‹ Tableaux romantiques de littérature et d'artChapitre 8 sur 10 · LE FRÈRE LAURENT · texte numérisé non relu

LE FRÈRE LAURENT

Roméo, ma fille, te remerciera pour nous deux... Allons,

ET SES MUSICIENS. :ni

venez avec moi, et vite, dépéchons, car avec votre permission, mes chers enfants, je ne vous laisserai i)oint seuls ensemble jusqu'à ce que notre sainte Eglise vous ait incorporés tous les deux en un. (Exeuut.)

Pour retracer en musique un pareil tableau, on voudrait la touche d'un Fiesole, cette palette adorablement ingénue, cet angéliquc pinceau qui sur les murs du cloître de Saint-Marc à Florence a peint en fresque VAnnunziata et Vlncoronazione. Que fait le musicien ? Il traite la scène à grand fracas ; il étend, amplifie si bien que la légende dorée lourne au mélodrame. Le doux et pacifique frère Laurent devient une sorte de moine rébarbatif, l'inquisiteur de Don Cai^los ; l'humble et silencieux ami de l'humanité se répand en invocations, prodigue les formules. Où le calme et l'onction suffiraient, la tempête éclate, on se croirait chez Verdi, et, pour que rien ne manque, une strette chaleureuse termine à l'italienne ce morceau, dont l'inopportunité seule m'empêche de louer la valeur musicale. Aussi pourquoi ce bruit inexorable? Quelle manie, alors que nul incident particulier n'en réclame l'emploi, de déchaîner comme un torrent ces masses instrumentales? Deux orchestres aujourd'hui n'épouvantent personne ; il est permis d'y joindre même tant qu'on voudra le chant des orgues, le carillon des cloches et le grondement du tonnerre, mais à la condition que de tout ce tapage un effet original, dramatique, sortira; car si vous n'avez rien à me dire, si c'est uniquement pour le bruit et le plaisir de me jouer des fanfares de régiment que vous rangez en batterie tous ces saxophones surnumé-

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raires, \ous n'aurez fait qu'affirmer plus victorieusement votre impuissance. Il y a dans Shakspeare une scène admirable. Juliette, après avoir bu le narcotique, gît étendue sur son lit : on la croit morte; tout le monde accourt, la nourrice, la mère, Capulet, Paris, frère Laurent; on se lamente, on prie, on pleure; puis, triste et naturel retour des choses d'ici-bas, néant de la vie et de la mort, les désespoirs se calment, les sanglots se taisent, chacun peu à peu tire de son côté, la chambre se vide, et les musiciens convoqués pour la noce restent seuls, causant et plaisantant en présence de ce cadavre.

Quand j'ai vu au début du finale du quatrième acte un orchestre sur la scène, tout de suite l'idée de ce tragique et sublime contraste m'est revenu; je me suis dit : Voici le génie de Shakspeare qui va s'emparer de son interprète ! Ecce deus superior veniens dominabitur mihil Ces instrumentistes mêlés aux acteurs de la pièce sont les musiciens de Shakspeare; tout à l'heure, au moment fatal, nous les verrons prendre part au même drame que les autres, — ceux de M. Gounod, composant le véritable orchestre, continueront d'accompagner. Illusion et désappointement ! ce n'étaient pas les musiciens de Shakspeare ; nulle flamme individuelle ne réchauffait ce corps de symphonistes engagés pour souffler dans leur embouchure. La situation n'est pas seulement abordée, et la toile se baisse sans qu'il ait une seconde été question de cette lugubre et solennelle opposition de la vie et de la mort, de ce contraste de l'idéal et du réel, dont un Weber, un Meyerbeer, eussent tiré si grand parti! J'allais

oublier de noiumer llussiiii, ce Rossini à qui uous disions un jour : Quel Roméo vous auriez pu écrire vous, cher maître ! et qui modestement et spirituellement répondait : « Oui, peut-être..., mais après ma période de Guillaume Tell. »

Loin de nous l'idée de méconnaître le talent de M. Gounod. Nous savons aussi bien que personne ce que mérite cette intelligence habile et déliée, cette plume de calligraphe. Tout en inventant peu, en vivant sur le fonds de ses devanciers, qu'il se contente moins d'enrichir que de faire valoir, ornant, limant, parachevant ce que les autres ont commencé, M. Gounod a son style, sa phrase mélodique, laquelle, entendons-nous, n'est point la mélodie. L'art singulier de ce talent consiste à vous leurrer, à vous enjôler, à vous attirer par d'éternels mirages. C'est la fée Morgane : semblants de mélodie, semblants de cœur, semblants de passion! Il arrive parfois à son récitatif de chanter comme une mélodie. Au second acte, vers la fin de la cavatine de Roméo, Juliette paraît au balcon et dit quelques mesures parlées d'un effet ravissant; même emploi de ce moyen, je devrais dire de cette poétique, dans la première rencontre des deux amants, quand Juliette apprend que l'homme à qui elle vient de donner son cœur est l'ennemi de sa race, et surtout dans la scène du quatrième acte, lorsque le moine présente à Juliette le flacon : récit d'une grandeur austère, que soutient un accompagnement mysté-

rieux dont la note lugubre et persistante a l'accenl de la fatalité et sonne le glas de la mort véritable, de l'éternel sommeil au fond des tombeaux.

Ce récit, merveille de déclamation lyrique, est à mon sens le chef-d'œuvre de la partition, et je le mets fort au-dessus du fameux duo de Valonette, inspiration musicale d'un ordre élevé et qui n'a qu'un tort, celui de ne pas rendre Shakspeare : trop de zèle et trop de furie , trop de rouerie technique surtout! Ce flot des violoncelles magnifiquement épanché est là pour entraîner la salle, cet agitât o frénétique, tout en dehors, rapproche trop la distance, fait vivre parmi nous de nos passions et de nos misères ces figures adorables qui veulent être maintenues dans les vapeurs discrètement éclairées du lointain légendaire. N'appuyons point si vigoureusement, prenons garde que Juliette et Roméo sont des amants comme les autres ; ce qu'ils se disent et ce qu'ils font est en somme fort ordinaire, tous les oiseaux du printemps en font autant; l'idéal seul les élève et les sanctifie, ne soufflons pas sur ce nimbe, ne touchons pas à cet idéal, car en lui seulement repose le secret de l'innocence et de la chasteté d'un amour qui finalement ne se prive de rien. Ah! combien, quand j'y songe, à ce clair de lune romantique, au sentiment naïf de cette scène incomparable, Vhymne à la nuit de Berlioz, dans les Troyens, répondrait mieux!

Je viens de nommer le précurseur; bien avant que M. Gounod songeât à son imitation du chef-d'œuvre de Goethe, Berlioz avait écrit la Damnation de Faust, et la symphonie de Roméo et Juliette du même compositeur avait également pris date de longues

ET SES MUSICIENS. 'Ma

années avant que l'auteur de Mireille eût la pensée de blaireauter son opéra sur ce sujet. Berlioz est un shakspearien sérieux; son ouverture du Roi Lear ^ sa marche funèbre composée pour Hamlet, témoignent, ainsi que la symphonie de Roméo et Juliette , de la profonde connaissance qu'il possède du génie du poëte. C'était la pensée de Meyerbeer qu'il y a de ces chefs-d'œuvre qu'il ne faut point vouloir transporter d'un art dans un autre, de ces conceptions venues une fois pour toutes, auxquelles on ne doit pas toucher pour les faire passer de poésie en musique. Cette opinion est aussi la nôtre. Cependant, si la musique veut absolument se prendre à certaines grandes œuvres de la poésie, la forme instrumentale avec chœurs, adoptée par Beethoven dans la neuvième symphonie, serait encore celle qui conviendrait le mieux. Berlioz a trop lu Shakspeare, il a de cette intelligence incommensurable un sentiment trop juste, trop profond, pour jamais se risquer dans les aventures théâtrales. Faire de ces réductions à l'italienne ou à la française de Roméo ou d'Hamlet, il n'y consentirait ; mais on peut toujours méditer sur l'œuvre d'un poëte, la commenter musicalement , témoin les ouvertures de Coriolan et d'Eginont, la sonate écrite par Beethoven après une lecture de la Tempête, les rêveries de Mendelssohn sur le Songe d'une nuit d'été. Et voyez le cas particulier, il se trouve que cette symphonie de Roméo et Juliette touche de plus près au vrai drame que l'opéra du Théâtre-Lyrique, qu'elle serre plus étroitement, je ne dirai pas seulement l'esprit du poëte, mais les situations de sa pièce. La vigoureuse scène d'exposition, écartée ailleurs, forme ici le prologue.

On assiste aux démêlés de la valetaille, à ce crescendo qui fait la traînée de poudre, et du plus bas monte en un clin d'œil jusqu'au prince. La mélancolie de Roméo songeant à Rosalinde compose l'introduction du premier morceau , que termine en brillant allegro le bal chez les Capulets. Pour Vadagio, la scène du bal s'offrait d'elle-même, et le finale décrit et développe les caractères et les incidents de la tragédie. Quant au scherzo^ la reine Mab devait naturellement en fournir le sujet. Là du moins nous apparaît dans le charmant éclat de sa verve humoristique l'aimable personnage de Shakspeare, qui n'est dans l'opéra qu'un assez triste comparse. « L'orgueil de Mantoue , dit Ovide , c'est Virgile ; mais la joie de Vérone, c'est Catulle! » Ce Catulle, il faut que Shakspeare l'ait connu, car le seigneur Mercutio a comme un faux air du joyeux ancêtre véronais; quel dommage qu'à son tour M. Gounod ait si peu connu Mercutio 1 Ecoutons ce scherzo de la symphonie, Mendelssohn lui-même ignore l'infinie ténuité de ce langage ; on dirait un orchestre de moucherons , mystères d'une nuit de mai ! bruissements sourds des elfes causant avec les roses, chuchotements de violettes! Dans Vadagio, vous avez comme une illustration musicale de la scène du balcon. Ici Roméo, là Juliette, les voix s'appellent et se répondent, le dialogue s'établit : d'un côté les voix plus graves de l'orchestre, les altos, les violoncelles, les bassons et les cors, de l'autre les soprani, violons, flûtes , hautbois et clarinettes. Et les idées et les périodes se succèdent, traduisant les émotions des personnages évoqués. Des nuages de la rêverie, insensiblement le chant se dégage, intime, tendre,

passionné ; le violoncelle récite une phrase à laquelle les instruments plus hauts répondent par des sons inquiets, entrecoupés; puis s'épanouit en traits de feu la mélodie grandissant jusqu'au délire : c'est le moment des adieux, bouquet d'harmonie qui se bri^e presque aussitôt en fragments de mélodies rapides, brèves et recommençantes comme les embrassements des deux époux incessamment ramenés l'un vers l'autre et toujours ayant quelque chose encore à se dire. Enfin le départ s'accomplit, et largement, puissamment gradué, un dimimœndo de l'effet le plus saisissant marque les pas de Roméo qui s'éloigne et disparaît dans la nuit.

Un jour, comme on demandait à Berlioz pourquoi il ne composait plus : « Je ne suis pas assez riche, » répondit-il. J'ai lu ce mot quelque part; authentique ou non , peu importe , il définit à merveille, avec la pointe d'ironie supposable, le découragement d'une existence vouée sans profit aux grandes luttes, aux grandes ambitions. Odi profanum vulgus et arceo! Il est beau de placer son vaisseau sur un promontoire élevé , même alors que le flot ne vient point vous y chercher, d'y vivre et d'y mourir dans le recueillement, la pauvreté et la contemplation d'un idéal inaccessible. L'art a ses martyrs, ses précurseurs, qui chantent pour le désert et se nourrissent de ses racines ; il a aussi ses enfants gâtés qu'il bourre de friandises. Ce dix-neuvième siècle où nous vivons est un grand siècle, un splendide banquet oii se sont assis tour à tour les plus fiers représentants de la pensée humaine. Je ne parle en ce moment ni des philosophes, ni des poètes, ni des peintres, ni des Victor Cousin, ni des

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