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X... passa la main sur son front et reprit

— Mon père, vous le savez, était percepteur dans une petite ville du centre.

La maison où je suis né avait un grand jardin où je passais une partie de mes journées à jouer avec mes sœurs. Quand Mathilde, l'aînée, fut mise en pension, je restai avec la petite Berthe, de deux ans moins âgée que moi. Notre dialogue commençait à sept heures du matin pour ne s'arrêter qu'à huit heures du soir, quand la voix de notre mère se faisait entendre pour dire : Allons, mes enfants, il est temps de se coucher !

Alors, j'embrassais Berthe sur les deux joues, puis elle m'embraissait h son tour. Ne pouvant me résigner à la quitter, je disais : Encore I et je recommençais. Puis elle reprenait : A moi,

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maintenant ! 11 fallait nous arracher des bras l'un de l'autre.

Cette petite sœur était tout pour moi. 11 me semblait que je ne vivais que par elle. Le matin, on nous habillait sépare'ment, elle dans la chambre qu'elle partageait avec notre aînée, moi dans un cabinet où je couchais à côté de la chambre de notre mère.

Et comme les portes restaient ouvertes, je criais : Berthe, es-tu prête ?

— Tout à l'heure, répondait-elle. On me passe mon jupon. Et toi ?

— Moi, je n'ai plus que ma vesle à mettre.

— Il fait très-beau^ ce malin.

— Dépêche-loi, nous irons dans la charmille.

On faisait le panier de Mathilde. Un morceau de viande froide et quelques fruits pour son déjeuner. Puis nous allions l'accompagner jusqu'à la porte et la bonne la conduisait à sa pension.

Alors seulement commençait notre journée. Berlhe et moi, nous faisions un bouquet pour maman ; nous allions cueillir des fraises ou des groseilles, des raisins ou des pêches, suivant les ordres reçus.

Une fois ce devoir accompli, les jeux commençaient. Les voisins nous faisaient de nombreux cadeaux à l'époque du jour de l'an ; aussi, avionsnous toute sorte d'amusements ; cordes à sauter,

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ra(jucUos et volants, toupies, Lilboqucls, ballons (le toutes les dimensions et même une boilc à couleurs pour les jours de pluies.

Nous savions diviser et varier nos plaisirs, tantôt assis sur un banc de bois peint en vert qu'ombrageait un épais feuillage. Là, les poupées de Berthe s'exprimaient, par sa bouche, comme des personnes naturelles, auxquelles répondaient avec à-propos mon polichinelle, mon pantin ou mes soldats de bois, moustachus comme des Brésiliens et raides comme la discipline.

Un jour, Berthe tomba malade. Elle avait une méningite. A peine me laissait-on entrer dans sa chambre une fois par jour l'embrasser. Elle était brûlante et appuyait péniblement ses lèvres sur ma joue ; après quoi, elle se tournait avec un petit soupir.

Je sortais le cœur gros et les yeux mouilîés de larmes.

— Quand sera-t-elle guérie ? dcmandais-je.

— Bientôt, mon ami, bientôt.

Oh ! que les journées, alors, me parurent longues ! Je les passais presque entièrement assis sur une marche de la porte d'entrée, ne sachant que faire ni que devenir.

Puis, on m'interdit même l'entrée de la chambre... et, un jour, je vis « maman » se jeter en sanglotant dans les bras de mon père. Celui-ci la serrait sur son cœur ; il semblait respirer pc-

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niblemenl, sa poitrine avait des soubresauts et de grosses larmes coulaient sur son visage.

— Que se passait-il donc ? J'entendis une îles servantes dire à la voisine : « M"*^ Berthe est morte... »

Morte ? qu'est-ce que c'est que cela d'être morte ? pensais-je.

Je demandai à ma pauvre mère :

— Berthe reviendra, n'est-ce pas ?

Et ma mère ne me répondit point.

Le soir, après avoir longuement réfléchi, je résolus de revoir ma petite sœur. Ce projet m'avait absorbé toute la journée et j'avais fait mon plan. Je pensais qu'à l'heure du dîner des domestiques je, pourrais me glisser jusque dans la chambre mortuaire.

II devait être six heures du soir quand, sur la pointe des pieds, j'arrivai devant la porte. J'ouvris tout doucement. C'était h la fin du mois d'août ; le soleil avait tourné la maison, mais il faisait encore jour. On avait laissé la fenêtre ouverte; pas un nuage au ciel, un bleu pâle, profond, l'image de l'infini.

Mes yeux allèrent droit au lit. Berlhe était là, immobile, blanche comme le marbre, C'était bien encore le visage bien-aimé, mais qu'il me parut changé I La nuit était tombée sur ces yeux naguère si pleins de vie et d'éclat. Les mains

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étaient joiiilo S comiîiî pélriûées. Un petit christ d'ivoire sar une croix d'ébène avait été placé sur la poitrine... Alors, je me penchai sur le cadavre et j'appayai en pleurant mes lèvres sur le front glacé de ma petite Berthe...

Je ne sais quelle intuition m'avait élargi le cœur et le cerveau. Je comprenais...

Tout à coup... oh I j'en suis sûr !... quand, dans l'égarement de ma douleur, je posais comme un fou mes lèvres sur ses lèvres, il me sembla voir s'élancer une petite flèche de feu, bleu et or, mais d'une telle ténuité qu'on eût dit un brin de fil tissé d'un feu follet...

Mon cœur d'enfant se souleva, comme porté par une vague, pour s'élancer à la poursuite éternelle de cette flèche. Mais la flèche disparut dans le ciel et je la suivis longtemps des yeux par la fenêtre ouverte...

Le professeur me regarda d'un air presque anxieux.

— Il y a de cela quarante-neuf ans, dit-il. Eh bien 1 quand j'ai fini mes travaux, quand je me sens loin du monde, quand ma solitude est complète, absolue, je revois la petite flèche d'or qui s'envolait des lèvres de la morte... Et il me prend une soif d'au delà... un besoin de me cramponner aune corde qui tomberait du ciel... Je regarde en haut par la fenêtre, dans le creux...

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et bêtement, maigre' moi, tandis que je me ris au nez et que j'ai honte de ma faiblesse, j'éprouve une fascination... je vois les tombeaux s'ouvrir... et furieux contre moi-même, je de'chire mes livres et mes manuscrits !

LOIiN DES YEUX, LOL\ DU CŒUR

Fatiguée de la traversée, qui avait été houleuse, la baronne de l'Ile d'Aile, au lieu de continuer son voyage sur Paris, résolut de passer la journée à Boulogne et fit conduire ses bagages à l'hôtel Bristol. On lui donna une chambre au premier étage. La baronne mit le verrou, ouvrit sa grande caisse, en tira ses éponges et sa boîte de parfumeries ; puis après s'être déshabillée un peu à la hâte, elle procéda aux soins de sa toilette.

Très-jolie, la petite baronne. Elle venait de passer quinze jours en Ecosse, chez lady P..., sa grande amie, et, debout au milieu de son tubj d'où s'exhalaient des odeurs de verveine, elle songeait que le dixième mois de son veuvage était terminé. Le baron gentilhomme vendéen, qu'elle avait épousé comme voisin de campague, et comme le seul homme titré qui se trouvât aux

environs, le baron avait rendu sa belle âne à Dieu qui, sans doute, lui réservait une place distinguée dans le paradis des alcoolisés. ..

On causait dans la pièce voisine.

Les chambres d'hôtel communiquent toujours entre elles par des portes qui restent ouvertes pour recevoir les familles et qu'on ferme au verrou pour les voyageurs isolés.

Deux voix d'hommes, et d'hommes jeunes, — une femme ne s'y trompe pas.

— Rien au monde, disait l'un, n'égale la femme un peu grasse. Ses formes s'arrondissent sous d'harmonieux contours; chez elle, rien de heurté, point de lignes brisées, partout ces courbes qui sont l'idéal de l'artiste. Puis, l'éclat de la santé, l'embonpoint, la fraîcheur répandent autour d'elle une sorte de sérénité oii l'esprit se repose.

— Allons donc ! reprenait l'autre, rien n'est comparable à la femme un peu maigre. La distinction des formes, la finesse des attaches, la pureté des lignes, ne se perdent pas dans les contours épais de la chair. Tout est vie et force en elle. Ces natures grêles sont ainsi faites parce qu'elles sentent vivement. Laissons TOriental qui enferme la femme dans un sérail, le sauvage qui en fait une bête de somme, laissons-les aimer la chair là où ils ne recherchent pas l'esprit. Mais

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nous qui voulons une égale, une amie, une compagne, ne craignons pas qre l'ardeur du sentiment, l'activité de la pensée, n'aient usé chez elle les couches grossières des tissus graisseux.

La haronne de l'Ile d'Aile était restée l'éponge en suspens, et, tout Las, elle chantonna comme Marguerite !

Je voudrais bien savoir quel était ce jeune homme.

11 y eut un silence.

— Crois-tu, reprit le premier causeur, qu'où puisse devenir amoureux d'une femme par ouïdire, ou par correspondance, par une idée générale qu'on se fait de sa pprsonne?

— Je ne crois pas, répondit l'ami. Quel que soit l'objet inconnu qui inspire une passion imaginaire, le rêve doit être suivi d'une déception. On s'est toujours figuré autre chose que ce qu'on trouve. Si la femme ainsi entrevue est vraiment belle, on lui a supposé un autre son de voix, d'autres allures ; si elle n'est pas johe, la désillusion est complète.

— Tu ne crois pas aux âmes sœurs ?

— Elles existent peut-être. Mais comment trouver sa sœur entre cent millions de femmes, quand un problème bien simple n'a jamais pu être résolu : Etant donné qu'on cherche en Auvergne un

nommé J ean, meltre la main sur le Jean demardô, parmi vingt mille autres Jean ?

— Si ces messieurs sont prêts, la voilure est en bas, dit un garçon d'hôtel.

— Les effets sont chargés?

— Oui, messieurs.

— Nous descendons.

La baronne passa un peignoir à la hâte. Elle vit une voiture s'éloigner, et tira violemment le cordon de la sonnette.

— Que de'sire Madame ? demanda le garçon.

— Savoir le nom d'un de ces messieurs qui parlent... celui dont le prénom est Edmond.

— Yoici son adresse, dit le garçon. Il l'a laissée pour qu'on lui envoyât ses lettres.

La pelile baronne lut : « Edmond de Garches, château d'Ambarès, Gironde. »

Le lendemain, M. Edmond de Garches reçut une lettre d'une écriture inconnue :

« Monsieur,

» Le hasard m'a placée un instant près de vous, et cet instant a suffi pour exciter au plus haut point ma curiosité féminine. Je revenais de Folkestonc et je me trouvais à l'hôtel Briitol au moment où, séparé de moi par l'épaisseur d'une porte, vous émettiez l'opinion qu'on peut s'aimer

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