LOIN DES VEUX, LOIN DU CŒUH
cependant à la ve'rilé de de'clarer qu'elles m'ont possédé plus souvent que n'a usé de ses droits le gentilhomme vendéen dont vous dissimulez le nom sous le pseudonyme de Clio et qui a bien mal profité des circonstances de famille qui vous avaient livrée à lui.
» Donc, j'accepte votre proposition. Ecrivezmoi ; je répondrai.
» Edmond. »
M. de GarcheSj à Ambarès.
«Le ton de votre lettre m'a déplu. Vous avez l'air de me prendre pour une coureuse d'aventures, quand je ne cherche qu'à m'instruire. Le marivaudage que je vous ai proposé pour voir où il nous mènerait est absolument sans conséquences probables. Je vous prie donc de me traiter en femme du monde et de m'épargner des confidences par trop vulgaires.
» Les filles de ferme ont du bon, disait mon mari, qui savait à quoi s'en tenir. En tout cas, votre dédain pour des charmes qui appellent vainement le savon ne suffirait pas à me donner une haute idée de votre déhcatesse.
» Pour éviter désormais des digressions de ce genre, je procède par questions :
» Y a-t-il une bibliothèque au château d'Ambarès ?
» Aimez- VOUS la lecture ?
» Quels sont vos auteurs préférés ?
» Comment passez-vous le temps ?
» Clio. »
Madame,
» Je n'aime que trois ouvrages au monde, et je les relis constamment : Manon Lescaut^ le Rouge et le yoir, les Mémoires de Casanova.
» Je monte à cheval le malin.
» Après déjeuner, je détache une yole; et tenant d'une main l'amarre delà voile, le gouvernail de l'autre, je vais de Blaye à Pauillac et de Pauillac à Blaye.
» Le soir, je fais ma partie de billard avec deux ou trois propriétaires des environs. Après quoi je me couche en pensant que ma mère a bien tort de vouloir me faire épouser ma cousine Berthe de Lormière, qui sort du couvent des dames de la Providence, joue du piano, peint des natures mortes et me regarde avec des yeux ronds, toujours prêts à pleurer quand j'ai l'air de ne pas faire attention à la petile pensionnaire dont ils éclairent les joues pétries de sang et de lait.
» Edmond. »
LOIN DES YEVX, LOIN DU CŒUK 285
Cette correepondance dura trois mois, s'accen. tuant chaque jour davantage. La baronne de nie d'Aile s'en était fait une douce habitude et le travail de cristallisation s'était opéré des deux côtés à la fois.
Cependant, la petite baronne avait cru s'apercevoir qne la cousine Berlhe prenait chaque jour plus de place dans les lettres de M. Edmond de Garches. Et, dans un moment de dépit, elle écrivit :
« Défiez-vous des surprises du cœur. 11 me semble que, sans vous en douter peut-être, vous avez fini par regarder comme un dénouement naturel un mariage de raison avec la jeune pensionnaire qu'on a placée sous vos yeux dans l'espoir que le désir de lire dans les dessous vous viendrait tôt ou tard. Un chien attaché finit toujours par manger la pâtée qu'on a placée auprès de lui... )>
Huit jours après, un jeune homme dehaute mine se présentait chez M'"*' de l'Ile d'Aile.
— C'est moi, lui dit-il, en se jetant à ses pieds.
— Qui, vous ?
— Edmond de Garches.... qui vous aime, qui vous adore !
— Mais... vous avez à peine vingt-cinq ans.., Vous m'avez trompée !...
— Pardonnez-moi. Je me suis un peu vieilli pour vous inspirer plus de confiance.
— Eh bien I reprit coquettement la petite baronne, me suis-je flattée ? trouvez-vous que je réponde à l'idée que vous vous étiez faite de moi ?
Que se passa-t-il alors ? Je ne veux pas le savoir. Ce qui est certain, c'est que, trois jours après, M™® de l'Ile d'Aile reçut la lettre suivante :
« Madame,
» L'expérience est faite. Mon cousin Edmond renfermait vos lettres dans un tiroir de son bureau, tiroir qui s'ouvre — j'en ai fait l'expérience — avec la clé de mon armoire à glace. Intriguée de savoir quelle était la personne qui entretenait avec Edmond une correspondance aussi assidue, j'allai sur la pointe du pied ouvrir en tremblant le petit meuble... La lecture de vos lettres a vivement poussé mon éducation. C'est pourquoi j'ai chargé mon frère Rolland, sous-lieutenant de chasseurs, et un très mauvais sujet, paraît-il, d'aller voir de près, d'aussi près que possible, la charmante Parisienne dont l'influence retardait indéfiniment mon mariage. Rolland a eu l'indélicatesse de prendre le nom de M. de Garches, et grâce à ce subterfuge, il a pu presque immédia"