‹ Tablettes napolitaines (volume 2)Chapitre 13 sur 61 · PORTRAIT PHYSIQUE DU NAPOLITAIN · texte numérisé non relu

PORTRAIT PHYSIQUE DU NAPOLITAIN

Les Napolitains ont les traits beaux et réguliers , mais ternes , brunis par le soleil ; leur physionomie froide, intérieure, plutôt africaine qu'européenne, fait un triste contraste avec l'aspect si riant , si libéral de la nature. Le sourire , ce don réservé à l'homme à l'exclusion de tous les autres animaux , n'épanouissant jamais ni leurs joues ni leurs lèvres , se reproduit artificiellement aux coins

des yeux , et donne à leurs visages , au lieu d'une teinte de bienveillance et de grâce, je ne sais quel air de dissimulation et de fausseté. >

Plus le Napolitain économise les pensées, plus il prodigue les mots : sti vivacité consiste dans des gestes multipliés, dans des projections de bras pareilles à celles qu'emploient les nègres pour subvenir à la disette de leur idiome. Le nègre ne pouvant s'adresser aux oreilles, parle aux yeux ; la mobilité des muscles de sa face est en harmonie avec les mouvemens de ses membres. La face du Napolitain reste immobile et impassible au milieu de l'agitation de toute sa personne. L'un s'efforce de mettre, pour ainsi dire, ses sentimens en relief; l'autre s'applique à les faire rentrer en lui-même. Le premier regarde directement les yeux de son interlocuteur en lui ouvrant les siens où étincelle son âme ; le second ne jette qu'un regard oblique vers les pieds de celui à qui il parle , et son œil est tellement voilé , qu'il

mble comme les oiseaux posséder deux paupières , dont la plus ténue toujours abaissée, s'interpose entre l'observateur et lui. Aussi ses prunelles vacillantes , incertaines , produisent, quand on veut y lire, l'effet d'une eau trouble , et impriment à son visage un caractère de crainte et de servilité. Avec une taille élevée et des membres bien proportionnés, il a une démarche molle, efféminée , les jarrets fléchissans , les épaules un peu arrondies , la tête basse : on dirait qu'il n'ose regarder le ciel , tant il est confus d'être environné des merveilles de la nature. Ouvre-t-il la bouche , c'est pour vous prodiguer les complimens les plus fastidieux, les plus dégoûtantes protestations de dévouement ; il pousse l'humilité jusqu'à l'humiliation. Vous seriez tenté de lui dire alors : Eh ! malheureux , n'as-tu pour être poli que les secours de la bassesse?

Doit-on revenir des fâcheuses impressions qui de prime-abord indisposent contre ce

peuple? Est-il indigne du beau pays où il vit? En serait-il un exotique habitant? Ce sont des questions faciles à résoudre , pour peu qu'on étudie son histoire et qu'on observe ses mœurs actuelles , ses usages , sa civilisation et sa conduite, politique.

GETTATORI, ADONNA, PULICINELLO.

Il eut l'emploi qui certes n'est pas mince , Et qu'à la cour, où tout se peint en beau, Nous appelons être l'ami du prince ; Mais qu'à la ville, et surtout en province, .Les gens grossiers ont nommé

Tel est ici l'emploi de notre sainte religion, qui , comme son divin fondateur , semble être destinée à toutes les mortifications. Les femmes empruntent son voile pour dissimuler leurs intrigues ; elles assignent des rendezvous à leurs amans dans les édifices consacrés à Jésus , à Marie, etc., auprès du confessionnal à gauche en entrant. 11 n'y a qu'un pas de la place où se commet le péché à celle où il s'absout. L'amour se sert d'une horloge toute mystique : l'heure est indiquée en langage religieux.

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Vous me trouverez , mon ami , dit la Napolitaine , quand sonnera Vave Maria y à l'église de Sl-Pieire , dans la chapelle de la mère des pécheurs. Nous resterons ensemble jusqu'à l' angélus. Ainsi les temples du Seigneur, qui jadis , par d'indévots Français , étaient changés en écuries , subissent ici une pire métamorphose. Les bêtes, soumises au seul instinct , ne peuvent outrager la Divinité ; mais que des êtres doués de raison choisissent des lieux consacrés aux plus pures émanations de l'âme, pour se livrer au délire des sens , voilà ce qui doit révolter le moraliste.

A mon arrivée dans cette ville , le hasard me fît faire la connaissance d'un jeune Salernitain ; il se plaisait à me conduire dans les sites les plus pittoresques des environs de Naples : il me quittait toujours à la naissance du crépuscule , en prétextant des affaires indispensables. Un soir, ayant eu la curiosité de le suivre , je le vis entrer dans une église»

toÀDONNAjPULIClNELLO. ^3

Le lendemain , je le complimentai sur sa dévotion ; il rougit : — Pourquoi rougir? lui dis-je , vous avez peur du diable , il n'y a pas de mal à cela. Indigné d'être taxé d une faiblesse d'esprit, il m'avoue un vice du cœur. Que d'hommes ressemblent à mon Salernitain ! — Bien loin d'avoir peur du diable , répond-il, nous sommes les meilleurs amis du monde. Allons l je vais vous confier mon secret , ne me trahissez pas : je n'ai jamais pu aimer une femme, mais j'aime les femmes, et je leur fais la chasse à Naples , comme dans mes bois de Salerne je fais la chasse aux lapins. — J'entends , vous êtes un Lovelace ; mais quel rapport a cette vocation avec vos fréquentes stations dans les églises ? — C'est dans ces lieux que toutes les femmes viennent nouer leurs intrigues. Je m'embusque au coin d'un bénitier ou derrière les ailes d'un ange , et dès que j'ai reconnu madame la comtesse Fal. . , ou madame la marquise Hor . . . , ou toute autre, j'écris un petit billet à la délinquante,

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et je demande le prix de ma discrétion. — - Mais vous courez le risque d'avoir les bras rompus par les amans de ces dames. — Ohî nullement ; une femme n'expose jamais celui qu'elle aime. — Savez-vous bien que votre conduite éloignera de vous tous les honnêtes gens? capter les faveurs d'une femme est excusable ; les arracher, c'est une lâcheté ! — Ah ! quel raisonnement peu orthodoxe ! écoutez le mien : employer la ruse, l'artifice des protestations d'amour éternel , pour détourner une faible créature de ses devoirs conjugaux et maternels, voilà une manœuvre odieuse; mais trouver une beauté toute séduite , et prélever un tribut éphémère sur sa fragilité, c'est ramasser une parcelle du verre qu'un autre a brisé. — Vous êtes trop jésuite pour moi , M, le Salernitain ; j'oublierai votre confidence , oubliez que vous m'avez connu. Et je lui tournai les talons.

A peine avais-je fait vingt pas , que je me repentis de l'avoir ainsi congédié; j'aurais

ADONA, PULICINELLO. 2D

dû, me dis-je, découdre et ne pas rompre avec cet homme ; il pourrait m 'être utile dans mes études de mœurs. Tant l'intérêt personnel est prompt à contrôler un bon mouvement !

A Naples , les femmes , lorsqu'elles se rendent visite , ajoutent à leurs salutations des baisers pleins de réserve et de froideur, qui effleurent à peine l'épidémie de leurs joues ; mais les hommes , partout où ils se renconrent, aux cérémonies funèbres ou nuptiales, aux spectacles , aux promenades , dans les boutiques des marchands d'orviétan et les salons des ministres , se jettent dans les bras l'un de l'autre avec vivacité , avec verve , et se couvrent la bouche de baisers redoublés. Vous les croiriez des amis intimes qui se retrouvent après une longue absence, ce sont des gens qui ne se sont parlé qu'une ou deux fois ; qui , le dos tourné , deviennent aussi étrangers que le pape et le grand lama. Se connaissent-ils un peu? ils se méprisent à coup sûr, et se haïssent peut-être.

Les Grecs se saluaient par le baiser, comme on le voit dans Homère; ont-ils transmis cet usage aux Napolitains , qui se prétendent leurs descendans? Que les sa vans décident cette question ; pour moi, je ne puis faire aucun rapprochement entre les héros des Thermopyles et ceux des Abruzzes.

La lâcheté de l'esprit est sœur de l'autre lâcheté, aussi les Napolitains sont-ils les plus superstitieux des Italiens, c'est-à-dire des hommes; ils portent au cou , aux doigts , à leurs chaînes de montres , des talismans pour se préserver de l'influence pernicieuse de ceux à qui ils attribuent le pouvoir de jeter des sorts : ils appellent ces individus Gettatori. Leurs amulettes sont faites de morceaux de corail taillés en corne ; ils les touchent à l'instant qu'ils aperçoivent des Gettatori* Les moines sont de ce nombre ; ils jugent la rencontre de la gent porte-froc, comme du plus mauvais augure, et du plus loin qu'ils la découvrent, ils dirigent contre elle, toute la muette

MADONA, PUL1CIKELLO. lij

artillerie de leurs talismans. Cette opinion est au nombre des mille et une oppositions entre les mœurs de Naples et celles de Rome. Dans la ville sainte, on croit que le moine le plus crasseux porte bonheur à la maison devant laquelle il passe , et c'est à qui lui baisera le froc et les mains. Les boutiques de bijoutiers sont remplies d'objets contre les sortilèges ; c'est une grande branche de l'industrie nationale.

Les anciens multipliaient partout l'effigie du dieu des jardins, les Napolitains prodiguent plus encore les images de la Vierge et de l'enfant Jésus ; les rues , les restaurans, les cafés en sont tapissés. On les voit au théâtre des marionnettes, dans les escaliers des maisons, où elles sont environnées d'étranges offrandes , et dans les lieux de la plus dégoûtante prostitution.

Le peuple de Naples a condamné la Sainte- Vierge à présider à tous les actes de sa vie. Sous son portrait brûlent des lampes dont l'huile empeste l'atmosphère.

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J'ai vu des femmes tremper leur dans cette sainte-ampoule comme dans V bénite.

Comment Rome, qui a déployé un génie si fécond , si inventif dans le culte des images, s'est-elle laissé surpasser par Naples? car je n'ai vu aufcun Romain ni Romaine faire le signe de croix avec de l'huile de poisson , brûlant sous le nez d'une Sainte, Espérons que cette édifiante coutume se naturalisera bientôt sur les bords du Tibre. Cette innovation cadrerait parfaitement avec les merveilles du règne de Léon XII. D'ailleurs le sacre de Charles X, qui a valu tant d'argent au clergé , doit faire prévaloir la dévotion accommodée à l'huile , sur toutes les autres préparations. Tout combustible n'a-t-il pas droit de bourgeoisie à Rome ?

Naples avait jadis une grande renommée dans les sciences et dans les lettres ; Cicéron et Sénèque l'appellent la mère des études. Aujourd'hui les gens éclairés y sont fort rares.

le peuple dans l'ignorance : s'il connaissait ses droits, il ne tarderait pas à les réclamer ; on lui donne des reliques au lieu de livres , des miracles au lieu d'instruction. Ici les thaumaturges sont toujours en exercice. Les Romains semblent des esprits forts, comparés aux Napolitains, Les premiers demandent encore du pain et des spectacles ; les seconds ne réclament que du macaroni et des miracles.

Pulicicello, devenu roi, se voyant privé de macaroni , comme d'un aliment trop vulgaire, dit en patois napolitain : momo me sprencepo : « dans le moment , je quitte la royauté. » Ce Pulicicello imite dans ses rôles un paysan calabrois lourdement spirituel, qui débite d'un ton grotesque les propos les plus effrontés et les plus graveleux ; il excite la plus bruyante hilarité parmi les spectateurs. Ceux-ci vont de Pulicicello au prédicateur, et du prédicateur à Pulicicello ; voilà comme ils partagent leur temps.

Les prêtres sont innombrables à Naples ; ils lèvent mille contributions sur la crédulité populaire. La superstition est pour eux un feu sacré qu'ils ont soin d'alimenter sans cesse. Les cerveaux fins vivent des cerveaux faibles; c'est la règle.

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