‹ Tableaux vivantsChapitre 15 sur 42 · UN CAS DE NKVROSE · texte numérisé non relu

UN CAS DE NKVROSE

lestée. Tous les médecins envoyèrent alors leurs malades passer aux eaux deux ou trois saisons. Les envies de femmes grosses ont perdu beaucoup de terrain. L'invention était cependant des plus inge'nieuses ; mais tout passe. On ne s'en sert guère plus que pour les vols dans les magasins de nouveautés.

Un moyen infaillible pour un médecin de se mettre à la mode, c'est de découvrir une nouvelle maladie. Celui qui l'a découverte peut seul la guérir, et personne ne la lui conteste, au moins pendant quelque temps. C'est le docteur qui fait la réputation de la maladie, et c'est la maladie qui fait la fortune du docteur.

Il est vrai qu'une maladie nouvelle ne se trouve pas sous les pas d'un cheval. Aussi suffit-il de changer le nom d'une des sept cent maladies connues.

On est assez disposé à éternuer dans les temps chauds. Donnez un nom à cette incommodité, appelez-la par exemple, fièvre de fenaison, et elle aura une vogue prodigieuse. « L'habile homme ! dira-t-on de l'inventeur ; il est le seul qui entende la fièvre de fenaison I »

Mais la mode ne s'est jamais mieux affirmée que par l'extrême division qu'elle a introduite dans les travaux de la médecine. Jadis, le barbier maniait à la fois le rasoir el la lancette. 11 cou-

pait les cheveux, rasait le menton, remettait les bras et les jambes, et appliquait les ventouses. Les chirurgiens survinrent et s'emparèrent de la meilleure partie de ces attributions. Ceuxci ne tardèrent pas à être dépouillés à leur tour. Nous avons maintenant des oculistes, des dentistes, des aurisles, des pédicures, des manicures, des orthopédistes et des masseurs. Chaque jour voit éclore une nouvelle spécialité.

Il y a quelque temps, fgnotiis constatait, dans un article intitulé : la Grande Névrose, un état d'esprit particulier à notre époque.

a Yoici le printemps, disait-il. La sève s'agite dans la plante humaine. C'est l'époque où la névrose, qui est le mal contemporain, apporte ses principaux troubles à nos sens.

» Cn grand établissement scolaire de jeunes filles a été visité dernièrement par un de nos plus célèbres médecins, appelé par la directrice. Cet établissement était mal surveillé. Il était comme ouvert à tous les bruits du dehors, à toutes les odeurs de la rue, comme disait Louis Veuillot. Peu à peu, les élèves semblèrent s'alanguir et s'étioler — comme s'il y avait eu une épidémie mystérieuse. « Epidémie de chlorose, » disait le médecin de l'établissement. « Epidémie de névrose, » déclara le grand médecin consultant. Il faudra peut-être faire évacuer l'établissement, —

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et les jeunes filles iront porter la contagion dans leurs familles.

» Quelle e'iait la cause de celte épidémie de névrose ? Etait-ce la grande démoralisalion précoce des élèves ? Non !

» Ces jeunes filles avaient appris — je veux bien le croire — la science de la vie avant d'avoir assez d'énergie vitale. C'est la vision brutale des nudités morales qui causait cette névrose. Le duvet de ces jeunes filles était tombé trop tôt.

r> Elles étaient comme les petites artistes qui s'étiolent parce que leur cerveau est ébranlé par des vibrations prématurées. »

J'ai pu, dans ces derniers temps, constater moi-même un des phénomènes produits par un tel étal d^esprit.

Après dix ans de mariage, M. et M™- de Béryls s'aimaient comme au premier jour.

Les ménages d'amoureux sont bien rares ; j'en connais cependant deux ou trois à Paris. M. de Béryls avait trente-cinq ans, sa femme vingt-six. Peut-être avaient-ils continué de s'aimer parce qu'ils n'avaient pas cessé d'être beaux ; peut-être aussi était-ce à un bonheur constant qu'était dû le rayonnement de leurs fronts, que n'avait jamais frôlés une pensée mauvaise.

Comme si chacun d'eux s'était affirmé dans

celte union complète, ils avaient deux enfants : une fille de neuf ans et un garçon venu au monde onze mois aprôs sa sœur.

Fils de parents jeunes, tous deux étaient sains et d'une intelligence peu commune.

Aussi le docteur T..., appelé' tout à coup par les parents aftlige's, fut-il surpris de trouver le petit Georges pâle et maigre, les yeux bordés d'un cercle bleuâtre.

Envoyé pour huit jours à la campagne, à l'occasion du mariage d'une cousine, Georges était revenu dans un état maladif qui n'avait fait qu'empirer depuis cette époque.

Le docteur ordonna du fer, des viandes saignantes, et, prenant à part M™« de Béryls, il lui conseilla de surveiller du matin au soir le petit Georges, sans qu'il s'en aperçût.

La mère vigilante se mit à espionner son fils, tantôt par une porte entr'ouverte, tantôt par le trou de la serrure. Elle eut parfois recours à des ruses de sauvage pour ne pas perdre de vue l'enfant un seul instant.

Elle vit d'abord Georges se diriger vers la chambre de sa sœur. 11 ouvrit une armoire taillée dans le mur, et dans laquelle on renfermait les jouets de Jeanne et les siens.

Là se trouvaient un peu pèle-méle cinq ou six poupées de différentes dimensions, un grand polichinelle, un officier de zouaves, un gymnaste à

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