UNE NUIT D'AMOUR
Après la ba'.aille de Magenta et le combat de Melegnano, les Autrichiens avaient précipité leur retraite derrière le Mincio, abandonnant les Iiauteurs qui forment au sud du lac de Garde une agglomération de mamelons escarpés. 11 était évident que l'ennemi s'apprêtait à concentrer toute sa résistance sur le bord du fleuve, et l'armée franco-italienne reçut Tordre d'occuper aussitôt les positions abandonnées. L'armée de Victor-Emmanuel dut se porter sur Pozzolengo ; le maréchal Baraguay d'Hilliers, avec le premier corps, sur Solferino ; Mac-Mahon, avec le deuxième corps , sur Càvriana ; le maréchal Canrobert, avec le troisième corps , sur Medole, et le général Xiel, avec le quatrième corps, sur Guidizzolo. Regnault de Sainl-Jeand'Angély devait se diriger sur Gastiglione, tandis
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que les deux divisions de cavalerie prenaient position au-dessus de Solferino.
Dans la nuit du 23 au 24 juin, les Autrichiens, reprenant l'offensive, franchirent le Mincio, et les deux arme'es marchaient sans le savoir au devant l'une de l'autre.
Sur la route de Mantoue, en avant de la ferme de Casa-Morino, un bataillon d'infanterie vint prendre position dans le petit village de Monte- Cdlvi. La chaleur était accablante, et, quand le détachement s'avança dans la rue tortueuse que bordaient les maisons pittoresques avec leurs murs peints à fresque et leurs terrasses élagées, où s'épanouissaient dans toute leur vigueur de grands cactus et des figuiers d'Arabie, le capitaine qui commandait le détachement sauta de son cheval en s'écriant avec dépit :
— Les habitants ont filé, -c'est évident. Il nous faut pourtant du foin et de l'avoine pour nos chevaux... Frappez à toutes les portes et entrez, si l'on ne répond pas I
En un clin d'œil, les soldats se répandirent de tous côtés. Mais la population effrayée par la canonade, avait, la veille, évacué en masse le village menacé.
Deux ou trois puits fournirent l'eau nécessaire, et, quand les chevaux et les hommes furent désaltérés, le capitaine annonça qu'il attendrait désormais des ordres et ne se remettrait probable-
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ment en marche que le lendemain au lever du
soleil.
On trouva quelques jambons dans une maison bourgeoise, un peu de farine de maïs chez quelques paysans. Une douzaine de lapins qui étaient ' restés fidèles au poste payèrent de la vie leur attachement au pays natal.
Le capitaine, avec les lieutenants, 'et un chirurgien militaire, s'installa dans une maison assez vaste qui semblait appartenir à des gens aisés. En effet, deux officiers, étant descendus à la cave, en rapportèrent plusieurs bouteilles de vin, en disant qu'il y avait en bas plusieurs barriques pleines jusqu'à la bonde. D'autres trouvèrent dans une pièce voûtée au fond de la cour des jambons, du lard et du porc salé. Sur une étagère s'alignaient une vingtaine de fromages, et en face une provision abondante de larges pains noirs, évidemment destinés à la provision des hommes de culture.
La table fut bientôt dressée et les officiers, l'appétit singulièrement aiguisé par une marche de trente-six kilomètres, se livrèrent à une véritable bombance. Le vin blanc coulait à Hots.
Raymond Bertheux, le chirurgien, avait eu l'excellente idée de placer les bouteilles dans un panier et de les descendre au fond du puits, d'où elles étaient remontées rafraîchies en quelques
minutes, et, la gaieté française aidant, le repas devint bientôt des plus animés.
— Capitaine Laurent, dit le chirurgien en piquant du bout de son couteau une tranche de jambon qu'il amena du milieu de la table jusqu'à son assiette, je ne sais si c'est demain que nous aurons des trous dans la peau, mais en attendant, bouchons toujours celui que nous avons dans l'estomac !
— Je pense, répondit le capitaine, qu'il nous faudra marcher au petit jour dans la direction de Solferino, où se trouvent les troupes sardes.
— Bonne nouvelle ! reprit le chirurgien, nous aurions ainsi sept ou huit heures de sommeil, ce qui n'est pas à dédaigner.
— Je crois bien, fit un petit lieutenant, il y a un mois que nous n'avons été à pareille fêle.
— Qu'est-ce donc que ce petit vin blanc ? demanda le capitaine Laurent en faisant claquer sa langue sur son palais.
— Ce petit vin blanc, dit le chirurgien, est, si je ne me trompe, du vin d'Asti mousseux. Je le reconnais à ce goiit de muscat qui flatte en même temps l'odorat et le palais. Cet autre vin, plus sérieux et que je vous recomm.ande, ressemble singulièrement au vin de Sicile. Emplissez vos verres. Messieurs, et buvons un peu de ce volcan liquide !
Ce fut alors une suite de clameurs, de toasts et