K LEVAGE
C'était bien l'enfant du cycle : la tête toute petite, des mollets énormes, des bras atrophiés, l'épine dorsale gibbeuse, ployée en demi-cercle, le siège étroit, les genoux cagneux, les épaules en dedans, le sexe à peu près nul.
— Quel chef-d'œuvre ! s'écria Durozoir.
Et, de fait, le fils de Lily Badcoq et deSaturnin Gabin réalise bien le chef-d'œuvre de cette imagination pervertie et féconde cependant qui permet aux hommes véritablement pratiques d'obtenir les mulets, les bardeaux et les léporides.
Qu'il soit appelé aux triomphes du vélodrome universel, cela ne fait point doute, mais cela à l'état de type unique et monstrueux, incapable de reproduction.
Jean Lormier était fils d'un chapelier de la rue de Rambuteau, lequel n'avait qu'une ambition : faire de son fils un fonctionnaire. Inspecteur des eaux et forêts, ingénieur, sous-préfet, peu lui importait, pourvu que Jean portât un habitbrodé et un chapeau à cornes. Le père Lormier, qui avait péniblement amassé sept mille francs de rente, n'hésita pas à faire entrer son fils au lycée Louis-leGrand. Les camarades se passèrent bientôt de main en main le prospectus que l'honnête chapelier faisait distribuer clans son quartier : « Lormier, inventeur du simili-castor. Prix unique : 3 fr.oO. On dira pourquoi. »
Et, dès que commençait la récréation, chacun venait tendre sa casquette à l'élève Jean, en disant : « Un coup de fer, s'il vous plaît ».
Un jour, Jean Lormier perdit patience ; il en-
voya de droite et de gauche quelques coups de poing d'une belle envolée : un nez saigna, un œil fut poché, une dent tomba sur le gravier, et quand Jean eut passé douze heures au séquestre, il rentra dans la vie en toute indépendance ; comme tous les hommes forts, il fut entouré de nombreux amis. De ce jour, Lormier, nature froide et sérieuse, se donna tout au travail. Chaque annd-e, il figura au premier rang dans le Palmarès et, au concours général, le prix d'honneur lui fut décerné. Il dîna chez le ministre et n'eut qu'à choisir une carrière à son gré. De nombreux avantages étaient attachés aux prix d'honneur. Il pouvait entrer tout droit à l'Ecole normale, à Polytechnique.
Il n'avait à subir aucun examen d'admission pour les ponts et chaussées, les mines, rartillerie. Jean Lormier opta pour Polytechnique et endossa la tunique plastronnée, qui, avec l'épée et le chapeau àcornes, indique la supériorité de cette institution. 11 passa deux ans dans cette couveuse de savants; il y apprit beaucf>up de tout et plusieurs autres choses encore : sections coniques, fortifications, archite:;ture, chimie. Il en sortit myope, voûté et en proie à des migraines chroniques. Après avoir payé sa dette à la fièvre cérébrale, il fut nommé ingénieur de cinquième classe à Poussarieux: un amas de maisons biscornues sur un sol crayeux, dans lesous-Midi. Les rues y étaient ba-
layées par le vent, la boue enlevée par les averses. Personne n'y avait la moindre notion des roaages administratifs. Les gens payaient l'impôt, le percepteur encaissait. Le notaire faisait des actes, riiuissier noircissait du papier timbré, sans que personne cherchât à s'expliquer le pourquoi et le comment des choses. Quant aux employés du gouvernement, ils émargeaient leurs appointements avec sérénité, ayant pour tout souci de faire une partie do piquet ou cinquante points au billard. Poussarieux possédait comme tous les chefs-lieux de France,une légion de fonctionnaires. Il y en avait en tout et partout, logés dans tous les coins, voraces comme des rats, paresseux comme des lézards, importants comme des dindons. C'étaient d'abord un préfet, un secrétaire général et trois conseillers de préfecture, un président du tribunal, quatre juges, deuxjuges de paix, un procureur impérial, deux substituts, deux greffiers, un receveur général, deux percepteurs, un receveur municipal, un directeur et un inspecteur de l'enre gistrement, un vérificateur des domaines, un conservateur des hypothèques, un vérificateur des poids et mesures, un directeur de la douane, deux lieutenants, un conservateur des forêts (il n'y avait pas quinze arbres dans les environs), un inspecteur, un sous-inspecteur, un garde général, un commissaire central, deux commissaires de police, trois SicréLaires, un Cipitaine et un lieutc-
nant de gendarmerie, un recteur et un proviseur,
un directeur des postes, quatre employés, un conservateur des archives, deux sous-arctiivistes, un bibliothécaire, un inspecteur des lignes télégraphiques, un directeur de transmission, un ingénieur en chef des ponts et chaussées, un ingénieur, un sous-ingénieur, un agent-voyer, un évêque, deux vicaires généraux, un doyen, un archidiacre, un officiai, un vice-official, deux assesseurs, un promoteur, un vice-promoteur, six chanoines, quatre curés, onze vicaires. Venaient ensuite une légion de cent quarante-sept employés de tous grades et de multiples administrations, postes, finances, police, prisons, etc. En résumé, Poussarieux coûtait à TEtat plus de quatre millions par an.
Le bruit se répandit un matin dans la ville qu'un jeune ingénieur, ennemi des abus, partisan des idées nouvelles, venait de descendre à y Hôtel du Commerce^ en attendant qu'il eût trouvé un logement à son gré. Qu'allait-il changer ? Quelle réforme, ou plutôt quel trouble pouvait- on craindre de sa part?
Le préfet prit des renseignements sur son compte. M. Jean Lormier avait fait observer qu'on employait trois ingénieurs à un travail qu'un seul pouvait mener à bout sans fatigue aucune, que le directeur des travaux était affligé d'une surdité qui^ en certaines circonstances,
présentait de séri3ux dangers pour les ouvriers. Le préfet envoya une invitation à son thé hebdomadaire à ce dangereux observateur.
— Monsieur, lui dit-il entre l'anchois et le sandwich, vous jouez un jeu bien périlleux. Un abus prolongé devient une sorte de loi, de celles qu'on nomme coutumes du pays. Tous les gens en place doivent cette place à quelqu'un ; un petit fonctionnaire a été pourvu par un protecteur influent: c'est à ce dernier que vous aurez aff'aire. Pourquoi troubler la tranquillité de gens qui vivent comme ont vécu leurs prédécesseurs ? L'ingénieur en chef, dont vous critiquez les plans, est le parent du secrétaire particulier du minisire des travaux publics. Vous serez brisé.
— Pardon ! Monsieur le préfet, répondit Lormier en tirant de sa poche un fort cahier couvert de figures géométriques et surchargé de notes, voici la route projetée par M. Vieillesouche, que vous honorez de votre confiance. Elle traverse un plateau aride, sans abri naturel, et allonge le trajet de deux heures environ. Il est vrai que cette route donne une plus-value aux propriétés de quelques gros personnages du pays. Celle que je propose est abritée par une chaîne de coteaux, elle dessert deux ou trois villages et les relie au chef-lieu, et, par surcroît, on réalise une économie considérable sur les frais d'établissement et d'entretien.
— C'est possible, dit le préfet ; mais que de inécontents 1
— Le monde officiel, prononça gravement Lormier, n'est pas une chasse gardée.
— Enfin, reprit le préfet, c'est M. Vieillesouche qui a établi le canal de Feuoul à Saint-Labiens...
— Le canal a crevé, fit observer Lormier, inondant des lieues de pays.
— Il a fait, dans les Pyrénées, le pont suspendu du torrent d'Annibal.
— Le pont y'est dépendu au bout de dix mois, grommela Lormier.
— Et l'aqueduc de Gilray.
— Il s'est déversé sur trois villages, il a noyé cent cinquante habitants et deux mille têtes de bétail I
— Ce sont là des malheurs inévitables, fit observer le préfet. Ces accidents ont un bon côté; on parle de l'ingénieur; les uns l'attaquent, les autres le défendent et sa réputation s'établit. Voyez ce qui s'est produit pour le chemin de fer d'intérêt local, de Sarremanche à la Brière. La ligne ne faisait pas ses frais, il n'y avait ni voyageurs ni transports de marchandises. A l'assemblée générale annuelle, un actionnaire prit la parole : « Messieurs, dit-il, notre chemin de fer n'est pas connu. 11 ne s'y est produit jusqu'à présent ni déraillement ni rencontre de trains. Il faudrait un bon accident pour nous classer 1 »
M. Vieillesouchc fut appelé. Il rectifia certaines courbes et, quinze jours après, deux mécaniciens, un chauffeur et trois militaires en congé furent réduits en bouillie. Tous les journaux en parlèrent et, à partir de ce jour, la ligne n'a cessé de prospérer !
Jean Lormier se leva, s'inclina légèrement devant le préfet — et tourna les talons.
Cinq ou six jours après, les gros bonnets de Poussarieux sortirent de chez eux tout eifarés, courant de l'un chez l'autre. Un journal de Paris, le Rabelais, s'était permis d'attaquer l'administration routinière de Poussarieux. L'auteur, qui signait Judex, annonçait deux lettres par semaine ! Que serait-ce bientôt, si l'on en jugeait par la violence de la première lettre ? Le préfet y était comparé à une oie gravée, l'ingénieur en chef traité de goitreux, le maire qualifié de crétin surfait !
Le doven de Saint-Boniface, l'abbé Coqenpâte, fit une entrée sensationnelle à la préfecture.
Il était rouge et haletant.
— Monsieurle préfet, s'écria-t-il en brandissant le numéro du Rabelais , c'en est fini du calme et de la prospérité de Poussarieux... Avez-vous la?
— Oui, fit le préfet d'une voix caverneuse. Le respect s'en va, la discipline est perdue. Des
réformateurs de brasserie s'emparent subrepticement de la France !...
— Je crois connaître l'auteur de cet article infâme, continua l'abbé Coqenpâte. C'est certainement ce jeune homme récemment arrivé parmi nous, un révolutionnaire, un terroriste?... N'a-t il pas osé me dire, dans votre salon même, que les Pères de l'Eglise étaient des sophistes ignorants et d'une insigne mauvaise foi?
A ce moment, la préfète, qui avait aperçu une soutane, entra dans le cabinet de son mari et continua la conversation comme si elle avait écouté à la porte.
C'est lui, n'en doutez-pas! s'écria-t-elle. Quand je lui ai demandé s'il se plairait chez nous, il m'a répondu qu'il s'y trouverait {rès bien si l'on rebâtissait la ville après en avoir délogé les habitants.
Seul, un jeune homme, un sous-lieutenant qui logeait en garni dans la même maison que Lormier, s'intéressait au sort de cet homme jeune, grave et convaincu. Il avait, plus d'une fois, été frappé de la rectitude morale de son voisin, de son mépris pour la routine et de sa légitime indignation contre les abus monstrueux auxquels il se heurtait.
— C'est le peuple qui paie, avait dit Lormier, et que paie-t-il? L'oppression qu'il subit, le gaspillage qui le ruine !
— Vous ne réformerez rien, mon brave ami, lui dit l'officier, M. de Bordenave. On n'arrive que par les ornières. ?]ussiez-vous cent fois raison, vous serez terrassé.
— Eh bien! je serai terrassé! répondit froidement Lormier.
L'événement ne se fit pas attendre. Huit jours après, il reçut un pli cacheté à la cire et lui adressant l'avis suivant :