‹ Tableaux vivantsChapitre 22 sur 42 · L INFANTICIDE · texte numérisé non relu

L INFANTICIDE

Ma Mèiie. — Que vais-je devenir ?

La Sage-Femme. — Ne vous faites pas de chagrin en ce moment, cela ne vous vaudrait rien. Je suis payée pour huit jours ; ainsi vous avez encore cinq jours de bons. On vous trouvera une place et, avec de l'économie, vous élèverez le petit.

Ma mère ne répond pas. Des larmes sortent de ses yeux. Je fais un mouvement pour me rapprocher d'elle, mais elle me repousse. Que ne puis-je la consoler, la serrer dans mes bras?

Elle ne m'a pas embrassé... pas la moindre caresse. Elle souffre doublement, au physique et au moral. Mais je n'y suis pour rien. Lui ai-je demandé de me mettre au jour? Est-ce ma faute si elle s'en est laissé conter par un employé de magasin? Si elle avait été plus habile, elle m'aurait donné pour père un homme riche et généreux...

Elle m'a jeté un regard de haine. Dissimulons, car je crois que je file un mauvais coton.

La nuit a été assez bonne. La sage-femme vient d'entrer.

— 11 faut donner le sein au petit, dit-elle. (Ju'est-ce que c'est que cela ? Elle me place la

bouche sur une boule. Je crève de faim... Ma foi tant pis, je me risque...

Tiens ! mais c'est très bon. AUons-y gaiement.

La sage-femme me retire et me couche. Un peu plus j'allais me griser. Je sais où c'est maintenant, j'y reviendrai.

Ma faim est passée, dormons.

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Le huitième jour est arrivé. Il faut partir. On m'a enveloppé dans une vieille chemise recouverte d'un morceau de tapis. Ma mère me porte sur ses bras, nous voici dans la rue.

Dieu I que c'est curieux ! tous ces gens qui vont et viennent, ces grandes caisses qui roulent, traînées par des animaux vigoureux qui s'appuient sur leurs bras, tandis que leurs jambes s'agitent pour les pousser. Quel bruit, quel mouvement I

Passe une longue boîte noire sur une espèce de voiture. Tout le monde ôte son chapeau. J'entends dire : « C'est un mort ! » Un mort !, c'est un ancien enfant qui s'en retourne d'où il est venu. Ma mère marche, marche toujours. Nous arrivons devant une sorte de boutique : Bureau de placement. — Je ne sais pas lire, mais je devine. C'est mon âme qui a la connaissance des

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choses. Il va falloir apprendre péniblement tout ce que je savais avant de venir au monde.

Ma mère cause avec un homme qui a des cheveux gris et des morceaux de verre sur les yeux.

— De'barrassez-vous d'abord du petit, dit-il.

— Où y a-t-il un bureau de nourrices? demande ma mère.

— Dans la rue à côté au numéro 7.

La vue des nourrices me réjouit. Tous ces restaurants ont vraiment bon air. Deux ou trois ont déjà mis le couvert, des enfants tètent avec ardeur. Aucun d'eux ne m'invite à [déjeuner. Vil égoïsme !

On discute les prix. Pas moins de vingt francs par mois ; on parle de trousseau. Ma mère dit qu'elle ne peut pas et me voilà de nouveau dans la rue.

J'ai faim, je crie. Ma mère s'assied sur un banc et me donne le çein.

Elle a l'air farouche ; elle murmure des paroles incohérentes.

Je sens que je suis de trop ; mais qu'y faire ?

Elle se lève et continue sa route ; je m'endors...

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Quand je rouvre les yeux, il fait sombre. Nous sommes au bord d'un canal. Deux ou trois fois, je sens que ma mère fait un mouvement pour 10 y jeter. Heureusement, un passant succède à un autre. On la verrait... je suis sauvé I

Elle semble prendre une résolution : elle marche d'un pas décidé.

Hôtel garni. — On loge à la nuit.

Elle entre. On lui donne une lumière, nous montons, nous montons toujours.

Une petite chambre ; une couchette et deux chaises.

Ma mère me dépose sur le matelas qui me semble dur. Que va-t-il m'arriver?

Les heures se suivent.

Tout à coup, ma mère me saisit ; elle me met une main sur la bouche et me frappe la tête sur le carreau. Ses yeux expriment la terreur, elle regarde du côté de la porte et me serre le cou pour que cela finisse plus vite.

J'ai horriblement souffert, puis la séparation de l'âme et du corps s'est faite. Je suis mort. Mon àme me regarde et ne m'abandonne point...

C'est elle qui termine ce mémoire.

Ma mère m'enveloppe dans un châle ; elle va

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au bout du corridor et me jette dans une sorte de cuvette qui est l'orifice d'un long tuyau. Je descend?, je descends... Quel horrible séjour! Ayant perdu l'odorat, je soufïre cependant moins que je ne l'ai craint un instant.

Mais je m'ennuie horriblement ; il y a bien à droite et à gauche quelques pages déchirées des romans à la mode, mais je suis trop triste pour m'adonner à la lecture.

Le temps s'écoule. xVIon âme devait demeurer attachée, pour une durée de soixante-cinq ans, au corps qu'avait fourni ma mère. Malgré la violente séparation qui a eu lieu, la loi reste la même ; l'âme aura soixante-cinq années à rester à côté de mon cadavre d'abord, démon squelette ensuite.

Des coups de pioche. L'air et la lumière pénètrent jusqu'à mes restes mortels. On les étale au grand jour.

Ma mère est en prison ; elle doit répondre du crime qu'elle a commis en me privant de l'existence.

Nous voici en cour d'assises. Ma mère est entre deux gendarmes. Quant à moi je suis di-

visé. Mon corps est dans un bocal et mon âme sur le coLivercle.

On interroge ma mère. Elle avoue tout.

Un homme se lève et demande contre elle une punition exemplaire.

Puis son avocat prend la parole.

Dieu 1 que cet individu parle mal ! Ah ! si je pouvais prendre la parole pour la défendre!... Pauvre femme !

Elle est condamnée à cinq ans de réclusion.

Quanta mon père, il n'est pas venu à l'audience. Au moment même où on entraînait maman dans la prison, il prenait un verre de bière sur le boulevard Ornano.

... Je vois maintenant ce qui serait arrivé si j'avais vécu. Après avoir traîné une existence misérable jusqu'à l'âge de vingt-huit ans, j'aurais tué ma mère d'un coup de couteau pour lui prendre quatre-vingts francs dans son armoire. On m'eût coupé la tête quelque temps après. J'aime autant avoir été arrêté au seuil de la vie.

Mon corps renaîtra sans cesse, la première fois sous la forme de chicorée, puis sous celle de

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chou de Bruxelles. 11 sera tour à tour fruit et légume jusqu'à l'extinction des siècles. Quant à mon âme, comme il lui est dû une compensation, dans quelques anne'es elle animera le corps d'un nouveau directeur de l'Opéra.

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