‹ Tableaux vivantsChapitre 6 sur 42 · ELVIRE VENGÉE · texte numérisé non relu

ELVIRE VENGÉE

animé de chants d'oiseaux et de bruits d'ailes. Elle s'attendrissait sur le jardinier François, avec des regrets de n'être plus là pour donner quelques friandises à ses enfants aux grands yeux fixement ouverts sur la demoiselle, La chienne Diane, le museau allongé sur ses pattes, avaitelle gardé le souvenir de sa maîtresse ? Elle n'allait plus, le matin, gratter à la porte de la chambre déserte, la chambre aux rideaux bleus à ramages. Personne ne renouvelait, le dimanche des Rameaux, le buis bénit qui n'aurait eu à porter bonheur à personne.

Ce ne fut qu'après quatre années de mariage, au moment où le baron s'était rejeté dans la grande vie, que Fabienne mit au monde un garçon d'aspect vigoureux, ce qui parut extraordinaire, la baronne étant accouchée à sept mois. Elle voulut le nourrir elle-même ; le berceau était placé à côté de son lit, comme un bouclier contre son mari.

De ce jour, Fabienne cessa d'être épouse, il lui suffit d'être mère. Cet enfant fut son adoration ; elle le couvait. M. d'Ambéry en prit son parti ; son nom fût mêlé à quelques orgies, on en parlait tout bas dans les salons et, plus d'une fois, d'Ambéry dut acheter le silence de quelques journaux de chantage.

Le jeune d'Ambéry, qu'on avait appelé Fabien, du nom de sa mère, avait vingt-deux ans, quand

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un cataclysme financier vint abattre la fortune du baron. 11 y eut une descente de police dans ses bureaux ; ses livres furent transportés au parquet et une instruction ouverte. Le baron, arrêté, ne passa que quelques jours à Mazas. Mis en liberté sous caution, il put parer le coup, prit des arrangements avec les actionnaires dépouillés, cacha des virements illégaux et rentra, vacillant, dans la vie publique.

Un soir, au cercle de la rue Royale, le nom de d'Ambéry fut prononcé. L'un des assistants, le marquis de Girofosse, à qui les habiletés du baron coûtaient plus d'un million, le traita de banquier véreux. C'est, dit-il, un homme taré, bien fini, auquel un honnête homme ne pourrait désormais adresser la parole.

Fabien, pâle, frémissant, s'approcha de M. de Girofosse et le souffleta.

Le marquis est un de nos premiers tireurs ; il occupe l'adversaire, procède par une suite de feintes et de fausses attaques, et ce n'est que quand il est sûr de son coup qu'il se fend à fond et jette son homme sur le pré.

Fabien fut tué net ; l'épée traversa le cœur.

Dans une chambre aux volets fermés, entre deux cierges, le corps était étendu, disparaissant sous les fleurs. Au pied du lit, la mère, accablée, aussi morte que le mort, la mère priait...

Alors, tout doucement, un homme entra... Lui

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aussi s'agenouilla, la tête baissée, comme succombant sous un fardeau d'iniquités.

La baronne se redressa, grandie, foudroyante:

— Que venez-vous faire ici? demanda-t-elle d'une voix rauque, innotable.

— Mon fils, fit le baron en sanglotant, l'espoir de ma vieillesse, Tbonneur de nom !...

— L'honneur de voire nom? s'écria Fabienne ; oui, c'est pour vous qu'il est mort, pour vous ! Pauvre enfant ! j'aurais dû lui dire qu'il n'avait rien à voir avec votre nom, pas plus qu'avec votre honneur...

Le baron se leva, éperdu :

— Fabienne ! murmura-t-il.

Elle croisa les bras et ricana d'un rire de folle.

— Accouchée 'à sept mois, n'est-ce pas ? Misérable imbécile 1 Le soir où les épaules et les bras nus, puant le musc et le santal des filles, je vous ai attirée dans mon appartement, je portais depuis deux mois cet enfant de l'amour, du seul amour que j'aie connu. Vous êtes tombé dans le piège, et aussitôt après m'êlre livrée à vous je me suis précipitée dans ma salle de bain et après le bain, j'ai encore lavé vos traces avec de l'eau bénite... Si c'est un sacrilège. Dieu me le pardonnera. Laissez-moi pleurer mon fils, il est à moi seule... Sortez... vous salissez ce cadavre!

UNE SOIREE PARISIENiNE

Le cabinet d'un agent dramatique. — Cartonniers à droite et à gauche. Quelques affiches collées sur le mur remplacent avantageusement les Corot et les Millet occupe's ailleurs.

Les visiteurs sont prés^enus par une plaque de cuivre placée à l'extérieur qu'on entre sans frapper.

La porte s'ouvre.

— Monsieur Béchamel ?

— C'est moi, ^lonsieur.

Béchamel laisse tomber sa plume et, désignant une chaise :

Prenez la peine de vous asseoir.

Le visiteur :

— Monsieur, je voudrais louer la salle delà Bodinière pour y donner une audition de mes poésies.

— llieD de plus facile,Mon-ieur.

— Il y aura déclamation et lecture.

— Désirez-vous une conférence ?

— La conférence étant aussi une récilalion, je crains qu'elle ne nuise à mon œuvre.

— Nous demanderons un préambule à George Vanor ; il sera court et brillant.

— Pas trop brillant cependant ?

— Il saura se modérer.

— Il me faudrait un peu do musique pour égayer les intervalles.

— C'estj en effet, l'usage. Une soirée entière de déclamation pourrait fatiguer le public.

M. Béchamel acquiesça d'un signe de tôtc.

— Pour terminer la séance, j ai à vous offrir une pantomime en un acte, musique d'Augusta Holmes, sur un petit acte inéJit d'Emile Bergerat. Du reste, si vous voulez vous en rapporter à ma vieille expérience, je vous soumettrai un programme complet. Et maintenant, à qui ai-je l'honneur de parler ?

— Voici ma carte : Roger Martin, poète mondain, lauréat du concours Clémence Isaure, à Toulouse.

M. Béchamel, faisant la moue :

— Roger Martin, c'est plat. Le public aujourd'hui aime Içs noms qui échappent au Bottin, des noms de facture étrangère.

— Cependant, si je veux me faire connaître ?

— On cherchera sous le masque, soyez Iran, quilie. Le nom peut se retourner, on obtient souvent par ce moyen des noms étranges et sonores. Roger Martin retourné nous donne : Regor NUram... c'est parfait. Poésies de Regor Nitram ; je sens le succès !

— A propos de succès, vous vous chargez aussi de l'organiser ?

— Certes, -- je réponds de tout. Il y a des prix différents suivant la composition de la salle... Voici des traités tout imprimés, choisissez.

Roger Martin lut deux ou trois traités diiïérents et se décida pour le succès de première classe. Le traité suivant fut dûment paraphé : « Entre les soussignés, Roger Martin, poète, inventeur de la protase en spirale et du geste perpétuel, demeurant à Paris, rue Vercingétorix, 31, d'une part ; et M. Jules-Fernand Béchamel, entrepreneur de succès, 42, rue Juliette Lamber, d'autre part, il a été convenu ce qui suit :

« M. Béchamel prend l'engagement de donner à la soirée qui doit avoir lieu le 15 février, sur le théâtre de la Bodinière (quatrième Théâtre- Français), aux frais et en l'honneur de M. Roger Martin, dit Rogor Nilram, tous les soins que

nécessite un événement littéraire de cette importance :

« l'' A fournir deax rangées de gens du monde et de dames décolletées, — avec diamants en diadème ou en aigrette ;

« 2° Un certain nombre de personnages importants de la colonie étrangère ;

« 3^ Cinq ou six diplomates avec croix de commandeur au cou et brochettes de décorations ;

« 4° A garnir le fond de la salle et les deux côtés du balcon d'un public idolâtre qui n'applaudira que M. Roger Martin ;

« o*' Les académiciens sont comptés à part au prix de cinq francs par tête.

« M, Roger Martin s'engage de soncùté à fournir la quittance de la location de la salle, à remettre à M. Bécliamel le nombre de billets nécessaire et à verser aux mains dudit Béchame] une somme de huit cents francs en or ou en billets de la Banque de France.

« Nota. — Ce \>ersement devra être fait avant le lever du rideau. Faute de paiement, M. Béchamel serait en droit de retirer son personnel et de aire annoncer : Relâche par indisposition. »

L'affiche, ornée d'une fantaisie de Guillaume, fut apposée sur les deux côtés de la porte de la

Bodinière, et le programme envoyé par la poste, avec timbre de cinq centimes :

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