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IMPRESSIONS DU PETIT

J'ai chaud. Toutefois cette chaleur, à laquelle je suis habitué, qui est ma seule sensation, qui constitue mon essence même, cette chaleur )ie me suffit plus. Replié sur moi-même depuis un temps que je ne puis fixer, j'éprouve le besoin de me détendre. Mes membres inférieurs s'agitent ; il me semble qu'un état nouveau est proche — et qu'il va se passer quelque chose...

J'entends des cris étouffés au-dessus de moi. Il y a je ne sais quoi qui se brise ; les liens qui me retenaient sont rompus, il faut que je sorte de cette impasse. De l'air ! de l'air ! deux mains me saisissent et me tirent à elles. Je suis au monde.

Une voix dit : C'est un garçon. Qu'est-ce que cela peut-être qu'un garçon? Je me le demande.

Je viens d'e'prouver subitement une sensation de fraîcheur ; c'est mon âme qui a envahi mon corps. Elle attendait sur la fenêtre le moment de faire son entrée ; elle est absolument froide. Elle s'installe, elle prend possession de mon corps, et, sans le faire exprès, elle m'enrhume.

Je me trouve dans un état bizarre. Mes organes ce peuvent encore me servir. Le présent m'échappe et il ne me reste aucun souvenir du passé. Il y a en moi comme un désir ardent de connaître. La curiosité domine tout autre sentiment. Je fais aller mes petites jambes, je remue mes petits doigts. Une femme — celle qui m'a tiré par la tête — me plonge dans l'eau tiède ; elle me lave. Le fait est que j'avais besoin de ce bout de toilette; je ne sais où j'ai marché, mais j'avais tout les membres recouverts d'une matière qui reste au fond de la cuvette.

J'ai ouvert les yeux ; j'entends des sons. Pourrai-je les imiter? Ma foi ! tant pis, je crie...

Gela n'a pas réussi ; la femme me secoue. Je crie de plus belle. On approche de mes lèvres une tasse remplie d'eau sucrée. Ce n'est pas

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mauvais du tout. Quand j'en voudrai, je crierai encore.

Elle me couche à côte' d'une autre femme étendue sur un lit. On n'y est pas mal. Quelle peut être cette femme? Elle est malade, elle a la fièvre. Cela doit être ma mère. Je la regarderai demain ; mes yeux sont encore trop faibles pour que je puisse me rendre compte de son physique. Je l'ai trouvée fort bien à l'intérieur; je puis même dire qu'elle est confortable ; reste à savoir si l'extérieur répond à ce que je connais d'elle.

C'est donc cela la vie ! Pourquoi, comment ai-je été tiré du néant?

Tout ce que je vois se grave dans mon cerveau. Que d'explications j'aurai à demander plus tard ! Les idées m'arrivent en foule, mais, trahi par mes organes, il m'est impossible de les exprimer. Je comprends tout et je ne puis rien dire. Il me faudra un lent développement, un stage de plusieurs mois avant de pouvoir seulement dire maman.

Mais, j'y pense, où est donc papa? Il n'y a pas d'homme ici. Ma naissance cacherait-elle un mystère? Suis-je riche? suis-je titré? ou bien, enfant du hasard, me faudra-t-il lutter en même

temps contre le préjugé et contre les besoins matériels de la vie ?

Écoutons sans en avoir l'air.

Ma Mère. — Vous lui avez bien porté les lettres ?

La Sage -Femme. — Je lui ai remis la dernière à lui-même.

Ma Mère, avec un profond soupir. — Et qu'at-il répondu ?

La Sage-Femme. — Il a levé les épaules et il m'a dit : Cela ne me regarde pas. Tant pis pour elle !

Ma Mère. — Il n'a pas même voulu voir son enfant?

La Sage-Femme. — Je l'ai prié, supplié, rien n'y a fait. Il m'a repoussée en disant qu'un petit employé à douze cents francs était plus pauvre qu'une femme de chambre... Que vous n'aviez qu'à mettre votre enfant en nourrice et à tâcher de vous replacer. Vous n'avez rien à espérer de cet homme-là.

Ma Mère. — Il me disait qu'il m'aimait... 11 m'avait promis de m'épouser !

La Sage-Femme. — C'est toujours la même histoire, ma pauvre fille.

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