X..., rentrant, me surprit au milieu de ma lecture
— Vous connaissez, me dit-il, avec un sourire qui présageait une confidence, vous connaissez la plupart de mes ouvrages !
— Je les connais tous, répondis-je.
— Eh bien, continua-t-il en s'asseyant, la nature humaine est si faible, si accessible aux faits extérieurs, qu'une impression forte reçue dans le premier âge peut s'imposer à l'homme
jusqu'à la fin de sa vie sans que l'étude et le raisonnement triomphent jamais même d'une absurbilé. Notre élévation, intellectuelle et morale ne nous soustrait point aux opérations naturelles de notre organisme, pas plus que notre perfectionnement matériel ne nous soustrait à la maladie et à l'infirmité. Sauvages ou civilisés, nous portons avec nous un mécanisme qui nous montre le souvenir ou l'image de ce que nous avons éprouvé d'important dans notre vie. Ce mécanisme ne respecte personne. Les plus orgueilleux sont contraints de subir les avertissements qu'il leur do me. Ce mécanisme, puisant sa force dans ce qui nous paraîtrait la source la plus invraisemblable, nous conduit insensiblement à une croyance, au moyen de fantômes dès longtemps évanouis I
Ce professeur de matérialisme, cet athée célèbre, cet auteur mis à l'index, excommunié, frappa de la main sur la table qui se trouvait auprès de lui.
— Regardez-moi bien, me dit-il, je ne suis pis fou. Vous avez lu mon ouvrage sur l'indestructibilité de la matière et de la force ?
— Oui.
— Vous connaissez mon élule du système d'Averroës ?
— Oui.
LA FLÈCHE d'or 271
— Eh bien I mon cher ami, le soir, quand je suis seul, assis ou couché ; quand la lumière este'teinle, quand j'ai perdu le souvenir de ma bibliothèque... il me prend une soif inexplicable de mystérieux et il me semble que je sens un Dieu !
— Comment expliquez-vous cette contradiction de vos œuvres avec votre croyance intime ?
— Ce n'est pas une croyance, c'est une superstition, un rêve, une folie, une vision qui, précisément, se rattache à ce mécanisme dont je vous parlais tout à l'heure...