L'OUVREUSE
Le rideau venait de tomber sur le premier acte de Sigurd, Deux jeunes hommes quittèrent leurs fauteuils pour aller faire un tour dans les corridors ou fumer une cigarette. L'un se nommait Savinien Soël ; son dernier roman, les Quarts de vierges, a fait le tour des salons et des boudoirs ; l'autre, type parisien des plus connus, était le peintre Valmay, un peintre mondain comme Jean Béraud, comme Gervex, qui luttent de cravates blanches avec les habitués de Durand et de Maxim's.
— Tu as beau dire, s'écria Soël, continuant une conversation commencée, les ouvreuses ne sont dignes d'aucun intérêt. Ce sont des corsaires en bonnet tuyauté qui versent un cautionnement pour avoir le droit de rançonner le public.
lié TAliLEALX VlVANl^
— Par une ou deux, tu les juges toutes, repartit A'almay. Tu vois des dames sur le retour qui prennent ton pardessus et lui donnent de faux plis en échange d'une pièce de cinquante centimes ou d'un franc et tu ne veux pas savoir que ces mains ridées ont été blanches et armées de petits ongles roses, et que ces cheveux gris, devenus rares, ont porté des aigrettes et des diamants. En réalité, c'est M'"'' Putiphar qui a inventé le vestiaire en retenant le manteau de Joseph avec l'intention de le lui rendre après l'acte. Joseph, désireux de se tirer en galant homme de ce mauvais pas, lui remit une pièce d'une demi-drachme — et se relira.
• — Alors, reprit Soël, les ouvreuses sont des reines déchues ?
— Des reines, ce serait aller un peu loin, mais elles ont été aimables, aimantes et aimées. Enfin, puisqu'il faut te le dire, si je suis le mari d'une jolie femme, heureux et riche, c'est à une ouvreuse que je le dois.
— Raconte !
— Une de ces femmes que tu dédaignes ouvrit un soir la porte d'une loge à une jeune mondaine accompagnée d'un vieux mari. Ce n'était pas la jeune qu'il fallait observer, mais la vieille. Un soupir trahissait le charme des souvenirs et l'amertume des regrets.
Ce soupir disait : « Voilà comme j'étais jadis I »
L OUVREUSE lO
Sans doute quelques femmes arrivent à sie'ger dans les couloirs d'un théâtre sans avoir passé par les épreuves du sentiment ; mais c'est l'exception.
La plupart sont des gloires passées, des idoles dédorées. M"'^ Eloi, qui vient d'accrocher ton pardessus, n'est pas une femme ordinaire.
En voyant entrer les occupants de la loge, elle poussa un cri de surprise ; une vive émotion se trahit sur son visage. « Est-ce bien lui ? » murmura-t-elle. Et, plaçant le coupon sous le bec de gaz, elle lut : « Baron de Pierrefitte ».
Alors elle s'approcha du carreau, fixa longuement du regard cet homme d'une soixantaine d'années, marié à une femme de vingt-deux ou vingt-trois ans.
— Il ne m'a pas reconnue^ fit-elle à voix basse, mais je lui rendrai la mémoire.
Ce même soir, un jeune homme, un peintre...
— Toi, sans doute ? interrompit Soël.
— Tu le sauras plus tard... Un jeune homme, qui avait ses entrées, lui demanda s'il restait un strapontin pour lui.
— Toujours pour vous, répondit M"""^ Eloi ; prenez le fauteuil 32.
— Eh bien ! reprit le peintre, puisque vous êtes si bonne pour moi, vous seriez bien aimable de glisser ce billet à la personne qui est là, à droite.
L'ouvreuse se récria :
— Mais ce n'est pas une femme pour vous ; elle a dépassé la trentaine, elle est cotée sur la place, classée dans les demi-castors.
— Que voulez-vous ? elle me plaît. Quand je la vois, j'ai des fourmis sous la peau.
— C'est bien, donnez votre billet.
Et, quand le peintre fut assis, elle attacha le billet avec une épingle dans la pelisse de la baronne.
Le manège dura trois semaines. Au septième billet, formulé en termes de buisson ardent, le peintre reçut une lettre dans laquelle on le suppliait de ne plus écrire. Le mari, ancien général, pourrait se douter de quelque chose en le voyant régulièrement au même fauteuil, les yeux constamment tournés vers sa loge.
Le peintre demanda des explications à xM"'^ Eloi.
— Je me suis trompée, répondit celle-ci. J'ai remis toutes vos lettres à la baronne.
— Quelle baronne ?
— M"''" de Pierrefitte... qui occupe la loge située à côté de celle de cette vieille cocotte. La baronne est charmante, l'autre n'est pas votre affaire. La baronne est sage, jolie comme un bouton de rose-thé, mariée à un vieux mari... et, grâce à moi, elle vous aime.
— Pas possible!
l'ouvreuse 27
— Croyez-moi ! je m'y connais.
Le mercredi suivant, le baron arriva seul à rOpéra. Il était pâle, nerveux, et mordillait sa moustache.
— Venez ici ! dit-il à M"'" Eloi. Yoici un billet de mille francs. Désignez- moi l'insolent qui écrit les lettres remises par vous à ma femme.
M"'^ Eloi eut un sourire de diabolique salisfaction.
— Attendez ! répondit-elle.
Cinq ou six minutes plus tard, un personnage apparut au bout du couloir. Brun, grosse moustache compacte avec une apparence de palissandre, une étincelle dans chaque œil. Il se nommait Diego Roberto et venait de faire une tourn ée en Amérique où il logeait vingt-cinq balles dans le goulot de vingt-cinq bouteilles lancées en l'air. La bouteille restait intacte, le fond seul était brisé.
— C'est celui-ci, dit M°^« Eloi.
Le baron marcha sur l'homme et le souffleta. Toute explication était inutile après l'affront reçu. L'offenseur se croyait compris et ne voulait pas mettre ses témoins dans la confidence. 11 prétendit que l'Américain l'avait grossièrement bousculé, ce qui n'étonna personne.
Le combat eut lieu le lendemain ; le baron reçut une balle en pleine poitrine et ne survécut que deux jours à sa blessure.
Dès qu'elle apprit le résultat du dael, M"^^ Eloi se rendit à l'hôtel du baron, prétendant qu'elle avait une importante révélation à lui faire.
— Vous ne m'avez pas reconnue ? dit-elle à M. de Pierrefitte.
— Non, murmura celui-ci.
— Vous voyez ce que je suis... et voici ce que j'ai été, dit-elle en lui mettant sous les yeux une miniature.
— Armmde ! s'écria le baron d'une voix rauque.
— Oui, Armande, séduite, abandonnée par vous, et qui a remis à votre femme des lettres destinées à une autre !
— Assez ! murmura le baron.
— Oui, assez, répondit M"^ Eloi. Vous mourrez de ma main et votre veuve épousera celui qu'elle aime, un mari choisi par moi I
Et Valmay ajouta :
— 11 en a été comme l'a dit M"''^ Eloi. Voilà pourquoi et comment je suis l'heureux mari de M""" la baronne veuve de Pierrefitte !
Le dernier mois de l'automne 189... a été' plein d'émotions pour la petite ville de Saint-Missant, dix -huit mille habitants, tribunal de l'''" instance, lycée, bibliothèque, musée. Ce fut d'abord le crime de Laleu-sur-YoUe, village situé à un kilomètre de Saint-Missant, l'assassinat d'un fermier et l'incendie allumé pour dépister la justice. Mais il arriva précisément que le feu n'atteignit pas le recoin où avait été traîné le cadavre. Le couteau dont s'était servi l'assassin fut retrouvé dans le puits, et, du couteau à son propriétaire, l'enquête fut courte. Un manche en corne de bœuf, orné d'un petit losange d'argent ; tous ceux du village à qui on le montra s'écrièrent : C'est le couteau d'Etienne!
Etienne était un grand gaillard, âgé de trente ans à peine, employé comme contre-maître dans une carrière du voisinage. Il avait eu de fré-
quentes discussions avec le fermier ; plus d'une fois, au cabaret, ils avaient failli en venir aux mains. Une femme était, disait-on, la première cause de cette haine.
Le meurtre avait été prémédité, et l'incendie ne pouvant passer pour une circonstance atténuante, Etienne fut condamné à mort. Pourvoi et recours en grâce furent rejetés...
Les bois de justice arrivèrent de Paris — où les départements se fournissent toujours d'échafauds — et, au petit jour, le 14 décembre, la tête d'Etienne tomba dans le panier dont nul ne fait danser l'anse.
VAbeille de Saint-Missant^ journal politique, comm.ercial, agricole et littéraire, paraissant deux fois par semaine, rendit en termes émus un compte-rendu détaillé de l'exécution.
Je n'étonnerai pas le lecteur en disant que l'article se terminait par ces mots : «Un coup sourd retentit; la justice des hommes était satisfaite! »
Un vieux prêtre, l'excellent M. Péjoine, curé de la cathédrale, s'était fait un devoir d'assister le condamné à ses derniers moments. Il eut la consolation de ramener Etienne à de pieux sentiments : le criminel manifesta un profond repentir et sut mourir avec une exemplaire résignation. Il embrassa le ministi-e de Dieu, et s'élança dans la lunette avec autant de calme que s'il eût pris un billet de retour.
L'abl)é Péjoine lui consacra quelques paroles au prône du dimanche suivant ; il engagea les jeunes gens du paj^s qui, du reste, jouaient au billard pendant la messe, à ne pas oublier l'exemple terrible qu'ils avaient eu sous les yeux: un homme jeune, bien doue', entraîné jusqu'au crime par de mauvaises passions. Dieu lui pardonnerait, sans doute; mais combien il eût été plus prudent de ne pas courir cette chance !
Les mères pleuraient, les vieilles dévotes hochaient la tête, et le bedeau exprimait par gestes son admiration pour M. le curé qui se surpassait cejour-là.
Depuis vingt-cinq ans que l'abbé Péjoine avait été placé à la tête de la paroisse, la moitié de la ville lui devait l'instruction religieuse. Du catéchisme au mariage, trois générations avaient reçu de lui l'absolution et la bénédiction. Quand il allait par les rues, d'un pas toujours lent, avec sa bonne figure si calme sous ses cheveux blancs, tous se découvraient.
Puis, tout à'coup, un bruit se répand par la ville. On se parle à l'oreille, chacun se récrie.
— Ce n'est pas possible, c'est une calomnie I
Calomnie est bientôt dit ; on l'a n^ ce qui s'appelle vu. Plusieurs témoins sont là pour l'affirmer.
Quoi donc? ce veillard, ce prêtre vénérable, est entré à la nuit tombante dans une maison infâme.
Il a demandé M'^* Elisa, et comme on lui a répondu qu'elle avait changé de résidence, il s'est transporté dans l'autre maison, rue des Remparts, près de la caserne. Cette fois, Elisa a répondu à l'appel ! Le vieux curé a causé avec elle et lui a fait un cadeau en sortant.
Le scandale éclata. Il n'y eut qu'un cri d'indignation dans la ville. Le Réveil du Peuple publia des articles foudroyants sur la façon qu'ont les robins de comprendre la chasteté.
« Us ne se cachent même plus,s'écriait le rédacteur. On a vu un tonsuré, un vieillard, se glisser en rasant les murs dans une de ces maisons où les soldats vont chercher l'amour au rabais. L'œil luisant, la lèvre allumée, il a poussé la porte entr'ouverte. Il a demandé une des filles dont la réputation était sans doute venue jusqu'à lui. Comment avait-il appris son nom, si ce n'est par l'aveu fait au confessionnal par quelque lycéen perverti, en avance sur sa majorité ? »
Il y en avait, de ce style, une colonne et demie, du Juvénal de province.
L'abbé Péjoine ne se doutait de rien et continuait à dire sa messe, à donner de petites tapes amicales sur la joue des enfants qu'on lui amenait à la sacristie pour les préparer à la première communion. Il s'apercevait bien qu'il lui venait moins de fidèles ; il constatait, sans en deviner le motif, que le vide se faisait peu à peu autour de
UN VIELX SATYRE 33-
lui. Dans la rue, quand il saluait des paroissiennes zéle'es qui, naguère, s'arrêtaient pour prendre des nouvelles de sa santé, il les voyait s'incliner et continuer précipitamment leur chemin. Un jour qu'il arrêta la femme du percepteur pour lui demander un petit renseignement, il s'aperçut qu'une rougeur soudaine lui montait à la figure. Elle balbutia quelques -mots et s'éloigna — comme on s'enfuit.
V Inflexible, journal du chef-lieu, n'avait point classé l'affaire. Un article y parut, qui mettait les points sur les i.
Ce réquisitoire — des plus violents — était intitulé : Un vieux satyre.
L'évêque, auquel plusieurs lettres anonymes avaient été adressées, finit par s'émouvoir de ce tapage. Il voulut se rendre compte par lui-même de l'origine de ces bruits, et commença une tournée pastorale par sa bonne ville de Saint- Missant. A l'étonnement douloureux de l'abbé Péjoine, Sa Grandeur descendit chez un chanoine du chapitre, au lieu d'occuper à la cure, la chambre qui, depuis dix ans, avait l'honneur de le recevoir.
Le lendemain de l'arrivée de M^"" Truphême, le bon vieux curé vint faire sa visite à l'évêque.
— Monsieur le curé, lui dit Sa Grandeur, j'ai des explications à vous demander.
— A moi, Monseigneur ?
— Vous devez savoir de quoi il s'agit ?
— Je prie Votre Grandeur de m'excuser, répondit le pauvre vieux, tout interloqué, mais je ne m'en doute même pas.
L'évéque fixa sur lui un regard sévère :
— Vous ne lisez donc pas les journaux ?
— Je lis VUnivers, quelquefois le Monde que M""^ la supérieure des sœurs de l'Espérance a la bonté de me prêter.
— Alors, vous ne savez rien de ce qu'on dit dans votre entourage, rien du scandale qui se fait autour de votre nom ?
Le vieux prêlre se leva frémissant, les mains tremblantes. Il balbutia :
— Qu'ai-je donc fait, grand Dieu !
L'évêque continua :
— Vous êtes accusé d'être allé dans une mauvaise maison, un des repaires de Satan, et d'y avoir demandé une fille Elisa.
— Moi?
— Vous. Voici des journaux qui racontent le fait tout au long... Lisez plutôt. Ici : « U7i nouveau scandale clérical » ; là : « Un calotin qui ne s'embête pas. »
— Est-il possible ? murmura le curé, dont les yeux s'emplirent de larmes.
— Répondez franchement à ma question, poursuivit l'évêque. Etes-vous, oui ou non, entré dans une maison infâme de la rue des Remparts ?
Le curé porta la main à son front.
— Oui, oui, fit-il, les yeux pleins de larmes, je me rappelle.
— Comment, vous ! fit le prélat, à votre âge?
— Ah ! Monseigneur, reprit l'abbé Péjoine, je n'ai pas vu le mal...
— Expliquez-vous.
— Votre Grandeur n'ignore pas que j'ai assisté à la dernière heure le malheureux Etienne, exécuté à Saint-Missant, sur la place du Marché. Ce malheureux a fait une fin chrétienne, son repentir a été sincère. J'ai appelé sur lui le pardon de Dieu... Quelques instants avant de marcher à la mort, il m*a chargé d'accomplir ses dernières volontés : « — Mon père, m'a-t-il dit, je vous prie de remettre celte montre d'argent à ma mère, qui habite le village de Laleu-sur-Yolle, et cette bague à M"'' Elisa, qu'on trouvera dans la rue Jacquier, n Ne l'ayant pas rencontrée à cette adresse, je me suis rendu à sa nouvelle demeure... rue des Remparts, c'est bien cela. Il y avait trois ou quatre femmes au rez-de-chaussée ; j'ai pensé que c'était un atelier, une fabrique, que sais-je ? Ah ! Monseigneur, je suis la cause innocente des accusations portées contre notre sainte Eglise... Pardonnez-moi I
L'évêque releva le pauvre vieillard, et le dimanche suivant, du haut de la chaire, il conta l'histoire vraie. Il appela la pitié sur ce vieux
prêtre accomplissant les derniers vœux d'un criminel déjà près de Dieu... Les femmes pleuraient, tous les assistants cédaient à rémolion et, à la sortie de l'église, le curé calomnié fut presque l'objet d'une ovation.
Le soir, au café du Commerce, un conseiller municipal interpella ironiquement le rédacteur du Réveil de Saint-Missant :
— Que pensez-vous de cela ? lui demanda-t-
— Je pense, répondit l'autre en faisant un carambolage, que les calutins sont plus forts que nous !
ELVIRE VExXOEE
Le baron d'Ambéry a été pendant vingt ans l'un des grands macbinistes de la Bourse. Ce n'était pas Rothschild, mais il avait passé près de lui. Un coup de télégraphe lui assurant un bénéfice de deux centimes entre les cours de Rome ou de Berlin et ceux de Paris siî soldait pour lui par un bénéfice de deux ou trois millions. Quand périclitait une société anonyme, une entreprise industrielle, d'Ambéry s'entendait avec le conseil d'administration, provoquait une asfsemblée générale des actionnaires ; finalement, mettait la main sur l'affaire. Il faisait un appel de fonds ou doublait le capital. L'émission lui donnait un gros bénéfice et les choses suivaient leurs cours — à la Bourse.
Sa fortune personnelle fut, un moment, évaluée à soixante millions. Soixante millions en papier^
en valeurs diverses qu'il eut été difficile de réaliser, mais dont les revenus étaient à peu près encaissés. En réalité, d'Ambéry était propriétaire de l'immeuble où se trouvaient ses bureaux et ses guichets, d'un hôtel avenue Friedland et d'un château dans le département de l'Oise, avec un parc de dix hectares et trois cents hectares de bois. Les équipages de M. d'Ambéry, merveilleusement attelés, pouvaient lutter avec ceux des lords les plus réputés, et les princes étrangers étaient familiers des chasses du riche banquier. Les faisans, les perdreaux y étaient abattus par centaines, et on ne pouvait tourner une allée sans mettre en fuite un cerf, un daim ou quelques chevreuils.
Le baron avait sa loge à l'Opéra et une avantscène le mardi à la Comédie-Française. Habitué à lutter avec la fortune, aucune crise ne savait l'émouvoir ; une brèche de plusieurs millions amenait rur son visage un pli qui passait comme un éclair, ou un froncement de sourcils aussitôt suivi d'un sourire énigmatique. Doué d'un sangfroid extraordinaire, il fut à plusieurs reprises à deux doigts de la ruine ; mais, prompt à se retourner, il rétablissait l'équilibre par une contrepartie de ses opérations.
Il fut deux fois élu député par des conservateurs de province, resta sur le carreau aux élections qui précédèrent le krach du Panama, ce qui
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le sauva peut-être d'une condamnation. Cet insuccès fut une chance heureuse.
Libertin à l'excès, il aimait la chair fraîche et la chair peinte. Des matrones expertes lui amenaient des fruits verts dans un élégant et discret pied-à-terre du quartier Monceau. Il eut dans les théâtres, à l'Opéra et ailleurs, les femmes en vue que se disputent les hauts viveurs pour qui une grande cantatrice et une célèbre ballerine valent leur pesant de perles.
11 était pourtant marié, le baron d'Ambéry. Une ancienne famille du Poitou avait, pour lui, retiré du couvent des sœurs de la Providence une frêle et gracieuse enfant qui fut conduite à l'autel comme à l'échafaud. Le marquis de la Roche- Saint-Héraye vivotait dans les ruines de son castel naguère assiégé par les bleus ; sa tour gisait, comme un cadavre sans sépulture, dans le fossé comblé peu à peu et où avaient poussé des arbustes. Le moulin s'écroulait, la roue, dès longtemps, ne tournait plus et chaque matin, dans 'sa lorgue prière, la vieille M™- de Saint-Héraye priait Dieu de prendre en pitié sa fille Fabienne. Et voilà qu'un jour, à Poitiers, d'Ambéry, qui était venu tâter le terrain électoral, rencontra M"* de Saint-Héraye chez un ami de Févéché. Fabienne fut pour lui comme une apparition ; cette vierge aux yeux d'un bleu foncé sous des sourcils qu'on eût dit faits au pinceau, cette peau
k) ÏAIU.EALX VIVANTS
blanche que le cloître avait préservée du hâle, soulevèrent un frisson chez le Parisien déjà blasé. Il lui fallait une entrée dans le faubourg Saint- Germain et il pensa que l'idéale beauté de Fabienne y serait d'un effet sûr ; on envierait son bonheur, et quoi de plus doux que d'être envié ? En tout cas, d'Ambéry se sentait pris, envahi ; il lui fallait celte pureté.
11 demanda la main de Fabienne. Le vieux marquis en tressaillit de joie ; sa fille aurait un hôtel, des diamants, des voitures ; elle occuperait dans la société parisienne le rang auquel so.n nom lui donnait droit, et on relèverait la tour, qui serait de nouveau scellée au donjon ! M. de la Roche- Saint-Héraye ne perdit point son temps à étudier la généalogie du prétendant et Fabienne devint M"'^ la baronne d'Ambéry.
Gêné par ses relations dans le monde des lihmpenseusesj d'Ambéry, un peu bourgeois dans le fond, fit le voyage classique, la Suisse et l'Italie. 11 brûla les musées et vint installer sa femme dans le château des bords de l'Oise ; il était à quarante minutes de Paris, pouvait vaquer à ses affaires pendant la journée et revenir passer la soirée au clair de la lune de miel.
La première année s'écoula en douceur, puis d'Ambéry reprit ses habitudes de club et de turf; il jouait gros jeu, rentrait au petit jour. Fabienne avait pris possession, dans l'hôtel de l'avenue de
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Friedland, d'un appartement séparé de celui de son mari. Elle ne le voyait guère que deux ou trois fois par semaine. Inquiète, elle questionna des amies du grand monde qui lui dirent qu'il en était ainsi de tous les ménages parisiens. Chacun avait ses coudées franches, la femme aussi bien que le mari. Il s'agissait d'éviter le scandale pour que l'opinion lût satisfaite. Peu importaient les petits potins, les chuchotements et les rires malicieux derrière l'éventail ; il faut bien causer de quelque chose.
Peu à peu, d'Ambéry reprit sa vie scandaleuse. Il devint ouvertement le protecteur de la Corridina, première danseuse qui, de Milan, était venue à l'Opéra. Il se montrait avec elle au Bois, au café Anglais, la promenait jusque dans l'enceinte du pesage. Les échos des journaux boulevardiers notaient soigneusement sa présence à toutes les fêtes sportives :
« Remarqué dans les tribunes la Corridina, plus resplendissante que jamais et suivie de près parle baron d'A..., toujours jeune et toujours épris ».
Ou bien encore :
« L'ouverture du Concours hippique a été des plus brillantes. On remarquait, parmi les élégantes, la Corridina, accompagnée de son inséparable, le baron d'A.. »
Qu'il s'agît d'un souper au Continental, d'un
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bal de charité, on était siir d'y rencontrer le baron et l'illustre ballerine.
Au début de son mariage, Fabienne avait trouvé M. d'Ambéry galant, empressé; tous les matins, à son réveil, une femme de chambre apportait un bouquet à la baronne. Elle trouvait sur un chiffonnier une parure, un bracelet, un diadème. Puis le baron avait du monde \ sa conversation, souvent brillante, s'émaillait de formules parisiennes qui faisaient sourire la provinciale novice. Un jour nouveau s'ouvrait pour elle ; faute de comparaison possible, elle se mit à aimer son mari naïvement et comme étant le seul homme qu'elle pût aimer.
Puis les manières du baron changèrent tout à coup. Des gestes d'impatience ^lui échappaient, de petits haussements d'épaules, des réponses ironiques. — c II me trouve bête, » pensa Fabienne, qui s'attrista.
Elle se sentit chaque jour plus délaissée, et plui d'une fois, après avoir ouvert son piano, elle appuya son front sur sa main et laissa couler des larmes silencieuses. Elle goûtait un plaisir amer à se reporter aux jours de son enfance, au couvent où toutes l'aimaient, au vieux château délabré, entouré d'ormes et de châtaigniers, à la grande avenue qui conduisait à la route de Melle el où on allait s'asseoir, l'été, sous les branches qui s'enlaçaient et formaient un dôme