‹ Tablettes napolitaines (volume 2)Chapitre 42 sur 61 · DES MORTS · texte numérisé non relu

DES MORTS

■vérité, en vérité, je vous le dis : avant que la troisième génération soit éteinte, le fils de l'homme viendra sur les nues, environné d'une grande gloire et d'une grande majesté; les anges sonneront de la trompette et les morts se lèveront.

Evangile selon S* .-Luc.

C'est pour ne pas être pris au dépourvu que les morts napolitains font une fois Tan l'exercice de la résurrection , comme les sot dats font l'exercice à feu avant de se présenter à l'ennemi. Quelque bizarre que semble cet usage, il est réel; je parle en témoin oculaire.

C'était hier la fête des morts à Naples. A un signal on les exhume de petits carrés de terre sablonneuse, formés dans l'intérieur des églises , s'élevant environ un pied au-dessus du pavé de la nef et s'abaissant quatre pieds

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au-dessous ; des planches empêchent la terre de se répandre sur les allées ménagées pour les promeneurs entre ces carrés , appelés giardinettiy petits jardins. J'entrai avec la foule dans une de ces églises : Quel spectacle ! Je vois immobile et debout une multitude de personnages drapés à l'antique et avec élé" g an ce. Ils étaient rangés le long des murs, et de loin ils paraissaient absorbés dans des méditations d'autant plus profondes , que le bruit et le mouvement étaient plus grands autour d'eux. J'approche, et dans les individus, qui avaient l'air si penseurs , je reconnais des cadavres habillés , dont la tête , les pieds et les mains étaient à découvert. Ceux-ci , ayant conservé tous leurs traits, n'étaient guère plus horribles qu'au jour de leur trépas. Ceux-là n'avaient qu'une partie de leur visage , et leurs yeux , hors des orbites , semblaient poursuivre les vivans de regards menaçans : les chairs de presque tous étaient dans un état de complète dessiccation. On

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lisait au-dessus d'eux leurs noms et la date de leur mort. Mon cœur se soulevait d'horreur et de dégoût ; il n'en était pas ainsi près de moi : la joie et le plaisir pétillaient sur toutes les physionomies, la foule se pressait autour des morts avec un bourdonnement de. satisfaction pareil à celui des abeilles qui reviennent à leurs ruches toutes chargées de butin. Les femmes, bien plus nombreuses que les hommes , couraient en se heurtant d'un bout de l'église à l'autre, pour retrouver leurs parens parmi les morts : reconnaissaientelles ou un fils ou un frère , elles faisaient sur 1 état de son cadavre les exclamations les plus étranges et les observations les plus ridicules. A aucune d'elles il n'échappa une expression de sensibilité.

« Viens, Thérèse, criait une tendre veuve à sa compagne, viens donc; regarde mon défunt consort, il a encore ses cheveux et ses dents ; il est vraiment beau. — Prenez garde, lui dis-je; avec de telles paroles

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vous pouvez le faire ressusciter. » Elle se tut à l'instant , passa outre 9 et alla promener sur les autres morts la curieuse avidité de ses regards.

Tout le temps de cette exposition des produits du trépas , les églises regorgent de curieux, et des sentinelles sont placées aux portes pour empêcher les inconvéniens d'une trop grande affluence. Enfin . quand la représentation est finie, on recouche dans les petits jardins les morts qui , tous les ans , à pareil jour, sont obligés de recommencer cette répétition du jugement dernier.

Que peut faire en faveur de la liberté une nation pour qui la vue d'hommes rongés des vers est un agréable spectacle, les progrès de la destruction de leurs cadavres un joyeux passe-temps, et qui semble redemander chaque année à ses amis, à ses parens la preuve matérielle de leur mort , comme si elle appréhendait leur retour à la vie ?

Ce qui se passe dans les rues de Naples,

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est en harmonie avec ce qui a lieu dans les églises. Les confiseurs font assaut avec les épiciers, pour garnir leurs boutiques de toutes les parties du squelette humain , imitées en sucre, de manière à prendre la copie pour l'original. On voit dans la rue de Tolède une multitude d'enfans , les uns armés de têtes de morts, les autres de tibias , d'os pubis , qu'ils sucent avec avidité ; le jour des morts est pour eux , sous le rapport des bonbons et de la gaîté , notre premier jour de l'an. AV

Je remarquai un marmot de cinq à six ans , frais , vermeil et digne , par la beauté de ses traits , de figurer dans un tableau de Raphaël ; il tenait en permanence à sa bouche une tête de mort , en sucre , aussi grosse que la sienne. Le contraste de ces deux têtes présentait le coup d'œil le plus extraordinaire ; il ne se doutait guère , le petit gourmand, que la mort userait avec lui de représailles. Ce peuple napolitain révèle l'ig-

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nominie de ses pensées jusque dans les obj de la sensualité et de la friandise. C'est jouer de malheur.

Il y a un cimetière hors de la ville pour la dernière populace. On creuse autant de fosses qu'il y a de jours dans l'année. Chaque trou reçoit tous les morts de la journée. Les autres habitans de Naples sont inhumés dans les giardinetti de l'église de la confrérie où ils sont enrôlés. Ces églises jouissent de plusieurs privilèges : ici , en montant à clochepied un escalier béni , on gagne une indulgence à chaque marche; là, il faut monter à genoux, ailleurs à quatre pattes.

C'est pourtant ce même peuple qui vient de se mettre sur la même ligne constitutionnelle que les Espagnols, pour conquérir son indépendance. Mais il faut avouer qu'il est étonné, j'allais dire confus de son entreprise ; s'il l'osait , il demanderait pardon à son maître de la liberté grande.... Il ressemble au lièvre qui , jetant la terreur parmi les grenouilles ,

s'écrie : je suis donc un foudre de guerre ; mais il est à craindre que les grenouilles, réfléchissant sur le naturel du lièvre, ne se liguent avec les crapauds , pour mettre en fuite le foudre de guerre. Il est inutile que je parle des confréries de Naples, la France a l'avantage d'en posséder : on sait que chaque membre de ces sublimes institutions est couvert, de la tête jusqu'aux talons, d'un grand sac avec deux trous seulement pour les yeux ; chaque confrérie a sa couleur, ce qui présente un agréable coup d'œil , lorsque plusieurs sont en procession. On voit souvent des Napolitains vêtus de sacs suivre le convoi de leurs épouses, ce qui les dispense de composer leurs visages et de prendre un air affligé. Vt-^V '; A; "\ v-

« Est-il rien qui puisse motiver de semblables mascarades, disais-je un jour à un prêtre. Eh quoi! la religion de Rome enseigne que les hommes sont faits à l'image de Dieu , et ils croient être costumés reli

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gieusement, en cachant leur vis milice des dévots, à l'exemple des soldats, juge utile à sa politique d'adopter des uniformes, il me semble qu'elle pourrait en choisir qui fussent moins hideux : ne peut-on plaire à Dieu sans faire peur aux enfans , et sans exposer les femmes grosses à marquer leurs fruits de signes étranges ? — V ous ne deviner pas, me répondit l'homme sacerdotal , le véritable but des confréries ; elles sont instituées pour donner aux personnes modestes la faculté de faire le bien incognito*» Jusqu'à présent j'avais cru qu'il ne fallait se cacher que pour faire le mal , parce qu'au moins on épargnait la contagion de l'exemple, j'aperçois que je me suis trompé. De cette manière, rien n'est ce qu'il paraît être. Un avare est peut-être un homme qui cache la libéralité ; un sot, un homme d'esprit déguisé. Vivent les confréries !

Devant le vestibule aux portes du tartare, Habitent les Remords et la Vieillesse avare ; La pâle Maladie et la Crainte et La Faim , Et la Mendicité, <[uî toujours tend la main.

Ce n'est pas sans motif que Virgile a placé dans le vestibule des enfers la mendicité à coté des fléaux qui tourmentent l'espèce humaine ; ce n'est pas sans motif qu'Homère Ta si bien flétrie dans le personnage d'Irus. 11 est impossible de ne pas être frappé des vues profondes de ces deux poètes philosophes , en promenant des regards explorateurs sur la ville de Naples, qui est comme le quartier général de la mendicité. Cette lèpre.

lorsqu'elle ne s'attache qu'aux derniers in vidus de la société , accuse et l'incurie du gouvernement et l'égoïsme national, et le degré d'avilissement ou de misère des citoyens. Mais lorsque cette maladie envahit le milieu de la population , lorsqu'elle s'identifie , pour ainsi dire , avec les arts industriels et avec les plus nobles professions, elle devient un des thermomètres les plus sûrs de la dégradation politique.

A Naples , tout le monde tend la main : entrez dans une église pour en examiner la stiucture ou les tableaux , à l'instant s'élancent de la sacristie , des confessionnaux , de tous les coins et de tous les trous , des portesoutanes qui , des yeux , du geste et de la voix sollicitent l'aumône. Aujourd'hui j'ai été visiter l'église Sl-Paul , bâtie sur les ruines du temple de Castor et Pollux ; à peine étais-je entré , qu'une espèce de sacristain , vêtu de crasse , usurpe près de moi les fonctions de Cicérone; je le laisse faire, je le

coûte ou non , comme il second animal de la même espèce se joint à lui , puis un troisième ; escorté de ce brillant cortège, j'achève mon examen, je leur distribue la bonna mano et je sors ; je franchis la grande porte , je suis atteint sur le perron par des diacres , des sous-diacres , des enfans de chœur accourus en surplis sur mes pas et demandant mia buona grazia, c'est-à-dire la chanté. Je leur fais observer que je me suis déjà acquitté de ce devoir : nouvelles instances de leur part ; alors je prends les airs du métier, j'appelle Boileau à mon secours, et de mes doigts saintement allongés^ je leur donne ma bénédiction , qui les a mis en fuite comme les chantres du Lutrin.

Souriez , en vous promenant, à un homme du peuple dont la physionomie est plaisam ment grotesque ; il démonte à l'instant son visage et interpelle votre bourse. Un paysan sur son âne passe près de moi dans la grotte de Pausilippe ; les voûtes retentissent de ses

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joyeux accens , je lui adresse quelques paroles flatteuses sur son harmonie, il interrompt sa chanson et prend le ton lamentable d un quêteur. Allez-vous au spectacle , le buraliste à qui vous payez votre billet vous demande la charité. Est-ce une représentation à bénéfice , vous trouvez l'actrice vêtue de ses habits de reine , et , toute flamboyante de faux brillans, assise entre deux bougies devant la porte d'entrée, tenant à la main un plat d'argent sur lequel sont éparses quelques pièces. Si le plat d'argent, si sa figure coloriée comme un tableau ne vous touchent pas , elle vous sourit, et vous ne pouvez payer ce sourire moins de cinquante centimes, c'est le plus juste prix.

Si vous demandez l'indication d'une rue , ou quelqu'autre information, prenez la fuite aussitôt là réponse , sinon l'individu interrogé vous réclamera le salaire de son obligeance ; tournez la tête lorsque vous êtes éloigné de cinquante pas , et vous voyez votre person-

e , le cou tendu , dans une attitude piteuse et famélique.

Un homme très-bien vêtu , étalant un v*6te jabot , ayant par précaution , car il ne pleut pas , un parapluie neuf à la main , m'accoste en plein jour au milieu de la rue de Tolède; j'en veux à ma mémoire de ne pas le 'reconnaître , je le salue profondément , je lui fais mes excuses d'ignorer son nom , je crains qu'il ne me taxe d'étourderie , il a tout l'air d'un personnage distingué , sa figure ne m'est pas étrangère , je soupçonne Favoir vu à l'académie des nobles; c'est un mendiant.

Comme si ce n'était pas assez de trouver dans ce pays la mendicité sous l'habit bourgeois, en costume théâtral, en costume e cclésiastique, il faut encore la rencontrer vêtue de l'uniforme militaire. Qui le croirait? la sentinelle, l'arme au bras gauche , tend vers vous le bras droit pour obtenir quelques centimes de votre pitié ou de votre mépris., peu lui importe.

1^2 MENDICITE.

Est-ce avec un bras ainsi prostitué qu'elle repoussera les armées étrangères? qu'elle défendra le nouveau pacte constitutionnel? J'ai assisté au Chainp-de-Mars à une grande revue des troupes napolitaines : par leur marche irrégul ière , leur tenue molle et efféminée , par leur défaut d'ensemble et de précision dans le maniement des armes et les manœuvres ? elles avaient l'air de quêter la liberté et de mendier la gloire.

ET

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