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L EMPREINTE

— Maintenant, reprit le docteur, j'ai une nouvelle inquiétante à vous donner.

— Inquiétante ?

Le docteur lui dit à demi-voix :

— Votre mari a des soupçons.

La jeune femme pâlit horriblement.

— Mais comment?...

'* — Je n'en sais rien. Il m'attendait hier à la sortie de ma consultation. II m'a abordé d'un air assez étrange, me demandant si je pensais qu'une femme jeune, d'une santé robuste, était suffisamment sauvegardée par la vertu et Ja religion pour se résigner à une solitude constante.

— Ah ! mon Dieu ! que faire ? Autant mourir tout de suite que de mourir de honte ?

La baronne cacha sa tète dans ses mains.

— Avec du calme, du sang-froid, nous nous en tirerons, continua le médecin.

— Que me conseilkz-vous ?

— Avant tout, n'ayez pas l'air d'éviter votre mari... M^^eL... doit vous invitera dîner ; il y sera... acceptez.

— Que me demandez-vous là ?

— Si vous avez l'air de le fuir, vous êtes perdue.

— Bien, j'accepterai.

— Et surtout une cuillerée de la potion matin et soir 1

1G4 TABLEAUX VIVAN I S

Quinze jours aprè?, le baron ariivait rayonnant chez le vieil ami de sa famille. Il lui sauta au cou et Pembrassa avec effusion.

— Vous m'avez rendu ma femme, merci !

— Cela est venu tout naturellement ?

— Oui... grâce à une potion qui semblait avoir sur elle une influence surprenante. Dès qu'elle en avait pris une cuillerée, elle me regardait d^un air adouci, presque tendre... Enfin, elle s'est laissé aller.. . et le pardon est scellé !

... Les mois s'écoulèrent, et la baronne mit au monde un petit baron qui fut reçu avec joie par les ascendants des deux branches.

Il y eut un grand dîner de relevailles et une fête pour le baptême.

Ce qu'il y a de particulier, c'est que le baron s'est pris d'une préférence marquée pour le dernier né. Le premier enfant, celui qui est bien de lui, est presque relégué. C'est le dernier, le fruit de la réconciliation, qui est devenu le Benjamin.

On dit même que le baron s'occupe de dénaturer sa fortune, afin de lui laisser la plus grosse part au détriment de son frère.

Il est vrai que le cadet est le portrait frappant du baron...

L'empreinte !

FORTUNE MANOUEE

Ah! villes de l'enfer, folles dans leurs désirs :

Là, chaque heure inventait de monstrueux plaisirs,

Chaque toit recelait quelque rayslère immonde,

Et, comme un double ulcère, elles souillaient le monde.

C'est alors que passa le nuage noirci

Et qu'une voix du ciel lui cria : c'est ici !

Les observateurs qui commissent les bouges de Paris et qui sont au courant des secre!s qu'ignore même la police seraient en droit de s'étonner de l'indiiïérence que garde aujourd'hui le feu du ciel.

Quand tout dort cependant, au front de nos cités On voit glisser encore quelques pâles clartés, Lampes de la débauche, en naissant disparues, Derniers feux des festins oubliés dans les rues...

Je raconterai peut-êlre un de ces jours les mystères de la rue Rochechouart, les saturnales

de la table d'hôte de la comtesse de X..., une comtesse des Batignolles, qui réunit de singuliers échantillons des deux sexes. Ce qu'on voit dans une goutte d'eau n'est rien à côté de ce qu'on voit dans son alcùve. Les gens bénévoles qui s'étonnent à la lecture de Naym et de Pot-Bouille ne se doutent pas que ces études consciencieuses ne sont que du Bernardin de Saint-Pierre à côté de la réalité.

Quant au feu du ciel, il n'en reste plus ; Flammarion a tout pris.

On remarquait depuis trois ou quatre an?, sur la terrasse de Versailles, une jeune fille d'une beauté exceptionnelle se promenant avec sa mère, veuve d'an capitaine tué à Sedan. Toutes deux vivaient d'une petite rente absolument insuffisante, cinq ou six cents francs, auxquels s'ajoutait le produit de leur travail.

Quand Jeanne passait dans la rue, il y avait comme un silence d'admiration stupéfaite.

— Qu'elle est jolie I disaient les dames.

— La ravissante fille ! disaient les hommes.

— Nom de Dieu I disaient les gens du peuple. Cependant, Jeanne allait avoir vingt ans, et

personne ne se présentait pour demander sa main. 11 n'y a plus que les ouvriers qui aient le courage d'épouser des filles sans le sou ; les jeunes gens sans patrimoine, reçus pharmaciens, avocats,

FORTUNE MANQUÉI; 1U7

médecins, vétérinaires ; les contrôleurs de l'enregistrement, employés des postes et télégraphes, inspecteurs des halles et marchés ou autres fonctionnaires publics ne convolent guère, à moins de trouver une dot de cent mille francs. Aux officiers, l'Etat même impose le célibat, s'ils ne peuvent justifier de la dot réglementaire. Et les filles restent filles, sèchent sur pied, n'ayant même plus la ressource du divin époux, depuis qu'on ferme les couvents. Dieu étant démodé, il ne leur reste que Vénus, laquelle ne peut même plus caser tout son personnel.

Un vieux gentilhomme, le marquis de la Marmite, s'était assis plusieurs fois à côté de M'"^ Gonfler, la tï ère de Jeanne. Il avait entamé la conversation sur la pluie elle beau temps, puis il en était venu aux confidences. D'une grande fortune dissipée, il lui restait encore une situation enviable pour beaucoup ; mais, revenu des choses de ce monde, il s'était retiré à Versailles pour y finir paisiblement ses jours, désormais comptés.

M"-Gontier s'était ouverte à cet ami de hasard. Un gentilhomme, un marquis l'aiderait peut-être à caser sa fille. En tout cas, ses conseils pouvaient être utiles.

La brave dame sollicitait depuis six ans un débit de tabac auquel elle avait droit. Son mari était

chevalier de la Légion d'honneur, il était tombé sur le champ de bataille. Mais on donnait les débits de tabac à des maîtresses de gens en place, à d'anciennes danseuses.

Madame de M..., veuve d'un général, il est vrai, mais jouissant d'une fortune relativement considérable, avait trois débits à elle seule 1

Le marquis s'indignait et promettait de mettre en jeu certaines influences dont il disposait encore.

Là-dessus, on faisait deux ou trois tours de terrasse. Le marquis reconduisait M""^ Gontier et sa fille jusqu'à leur porte, ^'inclinait respectueusement et regagnait son domicile.

Le temps se passait ainsi. Les années tombaient une à une dans le sablier, et Jeanne restait sans mari.

Un jour — elle avait alors vingt-trois ans, — le marquis de la Marmite lui dit : — Jeanne, ma chère Jeanne, vous resterez demoiselle !...

Et la jeune fille, se regardant le soir dans la glace de la grande chambre qu'elle occupait avec sa mère, se mit à penser que les hommes sont une race vraiment ignoble, puisqu'ils dédaignent ce que Dieu a fait beau pour courir après ce que la corruption a fait riche I

Le lendemain, le marquis prit à part M"»- Gontier.

FORTUNE MANOLÉI-: llj'j

— Il m'est venu une idée, lui dit-il. Je n'ai pas de famille, tout au plus des parents éloigne's, que je ne connais même pas de vue. Me voici vieux, soixante-deux ans bientôt. Je veux laisser à votre fille, à notre adorable Jeanne, le peu qui me reste, c'est-à-dire pas grand'chose, et mon titre, qui, malgré le bouleversement social, n'a pas perdu toute valeur.

— Mais comment cela? demanda U°"^ Gontier.

— Il n'y a pas deux moyens. Nous avons vainement cherché un mari pour Jeanne. Son admirable beauté a été impuissante. Marquise, avec quelques rentes, elle pourra aller dans un certain monde... et, comme j'ai peu de temps à vivre, je ne doute pas qu'après moi elle ne trouve à se marier convenablement, lléfléchissez à ma proposition.

M'"^ Gontier était tout effarée. Jeanne pleura huit jours, puis les bans furent publiés et M"^ Gontier devint la marquise de la Marmite de Yieux-Préau.

La première nuit de noces ne fut marquée par aucun incident sérieux. Quelqu'un qui eût été placé dans une pièce voisine n'aurait entendu que ces mots : — Ah ! charmante !... charmanie 1...

— Mais, Monsieur...

— Charmante I

— Vous allez me faire enrhumer...

— Charmante, charmante !

Le lendemain, même histoire.

A onze heures et demie, le marquis accompagna sa jeune épouse dans l'unique chambre de son appartement. Il l'aida à quitter sa toilette de ville, la fit asseoir sur son genou et s'écria comme la veille : charmante !

Ils se mirent au lit, et là encore, le marquis reprenait son refrain : charmante I charmante I

Après huit jours d'admiration continuelle, le vieux gentilhomme prit un air solennel.

— Marquise, dit-il à sa femme, je connais le monde, je connais la vie, je connais les femmes. Il faut bien nous avouer que je ne serai jamais un mari pour vous... tout au plus un ami. Si soignée qu'ait été votre éducation, si excellents que soient les principes que vous a inculqués votre respectable mère, il est certain pour moi que tôt ou tard vous prendrez un amant.

— Oh ! iMonsieur !

Le marquis eut un sourire à la fois bienveillant et mélancolique.

— C'est la nature qui lèvent, continua-t-il avec douceur. Ecoutons sa voix. Il serait désolant que tant de trésors restassent cachés, tant de beautés inexplorées. Je n'ai pas entendu faire de vous une victime. Donc, je vous pardonne d'avance.

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— Mais, monsieur ]e marquis...

— Mon aïeule, Yvonne-Jehanne delà Marmite, duchesse de la Crémaillère, a eu pour amants Richelieu, Fouquet, Colbert et Dufrény. Ma grand'tantc Annette-Thérèse-Goryzandre de la Marmite, enliche'e de philosophie, a dérogé avec Diderot d'abord, avec ses paysans ensuite... Ces débordements appartiennent à l'histoire, et je n'entends pas que mon épouse manque aux traditions de notre famille. Seulement, nous vivons à une époque de matérialisme. Il faut aller à l'utile. Une fantaisie peut coûter cher. J'entends donc, ma chère et adorable Jeanne, être votre conseiller dans celle affaire ; je veux adoucir votre chute en la préparant et asseoir une gloire certaine sur une faute inévital)le... Je s^ous présenterai deux ou trois de mes amis : le baron de Marlou-le-Roi... cent mille francs de rente... M. de la Bécardière, propriétaire du château des Cantharides... grande fortune aussi... et enfin, ce qui vaudrait mieux pour vous et pour moi, un banquier russe, M. Porkenkoff, quia amassé une fortune immense par un sage accaparement des blés et des huiles... Je ne vous impose personne. Je ne demande qu'à guider votre choix...

— Vous êtes un infâme 1 s'écria Jeanne épouvantée.

Le marquis se leva brusquement.

— Pas de vilains mots, dit- il ; la vérité est

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que, quand je vous ai épousée, il me restait six cents francs, produit de la vente de mon dernier bijou de famille... J'ai attendu, pour vous parler comme je viens de le faire, d'être arrivé à mes derniers sous... En supposant que j'aie de quoi vivre, le jour viendrait fatalement où, après une lutte plus ou moins longue, vous céderiez à un homme... et ce serait ne pas avoir de chance que d'être tombé sur une exception. Or, puisque je ne puis empêcher ce qui doit être, autant que ce soit tout de suite que plus tard...

Jeanne jeta un manteau sur ses épaules, saisit son chapeau et courut chez sa mère. Elle se jeta dans ses bras en sanglotant.

— Il veut me vendre ! dit-elle.

U^'' Gontier écoula le récit que lui fit sa fille, puis, étendant la main, elle prit un papier sur la cheminée.

— Nous sommes sauvées, lui dit-elle.

— Comment cela ?

— M. Doris, le député, a enfin obtenu ce que je demandais depuis si longtemps... j'ai un débit de tabac... douze à quinze cents francs par an.

— Avec toi, c'est la richesse, dit Jeanne.

Quelques mois plus tard, Jeanne sortait en tremblant d'une maison située à l'extrémité de la ville. Là demeurait Gontran de Fort-Lapin, souslieutenant de chasseurs. Il avait longtemps fait

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