AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
C'est par l'opinion que les étrangers portent sur elle qu'une grande nation donne sa mesure, car les étrangers sont pour nous « la postérité contemporaine ». M"''' de Staël ne s'est pas contentée de dire le mot, elle a joint l'exemple au proverbe. Du livre sur V Allemagne date une littérature nouvelle ; c'est la première fois que la critique s'exerce en dehors des préjugés de race. Hauteur et libéralité des points de vue, suprême indépendance d'esprit, rare compréhension, ce livre a tous les avantages qui distinguent les œuvres de première main ; tout en montrant à la France l'Allemagne pour ce qu'elle est, pour ce qu'elle vaut, il opère mille découvertes au profit de l'Allemagne elle-même ; les influences climatériques, les relativilcs, il ne néglige rien; vous sentez en le lisant que la critique internationale est créée et que vous avez affaire à l'une de ces œuvres comme il en naît au début des grandes périodes littéraires, et comme en a produit dans tous les genres
rincomparable mouvement qui signale les quarante premières années de noire siècle.
La censure de Bonaparte jugea l'ouvrage antifrançais, et dans la mémorable lettre du ministre de la police qui signifie son congé à l'illustre dame, si la politique du moment entra pour beaucoup, je ne jurerais point qu'il n'y eût pas un peu de celte humeur maussade et rancunière qu'en littérature les tenants du passé trouvent toujours moyen de témoigner aux représentants de l'idée nouvelle. « Nous ne sommes, Dieu merci, pas réduits à chercher nos modèles chez ces races que vous admirez; votre ouvrage n'est point français ; l'air de ce pays-ci ne vous convient pas.» Comprenons bien tout ce que ces derniers mots renferment d'ironie et d'amertume : Fair de la France ne vous convient pas, allezvous-en. Autrement dit, vous n'avez pas craint de préférer la liberté au despotisme, alors môme que le despote est le maître du monde; vous avez eu l'audace, en un jour où l'oppression règne partout, de nous peindre dans Corinne la souveraine indépendance du génie, et, chassée de Paris, de faire couronner votre idéal au Gapitole; vous avez osé dire au peuple français ses vérités en plein visage, et cela juste à l'heure oii sa vanité nationale l'enivre et le met hors de lui, où ses aigles couvrent l'Europe de leurs ailes viclorieuses; vous avez osé venir nous parler, de quoi ? De la poésie et de la philosophie de l'Allemagne, des libertés de l'Angleterre, des arls de l'Italie. L'Allemagne, nous l'avons vaincue, l'Angleterre se nomme la perfide Albion, et l'Italie est une de nos provinces; sachez, madame, qu'en dehors de la France napoléonienne rien n'existe sous les
cieux. Vous l'avez ignoré, c'est un crime, et tout crime mérite son châtiment; le vôtre sera de n'être plus Française, de voir vos livres saisis, vos manuscrits brûlés, et de quitter le territoire natal dans les vingt-quatre heures en ayant sur vos pas une meute de sbires et d'espions qui vous traqueront par-delà la frontière.
M'"'' de Staël fut en effet la première qui sut dire aux Français leurs vérités et leur montrer d'autres modèles que ceux qu'ils avaient toujours admirés. Nous vivions dans l'exclusive contemplation de nous-mêmes, ne jurant que par nos classiques, attribuant à leurs seuls chefs-d'œuvre l'inlluence irrésistible exercée par nous à l'étranger et que nous devions bien moins au lustre particulier d'un grand siècle épisodique dans notre histoire qu'à la prédominance de notre culture intellectuelle, à l'invincible perfection de cette noble langue française, la seule façonnée pour la libre discussion à une époque où des Leibniz, des Jacob Bôhm, en étaient réduits à recourir au latin faute d'un instrument moderne à leur convenance. Organisation philosophique et raisonnante, avec de grandes facultés d'émotion, esprit pénétrant, voyageur, sachant les langues et toujours capable d'appuyer ses points de vue originaux sur ces notions particulières, techniques, qui font la vraie compétence du critique, l'auteur du livre de l'Allemagne avait toutes les qualités de son entreprise.
Ce qui caractérise M"^^ de Staël et donne à sa physionomie une originalité puissante, c'est la réunion de deux grandes facultés qui très-rarement marchent ensemble : l'auteur à^Coinnue est un esprit créateur, l'auteur du livre sur V AUemnyne est un critique. En
France, cela ne s'était jamais encore vu. La critique est essentiellement conservatrice de sa nature; comme elle ne crée pas du nouveau, il lui faut plus ou moins s'en tenir à la leçon du passé ; la poésie, au contraire, représente dans la littérature d'une époque et d'un pays l'élément révolutionnaire. De là ces malentendus, ces querelles interminables, qui retardent le mouvement des idées, et qui ne se produiraient pas s'il se pouvait faire que tous les critiques fussent des Lessing, des Goethe ou des Staël, c'est-à-dire des écrivains à la fois capables et de censurer et d'inventer. Dans le cours des choses, le vrai poëte est toujours en avance d'un demi-siècle sur son temps, et, pendant qu'il tourne ses yeux vers l'avenir, la critique en maugréant lui corne aux oreilles les préceptes du passé : Vestigia grxca! Le moyen de s'entendre en pareil conflit? Aussi ne s'entend-on guère, du moins dans le moment; l'accord ne se fait que plus tard, quand il se fait. Pour comprendre ceux qui regardent vers l'avenir, il faut être soi-même un peu prophète, et M""" de Staël l'était beaucoup ; elle avait ce précieux éclair d'imagination qui donne à la critique force de productivité. Ses travaux, nous pouvons le dire aujourd'hui, ont été dans le sol alors fraîchement labouré de la France une des semences les plus saines, les plus fécondes ; parfois ils nous complètent Chateaubriand, plus souvent encore ils le corrigent. Si vous voulez de l'éloquence, de l'enthousiasme et du pittoresque, le poëte de René vous en prodiguera des trésors; mais son esthétique, au demeurant, n'est que préjugés. 11 manque d'accord avec lui-même, sa théorie est d'un classique, et son œuvre prêche le roman-
tisme jusqu'à la divagation; en politique, égal désordre, il n'a de sentiment que pour la monarchie et de beaux discours que pour la république, sa religion n'échauffe que la tête et vous laisse le froid au cœur. M""" de Staël n'eut point de ces égarements ; aussi a-t-elle fait besogne plus durable. Par ses mains s'est écroulée cette muraille de la Chine qui embastillait l'ancienne France; combien de perspectives ouvertes devant nos yeux sur la nature, sur le beau, quels dignes et chaleureux accents proférés au nom des droits de l'humanité par-delà les frontières des divers États, et dont se souviendront d'âge en âge toutes les âmes fidèles à la tradition d'un christianisme intelligent!
Ce n'est pas seulement chez nous que ce généreux système a porté ses fruits ; de même que l'illustre écrivain avait étudié l'Allemagne au profit de la France, les Anglais, les Allemands ont à leur tour étudié la France au profit de leur pays. Livres et conférences, partout ces utiles travaux se sont multipliés sous différentes formes, les peuples les plus réfractaires au progrès moderne, les plus enveloppés des ombres mystiques du passé, se sont ouverts aux débats du présent; le Danemark, réactionnaire et piétiste, s'est ému aux noms de Voltaire et de Rousseau. Il vient d'entendre la parole d'un homme libre et autorisé lui raconter la révolution française, les grands esprits qui l'ont précédée, amenée, et ceux qu'elle a suscités dans notre temps, les Chateaubriand, les Constant, les Staël, et le voilà, ce vieux Danemark, isolé jusqu'alors dans le romantisme d'Oelenschlâger, le voilà lancé en pleins courants, et, bon gré, mal gré, forcé de nager avec le
siècle. L'auteur de ce coup d'éclat est un jeune esthéticien de verte allure, nourri à fond de notre dixhuitième siècle, dont les principes, par moments, lui montent au cerveau, — ivresse si l'on veut, mais qu'il ne s'agit pas de juger à distance; constatons seulement que sur place elle a produit les plus puissants effets. Il faudrait se reporter aux souvenirs de la Sorbonne, aux jours épiques des Guizot, des Villemain et des Cousin pour se faire une idée de la liévreuse agitation entretenue dans Copenhague, pendant l'hiver de 1871, par un simple cours de littérature. Jamais l'université ne s'était vue à pareilles fêtes ; neige, pluie et vent, on bravait tout plutôt que de manquer une de ces séances dont l'esprit public s'occupait ensuite des semaines entières, tant la nouveauté de ces idées frappait chacun, tant on admirait l'audace de cet homme osant ainsi mettre à nu la pauvreté de la littérature nationale. A la vérité, de littérature danoise, il n'en existe pas, prétend M.Brandès; les bons bourgeois de Copenhague ne s'en étaient encore point doutés. Notre œil ne perçoit les objets ni de trop près, ni de trop loin, et l'étude comparée des littératures a cette propriété de rapprocher assez de nous les choses qui sont loin pour que nous puissions nous les assimiler, et d'éloigner assez ce qui nous touche pour corriger le défaut d'optique.
Toute grande littérature est en môme temps un document historique et moral. Si je veux savoir comment les Français, les Anglais ont vécu, ont pensé à telle période, leurs poètes et leurs prosateurs me l'apprendront; mais ce n'est point là le fait de tout le monde. En regard de ces nations diri-
géantes où les problèmes de rexistencc sociale se retrouvent agités, débattus au théâtre, dans les volumes de vers, dans les romans, — loin, bien loin de ces centres de lumière et de productivité sont des pays qui semblent s'être fait une loi de se tenir à l'écart. Rien de l'étranger n'y pénètre, si ce n'est de temps en temps l'esprit de réaction. Leur littérature ne vous fournit aucun indice ni sur le passé ni sur le présent. Causez avec un Danois de son pays, et demandez-lui de vous citer un de ces noms dans lesquels s'incarne le trait caractéristique du jour; il ne saura que vous répondre, car, s'il y a des écrivains, leur influence, à vrai dire, n'existe pas. Les questions qui sont dans la société ne sont pas dans la littérature. Quelqu'un qui, au sortir de nos discussions, de nos plaidoyers dramatiques, tomberait à Copenhague, se croirait en Chine ou dans Sirius, à voir ce qui se publie, ce qui se joue. Hiérarchie, pruderie, rationalisme orthodoxe et bigoterie, avec de pareils éléments le royaume de l'intelligence ne se fonde guère! Le marasme s'étend, la vie devient lourde; au lieu d'aborder le réel par la discussion, on y échappe par le rêve, on amoncelle idéal sur idéal, on se confine dans la tour d'ivoire, et d'en haut la simple vérité des choses humaines ne vous apparaît plus au loin que comme un point noir. L'Aladditi d'Oelenschlâger n'est pas môme de l'art pour l'art, c'est de la poésie entée sur de la poésie ; les romans d'Engemann n'ont aucun rapport avec le temps, ne soulèvent aucun débat, aucun problème; Andersen écrit des idylles; Frederick Paludan Miller s'attribue les rhythmes de Byron, mais en se gardant bien de toucher aux idées, et cette strophe ironique à la fois
et pathétique lui sert à verbaliser sur la théologie*. Le dix-huitième siècle mit en avant deux principes : dans la science, esprit de libre recherche; dans la littérature, expansion libre du vrai, du beau humain. Ces idées, comme un torrent, gagnent le monde et se répandent; tout ce qui ne se meut pas dans leur courant roule à sa perte ou prend le chemin de l'abîme. En dehors de ce mouvement tout est byzantinisme ; la science n'offre plus que pure scolastique, et la poésie que pure fantasmagorie, moins encore, car le passé croyait à ses spectres, et nous, les froides abstractions nous importunent. Ces grandes luttes du siècle précédent d'où se dégagèrent tant d'idées nouvelles pour les diverses littératures de l'Europe avaient laissé presque indifférents les pays Scandinaves. Des conquêtes de notre révolution, le Danemark n'avait, pour ainsi dire, pas eu vent, ce qui ne l'empêcha pas, lui qui ne s'était point mêlé à l'action, d'avoir à subir la réaction. Les esprits, pour se garder purs des périlleuses tendances du présent, s'en allèrent vivre dans le passé; on se nourrit d'allégories, de mythes, de légendes, la fleur bleue du romantisme allemand couvrit le sol. Contre cette littérature d'importation patronnée par une orthodoxie d'état systématiquement hostile au progrès, la libre discussion tôt ou tard devait instrumenter. « Voici trop longtemps que le mot de penseur est chez nous synonyme d'hérétique. Je veux bien parler comme tout le monde, ou plutôt me servir quand je parle de la langue de tout le monde;
1 Voyez le livre de M. Brandès, p. 12 et suiv. de Vhitroductioîi.
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mais dès qu'il s'agit de penser, c'est une autre affaire. 11 m'est aussi impossible de penser avec la cervelle de mon prochain qu'il m'est impossible de profiter pour ma nourriture de l'alimentation qui le sustente. Commencer par être soi, condition indispensable pour se servir des résultats acquis et tirer parti du bien des autres; le noble et peut-être le plus beau privilège de l'homme est d'être un éternel recommenceur ; nier l'influence du milieu social, de l'entourage, nul n'y songe, mais cette influence et ce milieu, chaque individu les subit à sa façon. L'homme médiocre accepte sans information ce qu'on lui donne, et prend ce qui se trouve à portée de sa main, tandis que l'homme supérieur choisit son monde et ne fréquente que les esprits qui lui ressemblent, ce qui fait que, lorsqu'il se retrouve ensuite vis-à-vis de la société ordinaire, les sujets de conflit ne lui manquent points » Ces lignes montrent assez la méthode du jeune esthéticien danois. Tout imbu des idées du présent, le docteur G. Brandcs travaille à les faire pénétrer comme un sang régénérateur dans la littérature anémique de son pays. La transfusion devait provoquer de la part du sujet bien de la résistance, que dis-je résistance! mettons scandale. Il se peut en effet que le professeur de Copenhague ait légèrement forcé la note. C'est là une tendance trop commune à tous les novateurs et néophytes; mais que d'anathèmes, justes dieux, à propos d'un simple cours de littérature ! Il n'y avait en jeu qu'une question littéraire, dont les attaques, les dénonciations, le fanatisme ont flni par faire une
1 Brandès : Vorlesitngen.
question de morale et de religion. Le jeune écrivain fut bientôt traité d'Érostrate; l'éternel obscurantisme vit en lui l'ennemi de l'ordre social, l'homme de l'étranger, le mauvais patriote. La fameuse mercuriale de ce personnage de l'empire à M"^ de Staël eut sa variante à propos de ce jeune indiscret, dont la pensée allait aux découvertes; à lui aussi, les avertisseurs du vieux conservatisme littéraire, politique et social prodiguèrent leurs sages oracles. « L'air du Danemark ne vous convient pas ; allez en Allemagne, en Angleterre, allez surtout en France, 011 vous trouverez le jacobinisme et la commune, avec qui vous êtes fait pour vous entendre ! » — Dire que ces idées, objet de tant d'épouvante pour ces pays du nord retardataire, sont aujourd'hui partout en Europe, penser que ces brandons nous viennent de Voltaire et de Rousseau, à qui notre grand seizième siècle les avait transmis! Et franchement je ne vois pas comment on pourrait bien s'y prendre pour en finir une bonne fois avec cet héritage. C'est une mode aujourd'hui de rendre la révolution de 1789 responsable de tous nos malheurs. De ce que le présent où nous sommes nous déconcerte et nous gêne, nous regrettons le passé, qui valait cei'tes beaucoup moins, mais où nous n'étions pas. L'aventure n'est pas neuve, et se reproduit à chaque crise depuis que le monde existe. L'homme de toutes les époques est ainsi fait, il s'imagine que les choses doivent se combiner à souhait pour le plus grand bien-être de son court passage ici-bas. Nous nous refusons à comprendre que les quarante ou cinquante années de notre activité particulière importent peu, et que l'histoire procède par siècles.
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Au lieu de vivre avec les événements, de nous en arranger de notre mieux, nous mettons notre gloire h les entraver ; au lieu de régler, de gouverner le courant, nous le combattons : lutte impossible! «Le réveil de la contre-révolution est venu empêcher le ralliement pacifique des intérêts généraux de la France et comprimer dans leur germe les développements du bon sens public. C'est une œuvre d'ordre et de patience que la France de la révolution doit accomplir. L'ancien régime apparaissant en armes la rejette dans des voies pleines de désordre, de violence et d'obscurité.» Ces paroles, que M. Guizot écrivait il y a près de soixante ans ^ , s'offrent à ma plume tout empreintes d'une actualité saisissante.
Le vieux Danemark a donc tressailli au contact de la vie moderne ; Yoltaire et Rousseau ont aussi pénétré là, grâce au travail que nous venons de signaler. Dès qu'il s'agit en effet du dix-huitième siècle, le premier nom qui vous monte aux lèvres, c'est Voltaire, le second Rousseau, et ces deux noms représentent, résument si bien le siècle dans son ensemble que , lorsque nous voulons réagir contre l'un, nous nous servons de l'autre, de telle sorte que, dans l'action comme dans la réaction, c'est toujours le dix-huitième siècle qui nous pénètre. De Rousseau procèdent tous les grands courants littéraires qui depuis quatre-vingts ans fécondent l'Europe. Combien de noms se rattachent à celui-là! En Allemagne, Herder, Kant, Fichte, Goethe, Jean-Paul, Schiller; en Angleterre, Byron,
1 Des moyens de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel de la France, par M. Guizot, 1821.
un nom qui en vaut cinquante; en France, Diderot d'abord, puis Chateaubriand, Benjamin Constant, M'"'' de Staël et George Sand. Tandis que Voltaire agit davantage sur la généralité, Rousseau attire à lui les talents, émeut les écrivains. Comme Aristote et Platon, ils régnent à tour de rôle sur la postérité ; tantôt c'est l'un qui tient le sceptre, et tantôt c'est l'autre. A l'entrée du siècle, par exemple, Rousseau prédomine; mais voici que vers 1848 un coup de main de l'École normale nous ramène Voltaire, dont rinfluence reprend et se continue jusqu'à la période actuelle, qui nous montre comme un travail de rapprochement entre les deux branches.
Commençons notre histoire avec le siècle ; Voltaire à ce moment s'absente, prend congé, l'esprit de négation entre en vacances et dit ((à revoir» aux spectateurs, car il sait bien qu'il reviendra plus tard, lorsque le mouvement qui s'engage aura provoqué à son tour la réaction. Le dix-huitième siècle n'a rien compris au moyen âge, le moyen âge est partout mis en crédit, et ce n'est point seulement la poésie que charme ce retour vers le passé, les choses de la vie politique et sociale en subissent aussi l'influence. En religion, en politique, c'est l'esprit du passé qui domine, c'est au moyen âge qu'on remonte, à sa chevalerie, à son mysticisme. L'année même oii Napoléon signe le concordat paraît le Génie du ch^istianisme, un de ces livres qui prennent le vent d'une époque, et dont c'est l'heureuse destinée de naître
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couleur du temps comme l'oiseau bleu. Un succès immense les accueille et les recommande à la postérité, laquelle se fie à la mode d'antan et la croit sur parole plutôt que d'y aller voir. Un titre si grand ! et derrière ce titre une discussion si mesquine I Que penserait aujourd'hui l'orthodoxie, que dirait l'exégèse moderne, d'une théorie du christianisme uniquement préoccupée de faire prévaloir le côté mythologique, et de nous démontrer que nos idées religieuses peuvent se mettre en opéras et en ballets tout aussi bien que les plus fameuses inventions du paganisme? Quant à l'esthétique, elle est appropriée aux besoins de la cause et mérite les mômes égards que l'interprétation théologique. Tasse y prend son rang au-dessus d'Homère, et le vertueux Bernardin s'assoit sur Théocrite ; mais n'allons pas trop loin, car le Génie du Chràtianhme contient René.
Ici, j'ouvre une parenthèse et remonte à l'une de mes deux sources, à Rousseau. Il va de soi que la Nouvelle Héloïse n'a pas été créée sans précédent, — mais ni Manon Lescaut ni Clai'isse n'ont agité , secoué, enfiévré le monde à l'égal de la Nouvelle Héloïse. C'est toute une commotion qui s'étend au dehors, gagne l'Europe, et dont le contre-coup nous revient ensuite. La France envoie la Nouvelle Héloke à l'Allemagne, qui lui renvoie Werther, et d'elle en retour reçoit René. L'auteur de l'ouvrage que nous parcourons se demande : « Qu'y a-t-il de nouveau dans y Héloïse?-» A cela peut-être ne saurait-on mieux répondre que par le mot de Sieyès sur le tiers état. Qu'était-ce avant Rousseau que la passion dans le roman? Rien. Que doit-elle être? Tout! La galanterie est d'essence aristocratique, la passion est peu-
pie. La conception du sentiment au dix-septième siècle diffère entièrement de cet idéal nouveau. L'amour, au temps de Louis XIV, est avant tout le produit le plus délicat, le plus exquis de la civilisation. 11 vit de convenances, d'étiquette, il a son programme des cérémonies. En dehors d'un certain style et d'une certaine culture d'esprit, il n'y a pas de femme , — et sans la femme point d'amour; de là dans les mœurs et la littérature une décence, une politesse imperturbables; tout ce qui voile la pensée l'ennoblit, et la périphrase seule rend acceptable la passion. De la Princesse de C lèves aux comédies de Marivaux, tous les amoureux se ressemblent; ce sont gens de la même famille et du même air; ils se cherchent, s'évitent, se retrouvent, meurent ou se marient sans que jamais la question sociale intervienne dans leurs affaires, et jamais on n'a vu dans ce monde-là qu'une jeune patricienne se soit éprise d'un plébéien : art charmant et aristocratique qui vous captive d'autant plus que vous le sentez disparaître ! Ces femmes, — grandes dames et soubrettes, — dont la sensiblerie a mille grâces, en sont-elles moins femmes pour se maniérer? Le mimosa, pour sa délicatesse chatouilleuse, en est-il moins naturel?
Le conventionnel de ce roman, de ce théâtre, de ce style, règne sur tout le siècle : chacun le touche, le coudoie, ce qui fait qu'il ne blesse personne. Regardez bien, et jusque dans Mozart vous ressaisissez Watteau ! Est-ce une fille des champs, cette Zerline en jupons courts, en fins souliers à talons rouges, qui, son chapeau de bergère au bras, un œil de poudre dans ses cheveux, lance au parterre en
minaudant ses jolies gammes emperlées? Ouvrez la Nouvelle Héloïse, — c'est un autre monde. L'action, le style, le décor, tout change. Adieu léternelsolennel du grand siècle, les erotiques badinages de la régence, adieu M""^ de la Fayette, Marivaux, Grébillon fils ! Nous ne sommes plus à Versailles, dans « les appartements » ou dans le boudoir d'un Brimborion quelconque ; nous sommes à Clarens, en plein canton de Genève : près de nous, la source du Rhône écumant, mugissant, mêlant sans les confondre ses nappes transparentes à l'Arve grisâtre et neigeux; au loin, le mont Blanc gigantesque entre ses deux pics des Alpes. Au coucher du soleil, un rose tendre baigne les cimes glaciales, qui tantôt, après avoir passé par le violet du crépuscule, bleuiront au lever de la lune. « Insensiblement la lune se leva! » Remarquons, admirons tout de suite cette influence magique du pittoresque sur le style. Il semble que la nature ait réuni là tous ses contrastes. En moins d'une demi-journée et dans la même promenade, à la chaude haleine de l'été les âpres vents du nord succèdent ; on dirait que les saisons tourbillonnent autour de vous. Quel lac plus bleu que ce lac de Genève ! Dans l'immensité de cet azur, des rondes de montagnes réfléchissent leurs têtes, que le soleil enguirlande de rayons, dont les miroitements irisent l'atmosphère I Poussons jusqu'à Montreux, saluons le château de Ghillon, mystérieux, ténébreux, sinistre, et ruminant les horreurs du passé au milieu des bénédictions de ce paysage. A cette place, l'horizon s'élargit, l'air s'adoucit, la lumière vaporisée noie et confond tout : le ciel, les Alpes et le lac, Revenons un peu sur nos pas, nous
touchons à Clarens, au bosquet de Julie, et nos regards, en leur faisant fête, reconnaissent les lieux d'oii le sentiment de la nature s'est répandu sur l'Europe et sur le siècle.
Du môme coup, en même temps que le sentiment de la nature et la passion, l'élément démocratique s'introduit dans la littérature ; George Sand peut naître, le roman moderne est créé. Saint-Preux et Julie diffèrent de classe : l'une est une personne riche et de bonne maison, l'autre un pauvre diable de précepteur. Comme dans Werther, la ferme volonté de sortir des rangs, de parvenir, se marie à l'amour. A quoi songeait donc Napoléon lorsqu'il reprochait à Goethe d'avoir compliqué la passion de son héros d'une sourde rancune contre ce monde aristocratique dont il se sent exclu? Critiquer l'œuvre à ce point de vue, c'était en méconnaître la tendance. Aux yeux de Rousseau, la galanterie est une chose absolument ridicule ; il n'admet que l'entraînement, le délire de la passion; ses personnages déclament, s'oublient et perdent terre ; mais au plus fort de leurs divagations l'électricité qu'ils dégagent vous saisit ; ces êtres - là ne sont point vrais toujours, mais ils vivent. Les baisers qu'ils échangent brûlent leurs lèvres, leurs larmes cou- 1 ent puissamment, et , quand ils se pâment devant nous, ces spasmes, qui n'étaient jadis que minauderie et coquetterie, nous montrent V enfant de la nature épuisé par la lutte et succombant. Le roman d'ancienne mode, « l'ancien jeu », comme il avait son personnel toujours choisi entre gens de qualité , avait aussi sa morale absolument aristocratique, et mettait la religion du mariage sous l'uni-
que sauvegarde des bienséances. On avait l'orgueil du rang, et l'estime qu'on professait envers soimôme tenait l'emploi de la vertu, ce qui fait qu'on a pu dire qu'en France l'adultère était sous Louis XIII un passe-temps, sous Louis XIV une règle et sous la régence un devoir. Rousseau, contre l'esprit de son temps, prend la cause du mariage et la préconise. Son héroïne succombera, ainsi le veut la poétique du genre, mais sans profit pour l'amant, lequel sera, comme Werther, sacrifié à la gloire d'un époux non moins irréprochable qu'ennuyeux.
La Nouvelle Hélohe est de 1761. Werther paraît en 1774. Qu'est-ce que Werther?
Au commencement étaient les princes et les rois ; la littérature ne s'adressait qu'à cette sorte de personnages, vivant et se mouvant dans l'atmosphère et les passions de leur propre monde. D'un contraste entre l'aspiration et le pouvoir voulu pour arriver à la satisfaire , entre cette lutte si tragique du dedans et du dehors, nulle apparence ! Même en étendant son cadre , la littérature reste aristocratique, et ses acteurs sont tous gens de qualité que leur naissance et leur richesse élèvent audessus des misérables servitudes de la vie. Le siècle change, et la contradiction brusquement surgit. Voici un homme que ses facultés poussent vers les sphères supérieures, un homme tout intelligence et sympathie, qui sent vivre en soi l'univers, et que sa pauvreté condamne à ne remplir que des emplois subalternes. Attelé à son ingrate besogne, exclu de la société par le manque du nécessaire, il met toute sa destinée dans la possession d'une jeune fille, et ce trésor, le premier qui passe s'en empare, et de
telle façon que lui-môme est obligé de reconnaître au nom de la morale, du droit, de la raison, que son rival fera en somme un meilleur mari et rendra Charlotte plus heureuse. Quel secret chercher làdessous ? L'amour et le mariage sont-ils incompatibles ? Le cœur a-t-il cessé de s'entendre avec la tête, l'individu va-t-il déclarer la guerre à la société ? Ce qu'il y a, c'est que la crise approche, c'est que le vieil édifice du passé craque et s'effondre. Attendez un peu, et les distinctions de classes, les préjugés de toute sorte vont disparaître sous les ruines sanglantes d'où sortiront plus tard les conquêtes de la révolution. Songeons à cet état d'anxiété mortelle qui dans la nature précède l'orage, représentonsnous ce fiévreux tressaillement, cette stupeur croissante des animaux annonçant de loin le tonnerre : WertJm' est la poésie du pressentiment, comme René sera la poésie du désenchantement. Entre ces deux types, il y a un monde.
Ainsi qu'elles ont leurs troubles de la veille, les grandes catastrophes humaines ont leurs troubles du lendemain : après l'assaut furieux, l'abattement. Tant de commotions n'ont pu réussir à mettre le pauvre cœur humain en équilibre ; tous ces beaux rêves d'égalité, de liberté, se sont engloutis dans un déluge de sang et d'épouvante ; on partait pour la conquête des droits de l'individu, on est rentré avec le despotisme. L'enfant du siècle, nous le revoyons, mais combien changé, pâli ! des rides sur le front, les poings crispés, l'ennui et le désœuvrement l'accablent. Exclu de cette société nouvelle, qu'il maudit, n'y trouvant point sa place, il ira seul errer parmi les tribus sauvages des Indiens. Werther
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est un songeur, un fantasque, mais son délire est d'un précurseur. 11 a le mal de Tavenir, et ce mal-là n'a rien de commun avec la mélancolie, produit spécial d'un temps qui désespère et se résigne.
Le grand mélancolique, le misanthrope, c'est René. Près de lui, Alceste n'est qu'un raisonneur. Alceste ressemble à Boileau plus qu'on ne pense ; sa misanthropie est , de môme que la poésie de l'auteur du Lutrin, une simple affaire de raisonnement. Mettez un parfait galant homme aux prises avec l'esprit de cour et de salon , que sa brusque franchise ait maille à partir avec les mille petites perversités de la vie mondaine, et vous avez le personnage de Molière : un admirable original, l'unique de son espèce dans la société de son temps, et ne tirant le trait de son caractère que des rapports particuliers de son existence. Alceste ne hait les hommes que parce qu'il est jaloux de sa maîtresse, et le jour où Gélimène aura cessé d'être coquette il ne sera pas plus misanthrope que vous et moi. René, au contraire, est le misanthrope de tempérament :
Atlas leur répondit : C'est que je porte uu monde !..
L'espèce de mélancolie qui se déclare au commencement de notre siècle ne porte en soi le caractère ni d'un mal individuel ni même d'une maladie naturelle. C'est une épidémie cosmopolite affectant les formes de ces contagions d'origine religieuse qu'on observe si souvent dans l'Europe du moyen âge. Le siècle s'ouvre à peine, et déjà son immense capital d'activité n'est plus à lui ; un homme dispose de sa volonté, de sa puissance. On dirait que l'ère qui
vient de naître ait voulu se décharger de tout en s'incarnant dans Bonaparte, pour retomber sitôt après sur elle-même, alanguie, énervée. Alors les inquiets, les désœuvrés, entrent en scène, perturbateurs, non pas, mais trouble-letes. Nommez-les René, Obermann; ils sont légion. En tête du défilé marche René. Il a Tégoïsme, l'orgueil, et l'incommensurable ontrecuidance du grand mélancolique moderne ; il en a les infatuations , les humeurs sombres , les colères et les caprices, et résume admirablement, par leurs petits, méchants et vilains côtés, tant de mystificateurs illustres qui se sont moqués de leur époque. Sans cela, comment cette variété du type eût-elle jamais atteint le degré d'influence que nous la voyons encore exercer aujourd'hui ? De quoi se compose en effet ce roman d'une trentaine de pages toutes d'accusations et d'amertumes contre soi-même? Je ne prétends pas rendre un auteur responsable des moindres paroles de son héros ; cependant rien n'est dans René qui ne soit dans Chateaubriand à son début, et Chateaubriand vieilli possède en propre des trésors de rancune et d'animosité dont René lui -môme ne se doutait pas. Les lettres écrites de Rome au sujet de M"^^ de Beaumont dépassent peut-être pour la férocité du sentiment le langage du frère d'Amélie à sa bienaimée Céluta. Quand je compare Voltaire à ce chrétien, je me demande lequel des deux est le satan. Sans aucun doute Voltaire fut un grand hérétique, mais Chateaubriand est un inhumain. Impitoyable pour les choses, le défenseur de Calas et de Sirven eut toujours des entrailles pour ses semblables; môme pour les femmes qui le trompaient, il fut doux
et clément, tandis que l'autre, envers celles qui l'adoraient, fut atroce. '^
Nous noterons, à propos de l'auteur de Caïn et de Manfred, plus loin certains travers de cette époque, où les plus célèbres s'évertuaient à passer pour les plus méchants. Chateaubriand eut comme les au^ très ce glorieux prestige du maudit, de l'ôtre qui traîne après soi d'insondables mystères de fatalité, et le pire, c'est que dans son jeu tout ne fut pas grimace, et qu'il avait au fond de sa nature un véritable instinct de destructivité. Lord Byron y mettait au moins de la franchise. A la société qui l'accusait de tous les vices et de toutes les infamies, il criait : « Je suis le diable, » et montrait le pied de cheval ; mais faire marcher ensemble le christianisme et René, persuader aux gens que ces pages d'un raffinement de perversité qui révolte devaient servir à l'édification des âmes, quelle ironie et quel tour de force ! Ce livre, dans la pensée de son auteur, n'a qu'un but, qu'un intérêt, prêcher le rétablissement des cloîtres, unique et suprême refuge contre certaines aberrations du cœur. Il fallait un prétexte, et c'est le génie de Chateaubriand bien plutôt que le génie du christianisme qui l'aura trouvé.
Deux courants sont là qui se combattent : réaction religieuse d'une part, et de l'autre la poésie du siècle, l'esprit de la révolution, venu sans qu'on le demande et forçant la porte au mysticisme. Rousseau ne réclamait dans le roman que les droits de la nature, et c'est à peindre une passion contre nature que s'ingénie le virtuose par excellence de la réaction religieuse du moment. Il est tellement séduisant, irrésistible, que sa propre sœur cède éperdue à
la fascination ! Près de ce gentilhomme ténébreux, Saint-Preux, Valmont et Lovelace ne sont que suborneurs vulgaires. Être aimé jusqu'à l'inceste, voilà le vrai triomphe! Et tandis que sa victime prend le voile et descend vivante au sépulcre, il s'en va, lui, par-delà l'Atlantique, promener sa plaintive élégie et donner pour fond à son attitude la foret vierge et les cataractes du nouveau monde. René se laisse aimer, il n'aime point; il est la flamme qui éclaire et qui dévore, il passe en ravageant, ainsi que le veut le Dieu qu'il croit servir en s'adorant soi-même, et qui l'a évidemment choisi et désigné pour répandre sur l'univers la parole d'égoïsme et de vanité.
11 y a tout à supposer que ce même vicomte de Chateaubriand, qui se personnifie dans René, ne fut jamais aimé de sa sœur que comme le meilleur des frères; mais il fallait s'imposer à la littérature du moment, et, pour la mieux pousser aux bonnes voies, la gouverner d'abord par ses travers. Le génie de la révolution a mis à la mode cette façon de reprendre à nouveau les préjugés, d'aborder dans le roman des sujets qui jadis eussent scandalisé, et c'est un amusant spectacle de voir ici René, l'apôtre de la réaction religieuse, donner la note au Gain de Byron, lequel est également aimé de sa sœur et vit avec elle en parfait accord d'hyménée. Quels que soient les dehors, les surfaces, l'intention démoniaque se trahit au fond de tout ; c'est une rage d'empoisonner les sources, de compliquer, de corrompre les sentiments, de ne plus goûter aucune joie dans sa pureté naturelle. L'amour devient une malédiction, la mort devient le
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néant, et, contre l'infernale amertume de cette double ivresse de la malédiction et du néant, plus rien ne saurait prévaloir. Cette douce et candide Atala, jeune sauvage évangélisée, quel discours, en quittant la terre, adresse-t-elle à cet amant si cruellement viclimé par elle? « Quelquefois, en attachant mes yeux sur toi, j'allais jusqu'à former des désirs aussi insensés que coupables. Tantôt j'aurais voulu être avec toi la seule créature vivante sur la terre, tantôt, sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports, j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde! »
IIU
Chaque génération a son signe moral comme elle a son air de visage et sa manière de se vêtir. A ces rêveries maladives, à ce vague et fiévreux idéal, d'autres aspirations ne devaient point tarder à succéder. Les hommes de la période suivante changèrent d'avis et de programme ; on tua le mélancolique, et l'ambitieux prit sa place. On ne se dit plus : Etre aimé à outrance, être à vingt ans un grand poëte ou mourir! On se dit : A vingt-cinq ans je serai préfet, et ministre à trente ! Au fond, rien de plus naturel. La génération qui raisonnait ainsi n'avait point vécu la terrible crise, ni subi le contre-coup immédiat. Notre âge touchait à sa seconde étape, et cette maladie de l'âme à laquelle ont succombé tant de victimes ne signale que le commencement
du siècle. A cette première date apparaissent les Werther, les Obermann, les Adolphe et cent autres variétés d'un môme type aujourd'hui démodé et qu'on ne saurait s'expliquer à moins d'avoir présent devant l'esprit le bouleversement atmosphérique qui les fit éclore : émancipation de l'individu, affranchissement de la pensée. Se figure-t-on bien l'effet que dut produire snr de jeunes cerveaux nullement préparés cet avènement soudain de la démocratie ? Cette force d'action soumise volontairement depuis des siècles à des puissances supérieures, l'individu s'en trouve tout à coup investi. Quel progrès vient de s'accomplir là ! entre hier et aujourd'hui, quels abîmes I II semble qu'en un instant tout lui soit devenu possible, Lui qui faisait jadis partie d'un grand ensemble, n'est-il pas libre, émancipé, n'est-il pas à lui-même son propre monde? Mais si les obstacles sont tombés, si les horizons se sont élargis , la force humaine , hélas ! n'a point crû en proportion; l'homme est resté ce qu'il était, un être borné , misérable , incapable de se gouverner. De là les désaccords affreux, les désirs inassouvis , la mélancolie incurable. Alors se dressent les questions suprêmes: «Pourquoi suis-je né? Que suis-je venu faire en ce monde? Quel est le but, la fin de tout ceci? » Là-dessus l'esprit le plus émancipé n'en sait malheureusement pas plus que le commun des hommes ; la seule chose qu'il possède en plus, c'est le sentiment et le désespoir de son impuissance* Ici nous sommes sur la pente du suicide, dernier terme de l'absolue émancipation de l'individu. Werther se tue, Obermann tourne et retourne le sujet en moraliste irrésolu, et René, le
plus naïvement du monde, écrit à Céluta qu'il y a de ces sensations qui semblent faites pour nous guérir « de cette manie que nous avons de vouloir exister ! »
Adolphe appartient à cette famille de cœurs usés, flétris et desséchés avant l'âge. C'est encore une histoire d'amour, mais d'un genre absolument original et d'où le roman psychologique, — toute une littérature nouvelle, — sortira. Pour Voltaire chantant (( les ris, les jeux et les plaisirs», l'Amour est le dieu de Gythère, ce bambin ailé, dodu, frisé, poudré, qui se trémousse dans les bas-reliefs de Goustou et les camaïeux de Boucher :
Qui que tu sois, voici ton maître ; Il Test, le fut ou le doit être.
Ce qui prouverait néanmoins que sous ses airs de badinage Voltaire avait au moins le sentiment des mille scélératesses dont se peut rendre coupable cet aimable Éros, lequel, n'obéissant partout qu'à sa propre force d'impulsion, se soucie assez peu des souffrances de l'individu. Prenons un exemple dans la plus grande œuvre poétique de notre temps. Faust et Marguerite s'aiment du plus bel amoui*, qu'en résulte-t-il ? Faust commence par séduii'C Marguerite, puis la plante là, et cette petite affaii'e de galanterie coûte à Marguerite la vie de sa mère, de son frère, de son enfant, puis sa propre vie à elle : on le voit, c'est pour rien I Goethe, en accentuant le trait d'une façon tragique, ne ment point à la vérité du personnage, c'est toujours ni plus ni moms le gentil Gupidon, le doux bambin que les
Grecs enguirlandent sur son lit de roses. Pour Jean- Jacques, l'amour est aussi le dieu de la passion, formidable et doux, fatal et charmant, le dieu d'un sentiment synthétique. Avec Adolphe, nous entrons dans les sentiers étroits de l'analyse. 11 s'agit maintenant de faire un peu de botanique. La fleur qu'a respirée Werther pour s'enivrer de son parfum et pour en mourir, nous allons curieusement, froidement, la disséquer et la soumettre au microscope. Psychologie, que me veux-tu? L'enthousiasme, eff'rayé de se voir aux prises avec cette science d'un monde nouveau, s'écrie comme le Ghaperon-Rouge : « Grand'mère, comme vous avez de grands bras ! » et la psychologie, comme le loup du conte bleu, lui répond : « G'est pour mieux t'étouffer ! »
L'amour a cessé d'être cette force surnaturelle et divine qu'adoraient les Prévost, les Jean-Jacques, les Diderot. Ge corps simple, nous le connaissons désormais, nous savons de quels éléments divers il se compose et comment il se désagrège : tant de grains de sacrifice , d'estime , d'admiration , de dévoûment, d'attrait physique, tant de grammes de vanité, d'ambition, d'illusion, d'imagination, tant de gouttes de haine, de satiété, de froid bon sens. Et la durée, dont nous ne parlions pas, et qui, grâce aux si nombreux ingrédients fusionnés dans la mixture, nous menace de n'avoir plus de fin ! Roméo rencon tre Juliette, et soudain les deux amants s'élancent Tun vers l'autre, puis après quelques journées de bonheur et quelques nuits d'ivresse la même tombe les reçoit, et pour l'éternité les voilà qui dorment côte à côte. G'est ce que j'appelle l'hymne de l'amour simple dans sa plus radieuse expression. La
question de temps, de fidélité ultérieure, n'est point même en jeu. Les deux êtres sont condamnés d'avance, car d'un pareil bonheur on ne vit pas, on en meurt, et c'est là son plus beau triomphe. Le roman moderne passe outre aux illusions de la première heure, le poëte y devient une sorte de biographe de la passion ; il nous la montre dans sa naissance, dans sa gloire, dans son déclin et jusque dans sa mort ; que dis-je ? il la poursuit au-delà du sépulcre et nous raconte en quel sentiment elle se transforme. Depuis Werther, la maladie du siècle a fait un pas ; dans Adolphe, elle atteint la femme. La Charlotte de Werther a contre elle sa froideur, son inertie, son insignifiance, mais c'est une nature saine et vouée au devoir; EUénore est une héroïne, un type neuf; avec elle, la femme de Balzac et de George Sand entre dans le monde. Simples émotions du cœur, qu'ôtes-vous devenues ! Passez, Desdemona, Ophélie et Juliette, et Clarisse ! passez, Manon et Julie, Claire, Marguerite et Virginie, conceptions adorables d'un art que la question sociale n'absorbe pas encore tout entier. Alors l'amour réglait les choses en bon ordre, deux êtres créés pour s'aimer se rencontraient juste à l'heure convenable ; Roméo et Juliette au bal chez le vieux Capulet, Manon et des Grieux dans une rue, nulle disproportion de physique ni d'âge, elle seulement plus jeune de deux ans. Il Lui suffit de la voir pour l'aimer ; Elle, dès le premier regard, cède au charme, et ce qu'ils ressentent l'un pour l'autre, c'est de l'amour, rien que de l'amour, — la passion pure et simple, la nature sans alliage, sinon sans phrase ! Ils vivent d'instinct, ignorent ce qu'ils font, ils s'aiment ; reprochez-leur
d'être sans moralité, mais non pas d'être sans vertus, car pour être moral il faut être conscient, et c'est la nature qui nous rend bons. A vouloir scruter, analyser, décomposer, la critique ici perdrait son temps ; mais quelle poésie ! et comme ces histoires divines, quand nous les promenons avec nous par les bois, savent profiter des harmonies d'une belle journée! Il semble que le murmure des feuilles, le chant des oiseaux, l'air chargé de frémissements balsamiques, soient l'accompagnement indispensable de l'émotion qui nous déborde ; ajoutons aussi de la pitié, car rien ne dispose à l'indulgence, au pardon, comme un gai soleil de printemps, et, si coupables qu'ils soient devant la morale, les chers enfants s'en vont amnistiés : « je te pardonne au nom de la nature ! » C'est que ces amants dont je parle sont des êtres naïfs, mille fois heureux de s'aimer, de se le dire aux feux du jour comme à la clarté des étoiles, et n'ayant souci des heures qui s'écoulent et que les épilogueurs du moment appelleront du temps perdu, — car une race de jeunes gens nous est née dont la grande affaire est de s'embarquer à vingt ans sur les galères de l'ambition et de laisser l'amour aux vieillards.
Étrange période pourtant que celle où les héros de roman, dans leur impuissance finale, s'écrient : « Si je pouvais aimer ! » tandis que tel auteur d'un livre écrit pour célébrer la religion se dit : « Si je pouvais croire ! » Ellénore, au moment de sa rencontre avec Adolphe, n'est déjà plus jeune ; elle a goûté l'amour et ses délices, elle en a épuisé aussi toutes les amertumes, et, dans cette âme douloureusement labourée, nul sentiment nouveau ne
saurait naître que sur un ancien fond de grave et triste expérience. Entre le monde et l'amour, elle a choisi l'amour. Déçue une première fois, elle se reprend par l'enthousiasme de sa nature, et la seconde épreuve, en tourments, immolations et désespoirs, passera la première. Adolphe commence par étudier froidement le caractère d'EUénore et se prépare à livrer bataille ; mais, comme il est en somme moins fort tacticien qu'il ne se croit, et qu'il a le cœur sensible autant qu'égoïste, il s'arrête tout à coup, fasciné, éperdu, au milieu de ses plans de campagne, et tombe vaincu aux pieds de sa conquête. Ellénore d'abord résiste, puis cède à l'attrait de cet homme plus jeune qu'elle de dix ans, qui ne la rendra point heureuse, mais qu'en revanche elle rendra le plus infortuné des êtres. Ainsi s'engage la partie ; elle rêve l'amour, lui la trouve belle, intéressante, et la désire. Curiosité, vanité, jeunesse, d'une part, — de l'autre, besoin de se rattacher à l'existence, soif de dévoûment, expansivité forcenée, ainsi s'engrènent les divers ressorts dans la mécanique de cette horlogerie. Elle sent qu'il y va de son dernier enjeu, et son ardeur, ses élancements, tiennent du fanatisme ; elle a des entêtements d'illusion, des enthousiasmes résolus pour couper court à ses accès de jalousie intermittente ; en dépit des leçons du passé, des mille doutes qui la rongent, elle veut croire, et sa foi, dont une volonté qui s'exalte fait en quelque sorte tous les frais, — sa confiance, au lieu de se montrer calm^ et sereine, trahit par je ne sais quoi d'impétueux, de convulsif, sa nécessité d'être. Notons au passage un trait tout nouveau, qui n'existe ni chez Juliette, ni chez Mar-
guérite, cette sollicitude protectrice de sœur aînée i\ jeune frère, cette espèce de maternité dans la passion. M™" de Warens, dans les Confessions, avait déjà ce mouvement d'affectueuse vigilance, mais beaucoup trop accompagné de circonstances dégradantes pour le caractère moral de la femme. Ici au contraire cet élément se dévulgarise, prend couleur d'humaine et douce charité, et donne, en s'épurant, à la physionomie du personnage sa valeur typique. On comprend qu'un tel accord ne peut durer ; tôt ou tard le moment viendra où ces deux natures si dissemblables reconnaîtront avec effroi leur incompatibilité. Par ménagement de soi-même et fierté vis-à-vis du monde, elles se cacheront leur découverte et prolongeront de parti-pris, sans y pouvoir plus croire, le mensonge d'une situation de jour en jour moins tolérable. Elle succombe au martyre, lui ne reconquiert sa liberté que pour regretter ses chaînes, et l'auteur résume en ce paragraphe la moralité de son livre. « Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout; c'est en vain qu'on brise avec les objets et les êtres extérieurs, on ne saurait briser avec soi-même. On change de situation, mais .on transporte dans chacune les tourments dont on espérait se délivrer; et, comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des fautes aux souffrances. »
Adolphe aboutissant à cette conclusion, que le bonheur ne se trouve point en dehors du mariage, c'était assez pour indisposer Byron et lui faire prendre en grippe le volume. « Adolphe, écrit-il, contient quelques vérités du genre sombre, mais
c'est \h un ouvrage trop dissolvant pour devenir jamais populaire. Je l'ai lu en Suisse à la recommandation de M""" de Staël. » Byron niait que le bonheur soit possible dans le mariage, et il avait pour cela de bonnes raisons. Cette thèse d'ailleurs le passionnait, et il ne manquait pas une occasion d'y revenir. Auquel croire cependant de ces deux oracles, dont l'un dit oui et l'autre non? Et si le bonheur n'existe ni dans le mariage ni en dehors, où le rencontrer ? La question, dès le commencement du siècle, était posée ; M""" de Staël en a fait le sujet de presque tous ses écrits. Ses traités de morale, comme ses romans, y reviennent sans cesse, et, lorsqu'elle étudie les passions, c est moins dans leurs relations avec le devoir que dans leurs rapports avec notre bonheur qu'elles les envisage. Le bonheur dans l'amour ! Delphine et Corinne n'ont point d'autre idéal.
Que trouvons -nous chez les romanciers actuels qui n'ait été mis à l'ordre du temps par ces grands esprits de la première heure ? Ils ont tracé tous les programmes , agité toutes les solutions , ne nous laissant guère que des variantes, sinon des redites. Voyons -nous par exemple qu'on nous en ait beaucoup appris sur cette question du mariage dans la société moderne ? Impossible d'être heureux au-dedans, nulle chance de bonheur au dehors, — dans la résignation comme dans la lutte, égal mécompte I Et sur les révoltes de la passion proclamant la souveraineté de ses droits, sur cette incapacité particulière au génie d'accepter le train quelconque d'un ménage, quelles vérités nous a-t-on révélées qui ne soient contenues, non point en
germe, mais en toute vigueur et maturité dans ces fameux romans que je viens de citer? Nous avons dansEUénore une femme i^assionnée et consciente, nous rencontrerons tout à l'heure la femme de génie, — celle qui, par l'esprit, le cœur, la volonté, le caractère, se môle à toutes les grandes luttes de l'homme, aura aussi sa part de gloire. Etre à la peine, c'est mériter d'être à la fête. La môme femme dont nous venons de voir le martyre ira triompher au Gapitole.
Corinne, comme Mignon, est une victime du mal d'amour, de ses ardeurs, de ses aspirations. Dans l'héroïne de M"''' de Staël, l'Italie se personnifie pour la France, de même qu'elle se personnifie pour l'Allemagne dans la création de Goethe. Corinne est le dernier rejeton de cette antique race de Sibylles gémissantes et solitaires à travers l'histoire, et dont Michel-Ange a si magnifiquement entrevu, saisi, rendu les divers galbes. Née au monde pour souffrir, c'est, nous dit-elle, par l'entremise de la douleur que notre pauvre nature humaine connaît l'infini ; mais, avant de succomber au martyre qui l'attend, la noble femme reçoit les honneurs du triomphe. <( Elle était vêtue comme la sibylle du Dominiquin : un châle des Indes tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus beau noir, entremêlés avec le châle; sa robe était blanche, une draperie bleue se rattachait au-dessous de son sein. Ses bras étaient d'une éclatante beauté ; sa taille grande, mais un peu forte, à la manière des statues grecques, caractérisait énergiquement la jeunesse et le bonheur ; son regard avait quelque chose d'inspiré... Elle donnait à la fois l'idée d'une prêtresse d'Apollon qui s'avan-
çait vers le temple du soleil, et d'une femme parfaitement simple dans les rapports habituels de la vie. » Les riches tissus et les camées, l'or et la pourpre, quel appareil conviendrait mieux à cette muse des régions méridionales qui, môme au plein de la passion, saura maintenir les droits de la couleur et du pittoresque vis-à-vis de son amant, imbu de tous les préjugés du Nord ? « Ce beau ciel, ces Romains si enthousiastes, et par-dessus tout Corinne, électrisaient l'imagination d'Oswald. Il avait vu souvent dans son pays des hommes d'État portés en triomphe par le peuple ; mais c'était pour la première fois qu'il était témoin des honneurs rendus à une femme illustre seulement par les dons du génie. Son char de victoire ne coûtait de larmes à personne, et nul regret comme nulle crainte n'empêchait d'admirer les plus beaux dons de la nature, l'imagination, le sentiment et la pensée. »
A la description du costume, on s'était rappelé d'abord le fameux portrait de M''"' de Staël par Gérard ; ces lignes complètent le renseignement, et nous savons de quel nom la superbe héroïne se nomme dans la vie privée. Unir, confondre en un même sentiment d'ivresse les félicités de l'amour et du génie, tel fut le rêve de Corinne. A cet idéal, elle touche un instant, mais cet instant n'est qu'un éclair. Le myrte et le laurier n'ont jamais fait bon ménage ensemble, et de la sublime inspirée il ne reste bientôt qu'un pauvre cœur brisé protestant dans le vide contre une société que Torage emporte.
Qu'est-ce que cette société, ou, pour mieux dire, qu'est-ce que la société, et que signifie cet éternel combat de l'individu, dont nous voyons à tout propos se renouveler le spectacle ? A d'autres, plus forts que nous, de définir cette énorme, bizarre, absurde et pourtant salutaire complication de coutumes, de vues, de mesures d'origines diverses, — celles-ci vieilles comme le monde, celles-là d'hier, celles-ci naturelles et par conséquent compréhensibles, celles-là parfaitement déraisonnables et tout entachées nécessairement de cette imperfection inhérente aux œuvres de l'homme. La société a donc ses lois qui, justes ou fausses, ont le tort de ne distinguer personne et de ne tenir aucun compte de rindividu.
La règle, étant commune, est inflexible, et veut de chacun des sacrifices continuels. Je prends pour exemple la langue que je parle et que j'écris. Cette langue nous est propre à tous, et, lorsqu'il s'agit de nous exprimer, nous n'avons mieux à faire que de nous en servir. Là commencent les restrictions, les sacrifices, et souvent beaucoup plus pénibles qu'on ne l'imagine, — car enfin cette expression que j'emploie, je ne puis la créer à ma guise, force m'est de la prendre comme je la trouve, dût-elle afl'aiblir ma pensée ou l'exagérer; la nuance dont j'ai besoin pour le sentiment qui m'anime, pour la couleur de mon récit ou le mouvement de ma phrase, tout au plus si la langue une fois sur mille me l'aura fournie.
Soyez donc original avec cela I Notre discours n'est jamais qu'une sorte d'approximation, et quand nous touchons à la plume, c'est bien pire. Quel écrivain n'a connu ce supplice? Vous avez beau forger des artifices, vous ingénier en tournures nouvelles, accoupler les mots diversement, vous sentez partout rétau qui vous étreint, la légalité qui vous tue. La société, comme la langue que nous parlons et que nous écrivons, nous est commune à tous. De là sa tyrannie; l'homme de génie naît son sujet, et n'a qu'à se soumettre sans les discuter à sa morale, à ses principes. Alors que tant d'aspirations le poussent à la recherche, à la conquête de certaines vérités pressenties, il se trouve enserré dans un cercle de vérités sociales consenties d'avance qui s'imposent à lui bon gré, mal gré.
M'"'' de Staël possédait par excellence ce don de fixer le relatif, — sans jamais perdre de vue certains types indiscutables, — et de savoir tenir compte à chaque race, à chaque peuple, de ses notions particulières sur l'art et la poésie. En ce sens, personne mieux que cette femme illustre n'a aidé à la culture intellectuelle en l'Europe. Elle fut la première a comprendre et surtout à faire comprendre que le goût n'est point un, qu'il y a des modes et des variétés en toutes choses, et que, pour un Anglais comme pour un Allemand, pour un Espagnol comme pour un Italien, ce n'est pas toujours nécessairement se tromper que de ne point penser, composer, écrire comme un Français. Le livre de V Allemagne renferme à ce sujet des considérations de l'ordre le plus élevée des vues très-littéraires et très-humaines, car cette relativité, avant d'être dans
jes arts d'une nation, est dans ses mœurs. Voyonsnous par exemple tous les peuples se faire une égale idée du bien-être, et pour l'habitant du Nord forcé de se défendre contre la neige et le froid, les conditions d'existence sont-elles les mêmes que pour l'habitant du Midi ? L'un vit en plein air, librement et joyeusement, couche à la belle étoile ; l'autre, enfermé, calfeutré, met sa joie dans son poêle, qui ronfle bien, dans ses doubles fenêtres, où les Fatales glacées du dehors viennent briser leurs ailes impuissantes. Et croyez que les choses n'en resteront point là. De cette idée de bien-être, toute locale, naîtra une idée également locale de vertu, de devoir, de littérature. Vous aurez la glorification sur tous les tons de la vie de famille, la canonisation du home. « De ces sensations, de ces vertus privées, les hommes et les femmes du Midi sont incapables ! » s'écrieront les nations du Nord, oubliant qu'il n'y a là qu'une question de climat, et que ces vertus, ces devoirs, ces sensations peuvent également fleurir, quoique sous d'autres conditions, aux pays du soleil. « Vous avez vu des églises gothiques en Angleterre et en Allemagne, dit Corinne à son rêveur Oswald ; il y avait quelque chose de mystique dans le catholicisme des peuples septentrionaux, le nôtre parle à l'imagination par les objets extérieurs. » Michel-Ange a dit, en voyant la coupole du Panthéon : Je la placerai dans les airs, et en effet Saint- Pierre est un temple posé sur une église. Ecoutez maintenant Lamartine dans l'introduction de Grazlella : « Le christianisme périrait que Saint-Pierre resterait encore le tcniple universel, éternel, rationnel^ de la religion quelconque qui succéderait à la
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religion du Christ, pourvu que cette religion fût digne de Thumanité. »
De l'or partout, du marbre et des mosaïques, des poëmes d'architecture que le génie de l'homme élève à sa propre gloire. « Je vais m'y promener souvent pour rendre à mon àme la sérénité qu'elle perd quelquefois. La vue d'un tel monument est comme une musique continuelle et fixée qui vous attend pour vous faire du bien quand vous en approchez K » C'est bien tout cela pour les cœurs profanes, mais Oswald n'a-t-il pas raison de crier au paganisme ? Et la cathédrale de Saint-Marc, moins architecturale encore que pittoresque, comme il sied sous le ciel de Venise, où la couleur prime la forme, c'est là que je voudrais voir le scrupuleux insulaire se reconnaître au milieu de ces forets de colonnes, de statues, de candélabres et de chapiteaux. L'art n'est plus le moyen, c'est le but, et, de peur que vous n'en ignoriez, l'artiste lui-môme a pris soin de le graver sur son enseigne. Ubi diligente}' inspexeris artemqne ac laburein Francisci et Vale?'ii Ziicati, venetomim fratrum, tum tandem judicatof II ne s'agit point désormais d'édifier le prochain, de le préparer tout de suite au recueillement par quelque austère sentence des Écritures ; non^ ce qui vous saisit au premier abord, c'est un appel de l'artiste : « Nous , Francesco et Valerio Zucati, avons fait ce que tu vas voir ; commence par bien examiner et ne juge qu'après. » Une pareille invocation au frontispice d'une église prouve au moins que cette église entend et prétend surtout être
' Corinne, p» 66;
œuvre d'art et que les affaires de la religion ne sont point absolument ses affaires.
Tel climat, telle poésie. Le mysticisme, le romantisme, sont du Nord; la Grèce, l'Italie, terre classique de l'art classique ! Ce monde que me représentent le golfe de Naples, Caprée, Sorrente, l'île des Sirènes, le monde d'Homère et de Virgile, de Poussin et de Claude Lorrain, tout dans l'harmonie et la lumière, exclut le symbole ; il vous parle radieusement, à livre ouvert. « Ce qui fait de VOdyssée une œuvre absolument antiromantique, a dit Henri Heine, c'est que les voyages et les pérégrinations d'Ulysse ne signiflent en réalité que les voyages et les pérégrinations d'un homme qui s'appelle Ulysse, et ne figurent aucunement les migrations de l'âme à travers les labyrinthes du péché, ni quoi que ce soit d'approchant. » Nature altière, sauvage, mais toujours aimable et souriante, — dans ces lignes, ces contours, ces couleurs, quelle concordance! Rien de gigantesque et qui vous trouble, l'harmonie pure dans le fini! Shakspeare ne pouvait naître là, ce pays n'en avait pas besoin, et c'est la nature ellemême qui se charge de l'office que dans le Nord les poètes ont à remplir. H n'y a que les peuples condamnés à vivre sous un ciel inclément qui fassent entrer dans leur existence la poésie psychologique. De cette poésie de la profondeur et de l'abîme, les races du Midi peuvent se passer. De môme qu'elles se passent de chaleur artiffcielle et se contentent de respirer l'air du bon Dieu, de môme ce qu'elles trouvent à la surface en tendant simplement la main leur suffit. Ce qu'elles veulent dans l'artiste, c'est un réflecteur pur et simple, un miroir clair, limpide.
mais ni grossissant ni profond : Ariostc ou Rossini. A d'autres la tâche de creuser, de fouiller le cœur humain et d'extraire de ses cavernes ces trésors d'Aladdin, que les Shakspeare, les Beethoven vont chercher au fond des mines et dont ici le dieu du soleil couvre la surface du sol. La superbe improvisatrice de M""" de Staël est l'incarnation de cette poésie du rayonnement et de la mélodie en opposition à la poésie de l'analyse et du contre-point. L'Italie et les Italiens modernes jamais ne furent mieux compris, et de Corinne est sorti tout Stendhal. Je m'étonne que l'observation n'ait pas été faite par les beaux esprits qui naguère s'imaginaient avoir découvert l'auteur de la Chartreuse de Parme.
Corinne à ce compte est plus qu'un roman, c'est un poëme, le poëme des préjugés. Oswald y représente l'Angleterre, le comte d'Erfeuil la France, et pour combattre les préjugés de ces deux maîtresses nations, si fortes et toujours si contentes d'ellesmêmes, ce n'est certes point trop de la grande inspirée. Corinne met à cette lutte tout son talent, toute son âme ; ne s'agit-il pas du bonheur de son existence, ne lui faut-il pas convaincre Oswald qu'il peut vivre heureux auprès d'elle, auprès d'une femme dont les mœurs indépendantes sont en un tel désaccord avec les convenances britanniques? « Il n'y a que deux classes d'hommes distinctes sur la terre, celle qui sent l'enthousiasme et celle qui le méprise; toutes les autres différences sont le travail de la société. Cher Oswald, laissez-nous donc tout confondre : amour, religion, génie, et le soleil et les parfums, et la musique et la poésie. Il n'y a d'athéisme que dans la froideur, l'égoïsme, la bassesse. Jésus-
Christ a dit : Quand deux ou trois seront rassemblés en mon nom, je serai au milieu d'eux, — et qu'estce, ô mon Dieu, que d'être rassemblés en votre nom, si ce n'est jouir des dons de votre belle nature, et vous en faire hommage, et vous remercier de la vie, et vous en remercier surtout quand un cœur aussi créé par vous répond tout entier au nôtre ? » Ainsi parle l'improvisatrice du cap Misène au milieu d'un paysage volcanique en harmonie avec son âme de feu. Le golfe de Naples et sa mer d'azur, Sorrente et Nisida, quel spectacle! Gaprée,le lac d'Averne, quels souvenirs! Penser que dans ce paradis terrestre les anciens plaçaient leurs enfers ! Partout l'abondance et la flamme ; à côté de la Solfatare qui bout et fume, de vastes champs rouges de coquelicots où vous avez de l'herbe jusqu'aux genoux, une végétation qui semble poussée en une nuit et des parfums inconnus aux pays du Nord, une symphonie de plantes dont les émanations vous enivrent. « La campagne de Naples est l'image des passions humaines; sulfureuse et féconde, ses dangers et ses plaisirs semblent naître de ces volcans enflammés qui donnent à l'air tant de charmes et font gronder la foudre sous nos pas. » La mise en scène est digne des personnages. Depuis Rousseau, nous voyons les grands types s'encadrer pittoresquement dans le milieu qui leur convient : Saint-Preux a son lac de Genève, René sa forêt vierge, Corinne a l'Italie, Rome d'abord. Une histoire d'amour avec la ville éternelle pour décor principal, et pour changements à vue Naples et Florence, tel est ce livre. Le lac Némée l'emporte cette fois sur le ruisseau de la rue du Bac. Rome, ses horizons, ses marbres, ses annales interviennent et for-
cément se mêlent à Taction. Les grandes pensées et les sentiments élevés sont partent à leur place, mais toutes ces belles choses empruntent à la circonstance un surcroît d'intérêt. Ne s'agit-il pas pour Corinne de prolonger le séjour de son amant, d'empêcher son retour dans cette Angleterre dont elle a tant de raisons de redouter l'hostile influence? Elle se fait son guide, le promène à travers les merveilles de la ville éternelle, et ses descriptions, outre la grandeur qui les caractérise, sont empreintes d'un sens romanesque tout intime. Corinne, reprenant sans cesse le fil de son discours et s'y rattachant en désespérée, vous rappelle la sultane des Mille et une Nuits, intéressée comme elle à ne point laisser tarir le propos sur ses lèvres.
On a reproché à M™° de Staël de voir le monde moins en poëte qu'en critique. Il y a du vrai dans cette observation. Les idées sont justes, les mouvements humains et généreux, mais les personnages manquent parfois de cette attraction, de ce prestige que la force créatrice du poëte comnmnique seule. Ils se dispersent au lieu de se ramasser pour un de ces coups de main qui vous enlèvent sûrement lorsque, si je puis ainsi parler, les fractions d'un même individu se totalisent. Vous avez des plans admirables et peu de situations saisissantes, et il vous faut longtemps attendre avant de pouvoir contempler dans une sorte d'ensemble organique cette suite de considérations, de théories, de descriptions et d'analyses excellentes, et qui d'ailleurs ont toujours plus affaire à votre esprit qu'à votre cœur; mais combien, en revanche, cette saine littérature vous réconforte après tant de fiévreuses imaginations ! M™*^ de
Staël est le seul écrivain de son sexe qui ait su comprendre la solidarité de la pensée et de l'action. Sa politique, sa vie, son art et sa conversation tendent au même but moral, et les germes de probité, de croyance, d'honneur, de patriotisme, déposés dans chacun de ses romans, suffiraient pour les faire vivre. Ethnologie, critique, psychologie, il y a de tout, même de la politique, et, chose dont on n'avait jamais vu d'exemple chez une femme, une politique qui s'impose à toute une génération et lui survit. Les principes défendus par elle au plein de la lutte et dans la mêlée des partis gouvernent sa vie jusqu'à sa dernière heure; un libéralisme profond, ému, une sensibilité vraie envers l'humanité, — à cet héritage de Voltaire et de Rousseau, elle n'a point failli. Ses romans, comme ses plus sérieux ouvrages, portent témoignage de cette politique qui, d'ailleurs, est la bonne.
Je n'entends pas reprendre à nouveau la discussion au sujet de Corinne; mais, sans toucher aux défauts, sans insister sur les qualités bien autrement nombreuses de ce livre, j'y veux louer tout à mon aise la peinture de la vie italienne. Comme finesse, originalité d'observation, Stendhal est dépassé d'avance. Citer un trait me suffira. « En arrivant ici, j'avais une lettre de recommandation pour une princesse; je la donnai à mon domestique de place pour la. porter, il me dit : Monsieur, dans ce moment cette lettre ne vous servirait à rien, car la princesse ne voit personne, elle est innamoi^ata! » Point de pruderie comme en Angleterre, de coquetterie comme en France : le naïf dans sa crudité. (( Les femmes ne cachent pas leur sentiment et por-
tent une sorte d'innocence dans la galanterie même. Elles ne se doutent pas non plus du ridicule, surtout de celui que la société peut leur donner. Les unes sont d'une ignorance telle qu'elles ne savent pas écrire et l'avouent publiquement; en revanche, parmi celles qui sont instruites, vous en verrez qui sont professeurs dans les académies, et, si vous vous avisez de rire, on vous répondra : Qu'y a-t-il de mal à savoir le grec? » Stendhal, je le répète, n'a pas dit mieux; a-t-il seulement si bien dit? Même verve prime-sautière et géniale dans la manière d'aborder la question d'art. Aussi doit-on envisager de tels ouvrages avec l'œil du critique. «Je me sens poëte non pas seulement quand un heureux choix de rimes ou de syllabes harmonieuses, quand une heureuse réunion d'images éblouit les auditeurs, mais quand mon âme s'élève, quand elle dédaigne déplus haut l'égoïsme et la bassesse, enfin quand une belle action me serait plus facile ; c'est alors que mes vers sont meilleurs. Je suis poëte lorsque j'admire, lorsque je méprise, lorsque je hais, non par des sentiments personnels, non pour ma propre cause, mais pour la dignité de l'espèce humaine et la gloire du monde. » Est-ce Corinne ou Sapho qui parle ainsi? Non, c'est M"'^ de Staël, c'est elle encore dont nous retrouvons l'esprit dans ces lignes d'un si fin et si pénétrant dilettantisme : « L'italien a un charme musical qui fait trouver du plaisir dans le son des mots presque indépendamment des idées. Ces mots d'ailleurs ont presque tous quelque chose de pittoresque, ils peignent ce qu'ils expriment. Vous sentez que c'est au milieu des arts et sous un beau ciel que s'est formé ce langage mélodieux et coloré. Il
4a LES GRANDS COURANTS
est donc plus aisé en Italie que partout ailleurs de séduire avec des paroles sans profondeur dans les pensées et sans nouveauté dans les images. La poésie, comme tous les beaux-arts, captive autant les sensations que Tintelligence. »
Ce que j'admire dans ce livre, à côté de la noblesse des sentiments, c'est la superbe compréhension des choses d'art. Michelet peut avoir plus de flamme, de pittoresque, mais ses vues ne sont pas plus larges. Impossible de mieux caractériser la différence de l'art catholique et de l'art protestant, d'établir plus ingénieusement les bases de la discussion, car c'est du contraste même de ces deux natures, de Corinne et d'Oswald, que l'auteur fait jaillir ses arguments. Au milieu de ce peuple bon enfant, plastique et musical, très-peu préoccupé de sa dignité, et, si l'on veut, parfaitement immoral, le noble lord se sent dépaysé : son rigorisme anglican se heurte et butte à chaque pas; de quelque côté qu'il aille et se retourne, c'est le paganisme qui se montre à lui. Tout à l'heure, sur les portes mêmes de Saint-Pierre, n'a-t-il pas vu des bas-reliefs tirés des Métamorphoses d'Ovide ? et le voici maintenant dans la chapelle Sixtine en présence du Dieu de Michel- Ange, un Jupiter, un Zeus! Et ces sibylles, ces prophètes inspirés, farouches, menaçants, qu'est-ce que leurs attitudes tragiques ont de commun avec le sentiment d'humilité qu'on s'attendrait à rencontrer dans un temple chrétien? Oswald ne se dit pas que c'est Michel-Ange qui a raison, et que c'est lui, l'insulaire borné, qui se trompe et ne comprend point, car ce Dieu de la Bible, l'Asiatique, fulminant et vindicatif Jehovah, ne fut jamais l'être invisible, im-
dp: la LITTERATTIRK FRANÇAISE. 47
pondérable, imagine par le protestantisme du Nord, et c'est l'œuvre et le génie du Prométhée de Florence de l'évoquer à nos yeux sous ces traits ; mais ce que son amant ignore ou méconnaît, Corinne, femme et poëte, l'a senti. Elle sait, — et d'elle il faut qu'il rapprenne, — que toutes ces figures, belles comme des héros d'Homère, mais empreintes d'un idéal plus énergique de sauvagerie et de virilité, sont les propres idées de Michel-Ange faites hommes. Où les antres emploient l'arabesque et les fleurs, il se sert, lui, du corps humain, et chacune de ses pensées représente une de nos souffrances. Les anciens reproduisaient sans cesse leurs Olympiens fortunés; il peint l'homme écrasé sous les fatalités sans nombre et ployant sous le faix de l'avenir comme sous le fardeau du passé.
Admirable et cent fois libéral, le génie de la renaissance, qui permet à chacun de se développer en pleine indépendance et laisse à l'artiste la faculté de puiser aux sources saintes des sujets et des formes qu'il emploie pour exprimer ses idées religieuses personnelles! C'est à ce caractère humain et non païen que le catholicisme doit les splendeurs de son art, cet art qui remplit l'histoire de son éclat et contre lequel ne prévaudront jamais ni les sermons du protestantisme, ni ses murs blanchis à la chaux! Et c'est M"''' de Staël, une protestante, mieux encore, une enfant du dix-huitième siècle, qui se charge de soutenir cette thèse à la gloire du catholicisme. Ne nous arrêtons pas à la contradiction, elle n'est qu'apparente, et, poui' se l'expliquer, il suffit de songer aux années d'épreuves et d'exil qui furent pour Corinne de précieuses années d'appren-
tissage. Le mal, on le sait, produit souvent le bien en ce monde, de même que du bien souvent sort le mal.
Cette vérité-là n'est point neuve, hélas ! ni consolante, ce qui prouve incontestablement qu'elle est vraie. Rappelons-nous la lettre du ministre de Napoléon citée au commencement de cette étude : « 11 m'a paru que l'air de ce pays-ci ne vous convenait point! >) Rien ne forme l'esprit comme les voyages, et parfois il nous arrive de subir à notre insu l'influence de ceux que nous venons endoctriner; tel croit ne faire que donner qui reçoit beaucoup. « Il y a dans le caractère des Français, dit M. de Maistre, il y a dans leur langue surtout une certaine force de prosélytisme qui passe l'imagination. » Oui, certes ; mais cette force peut être prise au dépourvu et modifiée par les circonstances. Ainsi la propagandiste Corinne rencontre en Allemagne les Schlegel, met le pied dans le cercle des romantiques, découvre d'autres horizons, et bientôt la conquérante à son tour est conquise. Autant il en advint à Chateaubriand, à Benjamin Constant et aux divers maîtres de cette littérature « de l'émigration », ainsi qu'on l'a nommée, et qui fut la vraie littérature française à cette époque, — œuvre de sentiment, de rêverie et de réflexion qui gagnait l'Europe , tandis qu'à Paris régnaient le sabre, l'ode classique et les sciences exactes. On veut bien continuer Voltaire, mais en réagissant d'ici et de là, sans prendre garde que dans l'esprit dont on se sert pour réagir est encore l'esprit de la révolution, — et comment en serait-ce autrement, puisque l'arme avec laquelle on combat Voltaire, c'est Rousseau?
C'est dans Rousseau que tous les nouveaux courants prennent leur source, même alors qu'ils nous reviennent en France par l'Angleterre et l'Allemagne, car ce groupe illustre dont nous suivons le mouvement, ces romantiques d'avant le romantisme se développent, grandissent hors de France. Force était aux émigrés d'apprendre les diverses langues de l'exil. De ces études, un meilleur système d'informations devait résulter. Les points de vue changent, la perspective s'étend. On commence à réagir contre Voltaire, mais en s'inspirant de Rousseau et comme en attendant que Voltaire revienne sur l'eau plus tard avec les normaliens de 1848, — car il est écrit que nous n'en finirons jamais avec ces deux noms-là. Quand l'un s'efface pour un temps, l'autre aussitôt reparaît en plein éclat. Ils sont la force qui nie et la force qui affirme, ils sont la pensée et le style. Qui maintiendra le caractère tout français de cette littérature, qui empêchera l'accent national de s'altérer chez des écrivains forcés de parler leur langue à Tétranger? Rousseau, toujours Rousseau, car si Voltaire a le privilège de saisir davantage la généralité des esprits, son influence à lui semble s'exercer de préférence sur les talents.
La raison n'est point tout dans ce monde, les passions et les choses du cœur y revendiquent aussi leur place, une très-large place, et les plus doux biens de l'existence sont ceux qui se dérobent à la définition mathématique, qui se gaussent de l'analyse. Si
l'esprit du dix-huitième siècle est le poison, le romantisme fut l'antidote; mais ce qui ne s'était guère vu, c'est qu'un principe et son contraire s'amalgament d'une façon tout harmonique dans un même individu. Cela se vit pourtant chez les auteurs de René, à.' Adolphe, et surtout chez l'auteur de Corinne, qui domine le groupe. Les autres procéderont par accès et bourrasques; révolutionnaire hier, aujourd'hui réactionnaire, Chateaubriand aime la rude et bizarre antithèse, tandis que chez M^"" de Staël on verra les deux tendances se fusionner honnêtement. Chateaubriand est un politiqueur de génie, infatué de tous les biens dont il regorge ; Benjamin Constant, ondoyant et divers, est simplement un homme de lettres; relisez Corinne, V Allemagne, les Considérations, vous saisirez également les deux tendances, mais vous oublierez ce sens révolutionnaire à la fois et réactionnaire du livre pour n'en admirer que l'esprit réformateur. Il semble que la tâche de cette noble vie fût de concilier. Elle eut de charmants efforts pour mettre les salons en communauté avec la littérature, l'art en rapport avec l'existence, et cela non point, comme Byron et son école, pour railler et flétrir, mais pour expliquer, consoler. Dirai-je son enthousiasme international, ses jugements parfois incomplets ? Si elle idéalise tout ce qu'elle voit, c'est pour le plus grand avantage de son pays, qu'elle prend à cœur d'instruire et d'intéresser, cherchant dans la constitution anglaise et la littérature allemande des éléments de culture et de rénovation, et poursuivant en même temps que l'œuvre littéraire Tœuvre d'humanité.
W^^ de Staël s'appuie à la littérature allemande,
a traduit, la commente, et à ce propos quel contraste entre les jugements qu'elle porte sur l'Allemagne et ceux de Schlegel sur la France! Quelle généreuse sympathie d'un côté et quel dénigrement de l'autre ! Autant M"'^ de Staël manifeste de clairvoyance et d'enthousiasme, autant Schlegel montre d'inintelligence et de mauvaise humeur. 11 n'a pour Corneille et Racine que de l'ironie, prend vis-à-vis de Molière un air de dédain qui fait pitié.
L'influence dont M"''' de Staël s'était pénétrée gagna la France et bientôt étendit son règne. Les réalités de l'existence avaient trop rudement sévi pendant la sanglante crise qu'on venait de traverser pour qu'au premier prétexte un mouvement ne se déclarât point en faveur de l'idéal, du rêve et du surnaturel. La révolution française était le résultat vers lequel avaient tendu toutes les aspirations du dix-huitième siècle. Or la révolution paraissait avoir succombé sous sa propre dialectique ; où se tourner, quels horizons interroger? Le rationalisme ayant décidément fait banqueroute, une autre religion lui succéda. L'âme humaine tressaillait d'un infini besoin d'extase, de recueillements et d'harmonies. A ce réveil universel, l'imagination mêlait ses battements d'ailes, on voulait croire, s'exalter, s'enivrer, planer dans la lumière, se baigner, se rouler dans l'azur. Transports chevaleresques, élancements mystiques, foi naïve des premiers âges, croyance aux contes bleus, ce romantisme incipient embrasse tout, on dirait une insolation par le clair de lune. L'art antique est aristocratique ; voyez le dix-septième siècle. N'y aurait-il donc pas pour tout le monde un art national, légendaire, populaire, remontant droit au sermon sur la monta-
gne, et s'en inspirant au lendemain du gigantesque avortement du travail révolutionnaire et du philosophisme?
Le salon du dix-huitième siècle est usé, fané, passé de mode ; on se réfugie dans la nursery avec les bonnes femmes qui vous racontent les chansons du vieux temps :
Qu'il est doux de conter des histoires,
Des histoires du temps passé, Quand les branches d'arbres sont noires ^ !
Si les contes de Voltaire et de Grébillon fils sont enfants des boudoirs, les ballades du romantisme nous viennent de la nwsery. L'idéal recherché n'était plus celui de la renaissance, c'était je ne sais quel fantôme de laideur et de sensualisme rappelant cette horrible nonne, — attrayante pourtant, — sirène et sépulcre blanchi du légendaire. Un chevalier affolé d'amour et de désirs la poursuit, et contre ses embrassements elle cherche un asile dans le sanctuaire. Il y pénètre sur ses pas, viole la sainteté du lieu. La religieuse, voyant qu'elle ne peut se soustraire à l'entreprise, ouvre ses voiles et montre à nu sa gorge, que dévore un affreux cancer. — De cet idéal qui les fascinait h outrance, eux non plus, les romantiques, ne voyaient pas la plaie sanglante et purulente ; leur muse était, comme cette femme du livre de Michelet, « la divine blessée », et par la frénésie du moment, loin de les dégoûter, l'horreur les attirait ; mais ces sortes de délire, libertinage de l'esprit et des sens,
i Alfred de Vigny, le Cor, poëmej
n'ont qu'une heure dans la vie d'un siècle, on s'en amende, on s'en guérit, et nous en connaissons plus d'un parmi nous qui, sans renier l'idéal d'alors, a cessé pourtant de l'adorer dans ses infirmités.
Mais ce retour vers le passé n'a-t-il point son côté critique ? Restaure-t-on la foi dans les âmes ? est-ce en niant le progrès qu'on relève le moral d'un peuple, et cette simplicité dont on nous parle n'estelle pas synonyme d'ignorance ? Tout le monde connaît l'histoire de cette servante qui goûtait en cachette au flacon oii sa maîtresse buvait l'élixir de jeunesse ; il arriva qu'un jour elle en but un coup de trop, et qu'au lieu de redevenir jeune elle redevint bébé. Cette drôlerie s'applique au romantisme. Il eut vers 1825 sa période enfantine. Contes de revenants, fabliaux et féeries, de quelles ritournelles ne s'amusa-t-on point ! Les, Odes et Ballades, certains poëmes d'Alfred de Vigny, — Éloa par exemple, — furent les livres d'images du bambin macabre et mystique. Lamartine, toujours planant, de tout ce bric-à-brac ne connaît rien. Il s'en va, plongé dans la nue, chantant ses hymnes magnifiques, cantica nova. Chrétien et royaliste, c'est assez pour sa foi religieuse et monarchique de protester contre l'Encyclopédie. Du reste, tous les poètes de ce mouvement en sont là. Eux-mêmes se méprennent sur la nature du sentiment qui les inspire, et cette méprise fut cause de cet éternel reproche de versatilité dont on les poursuit encore aujourd'hui. Royalistes, ils l'étaient en eff'et et très-sincèrement, mais ils l'étaient dans le passé. Ils croyaient au roi Jean, au roi don Rodrigue, à l'empereur Barberousse, de même qu'ils croyaient aux cathédrales, aux vieux
monastères, à l'inquisition et à ses auto-da-fé. Un pareil royalisme, quand on y songe, était mieux fait pour s'entendre avec Philippe II qu'avec Charles X, et ne pouvait manquer la première occasion de se mettre en antagonisme avec le pouvoir monarchique, qu'il travaillerait à démolir tout en s'imaginant lui venir en aide, car ces romantiques-là, qu'ils s'appellent Chateaubriand, Lamartine ou Victor Hugo, portent en eux l'esprit d'opposition et de révolte. La monarchie dit règle, autorité, cérémonial, étiquette ; l'école dit plus de règles. — Comment s'entendre? Toujours ce damné dixhuitième siècle, qui reparaît jusque dans Lamartine écrivant les Girondins et la Chute d'un ange, jusque dans Victor Hugo, a l'enfant prodige » des odes à Louis XVIII, au duc de Bordeaux, à Charles X, catholique à ses débuts, puis démocrate, démagogue selon les courants. Alfred de Musset, ce charmant esprit, poëte de sentiment, a les mêmes ancêtres, bien qu'il s'en défende. Nier, jeter un cri de colère à Voltaire et à Rousseau ne suffit pas. « Vous êtes des demi-dieux, et je ne suis qu'un enfant qui souffre (l'enfant du siècle 1) ; mais en écrivant tout ceci je ne puis m'empêcher de vous maudire! » Et d'abord, ô poëte ! est-ce bien des souffrances du siècle que vous souffrez, et le mal qui vous consume ne vient-il pas plutôt d'une destinée particulière à vous, que vous vous êtes faite? « Connais-toi toimême, » disait l'Apollon de Delphes ; connaissons surtout nos origines, cela vaudrait mieux que de récriminer contre elles, fût-ce en vers magnifiques et dans la plus belle prose du monde.
« La révolution française ne vient point de tel ou
tel homme, de tel ou tel livre. Elle vient des choses. » Chateaubriand ne s'est point trompé, les choses sont plus fortes que les hommes et que les livres. Nous avons vu les meilleures, les plus fières intelligences, après avoir un moment maîtrisé le courant, s'y laisser reprendre; nous avons vu le principe engendrer la réaction, puis, invariablement, fatalement, la surmonter. On raconte que le Niagara, bien avant d'arriver aux cataractes, possède, sous les dehors du calme, une inéluctable puissance d'entraînement; dans l'immense nappe si limpide, tout ce qui tombe est emporté sans retour. L'esprit des temps ressemble au grand rapide ; il marche, poussé par une force acquise. Le dix-septième siècle, uni, paisible et solennel à la surface, emprunte au seizième sa force latente d'impulsion, qui se communique au dix-huitième, infailliblement précipité vers le gouffre. D'autres niveaux se forment, le courant s'apaise : s'y laissera-t-on aller? Qu'à Dieu ne plaise ! car il s'agit pour nous maintenant de remonter le gouffre et de nous retrouver tout en haut sur la plaine liquide, bien au-dehà des cataractes. Et c'est ainsi que, grâce à nos illusions personnelles, à nos paroxysmes de haine et de colère, à nos malentendus plus encore qu'à la mauvaise foi, le chaos se prolonge en dépit de toutes les protestations de l'histoire, de la philosophie et des lettres.
ET
C'est un des travers de notre époque de rechercher partout l'accessoire, de s'y plonger, de s'y noyer. Notre curiosité a tué notre enthousiasme; qu'il s'agisse d'un grand poëte ou d'un grand homme, nous perdons de vue son œuvre ou ses actes pour ne plus nous occuper que de sa vie privée. A force de scruter les secrets recoins, de nous laisser distraire aux détails, aux anecdotes, nous nous éloignons de ce qui devrait être le principal objectif de notre étude, et lorsque, grâce à tant de volumineux documents, à tant d'informations vraies ou fausses, nous croyons nous être mieux rapprochés de ces hommes qui, de loin et vus par le côté de leurs ouvrages, nous apparaissaient comme des demidieux et des héros, nous en arrivons à les traiter sur un certain pied d'égalité et à ne les plus vouloir juger que d'après nous-mêmes.
Il resterait à savoir si tous ces papiers confidentiels que depuis quarante ans le vent a dispersés hors de leurs portefeuilles n'ont pas nui plutôt que servi à la vérité. On a dit que supprimer la publication des correspondances équivaudrait à frustrer
LORD BYllON ET LE BYRONISME. 57
la littérature d'une de ses provinces les plus riches. Qu'il y ait en effet des lettres qui nous fassent pénétrer au fond du cœur d'un homme, je l'admets volontiers, mais ces lettres sont rares, on les cite ; par contre, que d'inventions de pure fantaisie, qui ne réussissent qu'à ridiculiser leur héros! J'aimerais à m'entendre raconter quel surcroît d'autorité a valu au nom de Goethe la publication des fameuses lettres de Bettina d'Arnim, et si la dignité de l'auguste vieillard gagne beaucoup à ce que l'univers reçoive la confidence des pas de châle et des entrechats exécutés autour de lui par cette folle bayadère. Je ne saurais, quant à moi, estimer comme une immense conquête de l'art moderne cet esprit d'absolue indiscrétion qui nous introduit au plus intime de la vie d'un homme ou d'une femme, nous ouvre les livres de compte et le cabinet de toilette, nous met au courant d'une foule de petits scandales et de petites misères, et qui, sans profit aucun pour l'histoire, atteint dans sa considération tel personnage qu'il convient à la société d'admirer. (( Calomniez » : si jamais il fut au monde un homme auquel le mot de Beaumarchais soit applicable, c'est l'auteur de Childe-Ha?'old et de Don Juan. Ce héros-là n'appartient ni à la mythologie ni à l'histoire ancienne, ce qui n'a point empêché la fable de l'étreindre, et cette fable, au lieu de nous trouver indifférents, nous émeut, nous passionne jusqu'à nous égarer et sur le caractère du poëte et sur la nature des sentiments que son œuvre nous commande. Tant d'impressions venues de tous côtés, de mémoires, de lettres, de notices et de confidences, ont fini par altérer profondément.
sinon par défigurer le type, en ce sens que chacun de nous, selon qu'il est porté pour ou contre, n'a guère qu'à étendre la main pour saisir des arguments ou des objections à sa convenance. Nous lisons et relisons ces mémoires, ces commentaires, sans nous demander seulement quelle valeur critique ils peuvent avoir à nos yeux, et parce que d'une certaine classe d'hommes, dont est Byron, tout vous captive, vous entraîne. Qu'est - ce pourtant que l'autorité d'une lady Blessington, d'un capitaine Medwin ? Que nous font leurs cahiers de notes et leurs jugements ? Ces gens l'ont approché ; l'en ont-ils connu davantage ? Quelles clartés leur talent et leur style nous donnent-ils sur leur esprit d'observation ? Qu'ont-ils vu autre chose que ce que Byron a voulu leur laisser voir, tous ces Polonius attirés au soleil de sa renommée, et dont il s'est amusé peut-être à ses propres dépens ?
Certains miroirs sont disposés de manière à ne jamais réfléchir d'une physionomie que la grimace. C'est à l'œuvre môme de lord Byron qu'il faut revenir aujourd'hui pour dégager la vérité du personnage. N'est-il pas, lui, presque toujours Facteur qu'il met en scène ? Nul ne poussa plus loin la folie du prestige ; à une époque dont il n'est pas un héros, pas un coryphée, qui n'ait mérité l'épithète qu'un saint pontife, homme d'esprit, appliquait à Napoléon, il fut le comédien par excellence, le chef d'emploi, et n'eut en quelque sorte qu'un programme : vi^re au vu et su du monde entier une aventureuse et romanesque existence. Quoi d'étonnant alors que le public se soit mêlé de ses affaires et que la confusion ait fini par résulter de ce
ET LE BYRONISME. o9
mélange de vérités et de faussetés répandues sur son compte ? Le meilleur contrôle en pareil cas est de recourir à son œuvre. Il s'y peint tantôt complaisamment, tantôt à son insu, toujours de main de maître. Je l'avouerai, les commentaires et les journaux anecdotiques m'avaient gâté Byron. Cette figure démodée d'ange déchu sans cesse évoquée et promenant sur le paysage sa silhouette insupportable semblait en avoir compromis la beauté. La terre se meut, la société se modifie et les points de vue font de même ; sur tels grands hommes, sur tels chefs-d'œuvre, à vingt ou trente ans de distance l'étude est à recommencer, — chose consolante au moins pour les destinées de l'esthétique, laquelle, tournant avec le globe, n'est pas près de finir. Il se peut que nos impressions au sujet de Byron soient toutes particulières ; si d'autres cependant les ressentaient, nous leur conseillerions d'aller droit à Childe-Harold et de s'y plonger en tenant pour lettre morte mémoires, commentaires et le reste : peut-être bien qu'en même temps que le poëte, l'homme leur serait livré par surcroît.
Lord Byron n'a pas écrit une ligne qui n'eût quelque rapport direct ou indirect avec lui-même. Que Caïn dialogue avec Lucifer, que Conrad, appuyé sur son épée, domine le rocher sinistre où se dresse la tour de Médora, c'est toujours lui, le chevalier noir, dont nous connaissons les airs et l'attitude, et qui se faisait peindre à dix-neuf ans, tête nue et poitrine au vent, sur un . fond de Ciel traversé de fulgurations volcaniques. L'époqile des grincements de dents et des infernales voluptés est loin de nous; pour bien goûter de telles personnalités, le ."simple
sentiment poétique ne suffit pas, il faut se reporter ua milieu de leur période, se créer avec elles une sorte de consanguinité morale et ne les point aborder en dehors de certains moments. Lord Byron ne doit son génie qu'à des conditions extraordinaires, force lui est de ne pouvoir nous intéresser qu'en se chantant lui-même sous toutes les formes et sur tous les tons, et cette existence, qui prête à son inspiration de si fiers éléments, est une existence à part. Il en veut au monde entier de son pied-bot, de sa pairie mal engagée, de ses désordres, de son divorce ; mais que la poésie prenne le dessus, et le féroce individualisme s'humanise, et le charme nous gagne.
S'il s'agissait de démontrer qu'il n'y a ici-bas ni hasard, ni forces aveugles, et que notre destinée est en germe dans le sein de notre être , la biographie de lord Byron serait le plus bel argument. Il naît le 22 janvier 1788 à Londres, d'un père insoucieux, étourdi, d'une mère emportée. Peu de temps après, ses parents se séparent; il reste au soins de sa mère. Quand son père mourut, Géorgie avait trois ans. Nature à la fois timide, ombrageuse et arrogante, nature d'enfant gâté que sa mère tantôt accable de caresses et tantôt maltraite, s'oubliant dans ses colères jusqu'à lui rire au nez de son pied difforme ; l'orgueil, une vanité folle, étaient ses côtés vulnérables. Atteint, il ne songeait qu'à se venger, et cette misérable infirmité physique fut la première cause qui le fît douter de la Providence. Une éducation forte et virile, un travail âpre
et soutenu, la lutte pour l'existence, l'eussent peutêtre remis en équilibre en l'arrachant à l'incessante contemplation de ces souffrances moitié vraies, moitié imaginaires. Le 19 mai 1798, son oncle quitte ce monde, et voilà George Gordon pair d'Angleterre et seigneur de Newstead- Abbey. « Ne trouvez-vous en moi rien de changé? » dit-il à sa mère en accourant lui annoncer la nouvelle. L'enfant de dix ans venait en effet de se transfigurer. Il était lord ! Race étrange , insociable que ces Byron ! Depuis Henry YIII, qui leur fit large part dans la distribution des terres du clergé, depuis Charles P% qui leur conféra la pairie, ou plutôt depuis Guillaume le Conquérant, qui les amena de Normandie avec lui, ils peuplent la chronique des illustrations les plus farouches : aventuriers, dissipateurs, gens de sac et de corde. On a remarqué au sujet de certaines familles qu'avant de disparaître elles se résumaient dans un de leurs rejetons, dernier terme de leur activité à travers les âges, exemplaire suprême et fameux où se thésaurisent les vices et les vertus de toute une dynastie, et qui, au moral comme au physique, ressaisit, récapitule et fixe le type pour la postérité. Lord Byron fut ce produit caractéristique d'une suite de générations ; en lui se dynamise l'esprit de révolte d'une race toujours hors la loi depuis des siècles, et dont il donna au monde comme une dernière édition revue et corrigée selon le code d'une époque de haute civilisation et de bonne compagnie.
Le prédécesseur immédiat du jeune seigneur, pour ne point mentir à son origine, avait tué en duel son voisin de campagne, un ami. Il vivait seul
à Newstead-Abbey, vieillard grognon, atrabilaire; l'écroulement du château semblait lui sourire, ces ruines allaient à ses étranges goûts, à son humeur. Les gens du pays le redoutaient, le haïssaient; lui naturellement n'aimait personne. Sa plus joviale occupation était de molester son fils. Il ravageait ses terres à plaisir, faisait abattre mille hectares de bois pour diminuer d'autant la valeur de son héritage ; mais son fils lui joua le tour de mourir le premier, et sa méchante haine eut cause perdue. Il n'appelait jamais son neveu autrement que le « cloche-pied » ! Ce boiteux était devenu le maître du domaine et pair d'Angleterre en dépit du délabrement de ses finances.
La pairie ! là fut en effet le suprême orgueil de son existence. Au fond, il n'estimait que le rang, que le titre. Byron n'aima jamais le peuple ni au sens purement moral, ni au point de vue politique. Ses vers ne s'adressent qu'aux classes élevées, et son génie, bien qu'il soit une barrière de plus qui le sépare du commun des hommes, compte moins à ses yeux que sa qualité de lord. Ses passions, ses penchants l'entraînaient vers les rois de la mode. Il rêvait d'être, comme le prince régent, « le plus accompli des gentlemen d'Europe » , et préférait la gloire de sir Robert Lovelace à toutes les couronnes d'un Tasse ou d'un Camoens. Dans ses classes, il travaillait peu, lisait beaucoup^ s'appliquant surtout aux notions générales et parlant de chose et d'autre avec flamme, entraiUj abondance. Ses professeurs, sans tenir compte de ses essais poétiques, lui prédisaient pour l'avenir de grands succès oratoires. Eii attendant j le futur Démosthène se distinguait par les plus insolites traits de mœurs. Au collège de
Harrow, de même qu'à l'université de Cambridge, c'est par mille extravagances que son génie se manifeste; l'excentrique est ce qui l'attire. Son talent, son esprit, répugnent à l'ordre. A Newstead-Abbey, plus tard, il élève des ours, tient commerce avec des loups, et trouve moyen de sabler, la nuit, entre amis, le vieux bourgogne dans un crâne humain monté en coupe. Tout aussi détraqué du cerveau que le prince Hamlet, et ce n'est certes point trop dire, il s'entendra non moins que lui en femmes, en chevaux, en rapières.
Raconter les aventures galantes du jeune lord serait attenter à la poésie même de son Do7i Juan. Un épisode a cependant un intérêt particulier, sa rencontre dans les hihglanch avec Mary Duff, fillette pour laquelle il s'éprit de belle passion à l'âge de neuf ans. «J'ai beaucoup pensé dernièrement à Mary Duff, écrit-il dix-sept ans plus tard. Quelle chose étrange que j'aie pu m'attacher si tendrement à cette jeune fille dans un âge où je ne pouvais ni connaître l'amour ni même comprendre le sens de ce mot! Ma mère avait coutume de me railler au sujet de cette affection, et plusieurs années après, j'avais alors seize ans, elle me dit un jour et tout à l'improviste : «Byron, j'ai eu une « lettre d'Edimbourg; Mary Duff est mariée! » Quelle fut ma réponse ? J'ignore ce que j'éprouvai en ce moment; mais je tombai presque en convulsion. Étrange chose que l'histoire de cette liaison! Nous n'étions, à cette première époque de la vie, elle et moi, que de vrais petits enfants; je me suis depuis ce temps énamouré plus de cinquante fois, et cependant je me souviens de chaque mot que
nous avons échangé ensemble; je la vois encore, je me rappelle ses traits, mon agitation, mes insomnies, et comment je harcelais la femme de chambre de ma mère pour qu'elle lui écrivit en mon nom, ce dont finalement elle s'acquitta pour avoir du repos, et nos promenades, et ce bonheur d'être assis à côté d'elle dans la chambre des enfants de la maison d'Aberdeen, tandis qu'Hélène, la plus jeune sœur, jouait à la poupée, et nous regardait jouer aux amoureux. Assurément aucune mauvaise pensée ne me vint alors ni plusieurs années après, et cependant ma passion pour cette enfant fut telle que je me prends à douter si j'ai vraiment aimé depuis. » L'auteur de la. Jeunesse de lo7'd Byro7i cite à ce propos divers exemples fameux : Dante , Alfieri , Canova, Goethe et Chateaubriand, lesquels (( ont vu, eux aussi, errer dans les rêves de l'enfance ces aérienes figures qui devaient un jour s'appeler Mignon, Marguerite, Yelléda, Gymodocée^».
Le vrai est que ces effervescences prématurées sont ce qu'il y a de plus ordinaire au monde, et qu'il n'est pas besoin d'interroger à ce propos l'existence des mortels prédestinés. Ghacun de nous, sans beaucoup chercher, trouverait à raconter quelque anecdote de ce genre. De petit garçon à fillette, ces sortes de romans s'ébauchent sur les bancs de l'école, derrière les buissons d'aubépine où l'on se donne au printemps rendez-vous pour aller piller à deux les nids d'oiseaux. La vanité humaine veut que ces enfantillages innocents, ces idylles inconscientes, qu'il
1 La Jeûneuse de lord Byron, par l'auteur de Robert Emmet, Paris, 1872.
faudrait laisser chanter au ruisseau, à la marguerite des prés, leurs témoins naïfs et véridiques, tout grand esprit, dès qu'il sort de la foule, se complaise à nous en occuper comme d'un fiiit nouvellement acquis à la psychologie, et dont personne avant lui ne s'était avisé. Un cœur qui commence à battre dès l'enfance, quel rare phénomène! Après cette confidence de Byron, on ne pouvait que s'attendre à voir Lamartine composer à son tour une variation sur le motif. Le chantre merveilleux qui nous a donné les Méditations, les Harmonies et Jocelyn, possédait cette faculté caractéristique d'avoir tout éprouvé, tout expérimenté, tout vécu. Quel que fût celui dont il étudiait la vie, philosophe, poëte, orateur, ministre ou guerrier, cet homme n'avait pas eu une émotion, une aventure que lui, Lamartine, n'eût ressentie ou traversée. Tout lui était arrivé, et, quand il l'écrivait, le disait, c'était de la meilleure foi, en homme que les mirages de la fiction éblouissent, et qui croit aussitôt à la vérité de ce qu'il imagine. Parcourez ses pages sur lord Byron, et naturellement vous y retrouverez le pendant à l'historiette du jeune George Gordon et de Mary Duff. « Je me souviens moi-même d'un violent amour conçu à dix ans pour une bergère de mes montagnes avant de savoir seulement le mot d'amour. Je l'aidais avec la sollicitude d'un amant à garder ses chevreaux sur les rochers de notre village. Je remplaçais avec orgueil son chien que le loup avait emporté. J'allumais pour la réchauffer le feu de bruyère sous la grotte. Je n'entendais pas le son de sa voix sans frisson, et, quand nous montions ensemble le roc escarpé qui mène aux pâturages, je
marchais derrière elle, et je posais avec intention mon pied sur la trace du sien pour que nos deux ombres du moins n'en fussent qu'une sur le chemin. Elle habite encore la même chaumière, et je ne puis me défendre d'un certain attendrissement quand je la rencontre aujourd'hui, rapportant sur ses épaules les fagots de buis coupés sur les montagnes pour le foyer de ses enfants \ »
Prononcer le nom de Dante en un tel chapitre est un contre-sens. Que peut avoir de commun avec une berquinade sur laquelle « cinquante amours ont passé » un sentiment qui remplit à lui seul toute l'existence du grand Florentin, cet amour de la terre et du ciel, à la fois passion et symbolisme, songe et réalité, éther et flamme, qui reste encore aujourd'hui l'unique fil d'Ariane pour nous diriger à travers les profonds labyrinthes de la Divine Comédie? Lorsqu'au printemps de 127 i l'adorable fille de messer Folco Portinari lui apparut, Dante en effet avait neuf ans. Elle passa, et il l'aima d'une force inexprimable, dans la vie comme dans la mort, car il convient aussi de ne pas toujours la voir à l'état de symbole, cette charmante Béatrice. Avant d'être devenue «la conception des choses divines », c'était une simple, accorte et jolie demoiselle. Boccace nous la montre sous des traits qui n'ont rien que d'humain, agréable et suave, et, puisqu'on aime les rapprochements, opposons au maniérisme anecdotique du dandy britannique ce passage de la Vita nuova, tendre, passionné, sincère comme le premier amour et la première douleur, où le poëtc raconte
^ Lamartine, Vie de lord Byron.
la vision que, malade, au lit depuis neuf jours, il eut pendant sa fièvre. « M'étant pris à penser à la dame de mon amour, je me dis avec un profond soupir : Hélas ! il faut que la belle Béatrice, elle aussi, meure 1 » Aussitôt ses yeux se mouillent de larmes, car il lui semble ouïr de la bouche d'un ami la funeste nouvelle. « Je vis le corps où cette âme noble et sainte avait habité, des jeunes filles enveloppaient son visage de voiles blancs, ce visage si doux et si modeste que j'entendais les anges murmurer : C'est la source de la félicité suprême ! » Et lui, en présence de cette mort, il s'écrie : « 0 Béatrice, sois bénie !» Cependant les femmes qui le gardent le réveillent de sa vision. Non certes, elle ne fut pas toujours une insensible et froide allégorie, cette chère maîtresse de son cœur et de son esprit, rayonnante d'un double éclat, belle pour ce monde et pour l'autre, la fille des hommes et la sœur des anges, omnis heatitudo nost?'a/ Ces amours du premier âge prolongées dans l'adolescence occupaient la société de Florence. On en parlait beaucoup, et Dante, pour dépister l'attention et donner le change, feignit de s'éprendre d'une autre jeune fille. A dater de ce jour, Béatrice ne le salue plus; jusque sur les hauteurs du Purgatoire, nous retrouvons la trace de cet honnête mais dangereux mouvement d'inconstance. Le 9 juin 1290, elle meurt à vingt-quatre ans, elle meurt pour se transfigurer dans la lumière de Dieu et revivre éternellement, objet d'adoration incomparable, idéal d'amour terrestre et divin.
Dante a pu avoir, d'autres sentiments, il n'oublia jamais Béatrice. Qu'est le souvenir de Mary Duff pour Byron? Un nom de plus dans son catalogue;
la liste de don Juan en porte mille et trois, le noble lord en avoue cinquante et quelques, et continue à se guinder en victime de l'amour. Tous les hommes de génie ont adoré les femmes, tous furent trompés; quelle somme de vraie douleur contiennent ces martyrologes écrits en stances admirables? Écoutons ce grand poëte dont le cœur déborde, et nous en arriverons à croire cette chose absurde et monstrueuse, qu'une nature de cet ordre n'ayant aimé vraiment que deux fois dans la vie, c'est sur une enfant de huit ans et sur le chien Boatswain que le plus fort de sa passion et de son attachement s'est porté. « Poésie et vérité », disent les mémoires de Goethe; c'est trop souvent, hélas! poésie et vanité qui conviendrait. Victime! il se peut; mais d'où vient le mal, sinon de l'abîme que nous nous plaisons à creuser entre le monde et nous? N'existe-t-il donc d'autres souffrances que les nôtres, d'autres douleurs dignes de pitié que celles qui nous affectent? De ce que, par suite d'une mauvaise éducation, un vice de caractère ou de conformation physique, le désaccord s'est établi dans notre être agissant et pensant, estce à dire que les ténèbres doivent envahir l'univers? Ma maîtresse me trompe, j'éprouve un échec de tribune, mes premiers vers sont accueillis avec malveillance par la critique, et j'appelle toutes les foudres du ciel sur l'humanité; une épine me pique au doigt, et c'en est assez pour que j'écrive avec le sang de mes blessures. On se fait une conscience, une vie, un idéal à part, on n'obéit qu'aux sauvages instincts d'une organisation d'enfant gâté, et d'erreur en erreur, de froissements en froissements, de colère en colère, on en arrive à devenir pour soi-même
et pour les autres un objet de haine et de mépris.
Ce cœur inquiet, féroce et vaniteux, Marie Ghaworth, de laquelle il s'éprit justement parce qu'elle aimait ailleurs, eût-elle jamais réussi à l'éduquer, à le fixer? Plus âgée de quelques années que Byron, la jeune fille n'avait pas attendu de le connaître pour disposer de ses sentiments. Elle n'en agréa pas moins l'hommage du «jeune bancal», et se laissa courtiser par lui avec cette adorable et perfide gentillesse féminine qui ne néglige aucun passe-temps, et qui porte la plus simple des novices à rechercher coquettement une affection dont au demeurant elle ne veut rien faire. Le poëme de ses amours avec Mary Chaworth, Byron l'a chanté dans le Rêve. Ils chevauchaient ensemble. Elle lui accordait des rendez-vous, lui donnait son portrait, souvenirs amers et brûlants consacrés par des vers splendides. Elle se maria, lui devint pair d'Angleterre, et ce fut bientôt le tour aux nobles passions des ancêtres de remplir et d'enivrer son âme. Le monde le plus brillant l'attirait, le fêtait. 11 commença par y jouer le rôle d'un Alcibiade. Son visage était d'une beauté charmante : l'ange et le démon y combinaient leur expression selon le code du moment, et, pour compléter le personnage, certaines excentricités de costume : par exemple ce nœud de cravate qui chez nous fit école, ni plus ni moins que les stances du noble lord.
En 1807 paraissent ses premières poésies, Hours of idleness, dont la seule préface accuse la date. A cette affectation de modestie dans le suprême orgueil vous reconnaissez la marque du jour. C'est de la littérature de caste. « Si j'envisage l'avenir de ma situation et les futurs efforts qui me seront imposés,
il ne me semble guère probable que j'aborde jamais le public une seconde fois. » M. de Chateaubriand ne s'exprime pas autrement. Fabriquer de la prose ou des vers ne saurait convenir à des gens de qualité; ni leur naissance ni leur éducation ne les ont préparés. S'ils s'essayent à ce jeu de vilain, c'est uniquement pour se prouver à eux-mêmes qu'un seigneur de leur importance doit savoir tout faire et même jouer du violon sans avoir appris; mais que le public ne s'imagine point que de semblables bonnes fortunes vont se renouveler souvent pour lui. « Qui voudrait rimer, pouvant faire autre chose? Je trouve la préférence accordée de nos jours aux écrivains sur les hommes d'action, et le bruit qui s'élève autour d'un ramas de scribes, un signe de misère et de dégénérescence. Qui diable écrirait, pouvant agir? L'action, l'action! disait Démosthène; de l'action donc, et non pas des écrits, mais surtout point de rimes ^ ! » Sacrifier aux muses et aux grâces est une de ces faiblesses auxquelles on peut condescendre une fois par hasard, et qui doivent être d'autant plus courtes qu'elles empiètent sur les intérêts de l'État, auxquels des hommes de tel air sont exclusivement voués par nature. Il semble qu'à ces hauteurs où l'on se place, la critique ne devrait pouvoir vous atteindre, et c'est le contraire qui arrive. Ces paladins et ces dandies vous ont des irasci-
^ L'aclion ! disait, hélas! aussi La Calprenède dans ses préfaces : « La profession que je fais ne me peut permettre sans quelque espèce de honte de me faire connaître par des vers et tirer de quelque méchante rime une réputation que je dois seulement espérer d'une épée que j'ai l'honneur de porter. )>
bilitcs d'hommes de lettres. A dire vrai, la laçon dont la Revue d'Edimbourg accueillit ces essais, d'ailleurs médiocres, eût agacé le moins présomptueux. Cette volée de bois vert sur le dos du poëte contusionna aussi par maint endroit le gentilhomme. Il releva TafFront, y répondit fièrement par la plus insolente des satires : Bardes anglais et critiques d'Ecosse, une de ces flèches que le carquois d'Apollon tient en réserve contre les ennemis. Toute l'inspiration byronienne est là : superbe, acerbe, provoquante, méprisante, défiant les hommes et bravant les dieux. Southey, Wordsworth, Scott, le comte Carlisle, son tuteur, lord Holland, autant de Marsyas écorchés sans merci! Byron, comme Juvénal, aime l'hyperbole, et, pourvu qu'il frappe dur, ne regarde guère sur qui tombent les coups de sa massue.
A ce début succède un temps d'arrêt pendant lequel l'orage de cette existence se concentre surNewstead. Il y vit en assez médiocre intelligence avec sa mère, jusqu'à ce jour où Tennui, le dégoût, le sentiment de ses extravagances, font décidemment naître en lui cette irrémédiable mélancolie qui demeure aux yeux de la postérité le plus sympathique de ses attributs. ((Ici reposent les restes mortels d'un être qui fut beau sans vanité, fort sans présomption, d\ui être bon et courageux qui, doué de toutes les vertus de Thomme, n'eut aucune de ses faiblesses. Et cet éloge, qu'on prendrait pour une vaine flatterie en le lisant sur la tombe d'un individu de notre espèce, n'est qu'un humble gage de reconnaissance adressé à la mémoire du chien Boatswain! » Une telle boutade explique mieux qiie tous les commentaires la disposition morale de celui qtii s'y laisse
aller; infatuation, amertume et dépit, haine à l'humanité par le trop grand amour qu'on a de soi dès l'entrée de la vie, et dont l'influence reparaîtra dans tous les actes comme dans toutes les œuvres du personnage! Les Alcibiade mal réussis font les Timon. Dégoûté de son pays, mécontent de soi-même, Byron quitta l'Angleterre pendant l'été de 1809. Il vit Lisbonne, l'Espagne, la Grèce, traînant au loin l'inquiétude et les déchirements de son cœur, patriœ qia's exsul se quoque fugit? traînant aussi l'implacable sarcasme, et trouvant moyen d'agacer, d'irriter à distance ses chers compatriotes. « La supériorité des Anglais, écrit-il à sa mère, est une chose que sur nombre de points nous aimons à nous exagérer. N'importe , quand cette supériorité se montre à moi , je la reconnais ; mais , dès que je vous trouve inférieurs, je le dis. Or c'est en quoi les voyages m'éclairent, et j'aurais pu rester un siècle à m'enfumer dans vos villes et à moisir aux brumes de vos campagnes sans en apprendre autant. » Peu à peu il renvoya toute sa suite, et s'habitua au service des gens du pays. Son fidèle Flechter estle dernier qu'il se décide à expédier, et les humoristiques observations consignées dans une autre lettre à sa mère au sujet du parti qu'il vient de prendre semblent grêler sur John Bull comme des pois de sarbacane. « Au bout du compte je n'ai nul besoin de lui, il ne m'aidait en aucune façon; puis ses éternelles lamentations sur le manque de bière et de bœuf, son mépris stupide et bigot pour toute chose étrangère, son incorrigible incapacité d'apprendre les plus simples expressions d'une langue quelconqtie, le rendaient, comme tous les domestiques an-
glais , cmbarrassaiU au dernier degré. 11 iallail d'abord s'expliquer pour lui, et si vous saviez le reste : les pilaws qu'il ne pouvait manger, les vins ([u'il ne pouvait boire, les lits où il ne pouvait dormir, les chevaux qui le faisaient choir, et, pour comble de misère, point de thé! Après tout, c'est un honnête garçon, et sur terre chrétienne assez capable; mais en Turquie! Dieu me pardonne! mes Albanais, mes Tartares et mes janissaires travaillaient autant pour lui que pour nous, ainsi que peut le certifier Hobhouse. »
Arrêtons ! ce fier voyage , gardons-nous de le traduire en prose; de trop beaux vers l'ont immortalisé. Ce voyage-là : c'est Childe-Harold! L'âme de Byron, que le romantisme des montagnes d'i]cosse avait de bonne heure préparée à la rêverie, s'ouvrait aux radieuses impressions d'un monde tout nouveau. Sur ces antiques promontoires de la Grèce, quelles visions l'attendaient, quelles images lui souriaient du sein de ces nuages roses oii le regard plonge sans fin, et quelles harmonies dans les flots bleus et parfumés de cette mer ionienne! Là pour la première fois Thomme respire, là surgit le poëte.On dirait que ce misérable cortège de vanités, de préjugés, de ridicules, dont il marchait environné, s'est dissipé subitement à l'influence magique de ce sol où chaque pierre lui parle de Phidias, de Périclès et d'Alexandre. Le champ de sa pensée devient plus libre, s'élargit; lui-même se relève, goûte l'apaisement; inspiré, le voilà presque heureux. La stance de Childe-Harold a des sonorités locales, et vous rappelle le brisement mélodieux de la vague au cap Sunium. Ainsi murmuraient les vieux chênes
de la foi'êt de Dodone, ainsi chantait la source que faisait jaillir du rocher le sabot de Pégase. «Antique et superbe Athènes! où sont-ils les magnanimes fondateurs de ta puissance? Ils ont fui d'un rapide essor, songe des temps évanouis! Eux, toujours les premiers au but où souriait la gloire, ils ont vaincu, puis disparu. Quoi! tout cela est fini? un conte bleu, l'étonnement de quelques heures passagères. » Ces strophes, lecture des esprits cultivés, poésie aristocratique dans le plus beau sens du mot, remuent à fond tous les cœurs capables encore de vibrer à ce nom sacré du Parnasse. « Combien déjà de toi n'avais-je pas rêvé! Ceux qui t'ignorent ignorent le sublime chez l'homme, et maintenant que je te contemple, la honte me dévore de me sentir si faible à te célébrer. Moi qui revais de si nombreux hommages à te rendre, je tressaille et ne sais désormais plus que m'incliner. Ma voix tarit, mon souffie s'arrête, mon œil plonge fixement dans la flottaison de tes nuages, et pour dire ce que j'éprouve d'être si près de toi, je n'ai que la sérénité de mon silence! »
La harpe de Byron n'a que deux cordes : méditation, contemplation de la nature. Qu'il ait à peindre diins Ma7Hno Faliero le tableau d'une fête vénitienne, ou dans Manfred les Alpes et Rome, c'est toujours la mélodie de Childe-Harold sous laquelle il met d'autres paroles. Ses douleurs, ses colères contre la race humaine pourront revêtir diverses formes, le cri d'Harold restera l'expression-type de cette poésie à outrance qui rêve , blasphème et maudit si bien. Dans ^«ro/r/, pour la première fois il se chante lui-même, et prend devant le public les traits, le
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geste et raltitude qu'il gardera jusqu'à la liu. La pâleur au visage, l'air fatal, l'anathème aux lèvres, le cœur soufiraut et dévasté, parcourant le labyrinthe du péché en prince ténébreux qui ne veut ni conseils ni consolations, ainsi partout il nous apparaîtra ; le décor changera, les effets de lumière et de mise en scène se renouvelleront, le personnage ne se démentira plus.
Childe- Harold, le premier en date des grands poëmes de Byron et son chef-d'œuvre, a l'imperfection qui caractérise le genre. Les choses s'y déploient sans projet ni plan, cela pourrait en quelque sorte ne jamais linir. Les aventures de don Juan, de môme que les pérégrinations d'Harold, se prolongeront aussi longtemps qu'il plaira au poëte. Rien n'empêche en effet qu'à la première Haydé une seconde ne succède, et que Harold-Byron, après avoir reproduit dans l'Hellespont les exploits de Léandre, n'aille se baigner dans le Gange et visiter Delhi après Athènes. On s'étonne aujourd'hui qu'une pareille forme ait pu trouver tant d'imitateurs alors qu'elle n'a pour elle qu'un intérêt : la personnalité du comédien. Certaines pièces ne réussissent que par l'acteur et n'admettent point les doublures. Ainsi de la poésie byronienne , qu'il ne faut pas confondre avec la poésie de lord Byron. — Prenons maintenant les petits poëmes, les récils en vers : c'est la même absence de composition, le môme désordre. La Fiancée d'AbydoSy le Corsaire, le Giaour, autant d'anecdotes que le poëte a pu s'entendre raconter, ou lire simplement dans Gibbon, comme Parisma^ et qu'il reproduit en se contentant de verser sur les descriptions les trésors de sa palette et d'incarner
son âme à lui dans leurs héros. Les hommes qui ne portent point au front le stigmate de Satan , n'étaient dignes que de son indifférence. Il ne lui fallait que des Prométhées enchaînés, et jusque dans Marino Faliero maudissant Venise vous ressaisissez Fantique Titan bravant les Dieux !
Après une absence de deux ans, Byron revient en Angleterre assez tristement préoccupé, d'ailleurs, des embarras qui l'y attendent.
(( L'avenir ne me sourit guère. Le corps miné par la fièvre, mais l'âme, j'espère, encore debout, je reviens chez moi, à mon home y sans un espoir, sans un désir. Le premier qui m'abordera, c'est un avocat, le second un créancier, puis viendront les fermiers, les gens d'affaires et tous les ennuis qui s'attachent à des possesions délabrées, contestées. Bref, je suis triste et mal à l'aise, et, si je parviens à réparer un peu mes irréparables affaires , je m'en irai derechef Dieu sait où. »
Il rapportait de son voyage deux poëmes , l'un auquel il tenait beaucoup, une imitation d'Horace, Hints from Horace, l'autre à ses yeux de valeur tout à fait secondaire, Childe-Harold! Byron naturellement allait s'empresser de publier V Horace, lorsque, grâce à la vigoureuse intervention d'un ami, M. Dallas, ce fut dhilde-Harold qui parut. Le lendemain, tout Londres portait le nom du poëte aux étoiles. « Je m'étais endormi inconnu, je me réveillai célèbre. » En un moment, l'auteur se vit au faîte de la littérature : Sou-
lliey, Wordsworth, Scott et Moore ne comptaient plus, il fallait en le nommant ne parler que de Shakspeare ou de Milton. Ministres, philosophes, grandes dames et grands seigneurs , leaders de la chamhre et leaders de la mode venaient se coudoyer à sa porte, et sur sa table les invitations des souveraines du haut ton couvraient de leurs plis parfumés les cachets emblématiques de ces billets que leurs auteurs ne signent point, u Mathews, Hobhouse, Scrope Davies et moi, nous formions une petite coterie à part, tant à Cambridge qu'ailleurs. Davies, qui ne sait pas ce que c'est que de noircir du papier, nous a toujours battus dans la conversation, et, par la force de son esprit, nous enchantait et nous maintenait tout à la fois. Hobhouse et moi, nous étions de beaucoup trop faibles pour les deux autres, et Mathews lui-môme succombait devant l'entraînante vivacité de Scrope ! »
Ce Davies, intelligence en effet remarquable et caractère supérieur, homme d'esprit partout, sachant boire et sachant agir, ce joyeux et solide compagnon de plaisirs et d'infortunes, qui, dans un souper avec Byron, où disparaissaient douze bouteilles de vin du Rhin, ni plus ni moins que dans les tragiques aventures du divorce, payait largement de sa personne comme de son dévouement, — cet aimable et courtois Scrope Davies, il nous souvient de l'avoir jadis rencontré à nos premiers pas. Quelle verve encore chez ce vieillard, que de clartés, de flammes, d'aperçus, et, quand il se mettait à vous parler de son ami lord Byron, quel répertoire d'observations rapides, nettes, épigrammatiques, vivantes, sur les hommes et les choses de ce temps! Jamais la société
de Londres n'avait connu semblable éclat. Cette période de 1810 à 18'20 fut un moment unique pour la capitale. La guerre continentale, puis la paix, avaient amené là toute la sainte alliance ; gens d'épée et de lettres, diplomates, philosophes et beaux esprits, affluaient comme vers un centre. A côté du prince régent et de ses compagnons menant la débauche à grandes guides se groupaient les talents et les illustrations. L'Ecosse envoyait Scott, Jeffrey, Erskine; l'Irlande, Sheridan,Grattan et Moore; les rigueurs du gouvernement impérial y exilaient M"''' de Staël ; et, pour faire accueil à tant de nobles hôtes, l'Angleterre fournissait aussi son contingent : les Ganning,les Rolland, les Brougham, les Gifford, les Campbell et bien d'autres qui brillaient dans la politique, les sciences, les arts. Et les femmes? oii trouver des noms plus aimables à citer : lady Caroline Lamb, lady William Russell,lady Adélaïde Forbes,la princesse de Galles, lady Jersey! Byron, qui les fréquentait alors dans l'ivresse du cœur, les chanta plus tard dans l'amertume et l'ironie. « Que sont devenues lady Caroline et lady Frances? Divorcées sans doute ou à peu près! )) Existence de high Ufe et de poésie! Lm'a prend naissance au sortir d'un bal masqué ; entre le gi'og chez Douglas Kinnaird et une première représentation de Kean,les pages du Giaour ?>oni envoyées à l'imprimerie. Lord Byron était roi de la mode; son air dédaigneux, la coupe de ses habits, donnaient le ton. Cette aristocratie anglaise, toujours en quête d'une idole, se précipitait au-devant de ce nouveau fils de son adoption, d'autant plus recherché, adulé, qu'il se montrait plus arrogant. Il dîne un soir chez lord Rolland. Toute la fashion sous les
armes rattcndail, le guettait; Byron arrive trop tard, prend place à table et ne touche à rien. Les voisines de gauche et de droite s'étonnent d'abord, puis chuchotent; et la nouvelle, après avoir fait le tour du couvert , arrive à lady Holland , qui s'en émeut et gracieusement demande à son hôte la cause de cette abstinence. Byron répond en s'excusant qu'il a l'habitude de ne prendre à ses repas que du captain-biscuit et du soda-water, — les deux seules choses peut-être qui manquassent à l'office. L'auteur de Childe-Harold ne pouvait pourtant s'en aller à jeun. Des gens furent mandés en réquisition chez le pastry-cook et le buvetier les plus proches, ce qui procura à sa seigneurie le moyen de faire un excellent dîner et surtout d'épouffer son monde.
Les hautes classes, mises en belle humeur de réaction contre les idées de la révolution française par les romans de Walter Scott, saluaient dans lord Byron le messie aristocratique, le barde inspiré. Jamais encore le lyrisme moderne n'avait emprunté de pareils accents aux grands spectacles de la nature, jamais on n'avait chanté sur ce ton la mer, le vaisseau, la tempête. De ce jeune héros, de ce vainqueur plus couronné que ne le furent de leur vivant Shakspeare et Milton, le monde attendait des mer=veilles; lui-même, plus confiant et dans son génie et dans sa fortune, se sentait d'entrain à tout réaliser quand vint la chute, quand s'ouvrit l'abîme où des profondeurs du ciel Lucifer tomba foudroyé.
Lord Byron avait à la longue aussi trop abusé de la mystification à l'égard de la société anglaise. L'admiration n'entend pas qu'on la dupe, et le jour où les Anglais s'aperçurent que Byron n'était pas
simplement mi homme de génie, mais que c'était avant tout ce que nous autres nous appelons un homme d'esprit, sa perte fut résolue. En France, l'esprit n'a jamais tué personne, tout le monde en a; il est vrai que nous passons, non sans raison, pour avoir les défauts de notre qualité, mais enfin cette qualité, étant en quelque sorte nationale, ne blesse aucun intérêt, et, môme lorsqu'elle nous cause les plus grands maux, nous l'excusons. Or Byron était un esprit français égaré sur les bords de la Tamise. Aux Anglais sérieux, méthodiques, il affectait de parler cette langue du persiflage qui leur faithorreur ou plutôt qu'ils n'aiment que chez nous, dans nos petits théâtres, oii la plupart du temps ils ne la comprennent pas. Levity and in^everence^ deux mots fatals contre lesquels, chez eux, il n'y a point d'appel, et lord Byron, c'est une justice à lui rendre, s'il était bien spirituel, était aussi terriblement irrévérent; il traitait sans gêne les convenances et plaisantait d'une façon abominable et tout à fait française des individus les plus importants. Entre la société anglaise et lui, la rupture était inévitable ; son mariage en fournit l'occasion. « Je rencontrai miss Milbanke pour la première fois chez lord Melbourne. Ce fut un jour néfaste, et je me souviens très-bien qu'en montant l'escalier je fis un faux pas et je dis à Moore, qui m'accompagnait, que c'était un mauvais présage. Hélas! pourquoi n'en ai-je pas tenu compte? » 11 y a dans ce que le monde appelle la perfection chez une femme quelque chose qui nous fait peur, et lady Byron, au dire du monde, était un assemblage de toutes les perfections et réunissait tous les talents à toutes les vertus.
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Le 2 janvier 1815, rillustrc poëte épousa miss Milbankc, et le 25 avril de l'année suivante il quitta l'Angleterre pour n'y plus revenir. Trois semaines après son mariage, l'auteur de Childe-Harold s'entendait demander par sa femme « quand il aurait l'intention de renoncer à ses habitudes de versification! )> Quel juste et tragique retour des choses d'icibas! Ce poëte, que nous avons vu dans ses heures d'impertinence traiter ses vers avec dédain, et qui se voit à son tour dédaigné dans ses vers par la femme qu'il vient d'épouser et qu'il aime! Vers la fin de l'année naquit la petite Ada. L'orage cependant couvait. Un soir de janvier 1816, Scrope Davies, de qui nous tenons le fait, reçut à Cambridge une lettre de M""® Leigh, sœur consanguine de Byron. Sur ces quelques lignes très-pressantes, l'ami se met en route, arrive à Londres et court à la maison de Picadilly, où Flechter, en l'introduisant, s'écrie : «Gomme mylord sera content de vous voir, monsieur ! Il est bien souffrant. » M. Davies trouva Byron dans un état d'extrême agitation. 11 se promenait de long en large. Chaque fois qu'il s'approchait de la cheminée, il en détachait une des miniatures qui l'ornaient, et silencieusement la plongeait dans le feu. A la fm, il s'assit devant le foyer, regarda fixement un dernier portrait. «Elle est morte,» soupira-t-il, et le portrait suivit les autres dans la flamme. Pendant tout ce temps, l'ami de Byron le regardait faire; puis enfin, avec un calme imperturbable : « Byron, tenez-vous absolument à ce que l'or de ces montures soit perdu? parce que, si cela vous était égal, je prendrais les cadres pour moi. » Et Scrope Davies s'empara des pincettes et se mit à
retirer l'une après l'autre les bordures d'or des portraits. La diversion était opérée, et, du monologue dramatique, on passa bientôt à la simple causerie, tout en continuant à fourrager dans le feu. Cependant la dame de confiance de lady Byron ne tarda pas de survenir, demandant à mylord d'un air pincé si par le bruit qu'il se plaisait à faire il prétendait rendre sa maîtresse plus souffrante. (( Dites à mylady, répliqua Byron redevenu gouailleur, que je fais ce bruit non point pour empirer son état, mais pour améliorer celui du feu. » Huit jours plus tard, lady Byron allait s'établir chez son père, et lord BjTon avait à se retourner contre la tempête.
C'était où les envieux et les ennemis l'attendaient. Un cri d'universelle indignation s'éleva, les cercles qui naguère divinisaient son nom le blasphémèrent, la moralité de la vieille Angleterre se révolta d'horreur; à la vue de cet impie, de cet adultère, le puritanisme eut des haut-le-cœur ; les moins sévères se contentaient de l'éviter, les autres lui jetaient la pierre. Comment n'avait-on pas tout de suite dévisagé ce noir scélérat, mis à nu les vices qui se cachaient derrière ce masque d'honneur et de chevalerie? Ses poëmes, ses talents, choses surfaites ! le serpent de l'Écriture a de ces ruses pour séduire et tromper l'innocence; mais le péché tôt ou tard montre sa laideur, au cœur de ces strophes tant admirées, on découvrait le poison de la corruption ; le demi-dieu disparaissait pour ne laisser subsister que le démon au pied de bouc, à l'éclat de rire cynique. Tant d'exagération dans la haine eut néanmoins le bon effet de provoquer certaines sympathies, de réveiller certains courages, qui, à peine soupçonnés à l'heure
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(lu succès, n'en eurent que plus d'éclat dans la tourmente. Au moment où lord Byron s'apprêtait h quitter l'Angleterre, lady Jersey organisa publiquement une fête en son honneur; tout Londres y fut invité par elle : crânerie superbe chez une femme de cette beauté, mais sans péril pour son renom toujours à l'abri des atteintes! « Il valait la peine d'être ainsi attaqué pour être défendu de la sorte, » écrivait à ce sujet Hobhouse. Miss Mercer, qui fut depuis M""" la comtesse de Flahaut, eut également son éclair d'intrépidité. Le poëte ne l'ignora point. A Douvres, sur le port, comme il allait s'embarquer, (( Donnez ceci de ma part à miss Mercer, dit-il à M. Davies en lui remettant un souvenir, et qu'elle sache bien que, si j'avais été assez heureux pour épouser une personne comme elle, je ne serais pas aujourd'hui condamné à l'exil. »
L'itinéraire de Byron portait ces mots : <( La Suisse, l'Italie, puis la France... peut-être! » Nous ne pouvons que regretter, et pour nous et pour lui, qu'il n'ait pas rempli tout ce programme. Byron, qui déjà nous aimait sans nous connaître, fût certainement devenu l'un des nôtres en nous fréquentant. Nos grands penseurs, nos gloires, l'attiraient en même temps qu'il détestait les Allemands ; détester n'est point assez dire, il les méprisait. « Je ne ferais des prières pour obtenir du ciel un hiver moins rigoureux que si je croyais que le dégel dût entraîner toute cette racaille qui s'est ruée sur la France, » écrit-il à Murray en janvier 1814, et il ajoute : « Quelle chose infecte que la proclamation de Blûcher ! » Le destin en avait autrement décidé.
C'était alors le temps des illustres pèlerinages
en terre classique et en terre -sainte. Dès 1807, Chateaubriand parcourait la Grèce, la Palestine, l'Afrique et TEspagne, promenant sa rêverie et son religieux don-quictiottisme des ruines d'Athènes au tombeau du Sauveur, remplissant d'eau du Jourdain sa gourde légendaire, s'adossant à Minturnes sur le fût de colonne de Marins, et de là partant pour l'Alhambra , où la cour des lions et ses fontaines jaillissantes le berçaient de souvenirs chevaleresques ; mais que vaut le Dernier des Abencei^ages comparé à Childe-Haroldl Qu'est-ce que ce romantisme académique près de l'éclatante éruption d'une âme d'où la souveraine poésie déborde tout à coup en jets de flamme? Lord Byron une seconde fois quittait l'Angleterre, et ce jour-là pour ne la plus revoir. La femme qu'il avait aimée, illustrée de son nom, le chassait du foyer une torche de furie à la main. S'il est vrai que lepoëte ait besoin des flagellations du sort, si la cécité d'Homère et de Mil ton, l'exil et les souffrances d'Alighieri, les rudes épreuves de Gamoens, entrent pour quelque chose dans l'impérissable ciment de leurs chefs-d'œuvre, l'auteur de CMlde-Harold n'avait qu'à rendre grâce aux dieux : — ses profondes amertumes et ses douleurs, jusque-là peut-être moins ressenties qu'imaginées, devenaient une vérité. Il rompit avec le monde et lui déclara guerre ouverte, guerre sans paix ni trêve dans laquelle il devait périr, car la société, telle que l'ont faite des préjugés et des contradictions séculaires, a de terribles forces de résistance môme contre les invectives d'un grand poëte, et ses abus comme ses vices défieraient les clairons de Jéricho. Lord Byron, sachant bien d'avance qu'il s'attaquait
à plus fort que lui. mit à la lutte son être tout entier, et sur cet ennemi qu'il ne pouvait tuer déchargea l'inépuisable artillerie de sa haine et de ses mépris.
Venise lut son premier séjour, la sirène ou plutôt la Niobé de l'Adriatique le reçut. Cette grandeur déchue, cette lumière et cette fête du passé, dans la somnolence et le désert de l'heure présente, convenaient à la mélancolie du héros vagabond. Ici du moins le voisinage des gens ne le menaçait pas. 11 n'avait à craindre ni les espions, ni les hypocrites, ni les sots. L'Italie eut de tout temps les mœurs faciles, et la ville des lagunes a toujours passé pour la moins pédante des résidences. Byron y vécut librement, à sa guise, en voluptueux, en sultan. Un roulement d'argent considérable, produit de ses ouvrages et de la vente de ses biens, lui permettait de se livrer à tous ses caprices et de réaliser jusqu'aux extravagances de son imagination. Un aimable vieillard, consul à Janina à l'époque où le chantre de Ghilde-Harold explorait le pays, nous racontait à ce propos une aventure qui, sans une officieuse et rapide intervention, allait avoir pour dénoûment la mort tragique du poëte. Ali-Pacha n'entendait point raillerie sur ces matières. Des deux têtes coupables, il n'y en eut qu'une de tranchée, celle que le terrible justicier avait sous la main. Byron, averti, sauva la sienne par la fuite, et il n'était que temps. — A Venise, ces désordres offraient moins de péril,
mais le diable n'y perdait rien. Spectacle aussi navrant que pittoresque, ce grand seigneur, ce fier génie, entouré d'odalisques, consumant ses nuits dans la débauche ! Je m'étonne que Delacroix n'ait point fait d'un pareil sujet quelque splendide pendant à son Tasse dans la maison des fous. Peut-être bien y songea-t-il; mais Delacroix était trop de son époque pour se représenter et représenter jamais lord Byron autrement que par ses beaux côtés. Il n'en voulait qu'au Giaour vainqueur d'Hassan, qu'à Ghilde- Harold, don Juan, Manfred, Gain et Lara. A cette période toute de fanfares et d'illustrations, les dehors suffisaient; on se payait de mise en scène, de couleur locale; on peignait l'orgie, les lustres embrasés, la vaisselle d'or, les femmes demi-nues ruisselantes de pierreries, sans réfléchir que le vrai tableau n'était point là, et que ce qu'il aurait fallu peindre, c'était la défaite môme de cette âme au sein de ses apparents triomphes, la dégradation anticipée de cette superbe nature cachant déjà les misères physiques de la pauvre humanité sous un hautain sourire d'ange déchu. Ges attitudes, qui, traitées comme elles le méritaient de simples défaillances morales, n'auraient pu qu'affliger l'opinion, furent présentées par les arts et par la critique comme l'inévitable attribut de toute grandeur intellectuelle ; les faiblesses, les vices d'un homme s'appelèrent sa destinée. Geux-là qui peut-être n'eussent pas demandé mieux que de se laisser vivre, pour faire croire à leur génie, s'inoculèrent complaisamment le virus dont ils devaient mourir. Du grand au petit, tout le monde pose : celui-ci sur le bûcher de Sardanapale, celui-là dans les nuages du Thabor, tel
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autre dans le cabaret de Lantara. Partout la note résonne au-dessus du ton, s'enflant, se rengorgeant. Nul n'est au fond l'homme qu'il veut paraître; on a pris son personnage, on s'y tient, mécontent parfois de n'en pouvoir changer. Tout le monde parle pour la galerie. Childe-Harold pousse un cri de révolte, Lamartine y répond par de religieuses remontrantrances. Quand le doute ose élever si haut la voix, comment la foi se tairait-elle, comment oublierait-on qu'elle aussi peut servir de prétexte à de beaux vers? entre le mauvais ange et le bon, il n'y avait déjà plus à choisir : le défi offrait à la réplique une occasion fameuse, le poëte des Méditations s'en saisit aussitôt; qui pourrait cependant répondre qu'il n'eût pas mieux goûté l'autre rôle? La Chute d'un ange et certaines pages des Girondins sont \h pour démontrer que les scènes d'horreur et de volupté ne répugnaient pas plus à Lamartine qu'au chantre du Giaoïw et de Manfred. Entre ces deux nobles natures, la dissonance n'existe qu'en vertu des circonstances et parce qu'un duo ne se chante pas à l'unisson; mais d'homme à homme, de poëte à poëte, que d'affinités ! le génie d'abord , cela va sans dire, puis le ton des classes supérieures, cette indifférence, ce mépris envers les douleurs, les plaisirs et les travaux des autres, cette habitude innée de ne compter jamais qu'avec soi-même, et finalement cet incessant besoin d'agiter, de passionner le monde et de tout ravager sur son passage, quitte à dédommager ensuite par une larme ou quelque rime les quelques cœurs qu'on a troublés.
C'est à la conversion de lord Byron que la deuxième des Méditations poétiques et religieuses est consacrée.
L'esprit de révolte et de haine y reçoit doucement son admonition. On lui rappelle en vers harmonieux cette vérité peu nouvelle, mais dont les âmes endolories perdent trop volontiers la mémoire, à savoir que l'homme est créé pour souffrir, comme l'onde est faite pour couler, le torrent pour mugir, et fraternellement on invite la brebis égarée à rentrer dans la voie.
Gloire au maître suprême,
Il fit l'eau pour couler, Taquilon pour courir Les soleils pour brûler et Thomme pour souffrir!
Éloquente et suave homélie qui laisse percer bien de l'indulgence en faveur du réprouvé! Sous ces fleurs de beau langage, c'est de la vraie sympathie qui se dérobe; insensiblement vous vous prenez à songer au gracieux poëme d'Alfred de Vigny. Byron est pour Lamartine ce que le tentateur est pour Éloa :
Et toi, Byron, semblable à ce brigand des airs, Les cris du désespoir sont tes plus doux concerts ; Le mal est ton spectacle et l'homme est ta victime ; Ton œil, comme Satan, a mesuré Tabîme, Et ton âme, y plongeant loin du jour et de Dieu, A dit à l'espérance un éternel adieu
Ton génie invincible éclate en chants funèbres. Il triomphe, et ta voix sur un mode infernal Chante l'hymne de gloire au sombre dieu du mal.
Comme Éloa sur son nuage, le poëte, tout en évangélisant le démon, subit son charme; allons plus loin, tant de moralité l'assomme, il en veut à la force des choses de lui imposer ce caractère, et se
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plaint (le tout ro mysiicismo qui rattache au rivage, alors qu'il ne demanderait qu'à s'élancer vers la haute mer, à braver les flots et les tempêtes, à jouer en un mot aux yeux du monde de son époque le personnage bien autrement séduisant, prestigieux, de ce damné chevaleresque dont toutes les femmes sont éprises, et qu'une brillante jeunesse avide d'activité, de jouissances, d'émotions, acclame comme son représentant. « Ce poëte misanthrope, jeune, riche, élégant de figure, illustre de nom, déjà célèbre de génie, voyageant à son gré ou se fixant à son caprice dans les plus ravissantes contrées du globe, ayant des barques à lui sur les vagues, des chevaux sur les grèves, passant l'été sous les ombrages des Alpes, l'hiver sous les orangers de Pise, me paraissait le plus favorisé des mortels. Il fallait que ses larmes vinssent de quelque source de l'âme bien profonde et bien mystérieuse pour donner tant d'amertume à ses accents, tant de mélancolie à ses vers. Cette mélancolie même était un attrait de plus pour mon cœur \ » Par malheur, Lamartine n'avait point à optôr; la place de Lucifer, éternellement enviée de tous, chose fort immorale, était prise et tenue avec gloire; restait à s'illustrer dans l'emploi des anges du Seigneur. Vertueux de gré ou de force, le chantre des Méditations engagea la partie sur ce pied, et la suite a prouvé qu'il n'avait pas eu tort de persister; l'abîme ayant trouvé son ténor, le firmament eut son virtuose. Ainsi va le monde. C'est à cette inspiration, à cette attitude, que nous devons le Dernier Chant du pèlerinage d'Haruld, fragment
1 Lamartine, commentaires aux premières Méditations.
complémentaire de l'autobiographie du poëte errant, histoire sentimentale et mystique de la campagne de Byron en Grèce et de la mort du héros. Avertir une âme qui se perd, lui prêcher sur le bord du gouffre d'onctueuses paroles d'édification , quelle tâche plus digne d'un chrétien ! Lord Byron fait au lit de mort un songe prophétique : deux urnes s'offrent à ses yeux, l'une contenant le fruit de vie cueilli à l'arbre du paradis, l'autre renfermant le serpent du doute; le patient assoupi étend la main et se réveille aussitôt épouvanté, car, au lieu de la pomme, c'est l'affreux reptile qu'il a saisi.
Trois fois d'une urne à l'autre il promène sa main ; Trois fois, doutant d'un choix que le hasard inspire. De leurs bords incertains, tremblante, il la retire ; Enfin, bravant du sort l'arrêt mystérieux, II plonge jusqu'au fond en détournant les yeux. Déjà ses doigts, crispés par l'horreur qui les glace, S'entr'ouvrent pour sonder le ténébreux espace, Quand, des plis du serpent soudain enveloppé, Il tombe! Un cri s'échappe: Harold, tu t'es trompé ! Et l'écho de ce cri, que Josaphat prolonge, L'éveillant en sursaut, chasse son dernier songe. Il frémit ; il soulève un triste et long regard ; Un mot fuit sur sa lèvre... Hélas ! il est trop tard.
Lamartine l'absout nonobstant; avant de damner une âme de cette grandeur, de ce courage, de cette puissance, une âme travaillée par de si déchirantes épreuves. Dieu lui-même y regarderait à deux fois, et le disciple a pour son maître toutes les indulgences de l'admiration. Un vrai chrétien assurément serait plus sévère; mais Lamartine fut-il jamais un vrai chrétien? Les miséricordes infinies ne lui coû-
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lent guère, et nous le voyons les distribuer sur son passage avec la sublime prodigalité d'un scepticisme qui s'ignore. Sa foi vit de contemplation, de rêverie, et n'a jamais gêné personne. Il vous laisse, en tout état de cause, la conscience absolument à l'aise; ses méditations, élévations et recueillements n'impliquent d'autre culte que celui de la nature, d'autre autorité que l'enthousiasme. Le Dieu de Lamartine est le Dieu des bonnes gens de Béranger, sauf l'irrévérence et le cynisme de la gaudriole. Ce Dieu-là n'a point de bonnet de coton et ne met point la tête à la fenêtre pour voir ce qui se passe sur la terre. On l'installe dans les nuages roses de l'Orient ou dans les vapeurs argentées du clair de lune, on l'entoure d'une cour de séraphins à robes flottantes, et dont les traits célestes ont cet agrément singulier de rappeler à nos yeux les plus charmants visages du type féminin ; mais tout cet appareil ne relève au demeurant que de l'imagination, c'est de la mythologie pure et simple. Les croyances de ce genre n'imposant aucun devoir, on les peut avoir à bon marché : il suffit d'accorder sa harpe sur le ton et de se monter la tête.
Lamartine, avec cette inconcevable audace d'outrecuidance qu'on lui passe à cause d'une grâce innée qu'il apporte jusque dans ses afféteries, Lamartine a dit quelque part dans ses Confidences en parlant par allusion de sa propre personne : « S'il eût tenu un pinceau, il aurait peint des vierges de Foligno; s'il eût connu la langue dans laquelle on écrit les sons, il aurait noté les plaintes aériennes du vent de mer dans les flbres des pins d'Italie, ou les haleines d'une jeune fille endormie qui rêve à
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relui qu'elle ne veut pas nommer. S'il eût été poëte, il aurait écrit les apostrophes de Job à Jéhovah, les stances d'Herminie du Tasse, la conversation de Roméo et Juliette au clair de lune de Shakspeare, le portrait d'Haydé de lord Byron. S'il eût vécu dans ces républiques antiques où l'homme se développait tout entier dans la liberté, comme le corps se développe sans ligature dans l'air libre et en plein soleil, il aurait aspiré h tous les sommets comme César, il aurait parlé comme Démosthène, il serait mort comme Gaton. » Qui sait si Lamartine, une fois en train de byronhej\ n'aurait point à son tour appuyé sur la note caractéristique? La conscience a des secrets que nul regard ne sonde; d'ailleurs le chantre des Méditations avait pris parti pour la religion, et n'avait pas à s'en dédire. Dans ses vers, il s'était posé en croyant, ce qui ne l'empêcha point de se préoccuper toute sa vie de lord Byron, son rival en génie, en beauté, en renom, dont l'infernal magnétisme l'attire, et qu'il suivrait jusqu'aux abîmes, si quelque chose ne lui soufflait au fond de l'âme qu'il vaut mieux être le premier parmi les anges de lumière que le second parmi les damnés.
Gomme il connaissait son Ghateaubriand, Lamartine connaissait son Byron, et l'imitait de loin autant que les bienséances le lui permettaient. Spectacle du reste assez curieux que ces divers points de ressemblance chez ces trois hommes, chez ces trois dominations, pour parler le langage du Dante ! Le même orgueil de race les enflamme ; poètes par la grâce de Dieu, ils affectent de traiter avec indifférence et dédain leur souveraine vocation, et commencent par se donner devant leur miroir des airs
crhomiiie (rÉlat que les badauds naturellemenL prennent au sérieux. Celui-ci compte bien ne jamais s'adresser au public que du haut de la tribune de la chambre des lords; quant aux autres, s'ils écrivent de la prose ou des vers, c'est en attendant mieux, — et ce mieux, quel est-il? Dieu les a créés Chateaubriand et Lamartine; mais eux, leur ambition, leur prétention est d'être un jour de parfaits secrétaires d'ambassade, de copier, de cacheter des dépèches et de signer des passe-ports. «Trois poètes, divisés par les intérêts et la nationalité, ont été en même temps ministres des affaires étrangères, moi en France, Canning en Angleterre et Martinez de la Rosa en Espagne. » Passe encore pour Martinez de la Rosa; mais que vaut Canning comme poëte? Le négociateur du congrès de Vérone eût-il donc été si flatté qu'on lui attribuât comme ministre des affaires étrangères la place que Canning occupe parmi les poètes? Il n'importe, c'était la manie du jour. La poésie, le génie littéraire, avaient cette spécialité, modeste au moins, convenons-en, de vous désigner pour un emploi quelconque dans la diplomatie. Byron, qui partout donnait le ton, avait mis ce dandysme à la mode. Poëte et grand seigneur, poëte et secrétaire d'ambassade, c'était le comble de la fashion. Nous avons eu depuis les poètes menuisiers, boulangers et perruquiers : autres temps, autres mœurs! La diplomatie, on se le rappelle, avait à cette époque encore de son prestige et passait pour une école d'élégance et de distinction : Napoléon envoyait à Rome l'auteur du Génie du christianisme, le chantre des Méditations recevait en 1821 sa première récompense officielle sous forme
d'un brevet d'attaché de légation à Florence, de là se rendait à Naples, puis à Londres, toujours pour y tenir des postes subalternes, et finalement revenait à Florence comme chargé d'affaires, lorsque la révolution de juillet coupa court à sa carrière extérieure, de môme que l'assassinat du duc d'Enghien avait subitement interrompu Chateaubriand dans la sienne. Lorsque Lamartine, en parfait galanthomme, crut devoir résigner ses fonctions, il allait être nommé ministre en Grèce par la restauration, qui montra toujours plus que du discernement vis-à-vis de ses poètes, et sut mettre dans ses rapports avec eux certaines délicatesses qui doublent le prix d'une faveur. Ces prévenances qu'un gouvernement peut toujours avoir envers le talent, Lamartine en conserva jusqu'à la fin le souvenir, et Victor Hugo, lui non plus, ne les a point oubliées. Qu'on lise à ce sujet quelques vers tout récents d'une émotion si vraie et qui répandent je ne sais quelle suave et pure senteur de lis dans l'atmosphère si profondément viciée de l'Année terrible.
La Grèce attirait donc aussi Lamartine. Après Chateaubriand, après lord Byron, l'auteur des #(?'dotations se devait à lui-même et devait à l'esprit de son temps ce pèlerinage. Il le fit en 1832, en légitimiste désœuvré à qui les électeurs venaient de refuser un siège à la chambre. Voyage à la Byron, entrepris dans toutes les conditions d'une existence princière! il frète un bâtiment, emmène sa famille et sa suite. A Beyrouth, il s'installe magnifiquement, ne marche qu'entouré d'Un cortège d'Arabes ; c'est ainsi qu'il rend visite à là vieille lady Rester Stanhope et recueille sur la montagne les étourdis^
KT LE BYRONISMK. Oo
santcs prédictions de la pythonissc anglaise, puis rentre chez lui, évoquant « les idées, les religions, les empires » qu'il voit sortir de tant d'illustres ruines, grandir pour un moment et disparaître. Imitation, dilettantisme et vanité 1 l'étoile de Byron, sous laquelle il naviguait, ne tarda guère à lui porter malheur. Il perdit sa fille, et revint en France l'âme pleine d'une de ces incurables douleurs qui, lorsqu'elles ne font pas de grands chrétiens, font de grands révoltés. Lamartine, à dater de ce jour maudit, s'insurgea contre la Providence et fut vraiment le frère de Bvron.
Une des plus charmantes perles de cette ceinture d'îles et d'oasis marines dont Venise la belle s'environne est assurément San Lazaro avec son cloître d'élégante et simple architecture, et ses frais jardins plantés de vignes, semés de fleurs. Byron aimait à diriger de ce côté sa gondole vers le soir. Usé avant l'âge par les plaisirs et l'ennui, miné de fièvres, il abordait à cet asile du repos et du silence comme le cerf altéré de TÉcriture s'approche de la source d'eaux vives. Les fuites rapides au Lido loin de sa maison pleine de débauches, les violents exercices à cheval auxquels il se livrait dans un étroit espace, n'étaient que défis portés aux lois de la nature; les seules heures d'apaisement qu'il lui fût donné de goûter, il les trouvait parmi ces bons pères arméniens voués à la contemplation , à la prière, au sein de cette retraite conime Ta me d'un
poëtc en peut rêver. Les bénédictins mcchitaristes ont pour mission de répandre Li parole sacrée dans tous les coins de l'univers. Leur couvent est une pépinière de savants; on y enseigne toutes les langues. Lord Byron venait régulièrement prendre là ses leçons d'arménien, que lui donnait padre Pasquale, un vieillard de fra Angelico. Regardez au mur de la bibliothèque son portrait, peint par Schiavone; ce front de penseur, cette barbe de patriarche et ces yeux qui seraient d'un enfant, si l'enfant à cette adorable candeur pouvait unir cette expression d'infinie mansuétude. Le saint homme n'avait pour son élève que bonté, douce commisération. Lord Byron pouvait être un hérétique, un athée même, il n'en savait, n'en voulait rien savoir. Ce qui lui suffisait, c'était de connaître les nobles flammes dont brûlait pour la cause des Grecs cette âme altière et douloureuse.
Bien des fois, pendant que nous étions à Venise, nous avons visité ce cloître de San Lazaro. Nous parcourions la bibliothèque, très-riche en curiosités, en documents historiques et philosophiques, surtout en manuscrits des homélies et commentaires de saint Basile et de saint Ghrysostome, mais parmi lesquels aucun ne valait à nos yeux certaines lignes de la main de Byron. C'est un fait incontestable que notre faculté de comprendre grandit beaucoup par la présence des localités. Des grandes personnalités, tout nous devient relique; Rousseau, Voltaire, lord Byron, se sont assis à l'ombre de cet arbre, et c'en est assez pour que ses fruits nous intéressent; ils ont habité cette chambre dont le vent des siècles a depuis dispersé l'atmosphère, et nous
croyons nager dans le môme air qu'ils ont respiré. La chambre qui servait de retraite et de salle d'étude à lord Byron chez les bons pères est une étroite pièce attenant aux bibliothèques ; de l'unique fenêtre qui l'éclairé , le poëte embrassait le riant panorama des lagunes et pouvait suivre au Lido d'un œil distrait ses coursiers, qu'on ramenait tout fumants des fatigues de la promenade. La consomption physique avait amené l'alanguissement des forces créatrices ; peu à peu se ralentissait l'essor de son génie. Ses essais dramatiques portent la trace de ce déplorable état moral. Le mouvement lyrique de Childe-Harold et du Corsaire ne s'y retrouve que de loin en loin , et quelle pauvreté d'action, quelle absence d'individualité chez les personnages secondaires 1 à peine si la vie s'accuse au premier plan. Pour être juste, il faut dire que les esprits de cette trempe, s'ils ont des éclipses, ne s'éteignent point tout à fait. Dans Manfred, dans Caïn surtout, gronde l'ancien tonnerre, et de ces fameux combats que se livrent les bons et les mauvais anges des éclairs jaillissent à vous éblouir; mais la voix rauque de l'enfer ne règne pas seule, des hymmes célestes lui répondent, et le gouffre par moments interrompt ses orages pour laisser la paix du firmament et le doux clair de lune se répandre sur un paysage édénique. Il semble qu'à cette heure, dans la destinée de lord Byron, le décor change aussi; au désert, à la nuit profonde, succède un nouvel horizon. Est-ce une illusion du dernier jour? l'amitié, l'amour, que lui veulent ces mirages oubliés?
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Nous parlerons de Shelley tout à l'heure; voyons d'abord la Guiccioli.
Elle avait seize ans, la beauté lumineuse d'une nymphe de Véronèse et des cheveux comme Lucrèce Borgia, capelli d'oro! Un soir, dans le monde, lord Byron lui fut présenté et soudainement , presque sans le vouloir, la charma. Sa voix, dont les vibrations allaient au cœur, fit le miracle : toujours Lucifer! Mariée, elle l'était, mais si peu! une distance de plus d'un demi-siècle la séparait du comte Guiccioli. D'un côté, la disproportion d'âge, la mésintelligence des deux caractères, toutes les incompatibilités d'un mariage de convenance , de l'autre la séduction, la gloire du poëte, que d'excuses pour la jeune femme! D'ailleurs sur quoi s'appuient ces insinuations? Sur les papiers de Thomas Moore, autorité bien contestable. Les Anglais ont une qualité qui certes les distingue entre les peuples, mais leur tort est de la pousser à l'excès. Ils ne voient en morale comme en politique et en littérature que l'intérêt anglais, l'orgueil anglais; sauver le pavillon! voilà leur cri de guerre. Trop de bruit s'était fait dans le monde à propos des galantes escapades de Byron avec quelques grandes dames de la société britannique; il s'agissait de distraire, de détourner l'opinion, et Teresa Guiccioli, une Ita- Ueime, se trouva comme à point nommé pour attirer et concentrer sur elle toutes les indignations d'un pharisaïsme qui n'est vraiment de belle humeur que lorsqu'il instrumente contre l'étranger. On con^
çoit bien qu'en tout ceci la seule cause de la vérité nous préoccupe. Pour nous, celle qui fut aimée de lord Byron à l'époque de son séjour à Venise, celle à qui l'àme ravagée du chantre de C lulde-Harold dut ses ultimes consolations , cette femme-là n'existe plus; depuis longtemps, elle est allée rejoindre son héros dans les Élysées où sont les Elvire, les Julie et les Frédérique, et si nous parlons d'elle comme d'une morte, c'est pour rendre à sa mémoire les doux hommages qui lui reviennent. Aucune femme n'a mieux mérité de lord Byron; tant d'autres l'avaient meurtri, blessé, désespéré, que l'unique place qui restait désormais à prendre près de lui était celle d'une sœur de charité. Teresa Guiccioli remplit cet emploi simplement, tendrement; elle mit le baume sur la plaie, endormit la souffrance. C'est à se demander quel avantage aurait eu Byron de faire d'elle sa maîtresse. Les grands libertins ont des raffinements psychologiques, et, quand leur âme trouve enfin à qui parler, un tel besoin d'estime envers l'objet qu'ils chérissent les saisit, que leurs sens se taisent aussitôt. Il se peut qu'en Angleterre on pense autrement, mais j'ose avancer ici que Byron cette fois aima trop son amour pour y céder.
D'ailleurs la santé du poëte se comportait de mal en pis ; au désordre moral répondait l'ébranlement physique; son organisme ne fonctionnait plus que par secousses, par crises nerveuses. La lettre suivante écrite à Murray indique un état spasmodique très-prononcé : a Bologne, 12 août 1819. Je ne sais comment faire pour répondre aujourd'hui à votre lettre, car je ne me sens vraiment pas bien. Je suis
allé voir hier la Mirrha d'Alfieri, et le dernier acte m'a donné presque des convulsions. Vous remarquerez que je ne parle point ici d'un de ces mouvements hystériques tels que les femmes en ressentent, mais que j'entends une lutte à mort avec les sanglots qui m'étouffaient, avec une angoisse, une épouvante, dont rarement une œuvre poétique fut pour moi l'occasion. C'est la seconde fois de ma vie qu'il m'arrive d'être remué de la sorte par quelque chose qui n'est pas la réalité même. La première impression de ce genre me vint de Kean lorsque je le vis jouer sir Giles Overreach. Pour comble d'infortune, la personne dans la loge de qui j'étais tornba dans le même état, plutôt par terreur de ma suffocation, je suppose, que par toute autre espèce de motif ayant rapport avec ce qui se passait sur la scène. Bref, j'ai été mal à mon aise, elle a été mal à son aise, et ce matin nous sommes tous les deux entrepris et dans une de ces dispositions tragiques où l'usage des sels d'Angleterre est recommandé. » Les mémoires de la comtesse Guiccioli racontent que lord Byron, à la suite de cet accès, fondit en larmes et quitta le théâtre. L'actrice qui représentait Mirrha ce fameux soir était, paraît-il, si admirable, qu'en dépit de l'horrible passion dont elle subit les tourments, « on ne ressentait pour elle qu'une mystérieuse sympathie ». L'ébranlement chronique s'aggravant, bientôt ces crises se succédèrent à de très-fréquents intervalles. A Ravenne, une autre tragédie du même Alfieri provoqua le même accident. Thomas Moore part de là pour établir un parallèle entre le poëte de Mirrha et le chantre d'Harold; l'auteur de la Jeunesse de lord Byron se plaît à revenir
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sur ce discours. « Quand on lit les mémoires d'Alfieri, écrit-il, on est frappé des traits de ressemblance entre le jeune seigneur italien et le jeune lord. Cette même éducation négligée et dure, cet isolement à l'entrée dans la vie, ce mélange d'impétuosité et d'indolence, cette haine de la tyrannie, cette hauteur aristocratique unie à des opinions libérales et républicaines, il n'est pas jusqu'à ce goût des exercices du corps qui ne rappelle au lecteur des mémoires d'Alfieri la triste et ardente jeunesse de Byron. » Tous les deux en effet aimèrent les femmes, les chevaux et les chiens, quittèrent leur patrie en fugitifs, et, mêlant l'action à la poésie, occupant le monde au moins autant de leur personnage que de leurs œuvres, furent de grands comédiens devant les hommes. Là seulement est le véritable trait de ressemblance. Pour le reste, amour de la liberté, républicanisme, on pourrait aussi bien leur comparer Chateaubriand et tous les beaux esprits qui de tout temps se sont prélassés de la sorte, flagellant les princes et caressant le peuple d'un air charmant, despotes par nature et s'attaquant au despotisme, qu'ils pratiqueraient demain au pouvoir. Servir la liberté, sublime tâche qui s'accomplit moins bruyamment! Cet amour-là, comme les autres, veut des cœurs modestes, charitables, dévoués au prochain ; les Alfieri, les Byron, n'aiment que leur gloire : tout en eux, jusqu'à leur martyre, se rapporte à l'orgueil personnel; plaignons-les, mais ne nous plaignons pas, car cette féroce vanité, mobile suprême de leurs actions, leur a fait produire leurs chefs-d'œuvre, et c'est surtout par ce qu'ils nous laissent que les grands esprits servent à la cause de l'humanité.
Lord Byron n'eut jamais que ce qu'on appelle des connaissances, il n'eut point d'amis. Entre tous ces clients, familiers, compagnons de voyages et de plaisir qu'il traînait à sa suite, vous n'en citeriez pas un qu'il fût allé chercher de son propre mouvement. Si toute renommée a ses courtisans, quelle attraction n'exercera pas la royauté d'un poëte à la fois grand seigneur et dandy! Se réclamer de lord Byron, s'agiter dans l'orbite d'un tel astre I Lui, comme tous les potentats, se laissait faire, rendait négligemment le salut, le sourire, la poignée de main, et ne se tenait pas davantage pour engagé. Spéculer sur les bonnes grâces d'un homme à la mode est assurément un acte moins dégradant que de tirer sur la bourse d'un financier, mais cela suffit pour vous classer un individu. On n'est jamais l'égal d'un homme dont on attend quelque chose ; or l'amitié ne saurait exister qu'entre égaux. Shelley seul eût été capable de tenir cet office d'ami et de porter plus tard un témoignage véridique. La mort s'y opposa, et c'est au contraire à lord Byron qu'échut l'occasion de parler de Shelley, « Encore un de mort, écrit-il en revenant de voir la flamme du bûcher consumer les derniers restes de Shelley, — encore un homme que le monde aura lâchement, outrageusement méconnu. Shelley fut le meilleur des hommes, le moins égoïste que j*aie jamais rencontré, un homme qui sacrifia tout son bonheur et tout son bien aux autres 1 »
Pauvre Shelley, son existence fut la personnification du poëte moderne ! Il lutta sans relâche et jusqu'à là mort pour les droits de la pensée et de l'imagination contre les préjugés d'un âge qui n'eut pas de plus noble enfant^ et qui toujours refusa de lé redonnai-
tre. Il est vrai que Shelley avait beaucoup lu Spinoza, crime sans nom aux yeux des fanatiques, et que ne pardonnent ni les évoques d'Exeter et d'Oxford, ni les lords chanceliers. Je m'étonne que, dans Stello, Alfred de Vigny ait oublié Shelley. Sans Shelley, point de complet martyrologe; on lui prit jusqu'à ses enfants! La vieille Angleterre l'avait excommunié, banni... Et ce damné, quiconque plongeait en son cœur, regardait dans sa vie, n'y trouvait que dévouement, amour. Aimer les hommes à ce point et en même temps nier Dieu, est-ce possible? Co7' cordum! ces deux mots caractéristiques du poëte-martyr sont deByron, et cette épitaphe rachète celle du chien Boatswain.
Shelley avait vingt-neuf ans lorsqu'un jour, se promenant dans le golfe de la Spezzia, un coup de mer l'engloutit avec sa nacelle. Il était svelte, de figure allongée, avec le charme et la gracilité d'une jeune fille ; ses grands yeux pleins de phosphore et de vie étrange avaient, comme ceux de Novalis, l'effarement de l'infini. D'épais cheveux châtains flottaient en boucles autour de son front, et sur sa joue, de blancheur lactée, flamboyait cet incarnat de mauvais augure dont certaines pâleurs se colorent à faux comme des roses blanches qui deviendraient rouges. Ses nerfs étaient des fibrines de sensitive qu'il fallait à chaque instant détendre, apaiser. L'opium avait de bonne heure ruiné tout son système, et le délire, comme une épée de Damoclès, nuit et jour menaçait sa tête. Des idées par myriades, et, 'pour en soutenir le faisceau , point de force î Des rêves, des visions dont il n'était pas maître, et iqui le tourmentaient, l'ensorcelaient ! Se venger de
cette société qui le haïssait, user, comme Byron, de représailles, il n'y pensa jamais. C'était l'àme d'un Ariel. Vaporeuse, éthérée, sa poésie nage dans le bleu, chante en montant toujours à la façon de l'alouette. Byron était armé de pied en cap contre les hommes ; au service de ses colères, de sa diabolique ironie, il avait la satire et l'invective. Son train de vie, son opulence, son harem, ses chiens, ses chevaux, son aristocratie, tout cela faisait partie de l'arsenal qu'il employait pour mettre en état de siège poétique l'Angleterre et la vieille Europe ; mais le pauvre Shelley, quelles ressources possédait-il pour aller en guerre ? Le scandale sous lequel il succombait n'était pas même l'immoralité de Byron, théâtre où le gladiateur superbe pouvait en mourant frapper encore ses adversaires et passionner la foule ; — on l'accusait de ne pas croire en Dieu. Les docteurs de la loi, les gazettes, toutes les commères de la Grande-Bretagne avaient fulminé l'exorcisme contre ce rêveur épris de mysticisme, altéré d'infini. Que pouvait-il répondre? Est-ce qu'on argumente avec les faibles ? — La poésie de Shelley se rapproche beaucoup de celle de Novalis, et ce n'est point seulement par des traits de physionomie que ces deux rares poètes se ressemblent. Contemplation de la nature, divination de ses moindres secrets, mélange exquis de sentimentalité et de métaphysique, avec cela nulle plasticité, des mirages et point de formes, l'élévation aboutissant au vide, une atmosphère où l'on éprouve, à force do monter, ce refroidissement qui vous gagne dans les couches supérieures de l'air ! — La Reine Mab, ce rêve d'un enfant de dix-sept ans, faisait l'admira-
lion de Byron. Qu'on lise à ce sujet une note des Deux Foscari ; l'influence fut môme si forte que le drame de Caïn^ au second acte surtout, en a gardé l'empreinte. Du reste, ce n'est point l'unique fois que la pensée de Shelley ait déteint sur Byron.
Dès 1816, ils s'étaient revus en Suisse. Shelley, nouvellement marié à sa chère Mary Godwin (l'auteur de Frankenstein) ^ venait passer l'été dans une maison de campagne au bord du lac de Genève, et non loin de la villa Diodati, qu'habitait Byi'on. Les deux amis se rencontrèrent dans un hôtel, sur la route de Goppet. Pourquoi l'aimable biographe de la Jeunesse de lord Byron a-t-il omis à cette occasion un chapitre qui, de sa plume, eût acquis tant d'intérêt ? Lord Brougham parlant aux Français de Voltaire semble prendre à tâche de négliger le séjour en Angleterre pour ne nous entretenir que de Cirey et de ses hôtes, que nous connaissons trop. Ici, môme lacune dans le livre et môme désappointement chez le lecteur. Pourquoi, fût-ce agréablement, revenir à des choses connues, alors que l'on possède à part soi l'inédit et tout le talent qu'il faut pour l'écrire? Shelley, lord Byron à Goppet, tableau d'histoire et de famille dont se repaissait d'avance notre curiosité, et que l'on nous refuse I Lord Byron admirait infiniment M'^'' de Staël, mais il la craignait. Ge talent viril, ce caractère, effrayaient, décontenançaient sa nature moins efféminée encore que féminine. Il mettait Delphine fort au-dessus du célèbre roman de Rousseau, et l'intérêt que lui témoignait M""*" de Staël le flattait beaucoup ; cependant nous voyons qu'il se maintint toujours à distance, plus sous l'autorité que sous le charme. La
lOG LORD BYRON
vraie sympathie fut pour M""^ la duchesse de Broglie. Tant de simplicité unie à tant d'intelligence, de vertus, l'eut bientôt subjugué. « La force douce est grande, » disait jadis Épiménide, et nous ajoutons : souvent d'autant plus grande qu'elle a pour vis-à-vis la force qui s'affirme et que, sans le vouloir, elle lui fait contraste. « Je ne connais rien de plus beau, de plus touchant que le développement des affections domestiques chez une femme supérieure ! » Quel douloureux retour sur lui-même impliquent ces paroles de lord Byron !
Lord Byron et Shelley vécurent pourtant de belles heures côte à côte; le lac, tout proche, offrait carrière à leur navigation : « Beau lac, t'en souviens-tu? » On s'embarquait le soir à la clarté des étoiles, et tandis que la bise enflait la voile, leurs âmes silencieuses se comprenaient. S'il y a toujours en ce monde un être devant lequel le posew le plus imperturbable redevient simple, pour lord Byron, ce maître en l'art de se détendre, ce professeur d'humanité fut Shelley. Cette nature de sensitive le ramenait involontairement. On assure qu'il n'est point de cheval indomptable à la main d'une femme ; certaines âmes affectueuses doivent avoir ce don d'apaisement, disons mieux, d'intimidation. L'impétueux Byron avait appris à se contenir devant ce délicat jeune homme, à rentrer, à taire ses colères, dont l'essor allait reparaître bientôt dans Manfi^ed et dans ce troisième chant de Childe-Harold, qui, non moins que la tragédie de Caïn, portent la trace du passage de Shelley. Au demeurant et en dépit de leurs prédications libérales, deux grands aristocrates que ces fiers penseurs : odi pi'ofanum vulgus et a^'ceo!
Même devise, que chacun accentue à sa manière, celui-ci d'un ton âpre, arrogant, parfois inhumain, celui-là d'un air de romanesque rêverie, mais qui jusque dans l'attendrissement laisse vibrer la note dure. Byron ne parle d'amour qu'avec des paroles de haine, fait les doux yeux à ces démons de l'existence qu'il pourchasse et caresse à la fois, tandis que Shelley, dont l'idéal mystique est la transfiguration même de l'existence, les combat en se noyant dans le pur éther. C'est dans son Prométhée délivré qu'il faut admirer le triomphe de ce symbolisme. L'esprit a vaincu la matière ; à force d'amour et d'acharnement à la lutte, l'humanité s'est reconquise. Ce poëme de la rédemption universelle vint au joui* parmi les ruines des bains de Caracalla, dans Rome, où fut aussi composé le drame des Cenci, « la plus belle œuvre de la tragédie moderne, au dire de Byron, et point indigne de Shakspeare ». Après un rapide séjour en Angleterre, où l'attendait de nouveau son démon familier, l'infortune, qu'il s'était habitué à traiter désormais comme a une amie, une sœur S), Shelley, décidé, sinon à rompre entièrement avec le monde, du moins à ne plus vivre que pour un cercle intime, se rendit en Italie avec sa femme, parcourut Rome, Naples, Pise. A son passage à Venise, il avait retrouvé Byron, Connu la Guiccioli, écrit Julian et Mdddato, peinture de la vie des lagunes où le poète de Clulde-Harold et lui sont i^eprésentés. Au nombre de tant d'élégies, de satires, de songes et de dithyrambes que vit éclore cette
* Voyez, dans les Shelley Papers, la pièce intitulée Appela Vlnfortuîie.
période, on en citerait plusieurs dont le titre seul marque une date, Hellas ou le Trioynphe de la Grèce par exemple, et bien d'autres : hymnes à la liberté, cris de détresse et chants d'agonie d'une âme préludant à son apothéose.
De ces agitations, de ces luttes et de ces misères, la destinée avait fixé le terme. Les flots de la Méditerranée engloutirent leur victime. La douleur de jByron fut vraie, profonde. Autour de lui sévissait la mort. Allegra, sa fille naturelle, venait aussi d'être enlevée à sa tendresse. Consterné, brisé, il se rattachait à Teresa Guiccioli, sa dernière espérance, son unique amour désormais en ce monde. De Venise, clic avait fui à Ravenne; Byron accourut, pensa même à l'épouser. Son état maladif, l'irritabilité croissante de ses nerfs, lui rendaient déplus en plus nécessaire la présence et le commerce d'un être bon et doux à ses caprices, n'ayant au cœur pour ses vivacités et ses souffrances que soulagement et consolation, et toujours en sainte alliance avec la jeunesse et la grâce. Gomme tous les romantiques, Byron devait avoir son heure d'élévation religieuse. On raconte qu'un jour agitant des questions de dogmes avec Walter Scott, le romancier lui dit : « Ne vous avancez pas trop ; vous changerez d'avis tôt ou tard, c'est ma conviction. — Quoi donc? s'écria Byron d'un air piqué, ètes-vous aussi de ceux qui prétendent que je me ferai méthodiste? — Point du tout, répondit Scott, mais je ne serais nullement étonné de vous voir devenir catholique et vous distinguer par l'austérité de vos pénitences. » Un instant, en effet, le catholicisme l'attira vers ses cloîtres méditatifs, où tendent les immenses lassitudes; mais
presque aussitôt ces velléités s'évanouirent, remplacées par d'autres desseins plus conformes à la nature équestre du héros, à ses goûts de voyages et d'aventures, et l'Europe, au lieu d'un Rancé, vit surgir un Tancrcde.
Lord Byron ne pouvait se faire moine; il se croisa. En échange des jours heureux passés sur le sol de la Grèce et des splendides inspirations reçues de ce côté, le noble barde offrit le sacrifice de sa vie. Avant de quitter l'Italie, il adresse un appel à ses amis, arme un navire; on met à la voile, et le 5 janvier 1824 lord Byron débarque à Missolonghi. Jamais prince n'eut pareil accueil; aux cris enthousiastes de la population, l'artillerie des forts unit ses salves. Rénovation superbe! toutes les ombres dont cette belle figure semblait off^usquée ont soudainement disparu, le poëte et le soldat restent seuls. Les plus sérieux projets tenaient son âme occupée, et ce qu'il y a de certain, ce qu'affirment les hommes du métier, c'est qu'il développa dès l'abord des talents extraordinaires d'organisation. 11 aurait voulu précipiter les choses, mais les empêchements se succédèrent. Byron crut voir dans ces retards l'effet de la mauvaise volonté et s'en irrita; de son irritation bientôt naquirent le dégoût, la mélancolie, cette nervosité fébrile qui fut le malheur de son existence et le vice prédominant de son caractère.
Le 15 février, il tombe frappé d'épilepsie; ses amis cherchent à l'éclairer sur les dangers d'une atmos-,
phère paludéenne, il refuse de s'éloigner, et quelques jours après, rentré avec le frisson de sa promenade à cheval, il s'alite, le délire le prend, on le saigne, on le tue. Le 19 avril au matin, il eut l'air de s'éveiller d'une léthargie ori l'épuisement l'avait plongé, ses grands yeux s'ouvrirent pleins de lumière, puis irrévocablement s'éteignirent. Ainsi mourut Byron h la fleur de Tàge, et cette mort, qui fut chez ce grand sceptique l'acte du plus magnanime enthousiasme, imposera toujours silence à bien des récriminations. L'Angleterre, qui de son vivant l'avait banni, pouvait maintenant réclamer son corps pour l'ensevelir à Hucknell dans le caveau des ancêtres. (( Sa sœur Augusta-Marie Leigh élève cette pierre à la mémoire de son frère! » A côté d'un nom si glorieux d'époux et de père, un seul nom fidèle s'est inscrit, celui d'une sœur : isolement partout, désert autour de son berceau, de sa tombe ! Il arrive chez les Ombres comme^il entrait jadis à la chambre des pairs, sans personne pour l'introduire ^ ! Cependant l'ingrate patrie n'eut de lord Byron que ses
^ <c A la lettre que lord Byron écrivait à lord Carlisle, son parent et son tuteur, pour lui rappeler que le moment s'approchait d'aller prendre siège à la chambre haute, il ne reçut qu'une froide réponse où lord Carlisle se contentait d'indiquer à son pupille les formalités à remplir. Là ne se borna point la mauvaise grâce du noble comte, et l'entrée du jeune pair à la chambre fut retardée de plusieurs semaines par le refus de lord Carlisle de communiquer au chancelier les renseignements nécessaires sur la famille Byron. Enfin les préliminaires s'arrangèrent, et au printemps le noble poète alla s'asseoir au milieu de ses pairs, seul et abandonné comme le jour où il arrivait enfant à son domaine héréditaire. » Private reminis^ cences of lord Byron .
ossements; son ('(rur, donné à la Grèce dans la vie, lui resta dans la nioi't.
Cor cordinn! Oui sait si, de cette inscription votive à la mémoire d'un ami, quelque chose ne s'appli- ([uerait pas à Byron lui-même? Son cceur ne la parlait-il point aussi, cette langue immortelle du beau, de la mélancolie, qui s'adresse à tous les c(Purs humains, les émeut, les remue et les t'ait noblement vibrer? « Celui-là était un homme! » s'écrie Shakspeare jugeant Brutus par la bouche de Marc-Antoine. Un tel mot n'irait point à Byron, il le dépasse; mais dans ce caractère orgueilleux et vain, inconsistant, volage avec les femmes, irréfléchi dans ses actes, immoral et non vicieux, comment négliger ce qui vient de la naissance et de l'éducation? Maudisse lord Byr(Ui qui osera ! nous sommes de ceux qui pensent qu'il faut le plaindre. Ce grand bruit qu'il a mené par le monde, pourrait-on le payer davantage? 11 a payé pour tout, pour sa naissance et son éducation, pour sa couronne de poëte et pour celle de pair d'Angleterre. Ce ton reveche, acariâtre, cette humeur insociable, présent d'une méchante fée, composaient le premier fonds de sa poésie; voyant le tour réussir, il l'exagéra, et son plaisir fut de se rendre chaque jour et par tous les moyens plus impossible, de telle sorte que lui-même perdit conscience du mensonge comme de la vérité, et, ne discernant plus, passa du cynisme au titanisme et du titanisme au byronisme, suprême expression d'un état de désordre intellectuel et physique, d'un régime qui relève de la pathologie au moins autant que du domaine de l'esthétique.
Ces hommes qu'il se figurait détester, il recher-
chait leurs applaudissements, versait des larmes sur leurs misères, leur prêtait au besoin de l'argent. <( Vous me dites que personne au monde ne donnerait un sou à cet individu, écrit-il à Murray, son éditeur; c'est justement parce qu'il est assez malheureux pour que personne ne lui prête un sou que j'entends, moi, lui donner ce qu'il demande '. » Bienfaisant et de cœur généreux, Byron avait la munificence des sceptiques, il s'amusait à poser des énigmes à la galerie, s'inspirait volontiers de la scène du pauvre dans le JJoii Juan de Molière. Sorti un jour à cheval, il rencontre une vieille femme et lui jette sa bourse. Jusqu'ici tout est fort simple; mais pourquoi noter le trait dans ses tablettes? Apparemment pour laisser de la besogne aux commentateurs et glossateurs à venir. S'il s'en trouve qui passent outre à Vùivite, quelqu'un y répondra. Bien des manières s'ofirent en effet d'expliquer ce rébus à l'avantage comme au préjudice du personnage, qui, selon le point de vue du biographe, sera tout de suite le plus généreux, le plus dissipateur ou le plus fou des hommes. Quant à moi, rien ne m'assure que la vue de cette malheureuse femme n'ait point réveillé chez lord Byron le souvenir d'une rencontre semblable, où le poëte, accosté, sollicité, refusa de se laisser toucher. Les nobles âmes ont de ces retours, et le repentir de celle-ci fut, qui sait? de jeter l'aumône cette fois avant qu'on la lui demandât. Peutêtre aussi ce remords, caché au plus profond du cœur, dirigeait sa main, alors qu'il lançait cette
1 Une somme de 150 guinées, et cela lorsque lui-même il se trouvait dans une situation financière des plus difficiles.
bourse, croyant simplement s'en débarrasser parce qu'elle le gênait.
La pensée humaine a des replis qu'il faut désespérer de sonder. Nous rendons-nous toujours bien compte des actes que nous accomplissons? Comment un autre prétendrait-il savoir de nous ce que nousmêmes nous en ignorons? Notre propre vie reste souvent pour nous-mêmes un secret, et nous voudrions parler de celle des autres, l'expliquer, la juger! Confessions de Rousseau, de Goethe, d'Alfieri et de Benvenuto, Mémoires du cardinal de Retz, Confidences de Lamartine, œuvres d'arrangement et de fantaisie, oti la vérité n'apparaît qu'agrémentée d'arabesques! La vérité nue, mais rien que d'y toucher l'effroi vous gagne, tant ce qu'elle aurait avons révéler contient de sombre, d'affligeant et d'abject, et cela pour les plus grands d'entre nous comme pour les plus infimes! Ce que nous nous figurons d'un grand homme est toujours plus ou moins une sorte de fantaisie dans laquelle nous-même, à notre insu, nous jouons le premier rôle. Involontairement, nous dirigeons dans ce sens toutes nos informations, appuyant sur ce qui nous convient, glissant sur le reste, et donnant par là satisfaction à l'immense besoin d'idéal qui nous possède. Ce n'est point dans leurs actions privées qu'on doit étudier les hommes de génie, c'est dans leurs livres. Il n'y a qu'un chemin pour aller à la découverte d'une belle âme, le sentiment de ce qu'elle a pu avoir de beau. Commençons par aimer le sujet, puis directement abordons-le dans son royaume, la pensée, et tout ce que nous avons à savoir de lui, nous le saurons. Vingt pages de Childe-Harold, de Caïn et de Don Juan m'en
disent plus sur le naturel, le tempérament, Vidiosyncrasie de lord Byron que la biographie la mieux fournie. Ces anecdotes, vieilles ou neuves, ces commentaires, ces mémoires, ne font que me replacer toujours devant les yeux le type conventionnel, le poseur, le magot , pour employer le terme de Louis XIV. Je le vois, je le touche et tel qu'on me le donne, ironique, mal content, dégoûté, sentimental, il m'ennuie, me repousse comme ferait un grand enfant gâté, un de ces fils de famille méprisant la vie et ses devoirs, tandis que ce même personnage, dès que vous l'encadrez dans Childe-Harold, aussitôt change d'aspect. Ce n'est pas que certains côtés en soient moins haïssables, mais qui peut s'occuper des faiblesses d'un homme en lisant de pareils vers, auxquels le lyrisme moderne, si grand qu'il soit, ne saurait opposer aucun nom, pas même celui de Lamartine?
L'harmonie est d'ordre divin; les dieux seuls savent par où sauver le cœur qu'ils déchirent. Parmi les poètes, je n'en connais qu'un seul qui possède le don sublime d'apaisement, de guérison, et dont la main à la fois terrible et salutaire sache panser la blessure, si profonde et si douloureuse qu'il l'ait faite : c'est Shakspeare. Lord Byron ne range pas avec les dieux; il n'a rien de l'Olympe, ni la pondération des forces, ni la sérénité : c'est un titan : et ce rôle de Lucifer qu'il s'est choisi, bien que démodé, lui sied encore. Qu'on le prenne avec soi dans la tempête et l'ouragan, quand la femme que vous aimez vous a trompé, quand la liberté tombe et que la servitude règne; la poésie de lord Byron a des résonnances qui tuent; ses plaintes sont parfois des
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grincements. Lisez, récitez-vous les Mélodies hébraïques dans les solitudes d'une nuit d'automne, et les versets des psaumes vous viendront aux lèvres. Quel sentiment de la nature, quel vol continu vers le sublime! Byron a beaucoup aimé les femmes, il nous l'a dit et nous le prouve; mais combien davantage n'a-t-il pas aimé les caresses, les bercements, les sanglots, les furies du jaloux et perfide océan! (( Flots et cieux étoiles, ne faites-vous point partie de mon être, de mon âme, comme je fais partie de vous! Votre amour n'est-il pas au plus profond de mon cœur, et avec quelle passion pure M » Et quelques strophes avant, s'adressant aux montagnes : « Je ne vis point en moi et ne suis qu'une partie de ce qui m'environne, et la haute montagne me semble un de mes sentiments. )> La nature l'émeut, l'ébranlé, et de cette impression unie à ses révoltes, à ses éplorations personnelles, jaillit le flot de poésie. Ce qu'il y a de certain, c'est que Byron n'exerce vraiment sa souveraine puissance que dans les régions de la subjectivité. L'œuvre qu'il prétend créer de main d'artiste ne respire que monotonie. Ses femmes ne vivent point; elles n'ont que l'animation de la circonstance, le mouvement obligé de tendresse et de passion que la situation leur commande. Rentrées dans la coulisse, elles n'ont plus de raison d'être; toutes d'ailleurs se ressemblent. « Médore et Gulnare, a dit spirituellement Macaulay,
1 Waves, and Skies, a part,
Of me and of my soûl, as I of them?
Is not tlie love of them deep in my heart
With a pure passion l
(Childe-Harold, chant III, lxxv.)
c'est la môme persomie, avec cette simple différence que l'une a sa harpe et l'autre son poignard. » Desdemona, elle aussi, a sa harpe, et lady Macbeth son poignard, Ophélie sa couronne de folle-avoine; essayez d'ôter à ces figures leur attribut, et vous verrez si les caractères s'en amoindriront. A force de s'apitoyer sur ses propres douleurs, d'irriter ses blessures et de les chanter en hymnes magnifiques dont la symphonie emplit le monde, un homme finit par ne plus voir que lui dans l'humanité, et peu à peu s'habitue à ce rôle de géant foudroyé. L'élancement sincère des premiers jours devient à la longue une attitude : le héros se guindé, se manière. La poésie de lord Byron reste immortelle; mais gardons -nous bien de la jamais confondre avec le byronisme, cette calamité qui n'a que trop sévi chez nous et ailleurs en des temps déjà reculés, et qui ne demanderait pas mieux que de renaître. Cette comédie de l'individualisme eut des acteurs très-applaudis, dont le renom aujourd'hui s'efface et disparaîtra de plus en plus. Tout cela est mort et ne saurait revivre. Qu'est-ce que le cours des années comparé aux événements qui nous séparent de cette période d'imitation, de dilettantisme et de dandysme, qui nous en éloignent à jamais?
On a remarqué justement qu'à dater de la bataille d'Iéna, Goethe n'avait plus rien produit de considérable; il semblait que l'ébranlement du sol national eût tari l'enthousiasme dans ses sources vives. A soixante ans environ de distance, la même commotion s'est produite et bien plus formidable, car cette fois c'est de la société moderne tout entière, de sa vie et de sa mort qu'il s'agit, et, quelque empressée
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que l'Europe se montre à se désintéresser de nos affjiires, la question brûle pour elle non moins que pour nous. Dans un pareil état de choses, quelle figure ferait un homme accordant sa lyre au clair de lune et venant parler de ses défaillances morales et de sa maîtresse qui le trompe à des gens que l'idée de patrie tient éveillés? Byron lui-même avec son génie et ses audaces, Byron pair d'Angleterre et grand seigneur, y succomberait : le byronisme est mort, nous le savions; lord Byron lui a-t-il survécu? Question délicate que nous ne nous sommes point posée sans inquiétude, tant l'effacement progressif des choses que nous avons jadis le plus admirées nous inspirait la défiance. Nous avons voulu tout relire, tout revoir, et nous sommes heureux d'en porter hautement le témoignage. Le poëte a résisté; oui, c'est un maître, u le maître », comme disait M. Yillemain, dont la voix nous revient aujourd'hui avec cette puissance de vibration qu'elle avait en récitant les stances de Childe-Harold . Les héros et les demi-dieux sont des hommes, nul mieux que lord Byron ne l'a démontré par l'exemple de sa vie ; chez eux, les misères humaines empiètent fatalement sur le côté divin; pleins de l'idée d'eux-mêmes, enflés de leur mérite, ils se séparent de la société au premier sujet de rupture; insensiblement la mésintelligence s'accroît, amenant le divorce. Ils entendent ne se tromper jamais, leurs avortements doivent passer pour des merveilles, et la réverbération de leurs chefs-d'œuvre les éblouit jusqu'à les rendre fous. Gomme l'amitié a ses restrictions, ils n'admettent autour d'eux que des flatteurs et des complaisants. N'est-ce pas l'histoire de toutes les