LA RELIGION DU SOUVENIR
Il y eut une grande poussée de curieux aux abords de l'église, le jour où M. Léopold Dambrichet épousa M'^^ Christine Draawig.
Depuis plusieurs semaines, tout Poitiers s'occupait de ce mariage. — Elle ne veut pas de lui, disaient les uns, elle ne fait que pleurer. — Oh ! sa mère la forcera bien à épouser Dambrichet, disaient les autres, il est si riche ! — Donner cette adorable jeune fille à un homme comme celui-là, c'est un meurtre ! — Oui, mais elle aura des bijoux, des toilettes, des voitures, hôtel à la ville, château au bord de la Vienne ou du Clainl...
Et tous les jeunes gens soupiraient et se sentaient le cœur serré en voyant approcher le moment où M^'^ Draawig cesserait d'être pour eux comme une apparition de l'idéale beauté et ne serait plus qu'une femme mariée — comme les autres.
M. Draawig, son père, après avoir occupé pendant plusieurs années les fonctions de consul de Norvège à Bordeaux s'était retiré avec sa femme, sa fille et deux fils, à Poitiers, où la vie est moins coûteuse que dans la grande cité girondine.
M. Draawig était mort, laissant à sa famille dix ou douze mille francs de rente, c'est-à-dire le strict nécessaire.
Les garçons se débrouillent toujours. Christine était la seule préoccupation de M""^ Draawig.
A seize ans, la jeune fille était déjà faite, semblait être une de ces blondes et mystérieuses divinités de la mythologie Scandinave. Un peu trop grande peut-être, elle dominait les demoiselles de Poitiers par la taille comme elle les éclipsait par sa beauté. Nulle ne pouvait paraître jolie à côté d'elle.
Christine était à la fois l'ondine du Rhin et le sylphe d'Arendal. Des sourcils noirs au-dessus de deux yeux bleus comme le ciel de Smyrne, des cheveux vieil or qu'on eût dit poudrés de cendres