VOLEURS
nions religieuses les a empêchés jusqu'ici de former une sainte-alliance y dont le résultat serait Fextermination des deux pays.
Qu'on dise après cela que toujours les querelles de religion , entre les chefs , ont été funestes aux peuples !
Toutefois, d'habiles diplomates, faisant parler l'intérêt de la chose publique^ sont parvenus à rapprocher les deux partis pour diverses expéditions importantes.
Mais les brigands napolitains ayant un jour insisté pour qu'on s'emparât du pape, ceux de Rome accueillirent cette proposition avec de grands signes de croix , comme s'ils avaient voulu exorciser leurs confrères ; ils déclarèrent que le souverain pontife était leur père spirituel , leur protecteur , et qu'ils enlèveraient le dôme de S1 -Pierre avant d'enlever sa sainteté. Là -dessus , lès deux troupes se séparèrent avec de violentes marques d'animosité réciproque , et depuis cette scission, elles n'ont plus envoyé de députés au congrès des cavernes.
j& I ïV;>t" ■ { -VOLEURS. 67
Tel était l'état des choses en 1820, époque de mon voyage à Naples ; et je ne sache pas que ces hautes puissances aient contracté depuis aucun traité d'amitié ou de brigandage, , ' >••' ;> .. ;>•;■-■ * k
Quoique dans les Calabres et les Abruzzes, les hommes de carnage soient plus féroces, plus sauvages, moins dévots, que ceux des états ecclésiastiques, j'aimerais mieux tomber entre leurs mains. Leur scélératesse n'est pas dépourvue d'une certaine loyauté : ils tiennent leurs engagemens ; en recevant la rançon , ils rendent le prisonnier. Ce sont des bandits à principes ; mais ceux de Rome tuent souvent leurs captifs , après avoir touché le prix de leur rachat. Les uns respectent leurs sermens , les autres les violent au moyen des restrictions mentales ; on dirait ceux-ci jésuites, ceux-là jansénistes.
À mon arrivée à Naples , il n'était bruit que de l'enlèvement de deux Anglais, par une horde de brigands ; ils relâchèrent un
des captifs , afin qu'il allât chercher la rançon de son camarade. L'insulaire s'adresse au parlement Napolitain , qui , de suite , négociant avec les dévaliseurs, leur offre moitié de la somme demandée, plus leur incorporation dans les troupes constitutionnelles. Les bandits , peu séduits par ce changement de corps , refusent la proposition . De nouveaux parlementaires se croisent des deux côtés : bientôt les parties adverses se rapprochent par des concessions mutuelles ; enfin on appointe la chose.
Pendant tous ces pourparlers, le prisonnier britannique partageait la vie vagabonde de ses ravisseurs; il dormait, tantôt dans les flancs caverneux des montagnes , tantôt sur les cimes des promontoires ou dans l'épaisseur des bois. Placé sous la surveillance directe du capitaine de la troupe , il l'interrogeait sur les coutumes et les mœurs des brigands ; le chef lui répondait : « Milord , vous avez dû vous apercevoir que nous sommes pleins-
de sollicitude pour nos prison niérs ; vous partagez mon lit et ma nourriture, et vous êtes l'objet de nos soins , de nos égards et même de nos déférences ; mais si votre rançon tardait trop à venir, mes camarades me sommeraient, en vertu de l'art. 3 de notre constitution, de vous couper une oreille et de l'envoyer à \otre banquier. Cette première lettre de change, payable à vue, n'étant pas acquittée, je devrais en tirer une seconde ; mais , milord , pourquoi cet air soucieux ? je me flatte que nous n'en viendrons pas à ces extrémités ; allons, buvons à votre prochaine délivrance. »
L'argent arriva ; le capitaine et son captif se firent les plus tendres adieux.
Je dînai à Naples avec cet Anglais, et je le félicitai sur l'heureuse issue de sa mésavenr ture; mais lui ne paraissait touché que des bontés et des attentions délicates dont l'avait comblé le capitaine de voleurs ; il ne revenait pas de tant de courtoisie. Qite fe*
riez-vous, lui dis -je, si ce gentleman des cavernes descendait à Naples? J'irais à sa rencontre, s'écria-t-il, et je lui serrerais affectueusement la main. — Exclamation d'autant plus étrange , qu'elle venait à la suite de sa narration, sur le péril de ses oreilles; il les avait longues , le digne insulaire !
L'histoire du royaume de Naples se compose presque tout entière de l'histoire de ses brigands. Les innombrables vice-rois qui se sont succédé dans l'administration de ce pays furent continuellement occupés à combattre cette hydre , engendrée sans cesse par les institutions les plus vicieuses» ils voulaient détruire les effets en respectant les causes.
Le vice-roi Pierre de Tolède, malgré tous ses talens , n'appliqua «u mal que des palliatifs éphémères ; il vit disparaître un fils objet de ses plus tendres affections. En vain offrit-il à tous les chefs de voleurs des sommes immenses pour sa rançon , il ne put même en avoir de nouvelles.
Pour comble de maux, un nouveau prodige de scélératesse désolait le royaume par des déprédations qui tendaient à affamer tous les habitans. Pierre de Tolède promit dix mille ducats à qui lui apporterait la tête de ce brigand. Un homme , un sac sur les épaules, se présente au palais du vice-roi ; demande à lui parler. Admis en sa présence : Je viens, lui dit-il, réclamer les dix mille ducats ; voici ce que tu as demandé. Il ouvre son sac, fait rouler une tête à ses pieds. Tolède la regarde et reconnaît son fils.
A considérer les choses sous leur véritable point de vue, les hordes de brigands, répandues sur le royaume de Naples, n'étaient coupables que de modeler leur conduite sur celle de leurs souverains, dont les diverses dynasties s engraissèrent, dans une lâche indolence, de la substance du peuple. Ces dynasties avaient tellement la conscience de leur identité de but avec ces hordes, qu'on les voit souvent, dans le cours de l'histoire, les appeler à
y 1 VO
leur aide pour don opprimer les régnic(
Cette tactique se développa de la façon la plus manifeste , à la fin du dix-huitième siècle. Le cardinal Ruffo, après avoir, par ses débauches ej; ses malversations, scandalisé même le sacre collège, vint, au nom de Ferdinand IV , inviter tous les brigands des Calabres à faire cause commune avec leur légitime souverain, afin d'anéantir la république parthénopéenne , établie à Naples.
Au nom seul de la république , ils frémissent de rage comme de petits rois absolus. Voilà le cardinal entouré de tous lea chefs d'assassins, de bandits et de forçats, terreur des Calabres. Parmi eux se distinguaient le moine Fra Diovolo {frère diable), dont la présence était partout le signal de l'incendie, du meurtre et du pillage ; l'abbé Pronio, son émule en forfaits, une foule d'autres moines et prêtres priant, volant, violant, et bénissant tour à tour. Ainsi le cardinal Ruffo
frappant la terre du pied, un redoutable et nombreux état-major, composé non-seulement de Calabrois, ses compatriotes, mais encore d'hommes d'église, ses confrères.
Il nomma, pour son premier aide-de-camp, Mammone-GaïtaiW; qui regrettait les heures employées à son sommeil et à sa nourriture, comme un temps dérobé aux crimes. Aussi , en prenant ses repas , il plaçait sur sa table une tête humaine fraîchement coupée , buvait dans un crâne, et s'entourait de membres palpitans. Le roi de Naples mettait en tête de ses lettres adressées à Mammone : Mon général et mon ami Pourquoi s'étonner de ce langage? n'est-on pas toujours l'ami du roi qu'on aide à remonter sur le trône. Nul ne peut révoquer en doute que Ferdinand IV ne dut sa restauration aux brigands de son royaume , et spécialement à Mammone. Ce cannibale , rugissant de joie
» Saggio sulla revoluzione di Napoli, p. 255.
au milieu du carnage dont Naples fut le théâtre , faisait dresser des bûchers au milieu de ruisseaux de sang , et mangeait, disait-il, du républicain rôti1. Ivre de carnage, il pénétrait dans l'intérieur des maisons, et mettait en usage toutes les tortures , pour forcer les propriétaires à lui livrer leurs trésors. On cite de lui un mot empreint de toute l'éloquence du crime. Il avait mis sur des charbons ardens les pieds d'une jeune femme, qui eut assez de force d'âme pour regarder son époux avec un sourire ; alors Mammone , s'apprêtant à faire subir le dernier outrage à sa pudeur, lui dit : Vous souriez dans les feux d'un brasier, voyons si vous sourirez dans les feux de V amour. Sentiment infernal , exprimé énergiquement par ces vers : .
Puisque dans les tourmens vous trouvez des délices , Il faut dans lei plaisirs vous chercher des supplices.
«■ Botta, histoire d'Italie, tora. IV, p. 190,