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Tableaux vivants

Le colonel Beaumonl de Thayré fut tué à la bataille du Mans. Sa veuve, restée seule avec un enfant de trois ans, prit le deuil pour ne plus le quitter. Elle se relira dans un petit domaine à quelques centaines de mètres de la mer, aux environs de La Rochelle.

Un corps de bâtiment formant un carré long, flanqué de deux tourelles recouvertes d'ardoises, un jardin, un petit bois au bout duquel se trouvaient la ferme et les bâtiments d'exploitation, c'est là que grandit Noël de Thayré, ne sortant de la maison que le dimanche et les jours fériés pour accompagner sa mère à la modeste église de Laleu.

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A marée basse, l'enfant s'amusait à ramasser des coquillages dans le sable ou sur les rochers recouverts d'herbes marines, poussant des cris de joie quand il rencontrait quelques crevettes dans une tlaque d'eau.

M"^e de Thayré ne quitta jamais le deuil et l'enfant grandit avec la notion qu'une mère était une dame vêtue de noir.

Les enfants sont un petit monde à part ; ils ont besoin les uns des autres pour se développer, pour jouer. Même quand ils savent à peine parler, ils se comprennent. C'est pourquoi le petit Noël, dès qu'il pouvait échapper quelques instants à la jalouse surveillance de sa mère, courait sur la route de Saint-Maurice pour y trouver des gamins et des petites filles qui couraient, dansaient et, pour se reposer, élevaient des monticules de sable.

M™*" de Thayré l'envoyait vite chercher par un domestique ou une femme de service et Noël revenait tout en larmes. Une fillette, seule, fut admise au château. Elle se nommait Louise Lambert et son père, ancien capitaine de la marine marchande, retiré sur une petite propriété qu'il exploitait lui-même, fut invité quelquefois au dîner du dimanche avec le curé du village.

M"^*" de Thayré fit venir de Bordeaux une institutrice qui commença l'éducation de Noël, avec qui Louise fut autorisée à prendre les leçons.

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Quand Noël eut dix ans, un professeur de la llochelle vint trois fois par semaine continuer Téducalion commencée, et Louise entra comme pensionnaire dans un couvent de la ville. On ne se vit plus que les jours de sortie et plus longuement pendant les vacances. Sauf les petites paysannes des environs, aux joues fortes en couleur, aux bras robustes, aux pieds imposants, parfois jolies sous leur coiffe brode'e, Noël ne vit jamais d'autre profil de fillette que celui de Louise Lambert. Elle grandit à son côté et, insensiblement, devint une merveilleuse créature. Quand elle courait jusqu'à l'essoufflement, les cheveux épars, la poitrine soulevée, le teint animé, et que Noël parvenait à la saisir, il appuyait ses lèvres sur le front de la prisonnière et s'affolait dans une griserie d'effluves printanières.

Un jour, il comprit. Sa vingtième année venait de s'écouler, Louise allait avoir dix-sept ans. Noël la prit par la main et, l'entraînant jusqu'au fauteuil où M"'» de Thayré s'occupait à un travail de tapisserie, il lui dit :

— Mère, nous voulons nous marier !

La mère tressaillit. L'heure était donc venue : il fallait partager son fils avec une autre. Louise, confuse, les yeux baissés, attendait la parole que retenaient les lèvres toutes-puissantes de M"^ de Thayré. Celle-ci se disait que si ce n'était pas Louise, ce serait une autre, une inconnue sur

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laquelle elle serait sans prise. Louise s'était forme'e sous ses yeux, et elle faisait partie du paysage, elle était dans son rayon. M™^ de Thayré, d'une voix presque éteinte, demanda à Noël.

— Tu l'aimes?

— Oui, mère.

— Eh bien ! continua M""' de Thayré, je vais écrire un mot à M. Lambert pour le prier de venir s'entendre avec moi...

Noël lui sauta au cou en pleurant, tandis que Louise, agenouillée, couvrait de ses baisers la main de celle qui l'acceptait pour fille.

Le mariage fut célébré sans apparat. La petite église de Laleu fut encore trop grande pour le nombre des invités. Une distribution de secours et de vêtements fut faite aux pauvres du \illage et Louise Lambert devint la jeune dame du château. Les gens du pays les voyaient passer tantôt à cheval, tantôt dans un phaéton, sur ia roule d'Aigrefeuille ou de Surgères, et tous saluaient avec un sourire ce jeune bonheur qui traversait leur cbemin.

Louise accoucha d'une petite fille qui ne vécut que trois jours. Ce fut un véritable désespoir à Thayré. Il y eut trois personnes en deuil au lieu d'une.

Après quelques mois, Louise pria son mari de la conduire quelquefoiâ à la ville. La solitude la tuait. C'était précisément la saison des bains de

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