DU JOURNAL DES DÉBATS ET DES DÉCRETS DE LA CONVENTION
CONVENTION NATIONALE.— SÉANCE DU 1er PRAIRIAL AN III PRÉSIDENCE DE VERNIER.
La séance s’ouvre à 11 heures du matin ; Vernier occupe le fauteuil.
Secrétaires : Mollevaux, Saint-Martin (de l’Ardèche).
La tribune diplomatique est occupée par les personnages ci-après:
M. Kornmann, chargé d’affaires du Danemark ; M. Grove, consul général du Danemark; M. Texier, vice-consul du Danemark; le citoyen Monroe, ministre plénipotentiaire des États-Unis; le citoyen Fulwar-Skipwith, consul des États-Unis; le citoyen Revbatz, ministre de la république de Genève; M. le baron de Sandoz Rollin, ministre plénipotentiaire de Prusse; M. de Bohme, conseiller d’ambassade de Prusse; M. le comte Neri Corsim, envoyé extraordinaire du grandduc de Toscane; Mgr Querim, envoyé de la république de Venise; le citoyen Boccardi, chargé d’affaires de la république de Gênes; M. Cibon, envoyé de l’ordre de Malte ; M. le baron de Staël, ambassadeur du roi de Suède; M. Barrs, chargé d’affaires de la Pologne; M. le marquis del Campo, ambassadeur d’Espagne; don Torrès Oscariz, consul général d’Espagne; le citoyen Biauw, envoyé batave.
Une assez grande quantité de femmes occupent les premières places des tribunes publiques.
Auguis annonce qu’un grand mouvement était excité dans Paris.
Pierret, au nom du comité de sûreté générale, annonce qu’un très-grand mouvement est organisé dans ce moment contre la Convention nationale; qu’un mouvement s’était manifesté dans divers quartiers de Paris; que des citoyens très-échauffés, des femmes furieuses couraient les rues, formaient des groupes, et entraînaient à leur suite ceux qui refusaient de marcher; que plusieurs hommes portaient sur leurs chapeaux : Du pain, et la constitution de 1793; qu’un i^appel général avait été battu.
Isabeau : Je vais donner lecture d’un écrit séditieux qu’on répand
avec profusion dans Paris, et qui porte pour titre : Insurrection dü Peuple, pour avoir du pain et recouvrer ses droits.
<( Le peuple, considérant qu’on le laisse impitoyablement mourir de faim ; que le gouvernement est tyrannique lorsqu’il fait arrrêtcr arbitrairement, et transférer de cachot en cachot, les meilleurs citoyens; que la cavalerie a refusé de prêter serment à la tyrannie ;
« Considérant que l’insurrection est le plus sacré des devoirs lorsque le gouvernement viole les droits du peuple; considérant que c’est à la portion du peuple la plus voisine du gouvernement à le rappeler à ses devoirs ; le peuple arrête :
« Aujourd’hui, sans plus de délai, les citoyens de tout âge et de tout sexe se porteront à la Convention pour lui demander du pain, l’abolition du gouvernement révolutionnaire, la constitution de 1793, la destitution des membres du gouvernement actuel et le remplacement, et l’arrestation de ceux des membres qui ont participé à la tyrannie, la liberté des citoyens qui ont eu le courage d’élever la voix contre la tyrannie et de demander du pain, la convocation des assemblées primaires pour le 25 messidor prochain.
« 11 sera conservé le respect dû à la représentation nationale ; il sera pris des mesures nécessaires pour assurer le succès de cette insurrection; les barrières seront fermées; le peuple s’emparera de la rivière, du télégraphe; les représentants devant être à leur poste, ceux qui seront trouvés dans les rues seront ramenés au sein de la Convention ; les canonniers, les cavaliers et autres soldats qui se trouvent à Paris, sont invités à se ranger sous les drapeaux du peuple.
« Tout pouvoir non émané du peuple est suspendu. Tout fonctionnaire public qui refusera d’abdiquer sur-le-champ sera puni comme ennemi du peuple; quiconque proposerait de marcher contre le peuple sera puni comme ennemi de la liberté. Les sections partiront dans un désordre fraternel et emmèneront celles qui seront sur leur passage; le mot de ralliement du peuple est: Du pain, et la constitution de 1793. Quiconque ne portera pas ce signe sera arrêté, »
Le rapporteur ne propose aucune mesure, et annonce que les comités réunis prennent toutes les mesures nécessaires pour assurer le respect dû à la représentation nationale.
L’Assemblée décrète que la commune de Paris sera respoiisable
envers la république entière de toute atteinte qui pourrait être portée à la représentation nationale, etc., etc.
Elle décrète également que la Convention nationale se déclare en permanence jusqu’à ce que la tranquillité soit rétablie dans Paris. Mathieu propose et l’Assemblée adopte la proclamation suivante :
u Citoyens,
u La Convention nationale, dont le vœu le plus ardent, celui de pourvoir aux besoins du peuple, serait depuis longtemps accompli, si l’action du gouvernement n’eût été entravée par les ennemis de la chose publique, croit devoir, dans ce moment de trouble et d’agitation, tracer aux bons citoyens la route qu’ils ont à suivre et les devoirs qu’ils ont à remplir.
« Des hommes trop connus par le rôle infâme qu’ils ont joué sous le règne affreux de la dernière anarchie ont organisé la révolte, sous le nom d’insurrection. Toutes les demandes accessoires qu’ils joignent aux demandes de subsistances donnent lieu de douter si leur objet est de se plaindre de notre malheureuse position à cet égard, ou d’en profiler. Disposés à armer les besoins qu’ils irritent, et qu’ils ont le secret de fruster par les craintes qu’ils entretiennent et par l’éloignement de la confiance, ils affectent de s’étonner que les circulations soient aussi peu productives. Voilà , citoyens, les hommes auxquels vous devez opposer la méfiance , dont vous devez repousser les insinuations perfides ou les séditieuses provocations.
« Ils vous offrent l’enseigne déshonorante et sinistre de la révolte qui mène à la servitude. Votre courage et votre amour pour la république, votre zèle actif pour la sûreté des personnes et des propriétés, garantissent à la représentation nationale, que vous ne connaîtrez de drapeau que celui qui tant de fois fut honoré par la victoire , que vos enfants, vos frères et vos amis aiment à voir à la tête de leurs
phalanges, le drapeau tricolore qui, dans des contrées lointaines, conquises par leur intrépidité, présente à leurs regards enflammés la précieuse et encourageante image de la pairie.
« Citoyens, les provocateurs des troubles se gardent bien de vous dire leur secret : ils abhorrent la paix qui pourrait ramener l’abondance et vivifier l’industrie. Un traité de paix devait être et fut signé à Baie le 16 germinal dernier; le 12 germinal ils excitèrent une
révolte. Des négociations, suivies avec activité et prudence, ouvrent au gouvernement une perspective heureuse, et lui promettent des résultats satisfaisants; ces mêmes provocateurs s’efforcent d’ét* utfer à sa naissance le germe de votre bonheur, et de rompre le fil des opérations politiques de ceux qui gouvernent.
« Citoyens, c’est au moment où vous allez recueillir le fruit de tant de pénibles sacrifices, c’est au moment où un gouvernement définitif, seul remède aux maux présents, va être donné à la France, sur les bases de la liberté et de la légalité ; c’est au moment enfin où vous touchez au port, que vos ennemis du dedans et du dehors s’agitent pour exciter des orages et précipiter cette ville et la France contre les écueils encore ensanglantés de l’anarchie.
« Quoi que tente la perfidie, quoi qu’elle entreprenne, la Convention nationale, qui, par son courage, sera toujours digne de son poste, ne rouvrira ni les Jacobins, ni le Temple. Le génie de la liberté s’enflamme : forte de la confiance de tous les bons citoyens, elle saura remplir ses destinées et achever honorablement sa carrière.
« Il nous est pénible, citoyens, de vous entretenir dans cet instant de tout autre objet que des subsistances. Vos besoins multipliés et pressants affectent notre sensibilité, et occupent depuis longtemps notre zèle; mais peut-on songer aux malheurs d'une disette sans se reporter sur la désorganisation qui en fut cause? peut-on songer au mal sans fixer son attention sur ceux qui voudraient l’aigrir? La Convention, de son côté, en redoublant, autant qu’il est possible, d’ardeur et de soins, peut pourvoir a vos besoins et se livrer à la confiance d’être secondée par le patriotisme actif de tous les bons citoyens, amis des lois, de la liberté et de la paix, attachés par principes au maintien des propriétés. Ce légitime espoir double sa force, prépare le succès des nouvelles mesures du gouvernement en subsistances, et donnera pour résultat, dans la crise actuelle, au besoin, des ressources plus abondantes, à vos ennemis, l’opprobre d’une défaite, à la république l’éclat et l’utilité d’un triomphe.
« Signé : Boissv, ex-président , a Molleyai x, St-Martin (de l’Ardèche), sociétaires. »
Bientôt les portes de f Assemblée ont été forcées; une foule im-
mense s’y est introduite; longtemps la garde et la Convention ont résisté.
Le député Delmas est chargé de la direction de la force armée de Paris.
Henri Larivière, La Rivière, Lahaye, Porcher, Villers, Corenfustier, Philippe Delleville, Legot, Chazal, Villet, Génissieux et Sevestre sont envoyés dans les sections de Paris pour éclairer le peuple sur les manœuvres qu’emploient ses ennemis pour l’égarer.
Lehardy (de la Seine-Inférieure) : Le mouvement qui éclate dans ce moment a la même source, les mêmes auteurs et le même prétexte que celui du 12 germinal. J’ai lieu de soupçonner les députés qui ne se sont pas rendus en arrestation, d’en être les auteurs. J’ai lieu de soupçonner aussi ceux de leurs partisans qui sont encore dans votre sein. (Des murmures s’élèvent dans la partie gauche.)
Auguis : Dans les rassemblements on reproche hautement aux citoyens d’avoir combattu contre le tyran le 10 août, et d’avoir le 12 germinal, soutenu la Convention. (L’Assemblée frémit d’indignation.)
Bourdon : Oui, le mouvement que l’on prépare est le pendant de celui du 12 germinal. Les maux du peuple sont prêts à être soulagés; nous touchons au moment d’une paix générale; j’ose le dire, elle est déjà peut-être signée. (Vifs applaudissements.) C’est ce moment qu’on choisit pour déchirer le sein de la république. On vous demande la constitution de 1793. Nous aussi, sans doute, nous la voulons, mais nous la voulons solide et durable. On veut persuader aux puissances qui signent notre alliance qu’elles ne peuvent ici compter sur rien et que nous sommes à la veille d’un bouleversement général. Peuple français, peuple de Paris, reconnais à ces traits la rage de ces incorrigibles royalistes. Peuple, je t’en conjure, au nom de la liberté, ne déshonore pas la gloire de tant de travaux. Pendant quatre années tu as souffert, tu as combattu pour la liberté : quelques moments de patience encore, et l’abondance et la paix seront le fruit de ta vertu. (On applaudit.)
Merlin (de Douai : Je prie la Convention de rapprocher les circonstances : le 12 germinal, un mouvement, commencé le 11, éclata, parce que le 11, le courrier porteur des articles du traité de paix était parti pour Bâle. Dans le même moment, un mémoire adressé à la diète de Uatisbonne, par une des puissances belligé-
ni n tes, faisait un crime au roi de Prusse d’avoir signé la paix avec la république. Nous sommes au moment de signer d’autres traités, et les mêmes manœuvres sont employées.
Plusieurs membres : Que dans cet instant de crise un appel nominal soit fait, et que des huissiers se portent au domicile des représentants pour les convoquer.
Un membre : Je demande que la Convention décrète que nul représentant ne pourra sortir de cette enceinte.
L’Assemblée passe à l’instant à l’ordre du jour, motivé sur ce que le devoir des représentants du peuple est de mourir, s’il le faut, à leur poste.
Des députés de la section Le pelletier sont à la barre, et protestent, par une adresse pleine d’énergie, de leur dévouement à la Convention. Après lecture, la Convention en décrète l’impression et Partielle dans Paris. De nouveaux groupes armés s’introduisent dans la salle.
André Dumont annonce qu’il a été, dans la nuit, averti à Versailles qu’un mouvement devait éclater dans Paris : les bruits les plus absurdes étaient répandus de toutes parts; on dit que l’Assemblée veut un roi, qu’elle attend qu’on vienne le lui demander; on dit Paris en révolte ; que le massacre y est à l’ordre du jour ; qu’un député ne peut sortir sans être insulté. Les papiers publics semblent aussi ligués pour attaquer tous les représentants; ils s’élevaient, il y a quelque temps, contre le sans-culottisme, aujourd’hui ils crient contre le luxe. Il faut que l’Assemblée se prononce avec énergie, s’écrie André Dumont. (On applaudit longtemps.) La révolution, reprend-il, est pour tous les bons citoyens, riches comme pauvres. Quiconque aime la république, la liberté, les lois, est citoyen; il doit jouir des bienfaits de la révolution. (On applaudit.) Que l’Assemblée sévisse contre les méchants et les assassins; qu’elle fasse un appel aux bons citoyens (on applaudit), bientôt elle sera entourée d’une force puissante, les séditieux ne pourront rien, et elle fera le bien qu’elle veut, qui est dans son cœur.
Tout à coup des cris se font entendre, les portes sont forcées; une lbule de femmes se précipitent dans les tribunes : Du pain! du pain! s’écrient -elles; elles insultent, elles menacent les représentants.
dernier est au fauteuil, il se couvre; la tranquillité se rétablit.
Ces murmures affreux, dit-il, présagent une tempête; mais que
ces femmes fassent attention que leurs cris ne changeront rien à 1’attitudo de la Convention : le pain qu’elles demandent est l’objet de notre constante sollicitude...
Des huées s’élèvent de tous côtés.
Le président : Vos cris ne hâteront pas d’un instant l’arrivée des subsistances; le désordre les empêchera d’arriver...
Le président est de nouveau interrompu par les vociférations.
11 est impossible, s’écrie Louvet , que les boas citoyens ne soient pas ici les plus Nombreux : ils ne souffriront pas, sans doute, que les cris séditieux que nous venons d’entendre recommencent. Nous sommes les représentants de 25 millions d’hommes; souffrironsnous que cinquante malintentionnés nous fassent la loi? Non! un outrage vient de vous être fait : ordonnez que cette tribune soit vidée; les royalistes, les terroristes, sont réunis contre vous; réunissez-vous pour les écraser.
Toute l’Assemblée se lève, les cris et les huées recommencent.
André DumonLe st au fauteuil; il annonce qu’il vient de donner au général Fox l’ordre de se charger du gouvernement provisoire. (On applaudit.)
Le général Fox paraît; il jure de faire respecter la Convention, ou bien de périr à son poste.
Tlübaudeau : Je demande que le général soit autorisé à repousser la force par la force. — Décrété.
Le général Hoche, à la tête de la force armée, fait vider la tribune d’où les cris sont partis.
La salle retentit au même instant des coups redoublés dont on frappe aux portes; elles sont brisées; une foule armée se précipite par l une d’elles dans la salle.
Aux armes! aux armes! crie-t-on à l’autre porte; les vétérans, les gendarmes marchent les armes hautes contre les assaillants et les repoussent.
La foule cède en jetant des cris épouvantables; elle recule jusqu’au salon de la Liberté ; là un choc violent s’engage, le bruit des armes retentit dans la salle. André Dumont et plusieurs députés courent vers le lieu du combat. Kervélégan est blessé au bras et à l’épaule, mais il n’en continue pas moins de tenir tête aux furieux.
Boissy d’Anglas monte au fauteuil.
Auguis parait ; il est en costume, le sabre nu à la main; une nom-
breuse force armée le suit; ils se précipitent vers l’endroit du choc : deux chefs des séditieux sont arrêtés; on les traîne par les cheveux dans la salle, plusieurs représentants les couvrent de leurs corps et arrêtent les bras levés sur leurs têtes.
Auguis : Le sanctuaire des lois a été violé, mais vous ne voulez pas que le sang coule!
Toutes les voix : Non! non !
Auguis : Eh bien ! on répand le' bruit que des femmes ont été égorgées! (Il se fait un (nouvement d’indignation.)
J. Chénier : Nous sommes prudents, mais nous serons fermes ; rien ne nous intimidera.
Non! non ! s’écrient les représentants.
Les hommes arrêtés sont conduits au comité de sûreté générale; un instant après, le président annonce que les poches d'un de ces hommes qui demandaient du pain à grands cris, en étaient remplies.
Garnier : Grâce à l’énergie de la Convention, à la sagesse des mesures prises par les comités et au courage des Parisiens, la journée du 1er prairial, comme celle du 12 germinal, tournera à l’avantage de la république. Mais, ajoute-t-il, les subsistances sont l’arme terrible dont se servent les malveillants; déjà plusieurs sont partis pour se répandre dans les campagnes, dire qu’on s’égorge ici pour empêcher les arrivages.
Il demande qu’il soit sur-le-champ envoyé des courriers aux représentants chargés de veiller à l’approvisionnement de Paris, pour les instruire de la vérité des faits. — Décrété.
De nouveaux cris se font entendre ; de toutes parts on crie aux armes! la force armée marche : le combat s’engage de nouveau ; on tire trois coups de fusil : la foule se précipite avec fureur dans la salle et sur les bancs.
Du pain et la constitution de 93 : ces mots étaient écrits avec de la craie sur les chapeaux.
A bas les scélérats! Du pain! du pain! tels sont les cris que les révoltés poussent de toutes parts dans la salle.
Vive la Montagne! crient plusieurs voix; les députés qui siègent de ce côté se lèvent ; ils disent qu’ils sauveront le peuple.
Le resie des députés ne prend aucune part à ce mouvement.
Ln coup de sabre est porté au représentant Saint-Martin qui le pare.
Les factieux se précipitent vers le président Boissy d’Anglas, des officiers le couvrent de leurs corps.
Féraud monte à la tribune, il est poursuivi par une foule de furieux : on tire sur lui un coup de pistolet; il est atteint et tombe au pied de la tribune : son sang rejaillit sur ses collègues; il coule de la tribune.
Les assassins s’emparent du corps de ce représentant, le traînent, coupent la tète, la mettent au bout d’une pique, la promènent, l’apportent dans la salle, la présentent au président Boissy d’Anglas, qui reste calme. Vernier pérore à la tribune, que Romme veut escalader. On remarque un homme bien mis qui parle à l’oreille de Boissy.
De nouveaux cris s’élèvent : Délibérons! délibérons! Du pain! du pain! A bas Fréron! à bas Tallien! à bas les muscadins! Nous voulons une municipalité, la liberté des patriotes!
Vernier remplace Boissy au fauteuil ; ce dernier, longtemps injurié, menacé, plusieurs fois couché en joue, était demeuré tranquille, couvert, dans une attitude fière, et n’avait cessé de s’efforcer de maintenir le respect dû à la Convention.
Un garde national ose essayer d’écarter la foule, tandis qu’un nègre appelle à la révolte.
Quelques députés présents se réunissent à une place qui leur est laissée libre dans la partie gauche de la salle.
Dussaulx obtient la parole, il dit :
Citoyens, regardez, je vous en conjure, au milieu de cet horrible tumulte, la contenance fière çt calme des ministres des puissances étrangères et de ceux qui les accompagnent. J’entends dire, et je n’en doute pas, qu’ils veulent tous mourir avec nous. Généreux amis de notre république vainement assaillie, vous vivrez et nous triompherons du crime : la mémoire de votre généreux dévouement ne sera jamais oubliée, non ! jamais!
Je demande l’insertion au bulletin, de la conduite des ministres et des hommes braves qui les accompagnent. — Adopté.
Romme parvient enfin à la tribune, au milieu des plus vifs applaudissements du peuple armé. Il tient une des proclamations, et propose d’en mettre aux voix le premier article : la liberté des patriotes détenus depuis le 9 thermidor. Cette rédaction, présentée par Duroy, est adoptée.
Los chapeaux levés en l’air, et les acclamations du peuple répondent à cette proposition.
Les articles suivants sont adoptés de la même manière et aux mêmes acclamations :
1° Toutes procédures criminelles commencées contre des patriotes sont suspendues.
2° La loi du 5 ventôse, qui ordonne le désarmement des prétendus terroristes, est rapportée.
3° Les députés arrêtés le 12 germinal, ceux qui se sont soustraits au décret d’arrestation, rentreront dans le sein de la Convention.
h° Les autorités constituées sont responsables de l’exécution de ;es décrets.
5° Des courriers extraordinaires les porteront aux représentants en mission.
Romme : Je reparais à la tribune pour faire des propositions trèsessentielles. Je demande : 1° Qu’il soit défendu aux pâtissiers et aux traiteurs de faire des brioches ou des pâtés; 2° Qu’il soit fait des visites domiciliaires pour que les subsistances soient également partagées. — Une voix : Et que les assignats soient au pair avec l’or et l’argent.
Ces propositions sont accueillies au bruit des applaudissements. Les chapeaux sont levés en signe d’adhésion.
Romme fait décréter, en outre, que les sections seront permanentes.
Goujon : II est une précaution essentielle à prendre; il faut éclairer nos frères des départements sur cette journée ; il faut leur envoyer une adresse, et les instruire des causes de l’insurrection du peuple.
Vous avez adopté de très-bonnes mesures, mais il faut les exécuter : je demande la création d’une commission d’exécution : (pie les patriotes incarcérés sortent à l’instant de prison. Quant aux comités du gouvernement actuel, ils ne sont pas avec nous, je demande leur suppression.
Plusieurs femmes se lèvent en criant : L’arrestation ! Une femme des tribunes veut parler; la foule assise sur les bancs des députés lui impose silence.
Goujon : Encore une mesure pressante : on assure (pic des troupes circulent autour de Paris, il huit prévenir les autorités qui pourraient les faire servir contre le peuple et exciter la guerre civile. Je de-
mande que toutes les forces soient mises à la disposition de la commission exécutive que vous allez créer. — Les chapeaux se lèvent encore en signe d’adhésion.
Uegssard : Je demande la destitution de tous les fonctionnaires en place depuis le 9 thermidor.
Duquesnoy : Je demande l’arrestation des comités du gouvernement, et celle des comités des sections de Paris.
Bourbotte : Je demande l’arrestation des folliculaires qui empoisonnent l’opinion publique (de très-vifs applaudissements interrompent). Ils ont avili la Convention, déchiré les représentants du peuple les plus fidèles, et ceux surtout que vous allez rendre ù la liberté.
Chacune de ces propositions est accueillie avec enthousiasme par la foule qui remplissait la salle. Le petit nombre des députés restés levaient leur chapeaux en signe d’adhésion.
Albilte : Je demande que la Convention reprenne son attitude ordinaire, et que les secrétaires recueillent les décrets rendus.
Gaston : Je demande que les comités rendent compte sur-le-champ des mesures qu’ils prennent.
Legendre et Decloy se présentent à la tribune.
Legendre : Vos comités de gouvernement nous ont chargés de vous inviter à rester à votre ptste, d’inviter les citoyens ici présents à sortir de la salle et à laisser délibérer... (Les huées les plus violentes l’interrompent ; les cris A bas ! à bas ! s’élèvent.) Le président se couvre. Legendre se retire de la tribune.
Un membre : Vous voyez que les comités du gouvernement ne veulent point exécuter vos décrets. Je demande que la commission exécutive que nous allons nommer s’empare à l’instant des papiers des comités, et que les membres soient mis en état d’arrestation.
Bourbotte, Duroy, Duquesnoy et Prieur (de la Marne) , sont nommés membres de la commision.
Les trois premiers déclarent qu’ils se rendent au poste que le peuple leur confie, dussent-ils être déportés ou incarcérés.
Un membre : Je demande la suspension de tous les autres comités, car si vous en laissez subsister un seul, vous aurez une seconde nuit du 12 germinal.
A l’instant les membres de la nouvelle commission sont repoussés au dehors et rentrent dans la salle : des cris se font entendre à l'extérieur; le tambour bat le pas de charge. Une foule de citoyens
armés, ayant à leur tête Auguis, Legendre, et des militaires, entrent, la baïonnette en avant , aux cris de : Vive la Convention ! à bas les jacobins!... La foule, pressée sur elle-même, résiste un moment; le choc devient très-violent, les citoyens redoublent de vigueur et attaquent par diverses issues. Le rassemblement qui délibérait avec les députés s’ébranle et cherche son salut dans la fuite. Les uns se précipitent aux portes, les autres dans les tribunes; d’autres s’échappent par les fenêtres; la force armée s’empare de tous les points de la salle. Les députés qui avaient fait les propositions adoptées par la multitude sont investis; les représentants reprennent leurs places. La Convention, rendue à la liberté, est bientôt complètement réunie.
Les cris de -.Vive la Convention ! vive la république ! À bas les jacobins ! hors la loi la Montagne ! se font entendre.
Legendre : Je demande que, pour prouver l’entière liberté des représentants qui viennent de se réunir, tous les braves citoyens qui ont si bien servi la patrie dans cette circonstance sortent de notre enceinte, et continuent de nous seconder de leur énergie.
La Convention reste seule dans le lieu de ses séances; la force armée se retire et remplit les tribunes.
Legendre demande que la Convention annule les prétendus décrets rendus par la minorité conspiratrice de la Convention.
Les feuilles éparses qui recueillaient les propositions adoptées sont brûlées au milieu d’applaudissements réitérés.
Thibaudeau . Votre salut dépend en ce moment des mesures énergiques que vous allez prendre. Arrêtez sur-le-champ les orateurs et les représentants qui ont délibéré avec les égorgeurs de la Convention.
L’Assemblée se lève tout entière et décrète la proposition.
Tallien : Je demande que le soleil ne se lève pas demain sur la tête des conspirateurs...
On applaudit très-vivement. Le décret suivant est aussitôt rendu :
« La Convention nationale décrète d’arrestation Bourbotte, Duquesnoy, Duroy, Prieur (de la Marne) , Romme, Soubrany, Goujon, Albitte l’aîné, Peyssard, Lecarpentier (de la Manche), Pinet l’aîné, Borie, Fayau, Rhuil.
« La Convention nationale décrète que les membres mis ce jour en arrestation seront sur-le-champ transférés au comité de sûreté générale, pour l’exécution du présent décret. »
Sur la proposition de plusieurs membres, les décrets suivants sont rendus :
« La Convention nationale décrète que les représentants délibéreront avec le costume qu’ils portent aux armées. »
« La Convention nationale décrète que, jusqu’à ce que le calme soit rétabli dans la commune de Paris, aucune femme ne sera admise dans les tribunes de la salle où se tiennent les séances de l’Assemblée, et qu’à l’avenir elles n’y seront admises que lorsqu’elles seront accompagnées d’un citoyen, qui sera tenu de présenter sa carte de citoyen à la garde qui sera placée au bas de l’escalier qui conduit à ces tribunes. »
« La Convention nationale décrète qu’il sera à l’instant fait une proclamation pour prévenir tous les bons citoyens de Paris et des départements que la Convention a triomphé de la malveillance, qu’elle a repris ses délibérations et qu elle restera en séance permanente jusqu’au parfait rétablissement de l’ordre. »
Les comités du gouvernement annoncent, à trois heures du matin, que la Convention peut , sans danger pour la chose publique, suspendre sa séance.
La Convention entend plusieurs députations des sections, qui se sont réunies en assemblées générales et qui ont arrêté de ne reconnaître pour point de ralliement que l’Assemblée des représentants du peuple français.
La séance est suspendue, le 2, à cinq heures du matin, et reprise à dix houres; elle ne s’est terminée que le lendemain, 3 prairial.