LE CADAVRE ET LES FLEURS \H
rire terrible. Pour un iiomme qui se joue de vous, qui vous trompe.
— Frédéric ! rugit la jeune femme, c'est impossible I Vous mentez I Tuez-moi si vous voulez, mais ne me dites pas qu'il me trompe !
M. Berstein eut un geste de triomphe.
— Tu l'aimes donc bien / Elle, droite et fière :
— Oui, je l'aime.
Eh bien ! sachez donc qu'il est l'amant de Georgina Bessmayer, la petite chanteuse du Karl- Théâtre... celle qui fait tordre la salle avec la chanson du colonel... la soupeuse habituelle de ces messieurs de l'Adels-Casino... la lorette de Maximilianstrass... Yoilà la rivale qu'il vous donnait, Madame.
— Ce n'est pas vrai... vous mentez !
— Oh I j'ai apporté une correspondance qui ne peut vous laisser aucun doute. Tenez... vous pouvez voir... 11 y a même des photographies !
La jeune femme saisit fébrilement les papiers qu'on lui tendait. Elle put s'assurer que cet homme, à qui elle avait tout sacrifié, qu'elle aimait d'un amour absolu, sans limites, cet homme la traitait comme une fille de hasard. Elle n'était pour lui qu'une bonne fortune comme les autres.
Ce fut un râle qui sortit de sa gorge.
— Oh ! le misérable ! murmura-t-elle.
Et de ses yeux jaillissait un brasier qui desséchait ses larmes, car elle ne pouvait même pas pleurer ; elle haletait, le sang aux tempes, un fer rouge au cœur.
11 y eut un moment de silence solennel.
— Madame, reprit M. Berstein, vous allez lui écrire... Vous lui demanderez rendez-vous pour demain soir à votre villa de Berchtold... onze heures... Nous serons là.
Le lendemain Frédéric était assassiné. Blanche tenait la lumière, pendant que son frère et son mari criblaient de coups d'épée le jeune officier surpris et sans défense.
Il tomba, et avant de fermer les yeux pour la dernière fois, il se tourna vers sa maîtresse et murmura :
— Je te pardonne.
On fit disparaître le cadavre.
Mais un passant avait vu de la lumière dans la villa. Deux voisins affirmaient avoir entendu des cris. On raconta qu'un jeune homme se rendait quelquefois, la nuit, dans la villa.
La disparition d'un des plus brillants officiers de la cour, coïncidant avec le mouvement qu'on avait remarqué chez M™° Berstein, éveilla des soupçons.
LE cadavrl: et les fleurs 191
Toute la police fut mise sur pied. On ne trouva rien. Cependant M. et M"^*^ Berstein furent arrêtés. On avait des commencements de preuves, mais il fallait retrouver le cadavre.
On fouilla vainement les caves, le jardin.
Et les accusés se renfermèrent dans un mutisme absolu.
Le chef de la police, après avoir consulté un médecin, voulut tenter une expérience.
La jeune femme fut mise à un régime atroce. On la purgeait tous les matins. On lui donnait à manger juste ce qu'il fallait pour qu'elle ne mourût pas.
Au bout de quelques jours, elle était d'une faiblesse telle qu'elle pouvait à peine se lever. La nuit, elle avait le délire, elle prononçait des mots entrecoupés, mais elle gardait son secret.
Alors, un matin, le chef de la police entra dans sa prison.
— Vous êtes si faible, lui dit-il, que le médecin a ordonné de vous faire prendre l'air. Voulez-vous sortir un peu ?
— Oh ! oui, murmura Blanche.
Xous allons vous conduire à la campagne.., nous vous suivrons de loin pour ne pas éveiller l'attention...
Vous serez comme libre pendant une heure...
J02 TAP.LEAUX VIVANTS
On la tjt monter en voiture et on la conduisit aux environs de la villa Berchtold.
C'e'tait à la fin du mois de mai. Les arbres étaient en fleurs ; de tous côtés les marguerites, les coquelicots et les boutons d'or jaillissaient de l'herbe vivace.
Blanche respira avec délices, et doucement, sans avoir conscience de sa situation, elle se mit à marcher...
Puis, elle se baissa et cueillit une Qeur^ une autre fleur un peu plus loin.
Elle allait, muette, absorbée, contemplative. Au bout d'une demi-heure, elle avait à la main un gros bouquet de fleurs des champs.
Les agents étaient loin, cachés derrière un arbre.
Blanche continuait machinalement sa marche ; puis, arrivée à un certain endroit, elle jeta son bouquet — et fondit en larmes.
Les agents accoururent avec des pioches. Ils creusèrent le sol et mirent au jour le cadavre de rofficier, qui apparut horrible, décomposé, avec des trous noirs dans la figure et dans la poitrine.
C'était bien là !
LA DOUAIRIERE
Le château deCocllebec fut adjugé, à la barre du tribunal de Quimper, pour la somme de six cent dix-sept mille deux cent cinquante francs, à M'"^ de Saint-Elphège.
Les Goëtlebec se trouvaient dispersés pour jamais. L'un des héritiers était substitut à Cayenne ; l'autre, lieutenant de vaisseau, faisait la croisière du Japon. M"*^ Yvonne de Goëtlebec avait épousé un Brésilien nommé Diego, et la cadette, qui avait mal tourné, chantait l'opérette à Bucharest.
C'en était fini de celle vieille famille. La Bretagne n'avait qu'à en faire son deuil.
Mais qui pouvait être cette M"^*^ de Saint-Elphège ?
C'est ce que se demandaient M. le curé de Ker guelcn, le médecin Raslacouet et un grand nombre d'autres Kcrgariou.
M""® de Saiiit-Elphège était riche et habitait Paris. C'est tout ce qu'oQ savait d'elle.
Pourquoi venait-elle s'établir dans un pays qui lui était inconnu^ où rien ne l'appelait ? Elle n'avait donc ni berceau ni famille en province. Quel exemple allait-elle donner dans le pays? Quels usages y apporterait-elle ? Le nom de Saint- Elphège rassurait quelque peu le curé. Evidemment, la nouvelle dame du château n'était ni amalécite ni protestante. Le docteur hochait la tète, affirmant que les Parisiennes, jeunes ou vieilles, ne valent pas le diable.
On vit arriver un architecte accompagné de plusieurs ouvriers. Le château fut restauré. La tour, qui tombait en ruine, reprit un abdomen de pierres et de moellons ; les ardoises effritées furent remplacées. Puis les tapissiers se mirent à l'œuvre. On vit déballer des armoires à glace, des divans, des fauteuils. Le déballage seul était un spectacle et donnait une haute idée de la fortune de M°^Me Saint-Elphège.
Des rideaux rouges aux fenêtres du rez-dede chaussée, bleus aux fenêtres du premier étage, jaunes au deuxième et brochés au troisième. Du coutil pour la salle de billard, des perses et des indiennes pour les petits appartements.
Quand tout fut en état, les jardiniers transformèrent le jardin en une sorte de paradis où des plantes inconnues jusque-là dans le pays formé-
rent des massifs et des corbeilles habilemen t nuancés.
Enfin, les remises et les e'euries se peuplèrent. Un coupé, un char-à-bancs, un phaéton, un landau, un petit omnibus et six chevaux arrivèrent de la gare, et furent installés au château.
Ce fut un grand jour que celui où le landau ramena de la station M°»'' de Saint-Elphège, accompagnée d'une dame de compagnie et d'une femme de chambre.
La cuisinière était arrivée la veille, avec deux filles de cuisine. Les fourneaux furent allumés ; le château avait repris une animation dès longtemps oubliée.
Le lendemain était un dimanche.
Le curé vit avec satisfaction le coupé se diriger vers la petite église de Goëtlebec. M°^" de Saint- Elphège et la dame de compagnie prirent deux chaises, ouvrirent de riches paroissiens et suivirent l'office dans une attitude des plus édifiantes.
Après la messe, M°^^ de Saint-Elphège se présenta au presbytère. Elle acheta le droit de faire placer au premier rang deux prie-Dieu de velours et prit un abonnement pour les chaises de ses domestiques.
Elle s'enquit de la situation morale des habi-
lants de Coëtlebec. Le curé fil leur éloge av(;c quelques restrictions. Puis il parla de son église, qui était en bien mauvais étal. Les corbeaux avaient dégradé le capuchon du clocher. Le vitrail du maître-autel laissait passer la pluie et le vent, et la façade était coupée d'une grande lézarde qui inspirait quelque crainte pour la solidité du vieux mur, bâti par d'honnêtes Bretons morts depuis trois cents ans.
La châtelaine donna mille francs pour les réparations les plus urgentes, ajoutant qu'elle ne s'en tiendrait pas là. Elle remit cent francs au curé pour ses pauvres, donna un gros pourboire au bedeau et se retira, laissant le bon curé dans un état de satisfaction impossible à rendre.
— Dieu a jeté les yeux sur nous, s'écria-t-il. Dans sa miséricorde, il nous a envoyé un de ses anges ! Pater noster, qui es in cœlis, sancti/icetur nomen tuum !
M™^ de Saint-Elphège était une grande et forte femme d'un aspect digne et imposant. Les cheveux, complètement blancs, se divisaient en deux bandeaux d'un bel argent. Sa figure était pleine, les joues un peu tombantes. Trois étages de menton déparaient quelque peu cette physionomie d'abbesse grasse. Ces gros plis tenaient du goitre et del'andouille.Ils détruisaient l'impression produite par la noblesse du front et l'architecture
sévère du nez : un grand nez bourbonien avec des narines échancrées, d'où jaillissaient de chaque côté quelques poils de longeur inégale, poussés là par hasard, comme ces plantes qui se sont fixées dans les interstices d'une muraille.
M"''' de Saint-Elphège avait évidemment dépassé la cinquantaine; mais le rouge de ses lèvres, la veloutine de sa peau, l'encre de Chine de ses sourcils protestaient contre l'outrage des ans que la parfumerie moderne a rendu réparable.
Le docteur Rastacouet et le curé de Kerguelen dînèrent deux ou trois fois au château. La cuisine était excellente, les vins exquis.
Du passé de la châtelaine, ils n'apprirent pas grand'chose. Elle était veuve depuis vingt ans.
Propriétaire d'une maison dans Paris, elle ne dépensait pas le quart de son revenu, ce qui lui avait permis de mettre de côté une fortune considérable. Les médecins lui avaient recommandé le grand air, la vie active. Son intention était de passer l'année presque entière dans son château, où son fils ne tarderait pas à venir la retrouver. Seulement, il ne serait jamais là qu'en passant. Il chassait quelquefois, mais sans passion, et après une heure de cheval, il s'étendait sur une chaise-longue et savourait deux ou trois cigares en lisant les nouveautés littéraires. Il n'avait de goût que pour le billard et le piquet.
Cependant, c'était un des gros parieurs des champs de courses.
— Est-il du Jockey-Club? demanda le docteur.
— Non, répondit M™*' de Saint-Elphège, il est membre du cercle de la rue Poissonnière.
— Je n'en ai jamais entendu parler, fit lé docteur.
— Et quand verrons-nous monsieur voire fils? interrogea le curé.
— Très-prochainement... Seulement, je vous préviens qu'il est un peu sans façon. Les jeunes gens, à Paris, ont maintenant un ton et des allures bien faits pour étonner la province.
M™'' de Sainl-Elphège était allée en voiture remettre sa carte chez les priucipales châtelaines des environs. On voisine assez volontiers dans certains pays.
Les dames consultèrent le curé, qui fît un grand éloge de M""" de Saint-Elphège. La baronne de la Calongifardière, si difficile dans le choix de ses relations, fit une visite au château de Coëtlebec. Elle admira l'oratoire de M"''' de Saint-Elphège, tendu de cuir de Cordoue ; l'autel gothique, qui provenait d'une église flamande, et des vitraux de toute beauté représentant: l'un l'entrée des anges à Sodome, l'autre Loth et ses filles dans la caverne, le troisième la femme adultère pardoiinée par le divin Sauveur.
LA DOUAI III ERE iU\)
La visite de la baronne entraîna tout ce qui avait un nom dans le pays : M'^^ de Yieil-Audemer, et ses deux filles Yvonne et Le'opoldine ; M"'' de Ghâteau-Galvaudé et sa nièce Jehanne ; le comte et la comtesse de Taitonbec, la marquise d'Andouillez-lès-Elbœuf, W^"' de Gornubec, de Plancoët et la belle baronne de Mezidon.
Il y eut au château deux ou trois soirées avec sauterie, et les mamans re'clamèrent absolument le jeune Saint-Elphège, pensant qu'il y aurait là un beau parti qu^il ne fallait pas négliger.
M'"'' de Saint-Elphège promit de décider son fils à venir passer l'automne à Goëtlebec.
Elle était, du reste, la providence du pays. Une douzaine de jeunes filles, de familles pauvres, ayant été obligées de prendre du service, M"'^ de Saint-Elphège avait payé leur voyage et les avait placées à Paris. Elles écrivaient à leurs parents qu'elles ne manquaient de rien, qu'elles étaient très heureuses. Plusieurs envoyaient même de l'argent, et le facteur de Goëtlebec reconnaissait leurs lettres à une délicieuse odeur de musc et de patchouli qui leur était particuHère. Souvent même les enveloppes portaient, au lieu de cachet, une image en couleur représentant deux tourterelles qui se becquetaient amoureusement.
Quelques détails delà vie intime de AP^de Saint- Elphège ne laissaient pas d'intriguer les habitués
du château. Leur riche voisine avait un petit chien de la Havanne qui ne la quittait jamais, et elle avait donné à ce chien le nom d'un compositeur célèbre ; il se nommait Gounod. La demoiselle de compagnie même, une jeune brune à l'œil de feu, portait le nom païen de Sapho, 'et la femme de Chambre se nommait Camélia.
Le fils parut enfin. C'était un grand gaillard de vingt-huit ans, qui regardait toutes les filles sous le nez et qui, en reconduisant à leur place les demoiselles qu'il avait fait danser, les prenaient par la taille et les accompagnait en sautant sur un pied, tandis que, de l'autre, il exécutait des lancés d'un effet fort comique, mais d'un bon goût douteux.
Fort bien mis, du reste. Une jaquette de velours gris, un foulard bleu ou rouge autour du cou, une chaîne de montre énorme et sept ou huit bagues à chaque main.
Du reste, le séjour du jeune homme fut de courte durée. Il reçut une lettre dont l'enveloppe portait :
MONSIEUR AIPHGNSE FLORINO
Chez M"^^ de Saint-Elphège, Au château deCoetlebec
(Finistère).
Et le lendemain il reprit le train de Paris.
11 y avait près de huit mois que M™^ de Sainl- Elphpge habitait le château. On Kii passait ses petits travers à cause de son inépuisable charité. Le curé, ravi, avaitcnrichi son église de plusieurs tableaux, d'une paire de tlambleaux magnifiques. Le chœur avait été repeint. On voyait au-dessus du maître-autel un ciel bleu où de petits chérubins ailés se jouaient dans les nuages. M""" de Saint- Elphège avait encore fait don à l'égUse d'un bénitier en marbre et d'une statue de la sainte Vierge.
Un jour que la boni.e dame était en visite chez ^jme jg Plancoët, celle-ci lui dit :
— Ah! je suis bien heureuse! Mon fils, lieutenant de chasseurs, a obtenu un mois de congé qu'il vient passer ici. 11 va descendre, et je serai enchantée de vous le présenter.
— D'où vient-il donc? demanda M""' de Saint- Elphège.
— 11 est en garnison à Paris.
— Oh ! je ne veux pas voir de Parisiens... Je m'en vais !
— Quelle plaisanterie!
— Pas le moins du monde.... Je suis venue ici pour vivre dans la retraite...
Ace moment entra le jeune officier. Il regarda Ar^ deSaint-Elphège, ouvrit les yeux effarés, recula d'un f as^ avança de deux et lui dit avec colère :
— Qu'est-ce que tu viens faire ici ?
— Dodore ! s'écria M""^ de Siint-Elphège.
— Veux-tu filer et plus vite que ça ! reprit le jeune homme. Et, la saisissant parles épaules, il la poussa dehors.
M"*^ de Plancoët e'iait stupéfaite.
— Yoilà ce que c'est, ma mère, que de recevoir les gens à l'aventure !
— Une dame si respectable !
— Pas chez elle.
— Mais enfin, qu'est ce donc ?
— Mon Dieu! c'est... une négociatrice de mariages libres avec divorce instantané.
Quand la vérité fut connue, ce futune véritable consternation dans le pays. Le curé fit une maladie de trois mois. Les parents dont les filles avaient été placées parles soins de M™^ de Saint- Elphège eurent beau leur écrire lettre sur lettre, aucune d'elles ne voulut revenir.
M™^ de Vicl-Audemer, la marquise d'Andouillezlès-Elbœuf et la comtesse de Taitonbec tirent une neuvaine pour se purifier.
Quand càM^^'^de Saint-Elphège, elle disparut et n'est pas encore rev^enue au château. Quelques étrangers étant venu le visiter, on pense qu'elle l'a mis en vente.
11 n'y eut que M. de Gornubec qui s'égaya fortement de l'aventure.
— J'aurais dû me douter de cela, dit-il au
jeune officier. Les deux fois où j'ai dîne' chez celte danie, la femme de chambre m'a aidé à passer mon pardessus. En parlant, je lui glissais une pièce blanche... et elle la mettait dans son bas !
UN DRAME Dx\NS UNE CAGE
Une volière sans serins est comme un théâtre sans choristes. Le serin fait sa partie en toute saison. L'hiver, alors que les oiseaux étrangers ne poussent plus qu'un petit cri plaintif, quand la mue paralyse les chanteurs les plus gais d'ordinaire et les plus vaillants, le serin continue son ariette et ses trilles aigus ; il eKcile ses voisins par l'exemple, il occupe la scène et remplit les entr'actes.
En dehors de cette incontestable utilité, le serin, tout commun qu'il est, a des qualités dont il faut lui savoir gré. Il salue son maître quand il entre, il répond à la voix humaine et se confond en politesses dès qu'on lui adresse quelque compliment.
C'est pour cela que, parmi les paddas blancs au bec rouge, les mozambiques, les bouvreuils,
206 TABLEAUX A^VANTS
les combassous, les oiseaux Lleus du Brésil, les capucins et les nonnes, représentant toutes les couleurs de la palette et toutes les nuances du fifre et de l'harmonica, j'ai toujours maintenu trois ou quatre serins.
Quand la volière reçoit un hôte nouveau, dont le plumage, entrevu chez un marchand d'oiseaux, m'a semblé manquer à ma troupe, c'est un serin qui lui fait accueil et semble lui dire : Vous êtes chez vous ! — Le nouveau venu est embarrassé : il se tient immobile sur un bout de bâton et cherche une contenance. Le serin le salue, lui fait des avances ; il le conduit à la mangeoire, grignote l'échaudé ; enfin, il se baigne pour montrer à son petit camarade qu'il peut jouir d'une liberté relative et qu'il ne manquera de rien.
Il y a quelques jours, ma bonne me dit : « Monsieur, le petit huppé à tète noire vient d''avoir deux ans... »
— Eh bien ?
— Il n'a pas encore eu de petits ; je crois qu'il faudrait lui donner une femelle.
— Yous aVez bien fait d'y songer. Achetezlui une jeune serine, de formes élégantes, et procédez à l'installation du jeune ménage.
Le soir même, le petit huppé à tête noire occupait une cage particulière en compagnie d'une
UN DRAMi: DANS UNE CAGE 207
petite serine qui semblait bien un peu évaporée' mais sur laquelle on ne pouvait avoir encore une opinion arrêtée.
Le nid était attaché à l'angle de la cage ; un tapis de mouron recouvrait le parquet ; dans le fond, une auge de porcelaine représentait le bassin de tous les jardins de l'Orient.
Le petit huppé contemplait sa compagne avec des airs de langueur ; il était évident qu'il cherchait à lui plaire. La serine accueillait ses hommages sans empressement, mais sans pruderie ; tout s'annonçait bien et l'on aurait pu croire à un avenir de bonheur pour ces intéressants époux.
Mais le lendemain, quel réveil I
Quand j'entrai dans la chambre, le petit huppé était Eombre, nerveux ; il se tenait à l'écart, évitant de regarder du côté de Madame.
Celle ci, installée dans le nid, les ailes à demi étendues, gardait un silence dédaigneux.
Le petit huppé alla droit sur elle ; il la fit lever d'un coup de bec, et, se tournant vers moi, il me fit voir qu'il y avait... un œuf.
— Déjà ! semblait-il dire.
Et il avait au coin du bec comme un sourire sardonique.
Il n'y avait rien à répondre ; le fait était patent, la preuve irrécusable. Mariée de la veille, la serine avait pondu. Évidemment, chez le marchand d'oiseaux, perdue dans la foule,
208 TABLEAUX YIYAN I S
elle avait e'couLé un séducteur, le premier sans doute qui lui eût fait entendre des paroles d'à mour. Puis, on l'avait vendue comme une Géorgienne sur le marché de Constantinople. Séparée violemment de celui qu'elle aimait, elle comptait sur l'époux légitime pour couvrir les suites de sa faute.
Mais le petit huppé ne semblait point l'entendre de cette oreille.
Cette aventure paraissait l'affecter profondement.
11 me regardait avec sévérité, ayant l'air de dire : A^ous m'avez fait épouser une drôlesse Jeune, confiant, j'ai pris celle qu'on me donnait... et me voilà couvert de ridicule, déshonoré, flétri !...
>se sachant que répondre, je me retirai, n'ayant plus d'espoir qu'en Dieu.
Le lendemain, nouvel œuf, et ainsi de suite, jusqu'à quatre.
Le petit huppé était absolument atterré. Il regardait les œufs d'un air à la fois stupéfait et indigné.
C'est pourtant vrai, semblait-il dire. L'illusion est impossible... Les œufs sont là. Ce sont bien des œufs, et cependant, mes souvenirs sont précis, c'est à peine si j'ai osé lever les yeux sur cette aventurière, à peine si j'ai effleuré le bout