LA CAISSE DES BAISERS
printemps. A partir de 1853, les chiffres diminuent ; il y a des années de six limonades. Il est vrai que le prince-consort eut toujours un petit ménage en ville.
M"i° Rose Duchemiii n'entendait rien aux usages des cours quand elle imagina une sorte de comptabilité analogue. Ce ne fut qu'après trois mois de mariage qu'elle eut la hardiesse de communiquer son idée à M. Duchemin. Désormais elle ne recevrait plus un seul baiser sans recevoir im gage. Le total devait, du reste, entrer dans la communauté. Duchemin, tout en protestant contre le principe, se vit obligé de laisser tomber au fond d'un coffret une pièce d'or. AP^^ Duchemin portait, rivée à son bracelet, la clé de la tirelire. Elle s'engagea à gérer ce trésor d'amour jusqu'à la vingt-cinquième année do leur union, et le produit serait affecté à la célébration des noces d^argent. La caisse fut placée dans l'armoire à glace.
— Il y a trois mois que nous sommes mariés, soupira Rose ; je crains d'avoir perdu nos plus belles receltes.
— Tout peut se réparer, répondit hardiment Duchemin.
Il paya régulièrement ses impositions sans
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songer à l'économie. Au bout de quelques mois, il fut impossible au jeune me'nage de fixer même approximativement le total de la somme amassée. Monsieur exagérait, Madame croyait au minimum.
Elle ne résista pas longtemps à satisfaire sa curiosité. Un matin, après le départ de son mari, elle glissa la clef dans la serrure et ouvrit la tirelire. Le total dépassait ses prévisions. Elle garda le secret. Lui faisait du résultat une question d'amour-propre ; parfois même il trichait. Rose entendait tomber deux pièces dans la cassette quand elle n'avait droit qu'à une. Après deux ans, la tirelire fut pleine. Le mari s'en aperçut à la difficulté qu'il éprouva à y faire entrer un louis. Il prévint Rose. Le lendemain, la tirelire était vide et un coffret en fer prit place sur l'étagère inférieure de l'armoire à glace.
Les recettes diminuèrent. Rose, absorbée par les soins à donner à un enfant, songeait moins aux noces d'argent. Duchemin, de son côté, mettait moins d'amour-propre à emplir la caisse. H fallut près de trois ans pour y arriver. Duchemin rentrait plus tard, se montrait froid etdiscret. Un soir, Rose feignit de dormir pour n'avoir aucune question à adresser ni reproche à faire. Elle l'entendit qui marchait timidement dans la chambre. Duchemin ouvrit l'armoire avec des précautions infinies : deux pièces tombèrent dans la ti-
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relire, après quoi il se glissa doucement dans le lit.
En s'e'veillant, Rose trouva dans la cassette deux pièces de quarante francs. Elle retira ces pièces et les cacha. Bientôt d'ailleurs, les jours heureux revinrent et les remords de Duchemin se traduisirent par des moyennes avouables.
Un soir, Duchemin rentra tout pâle, nerveux, l'air désolé. Un krach l'avait frappé, coup terrible, inattendu. 11 lui fallait trouver deux cent mille francs dans les vingt-quatre heures. Comment ? Vendre une maison de campagne, re'duire le train de la maison.
Rose lui frappa doucement sur l'épaule :
— Et la tirelire? lui dit-elle.
— Nous sommes loin de compte, répondit-il. Rose lui prit les mains et lui dit en souriant :
— Il y a deux cent vingt mille francs dans la tirelire 1
— C'est impossible ! tu es folle !
Elle apporta la cassette et le coffret de fer et en répandit le contenu sur la table.
— Compte ! fit-elle.
11 lui vint alors une idée sinistre. Chaque fois qu'il avait trompé sa femme, il avait payé une
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amende qui grossissait le trésor. Est-ce que, de son côté, elle en aurait fait autant ?
Il compta, e'perdu, les billets et les titres.
— Nos deux premières années, lui dit-elle avec douceur, se sont écoulées comme un rêve. La première fois que la tirelire fut pleine, je chargeai h notaire de ma famille de me faire acheter des obligations dont les intérêts s'ajoutaient à nos recettes. J'avais des valeurs à lots et deux fois par an je détachai les petits coupons pour en toucher les intérêts. La deuxième tirelire a été changée en papier comme la première. Un jour, en lisant dans le journal le compte rendu du dernier tirage, je bondis de surprise et de joie. Nous avions gagné un lot de cent mille francs, cent mille francs de baisers ! Alors, tu penses que j'en ai acheté tant et plus de ces petits papiers. Un autre lot, moins important, nous est venu. Le notaire faisait valoir mes fonds ; il vendait, il rachetait. Je n'y ai pas compris grand'chose, sinon que le trésor enflait à vue d'œil. Voici le résultat. Prends 1 nous sommes sauvés.
Puis, tout à coup, elle jeta les deux pièces de quarante francs sur la table.
— Reprends cela aussi ! ajouta-t elle. Je les ai mises à part, ces pièces maudites. . . et il y a long temps que j'ai. pardonné.
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Duchemin prit sa femme dans ses bras et la couvrit de baisers sur les cheveux, sur la bouche.
Il liquida la situation, et la lune de miel se reprit à battre son plein, si bien que les noces d'argent purent être célébrées avec éclat.
Moralité. ~ Même en ménage, ne posez jamais de lapins.
LE BON NUMERO
Un excellent chef de bureau au ministère de... émargeait tous les ans un traitement de 0,000 francs ; il avait épousé la fille d'un négociant de la rue Vivienne qui lui avait apporté 40,000 francs de dot.
La jeune femme, jolie et coquette, s'aperçui bientôt de l'ascendant qu'elle exerçait sur son mari, un peu âgé ; elle commença par lui faire prendre un appartement de 2,600 francs ; le mo bilier fut renouvelé ; un cordon bleu remplaça la vieille bonne de l'employé, et une petite femme de chambre compléta le personnel.
Madame recevait le jeudi ; dîner de cinq à six couverts où des artistes connus, des boursiers en veine venaient tour à tour prendre place.
Le train de maison paraissait un peu lourd au mari, mais Madame lui fit comprendre qu'on
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pouvait vivre assez largement à Paris avec de modestes revenus, quand on savait s'y prendre.
Un agent de change, assidu visiteur, connaissait seul les mystères de cette économie domeslitique.
La petite dame rêvait depuis quelque temps d'une pelisse garnie de fourrures qu'elle avait guigne'e en passant avenue de TOpéra ; mais le mari, tout faible qu'il était, avait refusé de façon qu'on ne revint pas à la charge. La dame confia son chagrin à l'aini qui s'empressa de lui offrir le précieux manteau.
Mais comment l'introduire, comment le faire accepter ?
— Rassurez-vous, dit l'agent de change ; dans huit jours, la pelisse sera de la famille.
— Vous êtes charmant ; venez, que je vous embrasse !
Le lendemain, au milieu du déjeuner, la femme de chambre annonça M"^^ Lévy.
— Connais pas.
Le mari se lève et, dans l'antichambre :
— Qu'est-ce que vous désirez ?
— Ah ! pardon. Monsieur et Madame, dit M™^ Lévy en entrant dans la salle à manger, je vois que je me suis trompée d'étage, mais peutêtre bien que ça vous portera bonheur... Il n'y a que le hasard, voyez-vous 1 Voici un magnifique manteau qui est en loterie à cinq francs le billet...
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Madame en prendra bien un ou deux : le tirage aura lieu demain.
— Oh I je l'en prie, mon ami !... fil la dame avec une petite mine suppliante.
— Voici dix francs, dit le chef de bureau ; donnez-moi deux billets.
Trois jours après, la revendeuse revenait à la même heure, son carton à la main ;
— Madame, s'écria-t-elle d'un ton joyeux, c'est le numéro cent vingt-sept qui est sorti... Vous avez gagné 1
El elle déploya le somptueux vêlement.
— Il n'y a que toi, dit Madame à son mari, pour avoir une pareille chance 1
— Vous avez lu, me dit le docteur en allumant un cigare, le récit de rexécution de Dampérier ?
— Sommairement. C'est toujours la même chose. La toilette du condamné, le brouillard, la description de la place de la Roquette, les plaintes des reporters qui n'ont pu approcher ; c'est d'une affligeante monotonie.
— Ce que vous ne savez pas, c'est que le condamné ne s'est pas douté un instant qu'il allait être exécuté ; il a marché à l'échafaud le sourire sur les lèvres et le coup de tranchet a été pour lui le comble du bonheur.
— Et quelle fut la cause de ceite illusion?
Le docteur se mit à ricaner et dit simplement :
— J'ai supprimé la peine de mort par la sug-
gestion. La suggestion, c'est Ja captation de riiomme par Thomme. Les religions sont le plus bel exemple de l'influence des suggestions sociomorales. 11 est curieux, de retrouver ici la confirmation de celte féconde loi de la sélection naturelle, si bien formulée par Darwin, (l'est celui quiest le mieux doué, celui dont les aptitudes à là combativité sont les plus énergiques, qui se trouve appelé à devenir un de ces maîtres qui suggestionnent et dirigent leurs semblables. Voilà comment se crée, a dit le docteur Luys, en raison des plus grandes richesses d'énergie native, le type de ces manieurs d'hommes qui, de tout temps, ont fait et font encore, sans le savoir^ de l'hypnotisme social.
La suggestion peut créer les hallucinations les plus variées. Du côté de la vue, on peut suggérer une appréciation fausse sur la forme, la couleur et la situation d'un objet ; produire une erreur sur l'identité d'une personne qu'on fait prendre pour une autre ; évoquer la présence d'une personne absente. Du côté de l'ouïe, on peut faire entendre un épouvantable vacarme au milieu du silence le plus absolu. Du côté du goût^ on fera manger du papier pour une tranche d'ananas, boire de l'eau de mer pour un Champagne de haute marque ; ainsi du reste.
Je m'intéressais à Dampérier qui a donné satisfaction, il y a peu de jours, h la justice des
hommes. Mes relations m'ont permis de voir dans sa cellule et je ne l'ai quitté que lorsque sa tête a roulé dans le panier, avec un sourire de bonheur.
Selon leur coutume, et conformément aux règlements de police en vigueur, les représentants de la presse n'ont rien vu. 11 leur est interdit de pénétrer dans la cellule du condamné avec le directeur delà prison, le juge d'instruction, le secrétaire du parquet, l'aumônier et le bourreau. Suivant leur habitude, ces messieurs ont battu la semelle et fumé des cigares sur la place de la Roquette, jusqu'au moment où la porte de la prison s'est ouverte à deux battants pour laisser passer le sinistre cortège.
De l'exécution ils n'ont rien vu, dans le clairobscur du petit jour. Un brouillard laiteux pesait sur leurs épaules et tendait sur leurs regards, à fleur de paupière, un trouble rideau. La police, chargée d'assurer à l'épilogue de ce drame judiciaire une absolue publicité, avait pris soin de les reléguer derrière un triple rang de gardiens de la paix qu'ourlait un peloton de gendarmes à cheval, — sabre au clair, ainsi que la loi le veut. Ils ont vu passer les épaules ligoltées d'un homme entre les bras d'un prêtre ; ils ont entendu le choc du couperet sur les montants de la machine. Puis, grâce aux racontars sténographiés de quelques agonis, qui, le coup fait, se
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gargarisaient dans une bavette voisine du Père- Lachaise, ils ont rédigé les comptes rendus toujours les mêmes — plutôt toujours le même — qu'il vous a été donné de lire.
Eh bien ! Dampérier a échappé au châtiment ; il est mort heureux, en bénissant la justice des hommes.
Voici, Monsieur, comment ce phénomène s*est réalisé.
La peine de mort n'est point, vous le savez, purement physique. A ce dernier point de vue, la pitié des savants croit avoir dit son dernier mot, et elle semble l'avoir dit en effet, puisque nos suppliciés se trouvent — seuls parmi les fils des hommes — assurés de n'être points inhumés vivants. La loi leur accorde en outre un consolateur qu'elle a retirée au soldat mourant pour sa patrie. Donc, le moins de souffrance possible. La section de l'épine dorsale et l'évacuation du cerveau par le sang assurent, paraît-il, la cessation immédiate de la sensibilité, soit la mort réelle. Il reste à calculer une souffrance morale difficile à apprécier, en raison du tempérament et du temps écoulé.
L'attente du moment suprême assommera un sanguin, torturera un sensitif, n'atteindra pas une brute. Puis, à partir du quarantième jour, une superstition ramènera le condamné vers l'espérance. C'est donc dans le bref délai des
derniers instants que l'esprit du condamné à mort subit le châtiment dans toute sa rigueur. Il a espéré ; il n'espère plus. Il touche du doigt la mort. Aucune évasion possible. Gela dure une demi-heure, mais c'est atroce.
La science vient de transformer l'angoisse de ces trente dernières minutes en une béatitude incomparable.
La veille de l'exécution, l'éminent M. X..., avocat de Dampérier, put m'introduire auprès de lui. Il me fut loisible de l'endormir, et comme je connaissais son histoire tragique par les débats :
« Demain matin, lui dis-je, on viendra vous chercher. Mathilde, que vous croyez avoir tuée dans un moment de jalousie, n'est pas morte et vous allez l'épouser. Vous ne verrez rien de l'attirail du supplice destiné à vous influencer, vous ne songerez qu'au bonheur qui vous attend ! »
Cette expérience a absolument réussi; et voici, exactement, ce qui s'est passé.
Au moment où le bourreau a été introduit dans la cellule du condamné, Dampérier s'est avancé vers lui, les mains tendues, en s'écriant :
« Enfin ! »
Puis, tandis que l'on s'empressait autour de lui :
« Un beau temps, n'est-ce pas, messieurs, pour une petite sortie matinale ! Gomme je le disais
lout-à-l'heure à mes gardiens, on ne saurait rêver mieux pour une guiilotinade... Mais ne perdons pas de temps en vaines mondanite's. A Ja besogne, M. Deibler... Si, en attendant, ces messieurs désiraient se rafraîchir ? »
Aucun des assistants n'avait été mis au courant de la suggestion. Stupéfait, le directeur de la Roquette fit servir un vin blanc de derrière les fagots. Il voulait même en offrir une seconde tournée quand le condamné s'y opposa.
a Y songez-vous? dit-il. Et tout ce monde qui nous attend sur la place ?... Soyons exact, M. Beauquesne ; soyons exact. »
On lui passa ses vêtements, qu'il réintégra en poussant un soupir de satisfaction.
« Ah 1 c'est bon de rentrer chez soi ! »
A l'aumônier qui voulait l'entretenir de la vie future, il répliqua :
(( Inutile, monsieur l'abbé, j'aime Mathilde, contentez-vous de bénir notre union, je la rendrai heureuse ! »
Vêtu, il alla ouvrir la porte de sa cellule et s'effaça sur le seuil pour livrer passage à ces hùtes de la dernière heure qu'il semblait accueillir comme autant d'invités.
« Messieurs, » fit-il poliment avec un geste qui prenait congé.
On le suivit au greffe pour la toilette.
En y pénétrant, il sauta à califourchon sur
l'escabeau et dit à l'aide, armé de ses ciseaux : « Les cheveux très courts par derrière... C'est une vieille habitude... »
Quand le juge d'instruction lui demanda s'il n'aurait point, par aventure, quelque re'vélation à faire :
« A quoi bon? répondit-il avec un sourire. J'en aurais gros à dire sur le docteur Cornélius Herz, mais le pauvre diable est si embête', que ce n'est vraiment pas le moment de compliquer sa situation. »
Enfin, la toilette achevée, on se mit en route pour la machine. Dampérier ne se sentait pas de joie.
« Ce sera \e plus doux moment de ma vie )t, murmurait-il à l'aumônier.
En apercevant le couteau il se précipita en avant.
« Hé ! là-bas !» fit Deibler.
« C'est vrai, avoua le condamne' ; ne manquons pas de tenue... J'aurais l'air d'un parvenu. »
Les adieux furent brefs, tant Dampérier avait hâte d'arriver. On le coucha sur la bascule fatale.
a L'autel est orné de fleurs, murmura-t-il, les cierges ont l'air d'autant de petites étoiles audessus du front divin de ma fiancée... »
Et, au moment où sa tête tombait, Dampérier murmura : « Oh ! le premier baiser !... »
il*
Pourquoi ne persuaderait-on pas aux condamne's à mort que le dernier supplice contient la suprême félicité ? On l'a déjà, en Angleterre, persuadé aux pendus.
— Est-il vrai, demandait quelqu'un au célèbre opérateur Campbell, que la pendaison soit une jouissance ?
— Dame ! répondit le savant, tous les pendus l'affirment !