DEUXIEME PARTIE
l*' Ouverture du Borna ii d'un
singe A. Charpentier
2" Les pleurs d'une )uère,vo-
niance G. Courtelixe
£" Cavatine des ^^ép■re.s sicilien nés ^exécutée parM.Deibler Desormes
4" Un accouchement au xiu^ siècle, légende en spirale. Regor Nitram
5" Ça vous coup' la gueule àquin::e pas, chanson parisienne, exécutée par M™e Bréval (de l'Opéra) Camille Cinq Sens
6" Plus de ciel ! rêverie blasphématoire Regor Nitram
La soirée sera terminée par
Prends garde à tes pieds !
proverbe mêlé d'ariettes, de M. Burani fils Acteurs : MM. Moune et Sully Mlle Rachel
Fauteuils réservés : 20 francs ; les dix derniers rangs : 2 fr. 50.
Secondes : 1 franc. (On accepte en paiement les timbres oblitérés.)
On trouvera des billels dans les principaux bureaux de tabac
Le grand jour est venu. Dès sept heures du soir, les galeries de la Bodinière sont brillamment éclairées. Un commissionnaire stationne devant la porte, dans l'intention d'ouvrir les portières des voitures.
A huit heures, un contrôleur s'installe derrière un petit comptoir vitré.
Entrent un monsieur et une dame avec des billets d'auteur. A 8 heures 1/4 M. Béchamel arrive et place ses invités. Les secondes sont déjà bondées.
Cri du contrôleur à qui un Monsieur de province remet un billet payé. Le contrôleur accompagne ce spectateur inattendu, le recommande à l'ouvreuse et se retire en donnant les signes d'une vive émotion.
Un instant après, Béchamel, instruit de l'incident, contemple le payant et se retire en disant : « Cet homme a un air d'honnêteté bien difficile à rencontrer de notre temps I »
Le rideau se lève et le spectacle suit son cours.
Regor Nitram est religieusement écoulé.
EtoileSy séchez vos pleurs ! obtient un véritable succès. Le poète est rappelé trois fois ; Béchamel lui jette un bouquet.
Le payant paraît stupéfait.
Du reste, aucun incident ne vient troubler la représentation.
V Hymne de geste perpétuel xiQ paraît pas compris de tout le monde, mais le triomphe de Nitram n'en est pas moins complet.
11 attend que le public soit sorti pour se rendre avec quelques amis à la brasserie des Jeûneurs. Mais à peine Je public a-t-ii commencé à s'écrouler qu'une violente rumeur se produit. C'est le Monsieur payant qui flanque une pile au contrôleur.
Les Espagnols sont une noble et fière race, brave parmi les plus braves. L'Espagne a jadis imposé la loi au vieux monde et conquis le monde nouveau. Sa décadence, comme celle du Portugal, est née de son plus glorieux triomphe et de l'abus qu'elle en a fait. L'uue et l'autre fondèrent par delà TOcéan des colonies immenses, soumises au monopole^ et dont elles recueillirent les trésors. Fiers de cette richesse stérile pour le peuple, l'Espagne et le Portugal laissèrent à la noblesse un pouvoir sans responsabilité. L'opulence de l'aristocratie s'accrut aux dépens de la masse, dont l'activité se trouva tarie dans ses sources et qui vit ses maîtres, gorgés d'or, s'énerver et déchoir. A la dégradation physique, née des passions sans frein, de la paresse et des excès, se joignit la dégradation in-
tellecluelle fomentée par l'Inquisition. La science proscrite, la masse terrifiée, l'examen interdit, la pensée captive,- l'échange des idées considéré comme un crime conduisirent l'Espagne à l'apathie.
Dans un pays dont le sol fournil aux besoins qui le sollicitent paresseusement, le paysan, couché à l'ombre du figuier paternel, s'endormait en rêvant à ce passé glorieux, immortalisé par les exploits de ses ancêtres.
L'Espagnol est, de tous les peuples, celui dont rhistoire]est la plus sombre et la plus terrible. Partout où ont passé les Espagnols, le sang a coulé à flots.
Les tenailles, le feu ont martyrisé les vaincus. Pizarre, Fernand Corlez en Amérique, le duc d'Albe dans les Flandres, l'Inquisition dans la métropole ont rougi la terre de sang et empli le ciel de hurlements. De cette ancienne barbarie, les modernes n'ont conservé que les courtes de taureaux.
Le spectacle est superbe, nous dit-on ; je n'y contredis point, ma's un autodafé aussi est un beau spectacle. Un autodafé ferait encore beaucoup d'argent rue Pergolèse.
Qu'on lue le taureau dans l'arène ou qu'on ne
le tue pas, peu m'importe. Il n'y gagne que le
temps de passer de l'arène à l'abattoir. Ce qui
me fait horreur, c'est le feu mis dans la plaie
vive, c'est cette odeur de bifteck qui se dégage d'un auimal que harcèlent encore les piques et qui bondit, hurlant de douleur, au milieu de ses bourreaux. C'est lâche, c'est rt^pugnant. Et ces chevaux éventrés, dont les entrailles roulent sur le sable et dont les éperons labourent les flancs vidés 1 Xon, ce n'est pas là un spectacle digne d'une civilisation avancée.
Notre époque est peu tendre pour les animaux. Le nombre des chiens amenés à la fourrière (avant le grand carnage de Pharaon Lozé) fut, pour une année, 4,3i8, sur lesquels 3,498 furent mis à mort — de piano — et 7i0 livrés aux expériences, c'est-à-dire charcutés, sciés, voués à des tortures abominables.
Quatre voyageurs, curieux des choses parisiennes, ont publié, dans le Zoophilist, la relation d'une visite au laboratoire du professeur X... :
a Le 12 juin, nous nous présentons au laboratoire. A peine la porte était-elle ouverte que nous entendons des gémissements et des cris. En entrant, nous voyons attaché sur une table un petit caniche sanglant, mutilé. Nous demandons ce qui lui a été fait ; on nous répond que l'estomac entier a été enlevé à 10 heures 30 du
matin et qu'on veut savoir combien de temps il pourra vivre en cet état. »
(Pourquoi ?)
« Lorsque nous quittons lelaboratoire,à quatre heures, le chien vivait encore. On nous raconta que le professeur X... avait une ferme dans laquelle il faisait élever des chiens pour ses expériences ; il n'avait au laboratoire que le nombre voulu pour la journée. Il s'en trouvait à ce moment-là une cinquantaine, de toutes les espèces et de toutes les tailles : deux superbes bouledogues, avtc les oreilles coupées, plusieurs terriers de pure race, des caniches tondus et rasés. Evidemment, ces chiens-là ne venaient point de la campagne ; ils avaient dû être volés et vendus à l'aimable docteur.
(( Lorsque nous revenons le lendemain, nous voyons deux gros chiens placés sur une table ; le premier était un terre-neuve à moitié mort de faim ; les pattes étaient tirées si violemment que nous avons pu croire ces membres disloqués. L'autre, un beau grand chien noir, attendait son tour.
« A quatre heures, on amena sept chiens et c'était pitié de voir la joie de ces pauvres animaux qui avaient été enfermés et qui remerciaient leurs tortionnaires, s'imaginant qu'ils étaient rendus à la liberté ; ils sautaient autour d'eux et leur faisaient mille caresses tandis que
LES INNOCENTS o9
les bourreaux les empoignaient un à un pour les attacher sur la table de torture. Au milieu du sang et des hurlements de douleur, les opérateurs fumaient et causaient gaiement. Quand l'animal poussait des cris trop prolongés, le tortionnaire le battait en lui commandant le silence. »
Eh bien ! vrai, j'aime mieux Deibler et, réflexion faite, je ne vois plus ce que nous avons à reprocher aux picadores qui risquent au moins leur peau.
Les camarades de planète que l'homme appelle « les bêtes y> ont les mêmes organes que lui ; plusieurs, tels que le chien, Téle'phant et quelques autre^ ont la mémoire et le raisonnement. Brodie, après d'amples considérations sur la matière, affirme que l'intelligence des animaux est de la même nature que celle de l'homme.
11 y a, dans l'univers, une vaste existence spirituelle, comme il y a une vaste existence matérielle ; un esprit qui, selon l'expression d'un grand poète allemand, dort dans la pierre, rêve dans l'animal, s'éveille dans l'homme. L'âme dérive-t-elle de l'une, comme le corps dérive de l'autre ? Retournent-ils tous deux de la même manière à la source d'où ils émanent ?
Etant donné ce doute, ou celte croyance, avons-nous le droit de tuer les animaux pour les manger? Il faut bien reconnaître que les hommes mangent les animaux pour ne pas se manger entre eux. Bien plus, ils propagent et multiplient certaines espèces qui, sans lui, eussent cessé d'exister ou seraient d'une rareté extrême. Tout ce que l'homme, dans sa dignité, doit à l'animal, c'est de lui épargner la souffrance, la douleur.
Que serait le monde s'il n'avait d'autre habitant que l'homme ? la terre sans les hôtes des bois et des champs, la mer et les fleuves sans les poissons, l'air sans le chant des oiseaux et le bourdonnement des insectes ? Imagine-t-on ce silence lugubre, cette monotonie du désert ?QLie serait la fleur sans l'abeilb et le papillon, le fossé sans la libellule ? Ilien au dessus, rien autour de nous, que le bruit du vent, l'éclat du tonnerre, le clapotement des eaux. La terre silencieuse comme une peinture, le paysage semblable au papier découpé !
C'est une rêverie agréable, quoique un peu extravagante, que de se figurer l'homme vivant dans une complète harmonie avec les autres habitants de la terre, l'ami de quelques-uns, le protecteur des autres, l'observateur de tous. Qui peut dire quelles relations nouvelles et imprévues auraient pu s'établir sur cette base de confiance et d'affection ?
François de Nion me disait dernièrement qu'il attendait le Christ des bêtes, le rédempteur de tous les opprimés de la nature.
L'idée d'un paradis d'animaux, se mouvant sans crainte de Tiiommc, n'est pas tout à fait imaginaire. Quelque chose de semblable fut réservé à quelques naufragés, abordant dans l'une des îles inexplorées du Pacifique. Des oiseaux à plumage étrange venaient au devant d'eux, les regardant avec curiosité. Des plioques nageaient autour du canot ; les pingouins se dandinaient sur leur passage ; les gelinottes ne quittaient point leur branche. Un coup de fusil suffit à roubler cette confiance mal placée.
Ce qui gâte tout cela, c'est que les animaux se servent de nourriture les uns aux autres. Les carnassiers obéissent à leurs instincts. Il est impossible de ne pas partager l'opinion de ce positiviste qui, entendant parler par une émule de Séverine d'un âge futur où le loup et l'agneau se coucheraient l'un près de l'autre, ajoutait que l'intimité serait si complète que a l'agneau serait dans le loup ».
Le sauvage se plaît dans le meurtre ; son
62 TAJÎLKAUX VIVANTS
frère civilisé ne connaît d'autre borne à ses penchants destructeurs que l'intérêt de sa propriété. Un grand nombre de races d^animaux a déjà disparu ; les éléphants, les girafes, les autruches auront leur tour après le castor, le buffle, le phoque. Moloch triomphe.
Un jour viendra où on ne trouvera, en battant les campagnes, ni cerfs, ni «hevreuils, ni lièvres, ni lapins, ni perdreaux.
Ce n'est point par le refroidissement du globe que périra l'humanité, c'est par l'anéantissement de tout ce qui la faisait vivre.
Que de petits meurent de faim dans le terrier ou dans le nid, tandis que la mère est suspendue par les pattes ou par le bec dans le gardemanger de la ferme ou du château !
Les animaux domestiques même reçoivent la mort pour prix de leurs services.
Et que sont, après tout, ces auxiliaires de l'homme, sinon des parents pauvres ?
Quand Eve commit la grande désobéissance, Dieu lui dit : « La femme enfantera dans la douleur. »
Mais ce n'est pas seulement la femme qui enfante dans la douleur, ce sont les femelles de tous les animaux 1
J'ai lu, ces jours-ci, dans un journal parisien,
un bout de dialogue qui en dit plus long qu'il n'en a l'air. Un enfant demande à son père.
— Pourquoi n'y a-t-il qu'un Dieu ?
Le père répond :
— Parce que, s'il y en avait deux, ils se battraient.
Eh bien ! mon avis est qu'il y en a deux, et ils se battent. Les peuples qui invoquent l'esprit du mal et lui font des sacrifices suivent certainement une tradition des premiers âges. Le bon Dieu a été vaincu, dès l'origine, mais comme il avait encore une certaine puissance, il a obtenu son traité de Francfort. 11 règne sur les honnêtes gens, sur les âmes sincères, sur les animaux utiles et bienfaisants. L'autre, le Dieu du mal, commande aux conquérants, aux tourmenteurs, aux oppresseurs de tout ordre ; il a le tigre, la vipère,le scorpion, le requin dans les eaux salées, le brochet dans les eaux douces, l'homme presque partout.
Le Dieu bon nous donne le blé, la fleur, la lumière ; l'autre les reprend avec la grêle, l'orage, la tempête. Et l'homme est un si étrange produit qu'il les révère et les sert tous les deux.
D... avait à la campagne un chevreau apprivoisé que tout le monde caressait et qui léchait toutes les mains. C'était un plaisir de le voir gambader sur la pelouse et accourir vers celui qui l'appelait.
Un jour de disette, — il n'y avait rien chez le boucher du village, et des visiteurs de haute lignée étaient arrivés sans prévenir, — on tordit le col à deux ou trois poulets et on immola le chevreau.
Le surlendemain, à l'heure du déjeuner, un visiteur s'étonna de n'avoir pas vu en entrant Je gracieux animal.
— On l'a tué hier, répondit D... : ce morceau de filet froid est '.out ce qui en reste.
— Et vous avez le courage de le manger ? D... répondit avec un soupir :
— Je le mange... en pleurant.
UN VOL
Arnold se promenait avec agitation sur le trottoir de la rue de Tournon. Une préoccupalion évidente lui faisait le pas saccadé.
Je lui demandai :
— Tu attends quelqu'un pour le gifler?
— Pas précisément, répondit-il. Je n'ai pas la conscience tranquille, voilà tout.
— Alors je te quitte.
— Non, reste, au contraire.
Et il ajouta :
— Je ne sais comment faire accepter deux cents francs à la concierge de celte maison qui est là.
— Si tu les lui donnais simplement?
— Elle les a refusés.
— Insiste !
— L'insistance serait un aveu.
— L'aveu de quoi ?
— Je l'ai volée.
— Pas possible?
— Écoute... et juge.
Il prit un temps et continua :
— Tu sais que je suis toujours amoureux de ma femme. Après un an de mariage, cela n'est pas commun ; mais elle est si gentille, si vive, si impressionnable, que je de'couvre à chaque instant en elle des aperçus nouveaux. Quand nous sortons, par un beau jour, et que nous parcourons la rue de la Paix et les boulevards, elle s'arrête à tous les e'talages. Elle voudrait ceci, puis cela, que je ne puis lui offrir. Elle pousse un soupir et nous continuons noire promenade. Tous ses désirs sont passagers ; comme la demoiselle aux ailes bleuâtres, elle se pose un instant sur la fleur et s'en détache bientôt sans qu'il y reste de trace. Mais, de tous ces caprices que j'ai vus naître et s'effacer tant de fois, il en est un que j'ai dû satisfaire. Avant mon mariage, Emma, qui demeurait avec sa mère dans cette maison, descendait souvent du troisième étage dans la loge de la concierge pour regarder et surtout pour entendre chanter son serin, un serin merveilleux. Jamais serin ne modula de sons plus doux, n'égrena des phrases plus surprenantes ; il eût battu, dans un concours, le rossignol et la fauvette.
UN YOL 67
Après notre mariage, Eaima vint hajjiler avec moi mon modeste rez-de-chaussée de la rue de Yaugirard, toute heureuse d'avoir un jardin de quarante mètres carrés, ombrage' par un arbre qui n'y fait pas trop mauvaise figure, quoique un peu triste, comme tous les prisonniers. Chaque fois qu'un rayon de soleil venait illuminer nos rosiers et nos dahlias, Emma s'écriait : « Comme Tiii serait heureux au milieu de cette verdure ! » Titi^ c'était le serin de la rue de Tournon.
Arnold interrompit Fa marche.
— Touché de la persistance de cette affection, ajouta-t-il, je me rends chez la portière, je cause avec elle et, finalement, j'aborde la question :
— iMa femme me parle souvent de votre serin, lui dis-je.
— Ah I oui, M'^e Emma avait pour lui la plus grande affection. Mais aussi, on parcourrait toute la Hollande sans trouver son égal.
, — Où donc pourrais-je en trouver un semblable ?
— Pour le plumage, c'est facile ; mais pour le chant, je ne crois pas qu'il s'en trouve un autre pour lutter avec lui.
— Yous devriez me le vendre.
La concierge eut un haut-le-corps :
— Oh ! ça. Monsieur, jamais !
— Cinquante francs ?
(iS TABLEAUX VIVANTS
■ — Pas possible.
— Cent francs ! •
— Je ne le donnerai à aucun prix.
— Eh bien ! deux cents francs?
Elle jeta un regard sur la cage où T'ïVe se payait une orgie de mouron, et répondit :
— J'en aurais trop de regret... Je ne puis m'en séparer.
Emma fut désolée de rinsuccès de ma démarche. La journée s'écoula tristement. Et je m'aperçus, quand nous sortions, qu'elle préféférait allonger le chemin que de passer par la rue de Tournon. Que le dirai-je? La diplomatie n'ayant pas réussi, je résolus d'employer la force. Sur ces entrefaites arriva le crime de Lyon, Tassassinat du piésident Carnot. Le lendemain, alors que Paris consterné s'arrachait les journaux, je passais devant la maison de la rue de Tournon au moment où la concierge, en toilette sévère, s'apprêtait à sortir.
— Je vais voir, me dit-elle, un de mes parents qui est vulet de pied à TElysée... Il va peut être perdre sa place. C'est mon mari qui garde Ja loge.
Une idée infernale traversa mon cerveau. Je sautai dans un fiacre et j'allai acheter chez un marchand d'oiseaux le serin qui ressemblait le plus à l'oiseau convoité, tant par la couleur du plumage que par une petite couronne noire sur
UN VOL 69
la lête. Cinq minutes après, j'entrai dans la loge et je priai le concierge de faire pour moi une petite course pour laquelle je lui donnai trois francs. Dès qu'il eut les talons tournés, j'enlevai le merveilleux chanteur et je glissai l'étranger dans la cage. Ma femme fut dans le ravissement... Cependant j'étais torturé par le remords et quelques jours plus tard je revins chez la concierge.
— Vous avez toujours votre serin ?
— Oui, Monsieur.
— Eh bien ! je vous en offre toujours deux cents francs...
• — Ah ! Monsieur I s'écria-t-elle, je ne le donnerais pas aujourd'hui pour une fortune. Croiriez-vous que, depuis la mort de M.. Carnot, il n'a pas chanté une seule fois ?
Le marchand m'avait vendu nne femelle.
ELEVAGE
Un hourra signala la prochaine arrivée des deux concurrents.
La foule, assemblée à l'entrée du vélodrome et surexcitée par les émouvants télégrammes de la matinée, se bouscula pour les apercevoir au loin, bien loin, taches mouvantes à peine distinctes, au sommet de cette rectihgne chaussée de Nanterre qui s'allonge tout droit dans la vallée de la Seine entre le Pecq et les Ternes. Mais aucune acclamation révélatrice de la victoire ne se fit entendre, car il était impossible, à celte distance, de deviner qui, de l'homme ou de la femme, triompherait dans cette lutte mémorable. Les coureurs semblaient avoir réglé de concert leur allure forcenée. L'emballement suprême pouvait seul donner davantage soit au recordman français, soit à la recordwoman bri-
tannique, — à celte Lily Badcoq dont les prouesses e'tonnaient les vélodromes européens, ou à ce Saturnin Gabin (record des milles mètres sur piste, des vingt-quatre heures sur route, lauréat de la course A^arsovie-Lyon) dont les exploits tenaient de la magie. Ce n'était pas un homme, c'était un vent.
Lutte entre la vieille Albion et la Gaule.
On se remémorait de groupe en groupe les péripéties successives du match et ses principaux incidents : comment ils avaient quitté Ispahan, tourné la mer Caspienne, franchi le Caucase^ traversé le Don, TAmour, la Crimée, escaladé les Balkans, routé parmi l'Autriche, l'Allemagne, le Luxembourg, le >îord, la Normandie, quasi d'une traite, sans un seul jour se perdre de vue, sans une faiblesse ni un accident. Depuis quelques jours, chacune de leurs étapes augmentait l'intérêt attaché à leur entreprise, l'orgueil de la vélocipédie et l'anxiété des bookmakers menacés d'une opération blanche. Un moment, de vagues informations avaient pu rompre l'équilibre des chances, le bruit courant que Lily Badcoq avait perdu quelques kilomètres on Bohème et que Gabin s'était laissé distancer dans le Tyroi. Mais la ponctuelle précision du télégraphe avait eu raison de ces inquiétudes dont l'unique effet consistait dans une exaltation fébrile des parieurs.
ELEVAGE 73
Et tels ils étaient partis, les deux rivaux illustres, tels maintenant ils se précipitaient vers le but, ensemble, à travers les poussières de la route.
Brusquement, ils disparurent au fond du vallon creusé par les contreforts du mont Valérien. L'attente de la foule alors s'alourdit d'une angoisse : un dénouement invisible se préparait sans doute. Un des coureurs allait reparaître seul au rond-point, sous le monument commémoratif de Barrias... Non ! On les vit de nouveau surgir ensemble de l'horizon !
Mais dès ce moment leur rapidité devint telle qu'ils en semblaient immobiles. Les spectateurs eurent à peine le temps d'évacuer la piste pavoisée d'oriflammes au fond de laquelle attendaient les juges, pâles mais dignes. La police veillait par bonheur et réussit à contenir cette multitude ardente. Des hurlements éperdus retentirent. On se parlait, on se tutoyait, on s'embrassait sans se connaître, la foule appartenant un moment à ce délire dont parle saint Thomas d'Aquin, à ce délire des feux d'artifice et des émeutes qui pousse les individus les plus étrangers les uns aux autres à subir le magnétisme des mêmes sensations, à prononcer les mêmes paroles et à exécuter les mêmes gestes, inconsciemment.
Quelques secondes encore... Enfin Lily et Saturnin entrèrent dans la pisle qu'ils parcoururent
74 TABLEAITX VIVANTS
comme le vent, afin ^d'aboutir au poteau qu'ils atteignirent ensemble. Toujours ensemble ! Si bien qu'aucun ne fut proclamé vainqueur et que cet extraordinaire effort demeura sans résultat.
En bookmaker consciencieux, Anatole Durozoir donna l'ordre à ses employés de reuibourser aux pontes l'intégralité des sommes versées, tandis que la plupart de ses collègues s'enfonçaient dans l'oubli avec des sacoches bien garnies. Jl ne daigna même pas retenir la commission d'usage, dont le taux équivalait pourtant à un aimable bénéfice, aimant mieux faire convenablement les choses et mériter des sympathies en se montrant beau joueur.
Ces comptes arrêtés, il se dirigea vers le pavillon du vélodrome, afin de présenter ses compliments aux cyclistes dès qu'ils échapperaient aux violences réparatrices des masseurs et aux transports d'une plèbe idolâtre.
Tandis qu'il attendait devant la buvette en dégustant une liqueur exotique, l'observateur attentif dont Ponson du Terrait regrette l'absence en ses merveilleux récits aurait pu, passant là d'aventure, l'entendre monologuer ainsi :
— Pourquoi pas ?... L'expérience, conseillée par la science, est presque garantie par la nature.
ELEVAGE 7o
Le règne animal la voit se renouveler chaque jour et réussir même dans quelque circonstance excentrique. L'ethnographie m'encourage, l'intérêt me détermine, l'avenir du sport m'inspirera et me protégera. C'est un axiome de physique que, lorsque deux forces se rencontrent, il faut qu'elles aient une résultante... Lily Badcoq et Saturnin Gabin resteront deux forces perdues tant qu'ils rouleront à travers monts et vaux parallèlement l'un à Tautre, c'est-à-dire sans jamais se rencontrer... 11 importe donc qu'ils so rencontrent. Et quelle rencontre plus immédiate^ plus absolue, que le mariage ?... Isolés, Lily et Saturnin sont à ce point identiques qu'en quinze journées d'émulation aucun des deux n'a pu gagner une longueur sur l'autre. Accouplés, ils ne peuvent manquer de donner des produits qui feront un jour l'orgueil du turf français.
Le soir même, il réunit à dîner les deux cyclistes et leur fit part de son rêve.
Cette idée de mariage fut d'autant mieux accueillie par Lily et Saturnin qu'ils se détestaient en se jalousant et se trouvaient complètement ruinés par leur match Ispahan-Paris. Durozoir n'eut point de peine à leur démontrer combien cette épreuve était décisive et qu'il leur fallait renoncer désormais à une rivahté sans espoir.
— Vous serez bien avancés, leur dit-il, quand vous vous serez obstinés à courir le monde
IC) TARLEAIX VIVANTS
côte-à-côte, presque sans boire, ni manger, ni dormir, en vous défiant du regard et vous souhaitant mal de mort tout le long de la route. Yous êtes tous deux en âge d'épousailles, car le céliljat n'a qu'un temps et l'homme n'est pas fait pour vivre seul. Et avec qui pourriez-vous contracter mariage ? Vous voyez-vous, vous, Lily, unie pour la vie à quelque conjoint jaloux et sédentaire qui ne pratiquerait point la pédale et ne consentirait sous aucun prétexte à vos courses transeuropéennes? Et vous, Saturnin, que deviendriez-vous au coin du feu, dans la vie d'intérieur ?... Mes bons amis, je vous le dis en vérité, vous fûtes créés et mis au monde pour vivre ensemble.
Et il ajouta d'un ton péremptoire :
— D'ailleurs je vous, dote et je vous installe I
Le temps strict des publications légales écoulé, le mariage fut célébré.
Durozoir avait fait aménager pour le couple une villa des environs de Paris sur la meilleure de nos routes nationales. Point de jardin. Sur l'emplacement, une piste de mille mètres de tour, aux tournants un peu brusques, s'allongeait pour les exercices quotidiens, sous un vitrage qui défiait l'averse et proscrivait la boue. Les installations hydrothérapiques firent l'admiration de la noce.
ELEVAGE il
C'est là qu'eut lieu le banquet solennel présidé par Durozoir, vis-à-vis de qui trônait la mariée flanquée de ses deux témoins qu'elle appelait ses entraîneurs.
Victor Hugo parle, dans un de ses chefs-d'œuvre, de l'ange pensif et radieux qui veille, un doigt sur la bouche, au seuil des alcôves nuptiales. Ce factionnaire divin n'eut guère à faire dans le vélodrome intime où Saturnin et Lil^ pouvaient cacher leur ivresse. Ils se séparèrent dès après le départ de leurs convives et procédèrent aux formalités habituelles de leur toilette nocturne : évaluation du poids acquis ou perdu, frictions à l'alcool, gymnastique de chambre pour entretenir le jeu des articulations et la souplesse des muscles, sudations et douches, massages locaux, lotions toniques, ingurgitation de boissons débilitantes. Ce fut long, ni elle ni lui n'ayant roulé de toute la journée. Jls s'endormirent enfin, épuisés, lisant, pour s'achever, quelque traité spécial sur l'entraînement d'après le système Schweininger ou sur le pneumatique increvable et son adaptation aux machines de course.
Le lendemain matin, sans qu'ils s'y fussent assigné rendez-vous, ils se retrouvèrent à la même heure sur leur piste particulière où les exercices
reprirent de plus belle. A midi, ils déjeunèrent après la douche et le tcte-à-lête roula presque uniquement sur des questions de métier. Quand Durozoir les vint visiter, la bonne lui apprit que tous deux venaient de sortir, chacun dans une direction différente, pour « couvrir » cinquante ou soixante kilomètres avant le dîner.
Vaguement inquiet, Durozoir imagina de leur faire présent d'un tandem afin de les amener à rouler sur la même unique machine. A voyager ensemble, ils se lieraient davantage. Ils y consentirent ; mais le malheur voulut qu'ils pédalassent selon deux méthodes difîférentes, également excellentes, mais absolument inconciliables. Une première promenade faillit les brouiller à jamais. Force fut à Durozoir de retirer son tandem dont l'usage eût divisé cette union si bien assortie. Mais comme, pour avoir abdiqué toute intention de concurrence, les époux n'avaient pas renoncé aux triomphes du vélodrome, ils retournèrent sans discontinuer à leurs exercices et ne négligèrent aucune occasion de se mesurer avec les recordmen en renom.
L'habitude est une seconde nature, dit ]a sagesse des nations. Erreur. C'est la première.
Cependant, vers le troisième ou quatrième mois
KLEVACxE ii)
des noces, un entretien sévère et mystérieux réunit un soir le bookmaker et son protégé. Durozoir fut sans doute éloquent jusqu'à la persuasion, car, de deux jours, les jeunes mariés ne mirent le nez dehors. Et, quelques semaines après, Durozoir fut avisé que la sélection tant attendue s'annonçait par des symptômes irrécusables. D'ores et déjà il fut arrêté que l'enfant à naître de ces parents prédestinés serait voué au sport cycliste et engagé dans les principales courses dès avant sa naissance, comme il se pratique pour les chevaux dans le Grand-Prix de Paris. Cet enfant reçut par avance le nom de Camille, le seul qui puisse s'adapter indifféremment à l'un ou à l'autre sexe.
Logique et diligent, Durozoir transmit la nouvelle aux organisateurs des matchs gigantesques qui devaient être courus, quinze ou dix-huit ans plus tard, à Vienne, Paris, Londres, New- York, Bruxelles, Chicago, Melbourne, etc. ; et Tenfant figura dès lors sur les programmes futurs avec la mention suivante :
a Camille, parLilyet Saturnin ».
Puis il attendit.
Jamais éleveur soucieux de ses écuries ne montra plus de sollicitude que le bookmaker visitant les époux Gabin dans leur vélocipédière. Il avait pris dans la maison, sans en demander la permission, l'autorité maîtresse d'une belle-mère sur le
80 TA lî LE AUX YIA'ANTS
ménage de sa lille enceinte. II réglait l'emploi du temps, l'heure du lever et du coucher, le menu des repas, le temps permis aux exercices. Le soir, sous la lampe, tous trois parlaient d'avenir, d'espérances, de gloire future, en aidant la jeune femme à confectionner la layette. C'était charmant.
On a hien raison de dire que la maternité transforme les femmes. Lily n'était plus reconnaissable. L'œil humide, la voix attendrie et chantante, elle bégayait son maternel amour en formules ambitieuses. Après avoir longtemps soutenu la supériorilé de la femme sur l'homme dans le cycle, elle souhaitait maintenant la venue d'un fils infatigable et pourvu de machines perfectionnées couvrant neuf mètres et demi d'un coup de pédale. Saturnin consentait à la retraite. Place aux jeunes ! Tout pour l'enfant I Sa femme et lui se retireraient quelque part, vers l'avenue delà Grande-Armée, dans un commerce de location et vente de bicyclettes, — comme Terront après la course de Pétersbourg-Paris.
11 naquit enfin, l'enfant si ardemment désiré, fils de la spéculation, de la science et de la volonté humaines, baby conçu selon la formule, presque sans amour, sans baisers et^sans caresses.