INK NUIT I) AMOUR
de libations. Les jeunes gens, encore en sueur, avaient déboutonné leurs uniformes couverts de poussière. La nuit tombait. Une brise rafraîchissante s'engouiïrait par les fenêtres laissées ouvertes.
— Messieurs, dit le capitaine, lâchez de trouver des matelas ou des boites de paille. Nos forces sont à peu près réparées, quelques heures de sommeil vont achever de nous remettre en état.
La chambrée fut bientôt prèle et tout le monde s'endormit, sauf le chirurgien Raymond Bertheux, qui se dirigea vers le ve&tibule en grommelant : il doit y avoir un lit dans cette maison !...
Le vin de Sicile commençait à faire son effet. Le jeune homme roulait comme un navire, il voyait les murs danser autour de lui et de temps en temps il faisait un faux pas, la Icte en avant, comme si le sol s'était dérobé.
— Diable I fit-il en ricanant, me voici dans un joli état pour un élève de la faculté.
Il saisit la rampe de bois de l'escalier, et se hélant lui-même, il gravit lourdement les degrés.
Au premier étage se trouvait un long corridor sur lequel ouvraient des chambres en désordre, à moitié déménagées. Les officiers avaient enlevé les matelas pour les descendre au rez-de-chaussée.
— Ils ont tout pris, murmura Berlheux, qui continua son inspection.
Au bout du corridor, il aperçut un petit escalier en spirale et s'y engagea bravement. Il avait à peine gravi la dernière marche qu'il aperçut une porte et, par le trou de la serrure, une lumière.
— Oh ! oh ! nous jouons à cache-cache ; fit-il en appuyant une main sur la porte, tandis qu'il abaissait son œil jusqu'à la serrure.
Il ne s'était pas trompé. Une bougie brûlait dans un chandelier placé sur une petite table, à côté d'un lit qui lui parut fort engageant.
Berlheux saisit une poignée, qu'il tourna, et la porte s'ouvrit sans résistance.
Il fit trois pas en avant et aperçut une jeune fille qui dormait paisiblement, et sans aucun souci de ce qui se passait autour d'elle.
Bertheux se pencha pour la mieux voir.
— Elle est divinement belle, murmura-t-il.
Et l'ivresse roulait des vagues rouges dans son cerveau. Il s'assit sur le bord du lit.
— Voyons, la belle, ouvrons ces jolis yeux !...
• Et, lui soulevant les paupières, il s'extasia devant deux beaux yeux noirs qui le regardaient sans colère.
— Et moi qui cherchais un lit? dit-il en riant d'un rire épais et satisfait. Tu vas me donner la moitié du tien, n'est-ce pas, mon ange ?
UNE MIT d'amour 2!>'J
En deux enjambées, il traversa la chambre, referma la porte, poussa le verrou, puis jeta sa tunique sur une chaise, ses bottes à droite et à gauche. Une fois déshabillé, il souffla la bougie, se glissa dans le lit et, saisissant entre ses bras le corps jeune et souple de la belle Italienne, il appuya ses lèvres brûlantes sur les lèvres de la jeune fille.
La nuit fut courte. Aux premiers rayons du soleil, un roulement de tambour réveilla brusquement les hôtes de la ferme abandonnée. Le clairon sonna et, en une seconde, tout le monde fut debout.
Le chirurgien, encore alourdi par les fumées des vins d'Asti et de Sicile, se mit sur son séant, cherchant à rassembler ses idées.
Il entendit des voix qui appelaient : Bertheux I Bertheux I puis, de nouveau, le clairon [et le tambour.
Tout à coup il se souvint et se frappa le front. Il s'habilla à la hâte et descendit l'escalier quatre à quatre, le cœur serré et sans regarder derrière lui.
En bas, la colonne était prête pour le départ. Quelques paysans arrivaient, les uns à pied, les autres sur des charrettes recouvertes d'une toile grossière, pour reprendre possession de leurs habitations.
Dans la salle basse, où les débris du festin de
la veille s'éparpillaient sur la table maculée, Berlheux aperçut un homme d'une cinquantaine d'années et une femme un peu moins âgée qui se dirigeaient vers le vestibule en pleurante chaudes larmes.
— Qu avez-vous donc à pleurer? demanda-til en italien. On vous payera votre vin et vos jambons...
— Oh ! ce n'est pas cela, signor, répondit la femme en sanglotant, les Français sont les amis de l'Italie... Mais, quand les Autrichiens sont venus jusqu'ici, nous sommes partis à la hâte, comme tous les gens du pays... Seulement, ils ne quittaient que leurs maisons, et nous...
— Eh bien ?
— Nous laissions en haut notre fille, qui est moite hier matin à dix heures !...
— En avant, marche ! commanda le capitaine. Et le chirurgien, pâle, chancelant, épouvanté,
rallia la petite troupe sans oser jeter un dernier regard sur la maison funèbre où il avait violé la mort !
THEATRE DE MADAME
Au temps où le Théâtre-Libre, qui nous donna des œuvres d'inconlcslable valeur, et, par-ci par-là, de cyniques fantaisies, genre cauchemar, cù n'étaient respecle's ni le français ni les Français, il y eut comme une angoisse parmi les directeurs des scènes classées. L'un des plus troublés fut Victor Koning. Le public acclamait Sevrje Paninc, le Maître de forges, le Bonheur conjugal, Belle- M aman, et la jeune critique bafouait les auteurs et Li direction qui s'attardaient en un genre démodé.
Koning prit son dépit à deux mains et fit annoncer de toutes parts que le Gymnase était désormais ouvert à la nouvelle école.
Les audacieux n'avaient qu'à sonner, le meilleur accueil leur était assuré. Les manuscrits affluèrent chez le concierge ; deux lecteurs sub-
ventionnés passaient les nuits à chercher le chefd'œuvre espéré, mais ils tournaient vainement les feuillets. Rien de possible. Le grotesque, l'insanité, une grossièreté recherchée, c'était tout ce que les méconnus trouvaient à opposer à Sardou, à Augier, à Feuillet.
— Vous ne pouvez, me dit Koning, vous faire une idée de ce qu'on m'envoie.
On dirait la collaboration de Casanova avec Cambronne. J'ai lu hier une comédie en un acte intitulée : Rencontre. La pièce se passe dans une maison Tellier de Nîmes ou de Perpignan. Au lever du rideau, ces dames sont au salon. Costumes primitifs. Un peignoir de satin bleu, rose, crème ou rouge, retenu par une simple agrafe sur la poitrine. Elles sortent de table et causent de leurs affaires en attendant les visiteurs.
Deux gonze?ses font une partie de piquet sur un guéridon ; plus loin, une petite brune tire les cartes à une amie. Auprès de la fenêtre, Amanda fredonne la Chanson des blés d'or. Dans le coin, assise sur un pouf, Elisa lit le Demi-Monde des jeunes filles ; Sapho, une grande blonde, essaie de comprendre les Demi- Vierges et Inès dévore le nouveau roman les Demi-Cocus. La littérature fait concurrence aux brasseries, elle sert des demis. Dans ce milieu si calme, il y a cependant une certaine préoccupation causée par l'arrivée d'une nouvelle dont le succès a soulevé des ja-
THKATHK DE MAUA.Mi: 2U\)
lousies intenses. Marguerite est entrée dans la maison depuis quelques jours seulement. Elle avait quitte' sa famille pour se vouer à Vénus. Rebelle aux interviews, elle ne répondait que par monosyllabes aux questions dont on la pressait. Madame avait cependant donné à entendre à ses pensionnaires que Marguerite ne s'était jetée dans le désordre que pour y chercher l'oubli à la suite d'un amour contrarié.
La pendule sonna neuf heures.
— Qu'est-ce qu'ils font donc ce soir ? s'écrie la patronne avec humeur.
— Il y a un banquet des orphéonistes, dit Elisa. Ils viendront après les discours.
A ce moment, la porte de la rue est poussée, la clochette retentit. Ces dames changent de posture et se mettent sous les armes. Entre un jeune homme d'apparence distinguée, l'air triste. Il pousse un soupir et jette dans le salon un regard circulaire...
Tout à coup, il pousse un cri :
— Toi ici !
11 venait d'apercevoir Marguerite qui s'était levée pâle et frémissante et retombe évanouie sur le divan.
On s'empresse autour d'elle. On n'a pas à la délacer, — heureusement. — C'est à qui lui fera respirer des sels, de l'éther. Il se forme une singulière atmosphère de pharmacie, avec un mé-
300 T.ABLEAUX VIVANTS
lange de musc et de patchouli. Marguerite ouvre enfin les yeux. Le regard suppliant, plein de carresses, elle tend la main au jeune homme.
— Albert, murmure-t-ellc, Albert ! ô mon Dieu !
Et elle sanglote.
— Que s'est-il donc passé après mon départ ? demande Albert.
— Mes parents avaient dit leur dernier mot, les liens ne voulaient rien entendre. Et pourtant ce mariage, c'était pour moi le bonheur, le bonheur complet. J'éUis résolue à me résigner, à l'attendre, quand me vint l'horrible nouvelle. Tu parlais. Ton pèreinQexible voulait nous éloigner l'un de l'aulre. Je ne respirais pkis le même air que toi. Alors une fureur me prit. Je te voyais, la nuit, dans les bras d'une autre femme... Lasse de souffrir, je quittai la maison paternelle ; le premier train en partance m'amena dans cette ville. Ma résolution était arrêtée^ une résolution farouche. « ^'e pouvant être à lui, me dis-je, je serai à tout le monde... » Et me voici I
— Et, demande timidement Albert, y at-il longtemps que tu habites cet étabhssement ?
— Trois semaines, répond Marguerite en baissant les yeux.
Albert fait une grimace.
— Voyons, mes enfants, dit la patronne, tout ceci est fort touchant, mais il va venir du
THÉÂTRE DE MADAME 301
monde... Puisque vous vous aimez, vous avez une bonne occasion do vous le prouver. Personne ici n'a rien à vous dire. Les regrets ne servent à rien et je trouve que vous perdez votre temps.
— Madame a raison, dit Marguerite ; viens I Albert cède ; une irrésistible curiosité le
pousse. Marguerite le prend par la main et tous deux sortent parla porte du fond.
Toutes ces dames sont très émues ; elles échangent leurs réflexions. Elisa essuie ses larmes.
— Ce sont les parents qui font tout le mal ! dit Saplio. Moi aussi, j'ai aimé quelqu'un, le fils Landirot, un voisin. Il était si beau quand il portait la hotte, aux vendanges ! Il marchait les bras croisés sur la poitrine et, d'un coup d'épaule, il déchargeait sa hotte dans la charrette. 11 n'en tombait pas une grappe. Moi, j'étais pour l'épousrr. Son père dit : « Va-t'en travailler en ville, et quand tu auras mille francs, tu pourras épouser Julien. J'y suis allée... travailler en ville, et me vuilà !
— Il est gentil, le jeune homme de Marguerite, soupire Inès.
— C'est égal, fait observer Georgette, venir se marier ici, c'est une drùle d'idée !
Juliette propose timidement :
— Si nous allions regarder par le trou des vieux... dans la cloison ?
Madame interrompt avec sévérité :
— Laissez ces enfants tranquilles.
Sapho reprend :
— Quand il descendra, il faudra lui demander du Champagne.
— On devrait lui prendre plus cher qu'à un autre, fait observer Georgette.
— Pour cfui me prenez-vous ? répond Madame. 11 paiera cent sous comme tout le monde. Je suis honnête, moi !
Deux ou trois visiteurs se succèdent au salon ; l'un fait ses conditions. On les accepte :
— xMoi, Monsieur !
— Moi !
Un autre se montre si exigeant que Georgette prend un bouchon et se l'applique sur l'œil.
Enfin Albert et Marguerite reparaissent. Démarche molle et languissante : Roméo et Juliette.
— Mademoiselle Marguerite, on vous attend dans la chambre japonaise, dit Madame.
— Il faut que je te quitte, Albert, soupire Marguerite. Je n'oublierai jamais les instants que j'ai passés auprès de toi.
— Adieu, chérie, s'écrie Albert, adieu !
— Monsieur a réglé, dit la bonne.
Albert prend un dernier baiser sur la poitrine de sa bien-aimée, puis, tout à coup :
— Ah ! pardon, murmure-t-il ; j'oubliais... Et il met la main à sa poche.
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Marguerite l'arrête :
— De toi, jamais ! dit-elle avec force.
— Et, demandai-je à Koning, qii'avez-vous répondu à l'auteur de ce petit chef-d'œuvre ?
— Je lui ai répondu que je monterais sa pièce au Gymnase, dès qu'il aurait obtenu la suppression de la censure.