AVANT-PROPOS
Les principes qui nous dirigent dans ce travail sont les mêmes qui ont guidé lillustre magistrat mentionné au titre de l'ouvrage. Malgré le titre d’Abrégé Chronvologique, un peu décevant peut-être, Hénaut se proposait rien moins que d’écrire un canon chronologique. Il avait l'esprit trop étendu pour tendre à un tel but. Mais son titre vient de ce qu’il se proposait non une histoire littéraire, mais un tableau dans lequel le travail réel consistait à découvrir l’origine de chaque institution de la monarchie et de rapportersous des dates qui pouvaient être quelquefois un sujet de discussion, des faits ou des incidens qui peuvent éclairer l’histoire spéciale, par exemple l’histoire de la féodalité, quand il cite un hommage rendu à un roi de France par un empereur d'Allemagne en qualité de vassal du premier pour certaines terres. Pourvu que l’historien ne commette point d’anachronismes, ce qui arrive, quand il se trompe d’un grand nombre d’années ou quand la date qu’il adopte est en contradiction avec d’autres dates connues et conduit à des inconséquences, la chronologie n’est essentielle que dans un canon chronologique qui, encore, malgré ce nom, qui équivaut à celui de règle, n’est le plus souvent que le système conjectural d’un chronologue, telle la chronologie de Newton, ou ceile du chevalier Marsham, ou encore celle du P. Pétau. C'est bien pour cela que, dans le discours sur l’histoire universelle, Bossuet avertit qu’il ne s’attachera à aucun système de chronologie. L’application minutieuse de la chronologie à tous les faits même non organiques de l’histoire, est en effet une étude bien stérile pour l’histoire \ en général et même pour la nôtre en particulier. Je lis « dans le Cromwell de Gregorio Leti que le poète Milton, | secrétaire et historiographe du Protecteur, recule ou avan-
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ce très souvent d’une année les évènemens. Un de nos historiens, W. Smith, bien qu’il occupât aussi bien que Milton, une charge qui lui permettait d’être l'homme le mieux renseigné, fait de même pour les actes de la législature dont il était le greffier ;et cela devient de conséquence quand, en renvoyant À Habeas Corpus à 1785, il l’attribue au Lieutenant Gouverneur Hamilton, tandis qu’il est dû à Sir Haldimand. La vraie date de l'érection du siége de Québec est 1674; 1670 se retrouve encore cependant dans presque tous les ouvrages et même dans des tableaux écrits récemment en Canada. Quand la fameuse Magdelon de Verchères repoussa-telle les Iroquois du fortin de ce bourg ?.. C’est en 1692. Cependant, sa propre relation porte 1696, et le Dictionnaire des Siéges et Batailles, 1697. Ce fut en 1661 que Pierre Boucher alla en France, mais l'Encyclopédie Biographique d’Appleton indique 1664, et la nouvelle Biographie Universelle Portative, 1665. La charte des’ Cent Associés est de 1627 ; M. labbé Langevin la renvoie cependant à 1628. Toutes les biographies qui par- . lent de notre célèbre marin Vaudreuil, le donnent comme fils du premier gouverneur, quoiqu'il ne fût que son petit fils ; et bien qu’on ait la preuve en Canada que le dernier gouverneur vivait encore en 1767, les autorités les plus compétentes, voire même l’Armorial de France le font à Punanimité mourir en 1764. Après cela, ne peut-on pas demander à ceux qui passent leur vie à redresser ces dates erronées de quelle utilité sera le trouble qu’ils se donnent. Les recherches minutieuses d’une société obscure du Canada, non sur des faits, mais sur les circonstances secondaires de faits (1) qui, eux-mêmes n’ont qu’une importance locale, feront elles assez de bruit
(1) Le Comte de Boulainvilliers dit dans ses Mémoires sur le Gonvernement de France, qu’on peut reprocher au P. Daniel dix mille erreurs ; . c’est beaucoup, mais heureusement la plupart de «és erreurs sont aussi indifférentes que les vérités qu’il aurait mises à la place; car qu'importe que ce soit l'aile droite ou l’aile gauche qui ait plié à Monthiéry. Qu’importe par quel endroit Louis le Gros entra dans les mâzures du Puizet. Un citoyen veut savoir par quels degrés le gouvernement à changé dé forme, quels ont été les droits des différens corps de l’état, etc, ÿ VOLTAIRE,
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dans le monde pour prévaloir contre les ouvrages qui ont cours dans la république des lettres? Ne peut-on pas leur dire comme le chancelier Bacon à certains ergoteurs du moyen-âge, qu’ignorant autant l’histoire de la nature que celle de leur temps, avec un peu de matière ei comme en agitant une navette, ils produisent avec beaucoup de labeur les toiles qu’on trouve dans leurs livres. Que si l'esprit humain demeure dans les choses il peut s’avancer solidement, mais que si, comme l’araignée en faisant sa toile, il tire tout de lui-même, il pourra faire pourtant un travail surprenant, mais frivole et inutile quant à l’usage. Qu’enfin la dignité des choses est au dessus de celle des mots. “ J’ose leur demander, dit Frédéric le Grand à des hommes de cette trempe, dans son écrit sur la littérature allemande, si l’étude de la chronologie est ce qu’il y a de plus utile dans l’histoire, si c’est une faute irrémissible de se tromper sur l’année de la mort de Bélus, sur le jour où le cheval de Darius se mettant à hennir éleva son maître sur le trône de Perse, sur l’heure où la bulle d’or fut publiée, —si ce fut à six heures du matin ou à quatre de l’après midi. Pour moi, je me contente de savoir le contenu de la bulle d’or, et qu’elle a été promulguée l’an 1556. Ce n’est pas que je veuille excuser les historiens qui commettent des anachronisme- : J'aurais cependant plutôt de l’indulgence pour les petites fautes de cette nature que pour des fautes considérables, comme celles de rapporter confusément les faits, de ne point développer avec clarté les causes des évènemens, de négliger toute méthode, et de s’appesantir longucment sur les petits objets, et de passer légèrement sur ceux qui sont les plus essentiels.” On voit que les grands hômmes ne sont pas du sentiment de notre regrelté antiquaire Jacques Viger, et encore moins de celui de ses successeurs, car, il faut le dire, ce citcyen a été un homme précieux ; ses travaux minutieux ont eu leur utilité, et ne peuvent nuire qu'entre les mains de ceux qui, s’éloignant de la modestie de “ri qui a glané ces matériaux informes et sans suite, &’'Voulu, au grand péril de sa réputation, les imposer comme source unique et comme modèles à
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tous les écrivains. Mais on ne peut s’employer avec trop bo: de zèle pour empêcher de faire école dexgens qui, tout Go en déployant une ignorance décourageante de l’ensem- R au ble de notre histoire, substitueront dans un même mois Au le 13 au 15 sans raison plausible, et ne se contentent pas dot qu’on leur dise que Mgr. de St. Vallier est arrivé à Qué- fon bec à telle date, si on ne leur dit en même temps à sar quelle date il a quitté Paris où une autre ville, à quelle et : date il s’est embarqué dans tel port, à quelle il a passé san telle île du Golfe St. Laurent, etc. Mais rien ne prouve On mieux la futilité de pareilles recherches que les erreurs etc. qu'ils commettent eux-mêmes sur les détails de l’histoire, ” des qui ont été pourtant leur seule préoccupation. Pour ne de parler que de celles du Commandeur Viger, de quel éta droit celui qui dit que Mgr. Denaut est le seul évêque par de Québec non inhumé dans sa cathédrale, qui substitue nér dans un établissement les Frères des Ecoles Chrétiennes bai à l’Institut de St. Viateur, ou qui se trompe considé- : { du. rablement sur le chiffre des demoiselles qui ont fré- E quenté la Congrégation de N. D. pourra-t-il reprocher à lieu M. l’abbé Langevin de dire que l’établissement des Dames " ce du Sacré Cœur a été fondé en 1842 à St.. Vincent de néc Paul? Si M. Langevin n’est pas excusable, le Eom- sai! mandeur Viger l’était encore moins. Si celui-ci était mé: excusable, M. Langevin l’est encore plus, puisqu'il est lem moins particulier; tant il y a que l’histoire est camme la Il : matière ; pour peu qu’on dissèque les faits généraux nan pour descendre dans les détails, l’histoire tend à l’infini, .K , ven et moins on groupera les faits, pour devenir chroniqueur, jusc plus on se trompera souvent. Ces considérations préli- pe
minaires m'ont paru de quelque importance. hon
BIBAUD. tio