour chef Washington, et le parti républicain étaient alors en présence, et remplissaient de leurs dissensions les journaux et les séances même du congrès. M. Monroe , qui était républicain prononcé , craignit que les mesures de ses adversaires ne tendissent à mettre en danger les institutions de sa patrie et n’introduisissent bientôt l’aristocratie et le despotisme. Il crut
devoir soumettre au public sa propre conduite et celle de l’administration, dans un écrit imprimé, renfermant toute sa correspondance pendant son séjour en France, avec des observations préliminaires. Cet ouvrage fut réimprimé à Londres, en 1798, vol. in-8°, sans les observations. Sa justification parut complète.
M. Monroe fut élu président des États-Unis, eu remplacement de M. Maddisson, à une majorité de cent soixante-dix contre quarante.
Dans toutes les négations qu’a faites Monroe et dans ses actes en général, il a tenu une conduite fort habile; les Français ont beaucoup de considération et d’estime pour son beau caractère.
[Biographie des Contemporains .)