‹ Tablettes napolitaines (volume 2)Chapitre 60 sur 61 · ROYALE · texte numérisé non relu

ROYALE

e-robe pontificale; les timballes sont,... Son "aillibilité s'en sert quand sa digestibilité n a besoin.

Tout cela est dans Tordre et parfaitement ortodoxe , et il ne serait pas juste de refuser au saint père les prérogatives du grand Lama, dont Delille a dit :

De lui tout est sacré, de lui rien n'est immonde.

— A ce raisonnement , appuyé à la fois sur le trône et l'autel , je n'ai rien à répliquer. »

Je terminerai ici le cours de mes observations sur les mœurs napolitaines : le lecteur a dû souvent s'apercevoir qu'elles sont comme le complément des mœurs de Rome.

Tectnm augustum , ingens , cent uni sublime colitmni*,

Urbe fuit summâ

Hoc illis curia templum ;

Haee sacris seJes epulis ; hîc , ariete raeso , ftti-petuis bolili patres considère mensis.

Pompei est située à douze milles de Naples , sur la route de Salerne et à deux milles de la mer : on perd son temps à vouloir préciser l'époque de son origine , tant il y a de sottises et de contradictions débitées à ce sujet.

On en attribue la fondation à Hercule , comme celle d'Herculanum. On devrait se contenter de ses douze travaux sans lui faire bâtir tant de villes et de ports. De ce qu'une ville porte le nom d'un dieu ou d'un demidieu , il ne faut pas en conclure qu'elle a été l'ouvrage de ce dieu , mais bien qu'elle lui était dédiée.

Jusqu'à l'année 1748, époque où cette

ville fut exhumée , les savans de tous les pays

disputaient entre eux sur la position géographique de Pompéi , bien que Strabon , fameux géographe , qui vivait sous Auguste , Pline, Sénèque et plusieurs écrivains anciens, donnent sur le site et le plan de cette ville les détails les plus circonstanciés.

La ville découverte, les doctes antiquaires ne s'accordaient pas encore : les uns affirm aient que c'était Pompéi, les autres le niaient, et cependant il ne fut jamais question de l'existence d'aucune autre ville dans ce lieu ni dans le voisinage ; il y aurait de quoi dégoûter à jamais des savans. Des milliers de preuves, tirées des inscriptions, ont enfin convaincu ces messieurs. Personne aujourd'hui ne conteste à Pompéi ni son nom ni ses calamités. . ;

Sous le consulat de Virginius et de Régulus , la 63me année de l'ère chrétienne , un horrible tremblement de terre détruisit cette ville en partie, et seize années après, le Vésuve l'abîma sous un déluge de cendres

la terrible montagne roulait un fleuve de feu sur Herculanum ; le plus grand naturaliste de l'antiquité eut aussi part à ses présens : la mort de Pline, autant que les ruines de ces belles cités , marquent cette époque d'une empreinte éternelle, et son nom est gravé en caractères ineffaçables sur les laves du Vésuve.

Près du fleuve Sarnus, qui baignait la ville de Pompéi, des laboureurs trouvèrent une petite statue de Priape ; c'est à cette occasion que le roi de Naples Charles III ordonna des fouilles. 5

Selon des auteurs classiques, Pompéi était l'entrepôt du commerce des villes de Nocera, Acerra et Nola. La rivière Saruus baignait la partie méridionale de Pompéi , et la mer entrait dans ses murs.

Pompios ceiebrerr Campaniae urbcm marc ex aperto conductum amœno sinu cingit.

Aujourd'hui la mer en est éloignée de deux milles, elle Sarnus a changé son cours et son embouchure.

Tel fut l'effet de l'éruption du Vésuve, arrivée sous Titus. Ce volcan a le privilège de déplacer les montagnes, d'imposer de nouvelles limites à la mer, et de changer entièrement l'aspect des contrées qui l'environnent.

L'enceinte des murs de Pompéi est de trois milles ; sa configuration est celle d'un arc tendue ïl n'y a guère que la douzième partie de la ville qui soit déterrée. Les fouilles se poursuivent maintenant avec peu d'activité; je n'ai vu cependant que cinq à six pieds de terre sur les maisons , et cette terre est trèslégère.

La plupart des voyageurs laissent ghsser leurs regards sur les monumens de Pompéi ; ils disent qu'ils les connaissent et ils ne les ont pas même aperçus. On ne saisit pas à la première vue. quelque perçante qu'elle soit,

il »

tout ce qu'il y a de beau dans le plus petit objet, sous le rapport physique , que sera-ce donc si l'on veut deviner la pensée de l'au- ' teur? Le premier regard jeté sur Pompéi est comme celui qu'on lance sur l'océan : la vue s'y perd d'abord ; il faut une longue et réitérée contemplation pour revenir de son premier étourdissement; il faut recueillir son esprit sur l'ensemble de la physionomie de cette ville, pour descendre heureusement au détail des traits particuliers.

Tous les six mois on peut écrire une nouvelle description de Pompéi , car tous les six mois on la dégage des entrailles de la terre. J'entends une voix qui dit à quelque dieu ou à quelque héros : levez-vous ! ils se lèvent et viennent nous révéler l'esprit, les mœurs, les coutumes des nations abîmées dans l'océan des âges. Ils nous initient à tous les mystères des beaux ■ arts qui réveillent en nous mille sensations , et multiplient le sentiment de l'existence. *

Ul4 POMPÉI.

C'est, plein de ces pensées , que je me promène parmi les arbres , les vignes , sur les gazons fleuris qui couvrent la terre qui cache Pompéi. Je tressaille en marchant, pour ainsi dire , sur le cadavre d'une grande cité qui faisait les délices de Cicéron.

Les raisins et les épis jaunissent sur le faîte du temple de Bacchus et de Cérès.

Voyez-vous ces laboureurs qui se livrent à leurs travaux et demandent ses fruits à la terre, sans s'inquiéter si à quelques toises sous leurs pieds elle recèle les fruits du génie ; dans leur stupide insouciance, et sans penser à rien , ils foulent d'un pied pesant comme celui de leurs bœufs, les pensées de l'antiquité ; ils forment des danses grossières avec leurs lourdes compagnes, au-dessus d'élégantes maisons où la peinture a rendu vivans de légers danseurs et danseuses , dans les attitudes les plus gracieuses de la molle Ionie. Le soir, ils vont goûter les douceurs d'un rustique hyménée, dans une cabane enfumée.

mour. Ce qui devrait se passer à Pompéi avec ce qui a lieu aujourd'hui sur le terrain qui la couvre , présente le contraste le plus singulier; les pinceaux de Teniers et de l'Albane ne sont pas plus opposés. Pour conserver ce spectacle , j'en suis réduit à désirer qu'on n'exhume pas entièrement la ville et qu'on en laisse un petit coin au dieu Pan et aux nymphes bocagères ; mais faisons trêve aux réflexions que nous inspire la variété de ces objets ; tâchons de nous faire une idée nette du coup d'œil général que présente l'état actuel de Pompéi.

La ligne décrite par les murs de la ville représente, comme je l'ai dit, un arc tendu; une partie des fouilles a été pratiquée au midi . à la corde de l'arc ; elles occupent environ en longueur la moitié de cette corde, et en largeur le tiers de la largeur de l'arc; l'autre partie se dirige vers le nord; et un peu vers l'orient, où l'pn n'a découvert que

encore enfoui sous terre, et sur cette terre on voit éparses quelques maisons de paysans et une maison plus élégante, destinée à recevoir les personnes de la famille royale.

Murs de la ville* Toute la partie des murs qui forme la corde de l'arc au midi et à l'occident, est entièrement tombée; on a beaucoup de peine à en reconnaître les ruines et quelquefois même la trace. La cause de cette destruction s'explique par le voisinage de la grande route de Naples , bordée par ces murs, lesquels n'ayant pas été autant ensevelis que les autres par les cendres du Vésuve, restèrent plus exposés à l'action du temps et à la rapacité des hommes. Beaucoup de sédimens marins trouvés dans ce lieu sont une nouvelle preuve que la mer baignait ces murs avant l'éruption de 79 , ainsi que le témoignent Sénèque et Strabon. Mais à l'orient et au nord , dans la partie la plus curviligne que j'appelle Vàrcj les murs sont res-

s aeDOut; ici ils sont formés de grandes pierres superposées ; là avec ces grandes masses sont mêlées confusément de petites pierres unies avec du ciment; ailleurs enfin il y a des pans de murailles entiers, faits de petites pierres.

Les murailles étaient toutes de construction régulière , faites de pierres sans ciment ; mais le tremblement de terre arrivé en 63 , et le terrible assaut que donna à Pompéi le dictateur Sylla, au temps de la guerre sociale , obligèrent les habitans de faire à la hâte des réparations à leurs remparts. Les murs ne forment aucun angle rentrant ni saillant; les tours seules ressortent un peu de la ligne. Dans les endroits les moins fortifiés par la nature, du côté du nord et de l'orient , les murs sont garantis par une contrescarpe.,

On compte cinq grandes portes aux murs de la ville : La porte d'Isis, qui regarde Nola.

218 pomtéi.

au nord-est , est intacte et voûtée ; on y voit cette inscription :

Popidius. restituit. et, Isidi. consecravit.

Une rue de la ville , dont les maisons sont toutes ruinées, aboutit à la porte d'Isis. La porte du Samo^ à l'orient, celle de Stabia^ au sud, celles du Vésuve et d1 Herculanum> au nord , ne présentent que quelques pierres de leur base.

Maintenant que nous avons parcouru l'enceinte des murs et reconnu les diverses portes, rendons-nous au centre de la ville et cherchons à en découvrir l'étendue.

Je monte sur un arbre , j'aperçois vers la mer les maisons de Pompéi rendues à la lumière , tandis que vers le Vésuve, vers le nord et l'orient, une partie du sud , plus des neuf dixièmes de la ville dorment encore dans les ténèbres de la terre. C'est ainsi que, dans la statue de Pygmalion , une partie est pal-

POMPÉI. 2 ig

pitante tandis que l'autre est encore cachée au sein du marbre.

Mais déjà la journée sur son déclin nous chasse à notre grand regret de Pompéi ; nous cherchons un souper et un lit à la Torredélia ~ P uziata , gros bourg à deux milles de distance. &

SECONDE JOURNÉE A POMPEI.

Dans une ville en partie déterrée, ou règne le silence , qui n'est peuplée que de souvenirs, qui a épuisé toutes ses espérances et qui voit tout son avenir dans le passé, il y a une solennité de plus à entrer par la rue des Tombeaux ; un sentiment de mélancolie indéfinissable s'empare de votre être lorsqu'en mettant le pied sur le pavé de la rue consulaire , qui traversait Pompéi pour conduire dans la grande Grèce ^ vos regards se prolongent sur une doable file de mausolées ; l'âme tressaille en passant en revue tous ces

'220 POMPEI. "

monumens de la mort qui sont rangés là comme les avant-postes de son empire. On croit voir des tombeaux dans une immense tombe ; le bruit des pas sur ces larges quartiers de laves vomies par la destruction, retentit à l'oreille tels que les sons expirans d'une cloche funèbre mêlés à ceux de l'oiseau nocturne, dans la solitude d'une forêt. Mais la foule des sentimens dont on est oppressé , qui enivrent d'une lugubre volupté, je renonce à les peindre à ceux qui n'ont pas marché dans la rue des Tombeaux de Pompéi. Il est des objets dont on ne peut transmettre l'impression ; leur présence a le pouvoir exclusif de les produire, de faire vibrer certaine corde sensible, muette jusqu'alors, et de nous révéler des émotions inconnues.

Horace n'aurait pas dit aux habitans de Pompéi : Oublieux des tombeaux, vous bâtissez des maisons ; car la plus élégante architecture, les plus beaux marbres , les basreliefs le plus savamment exécutés sont pro-

POMPAI. 221

digues à ces monumens funèbres, dont la plupart non-seulement sont intacts, mais ont conservé toute la fraîcheur de leur primitif éclat. Le temps a eu des égards pour la mort. -

La rue des Tombeaux est hors de l'enceinte de la ville ; elle commence à la porte d'Herculanum et fait partie du faubourg appelé Auguste-heureux . Quelques maisons sont sur le même alignement et au milieu des mausolées.

Voici la maison de Diomède, qu'honorait le titre d'ami de Cicéron. Le premier étage est au-dessous du niveau de la rue , le deuxième un peu au-dessus; c'est une habitation qui tient le milieu entre les maisons de ville et celles de campagne; car les maisons renfermées dans l'intérieur des murs de Pompéi n'ont point d'étage. La famille de Diomède devait être nombreuse : on compte dans sa demeure plus de trente chambres à coucher. Le jardin est vaste et environné d'arcades

POMPEI.

qui soutiennent un portique sous lequel, en jouissant de l'aspect du jardin , on se promenait à l'abri de la pluie. Au milieu s'élève une fontaine dans un beau bassin de marbre destiné à recevoir des poissons , et qui est parfaitement conservé ; il y a près de la fontaine un emplacement pour un parterre, avec six colonnes latérales propres à supporter un berceau de vignes et de fleurs. Le jardin a une issue qui donne sur la campagne ; c'est près de cette porte qu'on a trouvé un squelette dont les mains tenaient encore des monnaies d'or et des ornemens de prix ; c'était apparemment un avare ne s'occupant que de son trésor, tandis que ses semblables , peut-être même sa femme et ses enfans, couraient éperdus dans le logis , en iiriplorant son secours. Beaucoup de squelettes attestent que la maison était pleine d'individus. Ce vil harpagon ne dépensa jamais son or que par ostentation ; combien de fois des infortunés réclamèrent-ils en vain son

secours : Combien de fois refusa-t-il l'obole à l'indigence ! Il entend tout à coup une voix sourde et tonnante : ce n'est plus une obole dont il s'agit, c'est le terrible Vésuve qui vient lui demander et la bourse et la vie.

Descendons dans les souterrains qui servaient de caves au logis : voici encore les amphores qui contenaient le Falerne ; ces vases, formés de terre cuite, de forme allongée de la capacité d'une dame-jeanne , sont placés debout l'un à la suite de l'autre, ce qui explique l'expression d'Horace : interiore nota Falernù C'est dans ce lieu que se réfugièrent les malheureux habitans de cette maison ; ils fuyaient le déluge de cendres et de pierres enflammées vomies par le Vésuve; mais le volcan les atteignit jusque dans les entrailles de la terre. On a dégagé d'un tas de cendres compacte leurs squelettes, au nombre de dix-sept, parmi lesquels était celui d'une femme qu'on suppose avoir été la maîtresse du logis. On a trouvé ses bracelets et

J'à^ POMPÉ I.

ses bagues d'or. J'ai vu au muséum de Portici sa tête , assez bien conservée , avec un peu de la chevelure. J'ai considéré avec admiration les formes semi-sphériques de son sein , qui sont empreintes et moulées dans un morceau de cendre durcie sur lequel elle était appuyée en mourant ; on y voit aussi quelques parcelles très-fines de sa robe. On peut en conclure , sans être taxé d'inconséquence, que madame Diomède avait les chairs trèsfermes et une belle gorge. Je doute que les dames parisiennes , surtout depuis la mode des corsets à buse, puissent laisser de pareils moules à la postérité.

Vis-à-vis de la maison de Diomède sont les tombeaux de sa famille, avec cette inscription :

Arius. L, Diornedes. sîbi. suis, memoviœ.

Ils ont la forme de petits temples. Là reposaient son fils aîné et deux de ses filles, dont

une était la neuvièhie. Voici toute l'épitaphe :

Arvice. M. F.; VIII.

On lit aussi cette autre épitaphe touchante: ^

A". Velasiœ. grato.

: '< . ! *;•• . Vix. Ann. XII.

Ainsi le premier objet qui frappait les- yeux de la famille Diomède, en sortant de sa maison , c'était le cimetière des siens.

Au côté droit de la même maison paraît un petit édifice quarré ayant l'apparence d'un tombeau; j'y pénètre par une petite porte très-basse, je vois peints sur les murs des cerfs et des oiseaux avec d'autres figures symboliques de la mort; je reconnais un triclinium ou table à manger des anciens; on devine aisément que c'est ici qu'on célébrait le festin funèbre appelé par les Romains silicernium. C'est sur cette petite colonne que l'on plaçait le simulacre du défunt ; il avait la place d'honneur, ses amis ne pou-

vaient pas boire à sa santé , mais ils lui souhaitaient les bocages et les ruisseaux les plus frais de l'élysée. Ils se le figuraient vivant, en rappelant dans leurs discours ses actions nobles et généreuses. La véritable existence de l'homme est dans ses vertus.

Mais l'ombre d'une dame romaine me reproche mon peu d'empressement à visiter son palais funéraire ; « je l'ai fait construire , dit-elle , pendant ma vie , pour moi et Munatius ; morte , j'ai su le préserver de toute atteinte du temps et du Vésuve ; j'ai fait venir de Paros le marbre qui le décore; j'ai donné le sujet des bas-reliefs ; ici c'est un sacrifice à Proserpine , là c'est une barque qui , après avoir essuyé bien des tempêtes , arrive enfin dans le port ; les matelots plient les voiles et jettent l'ancre. Vous comprenez l'allusion ? — oui ; cela signifie qu'après avoir bien battu la mer de ce monde , nous abordons enfin à notre tombeau.

Ce buste, sculpté à la partie supérieure, est

le mien. De ce côté c'est le bissellium de Munatius :

Nœvolea. Tyche.

sibi. et. Numatio. Fausto.

pPt'',-. - »! ; ' cui. decuriones,

consensu. populi, p ■ , \ : .r Bisellium.

U"^ °b* mérita, ejus.

clecreverunt.

'.(]:/■/$*'■ Hoc. monumentum. ..'7.4 \;\

Nœvolea. Tyche.

-'0 '0ï% ' viva. fecit, v^:-

Veuillez me dire, madame, ce qu'on entend par bissellium ? — C'est un siège à deux places que le peuple et les magistrats accordaient, dans les fêtes publiques , aux citoyens distingués par leur mérite. — Et Munatius Faustus, honoré du bissellium et avec lequel vous avez voulu mêler vos cendres, quelles étaient, je vous prie , vos relations avec lui ? — Je ne puis répondre à votre question , Mercure m'appelle. Sachez que toutes les femmes mortes sont discrètes ; adieu, » Je veux entrer

dans la chambre intérieure du sépulcre,* une porte grillée m'en empêche ; j'aperçois à travers, des os et de la cendre confondus dans des urnes à demi brisées» Sans cet obstacle, j'aurais peut-être mis dans ma poche quelques os de Mme Naevolea.

Le tombeau de Calventius, à côté de celui de Naevolea, est aussi décoré du bissellium; il étale dans toutes ses parties la beauté des marbres , l'élégance de l'architecture et des basreliefs ; mais il est fermé de toutes parts.

Vis-à-vis , et de l'autre côté de la rue , est un grand tombeau avec une petite porte en marbre blanc fermée à clef ; on y a découvert , dit -on , plusieurs objets précieux , entr'autres un grand vase d'albâtre et des anneaux d'or.

Un loup n'est pas plus impatient de péné trer dans une bergerie, que moi d'entrer dans un des tombeaux. En voici un fait en dôme, très-grand, environné de murs, comme si la mort avait besoin de le défendre contre

POMPKI. 229

£ assauts; enfin il m'est permis d'arriver jusqu'au sanctuaire de ce petit temple. J'y monte par trois degrés , me voilà dans le salon de compagnie des ombres d'une famille pompéienne anonyme, car il n'y a pas d'inscription.. v

Ce lieu était appelé Colombarium, colombier , parce que les urnes cinéraires son t placées dans de petites niches qui ressemblent aux alvéoles des nids de pigeons d'un colombier. Cette dénomination est une nouvelle preuve de l'attention débcate des anciens, à marier les images gracieuses avec les images funèbres. Je m'arrête avec plaisir dans cet appartement circulaire ; malgré moi des idées de colombes , d'amour de reproduction , se marient avec des idées de cendres, d'insensibilité, de destruction ; le Trépas a perdu son horreur, ses manières sont civilisées , son langage a de la grâce , et je m'entretiens familièrement avec lui, assis dans le colombarium du tombeau, la main dans

a3o pompéi. ' v

une alvéole. « Je ne sais pourquoi , me dit-il, on me querelle tant dans le monde; que deviendrait -il sans moi? ne suis -je pas le grand pourvoyeur de la vie ? Si je consomme les individus, c'est pour recruter les espèces. » Alors il m'engage à sortir pour visiter ses autres petits Trianons . Un mur seul nous séparait du mausolée le plus noble qui décore cette rue. Ce monument, ainsi que le témoigne l'inscription, fut érigé par Scaurus, père, à Fabricius Scaurus son fils, juge de la tribu Ménénia , à qui les décurions firent ériger une statue équestre dans le forum* À la mort de ce personnage, il y eut de grandes fêtes à Pompéi : tous les murs sont couverts de bas-reliefs représentant des combats de gladiateurs entre eux , et avec des bêtes féroces de toute espèce.

Au-dessus de la porte d'entrée qui regarde la rue et qui conduit dans la cour du monument, on voit cinq de ces malheureux, armés de lances et de boucliers ; un d'eux est sus-

POMPÉI. 23ï

pendu à quelques pieds de terre, dans l'attitude d'un homme qui tombe de tout son poids, blessé mortellement. Que des guerriers se battent à outrance près du tombeau d'un guerrier, on peut jusqu'à un certain point tolérer cette coutume; mais on est indigné qu'à la mort d'un magistrat qui, par ses fonctions est le conservateur des hommes, et punit toute effusion de sang , on est indigné que des hommes s'égorgent pour honorer ses funérailles. Je ne reconnais pas dans cet .îorrible usage la sagesse philosophique des anciens. J'entre avec ces réflexions dans l'intérieur de la tombe du duumvir Scaurus : au premier aspect du réduit sépulcral , je puis juger que son orgueil lui a survécu. C'est ainsi qu'à l'arrangement du cabinet de toilette d'une femme , on peut apprécier le degré de sa coquetterie : voyez-vous ce pilastre qiai s'élève au milieu de la chambre funèbre, et dans lequel est pratiqué un emplacement beaucoup plus vaste que les niches d'alen-

tour, qui sont sans distinction comme celles d'une ruche d'abeilles? c'est dans ce centre que siégeait l'urne magistrale. M. le juge a voulu donner à ses cendres une espèce de présidence parmi les cendres des siens.

Que penseront nos magistrats de France , nos présidens de grandes et petites cours, de cour suprême , de la vanité de M. le juge Scaurus, eux qui sont si modestes ! Je leur conseille de citer l'ombre du duumvir à leur tribunal, pour lui faire subir la censure avec réprimande ; car depuis deux mille ans il est suspendu de ses fonctions.

On a trouvé ici quelques débris d'os brûlés et une petite lampe de terrç cuite , mais point de vases lacrymaloires ; il est à remarquer que ces vases ne se trouvent ordinairement que dans les tombeaux les plus simples, et dans la terre, aux pieds d'un morceau de marbre oîi est grossièrement ébauchée la tête du défunt. Ces marbres rappellent les croix de bois de nos cimetières. /

r du pauvre serait-il plus sensible que celui du riche? ou bien faudrait -il de trop grands vases pour contenir toutes les larmes versées à la mort des grands et des rois ?

Dans une enceinte environnée de murs et adjacente -au monument de Scaurus, on ne voit qu'un marbre tel que ceux qu'on place sur les tombeaux ; c'est une espèce de statue dont la gaine est profondément enfoncée dans la terré : de la tête , grossièrement taillée, tombent des cheveux attachés autour du cou ; l'inscription qu'on lit sur la poitrine de la statue est des plus curieuses, et son laconisme ouvre le champ le plus vaste aux commentaires des savans :

Junoni.

Tyclie. Juliœ.

Augustœ. vener.

Ce qui signifie : à Junony Tyché intendante des plaisirs amoureux de Julie Auguste* Voilà une inscription bien impudente ! s'é-

crieront les premiers valets de chambre , les maîtres de la garde -robe, les chambellans des maisons des rois et des altesses royales. Eh! messieurs , leur répondrait Tychée , ne savezvous pas qu'il est d'usage de se glorifier des charges et des emplois que l'on occupe auprès des personnes augustes ? La lumière du trône a, comme le feu, le privilège d'épurer tout ce qui l'approche. Voyez Mme de Pompadour faire des mercuriales aux membres du parlement prosternés à ses pieds. Vous-mêmes, examinez vos titres; soyez moins sévères à mon égard, et donnons-nous la main.

Vous avez remarqué que dans l'inscription du tombeau de Ngevolea il y a aussi le nom de Tychée ; est-ce elle ou une de ses sœurs qui était Y amie de la princesse Julie? c'est ce qu'il ne m'appartient pas de décider : je m'en rapporte à l'académie des inscriptions ou à la décision du premier concile.

Quelle est cette autre maison confondue avec les tombeaux , qui paraît aussi considé-

POMPEI. 235

le que celle de Diomède, mais beaucoup plus ruinée? M. Romanelli me répond que s'est probablement celle de Cicéron ; toutes 4es preuves qu'il m'en donne dans son ouvrage sur Pompéi sont pitoyables , pourtant mon imagination s'en accommode, et elle me fait fureter dans les coins et recoins de ce ogis en déclamant ses Catilinaires. Ce qu'il y i de certain, c'est que Cicéron avait une maison de campagne à Pompéi ; il en parle dans dans ses lettres à Atticus : Tusculanum et Pompeianum valde me délectant.

Il est à remarquer que ce grand orateur avait des propriétés dans tous les beaux sites de l'Italie , ce qui laisse à penser qu'il fit quelques moissons dans les champs de la Cilicie, dont il eut le gouvernement: j'ai beaucoup ie respect pour ses talens , mais , il faut l'avouer, il était un peu tracassier : que lui importait-il que Clodius, à la faveur des mystères de la bonne déesse, se fût introduit dans la maison de Porapéia, femme de César? pour-

u36 POMPÉI.

quoi se porter son accusateur? on ne peut se dissimuler qu'il n'a rien négligé pour s'attirer la catastrophe qui termina sa vie.

Non loin de la maison de Cicéron on a trouvé les squelettes d'une mère , de ses deux filles et d'un petit enfant ; elle tenait ce dernier dans ses bras. Elle conjure les dieux d'épargner ses enfans , elle ne pense qu'à eux, elle écarte de leurs têtes la poussière volcanique qui s'amoncelle , comme une neige abondante sur le sommet des Alpes : vains effor , ; les malheureux, tels que des naufragés au milieu des vagues , sont engloutis dans ce gouffre de cendre : leurs bras élevés vers le ciel apparaissent seuls quelques instans : le Vésuve leur épargne les frais de sépulture. La mère les presse contre son sein , son dernier soupir est pour ses enfans ; vivante au milieu de sa famille, elle eût offert la plus gracieuse image du plus noble sentiment de la nature ; morte, ses os mêmes présentent encore un tableau d'amour maternel.

POMPAI.

Je ne parle pas des autres tombeaux. , qui, après ceux dont j'ai fait la description , n'offrent rien de très-remarquable. Celui de la prêtresse Mammia occupe un emplacement considérable : on ne pouvait donner les coudées trop franches à une personne de cette distinction; en oici l'inscription :

Mammiœ. P. F.

- - ' sacerdoti. !7'

publicœ. locus. sepulturœ. datus.

Decurionum. decrelo.

C'est le plus grand de tous les monumens, mais non pas le plus riche et le plus élégant.

C'est une heureuse idée des anciens d'avoir appelé les femmes aux fonctions du sacerdoce ; ce sexe a le secret de nos douleurs et de nos plaisirs, et il semble que par ses charmes et le fini de sa nature, il soit plus en rapport que les homme savec la Divinité.

Mais quoi! se peut -il que j'aie consume une journée entière à examiner la seule rue

a38 pompéi. >

des Tombeaux ? Déjà le soleil touche la surface de la mer; ses rayons rougeâtres glissent obliquement sur le sommet des tombeaux, dont les ombres projetées dans la rue semblent se confondre avec les ombres des habitans de Pompéi.

Cette teinte incertaine d'un beau jour sur son déclin répandue sur les mausolées d une ville qui n'est plus depuis dix - huit siècles , remplit l'âme d'une singulière mélancolie. Plus de passions tumultueuses , la substance de mon corps est plus légère, mes pensées sont dégagées des liens des sens, j'entrevois les jouissances purement intellectuelles ; mon être reste quelque temps suspendu entre la terre et le ciel. Mais bientôt toutes ces douces chimères immortelles s'évanouissent à l'aspect d'un bon souper qui me rend tout entier au monde physique , et je retombe sous l'empire des grossières sensations. U t

FRSIOl* A POMPEI.

mon lever, je remercie le soleil de me donner à la fin de l'automne une journée printanière , et je retourne à Pompéi : nous ne sommes pas encore entrés dans la ville pour l'examiner; ici toutes les pierres parlent. Remarquez que la porte d'Herculanum est à l'extrémité de la rue des Tombeaux. La demeure de la vie est limitrophe de celle de la mort," et les citadins n'avaient qu'un pas à faire de leurs maisons à leur sépulcre.

Pompéi , comparée à Paris et à Londres , semble avoir été habitée par des Lilliputiens ; car je ne suis pas assez impoli pour insinuer que les grands hommes de l'antiquité habitaient des maisons petites et que c'est tout le contraire de notre temps. Quoi qu'il en soit, nous voici dans une des principales rues de Pompéi , c'est comme sa rue de Richelieu. Trois brouettes pourraient à peine y passer de front, et deux charrettes comme celles que

1^0 POMPÉI. x

traînent les chiens à Paris , courraient le risque de s'accrocher, pour peu que les Phaè'tons manquassent de dextérité. Cependant des traces de roues profondément empreintes dans les pierres volcaniques , attestent que les équipages dePompéi ébranlaient souvent le pavé» Sur les deux trottoirs qui bordent la rue , un homme et une femmq ne passeraient ensemble que doé à dos.

Bien que de doctes écrivains prétendent que les maisons ont un étage , ma conscience me force à dire qu'elles n'ont qu'un rez-dechaussée. Un habitant de Paris, du haut de son sixième étage, va trouver cela bien mesquin ; mais les anciens n'aimaient pas comme nous à se percher les uns au-dessus des autres; et si Tarquin et Appius avaient dû monter cent degrés pour aller voir Lucrèce et Virginie , peut-être l'un des deux eût-il renoncé à son projet, et Rome aurait eu l'inappréciable avantage de garder ses rois du au moins ses décemvirs. V ■ *

s de Pompéi ne sont guère pius élevées que les tombeaux , du moins elles présentent, par la division et la multiplicité des pièces intérieures, toute espèce de commodité : entrons dans celle-ci à gauche; mais, avant dt passer le seuil de la porte, rendez son salut au maître de la maison : sur le pavé en mosaïque est écrit en gros caractères salve. Qu'elle est touchante cette invitation hospitalière, et par son laconisme et par l'endroit où elle est placée. Il me semble que j'entends la voix même des anciens habitans de ces demeures, qui, avec un visage riant et facile, m'invitent à entrer, à partager leurs repas et les douceurs de leur société. Je crois pénétrer dans l'intérieur d'un petit temple dédié à l'hospitalité. Heureuse et noble invention que celle des dieux pénates ! Ulysse, échappé du naufrage , entre dans le palais du roi des Phéaciens et va s'asseoir avec confiance auprès du foyer domestique ; il lit le salve sur le seuil de la porte, et cela lui suffit.

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Presque toutes les maisons de Pompéi sont uniformes dans leur architecture et dans leur distribution intérieure. Voyez-vous cette cour assez vaste et découverte autour de laquelle règne un péristyle soutenu par des colonnes ? et au milieu voici un bassin fait en marbre blanc, destiné à recevoir les eaux pluviales. Cette cour ressemble aux cloîtres d'un couvent; vous en verrez de semblables dans toutes les maisons un peu considérables de Pompéi.

Les chambres à coucher sont très-petites , sans fenêtres sur la rue; elles ont leurs portes de sortie sur la cour ou bien sur le jardin, d'où elles reçoivent la lumière ; il est très-rare qu'il y ait communication entr'elles. Admirez la quantité de cabinets de bains : en voici pour l'eau chaude, celui-ci pour l'eau froide, et cet autre , voûté , est destiné aux bains de vapeurs ; c'est dans ce réduit qu'après le bain on se parfumait d'essences précieuses. Le bain était pour les anciens une récréation pleine de recherches voluptueuses : l'empereur Hélio-

POMPKI.

gabale se baignait jusqu'à sept fois le jour. L'on se faisait une jouissance de la propreté.

Tous les pavés des salons de compagnie et de tous les autres appartemens sont faits en mosaïque, représentant quelques figures ou bien quelque dessin. Immense est la collection de vases de bronze ou de terre, d'instrumens des arts, de candélabres, de verres peints , de tables à écrire incrustées de pierres précieuses , et enfin de pierres gravées; elle a été trouvée dans les maisons de Pompéi : on ne peut se lasser d'admirer tous ces objets au musée national. Je ne dirai rien des papyrus, qui sont tellement consumés > qu'ils ont la blancheur et la forme de petits morceaux de cendre durcie ; on les montre comme des reliques qui ne sont utiles à rien. Mais ce qui ravit en extase, ce sont les belles peintures qu'on a détachées des murs de Pompéi. Des murs ! direz-vous ? oui , les anciens ne tapissaient pas leurs appartemens , et ceux qui n'étaient pas assez riches pour en

faire revêtir les murs de belles figures et de tableaux de divers genres, les faisaient ouyrager en compartimens peints qui coûtaient peu. Je vous dirai un mot sur le procédé usité dans cette manière de peindre des anciens : d'abord on appliquait sur le mur un enduit de l'épaisseur d'un doigt, fait avec du marbre et de l'albâtre pilés ; cette première couche était recouverte d'une seconde beaucoup moins épaisse, composée de chaux mêlée de sable très-fin ou de marbre pilé et tamisé ; c'est sur ce fonds très-lisse, légèrement coloré de jaune , que sont peintes ces belles figures que tant de siècles n'ont pu effacer, et qui sont encore si fraîches que l'on croirait qu'elles sortent des mains de l'artiste. Admirez ces danseurs et ces danseuses de l'appartement où nous sommes : quelle variété d'attitudes élégantes et voluptueuses ! quelle légèreté aérienne dans tous leurs mouvemens ! tous leurs gestes sont des expressions passionnées , tous leurs pas sont dessinés par les

grâces : comme le pied gauche de cette jeune Ionienne est caressant, tandis que sur l'autre elle se balance en équilibre entre le ciel et la terre ! comme Ton sent toutes les formes de son beau corps à travers la mollesse des contours onduleux de la draperie , et la fluide transparence de ses vêtemens ! sa poitrine semble oppressée de désirs et sa tête se penche avec langueur sur une épaule d'albâtre.

Ainsi la découverte de Pompéi et d'Hereulanum a fait une révolution non -seulement dans la peinture et la sculpture , mais dans l'art de la danse. Nos Bigotini et nos Gosselin se sont perfectionnées à l'école des danseuses de Pompéi; les sylphides parisiennes ont approfondi , devant les peintures de Pompéi, la science de la séduction et la théologie des sens.

Les anciens surpassaient les modernes dans les peintures à fresque *. Michel- Ange et Raphaël se servaient de contours préparatoires composés avec de la poussière noire

s ouvrages; mais on n'aperçoit rien de .blable dans les figures de Pompéi, qui sont peintes avec autant de confiance et de dextérité qu'elles pourraient l'être sur le bois ou sur la toile. 11 fallait que ces couleurs fussent détrempées avec une espèce d'eau particulière, car on a employé le feu et l'eau-forte pour détacher de plusieurs tableaux les croûtes de cendre et les incrustations pierreuses , sans endommager les peintures. Les couleurs à l'huile s'obscurcissent avec le temps, et celles employées par les anciens conservent tout leur éclat en exprimant un plus grand degré de vie et de véritable carnation.

Les maisons de Pompéi, au lieu d'être numérotées, portaient le nom du propriétaire écrit en grands caractères rouges : beaucoup de ces inscriptions se sont conservées, et ce n'est pas une des choses les moins curieuses de reconnaître ainsi la maison du consul ParibCLj de Caïus Sallustius > de lire les mani-

festes des édiles, des duumvirs, des flamines, les affiches des fêtes , des jeux publics , et des maisons à louer et à vendre. Voici une de ces affiches les plus remarquables :

In praediis Juliœ Sp. F. felicis locantur fialneum venerium et nongentum tabernœ

Pergulœ cœnacula ex idibus aug.

primis in idus aug. sexta annos continuos quinque. S. Q. D. L. E. N. C.

Par cette annonce , Julie Félixe offre pour cinq années consécutives le loyer de neuf cents boutiques d'une maison de bain et d'un venerium. : ' '*'^t> ■

Elle ajoute la formule usitée en pareil cas : S. Q. D. E. N. C. ; c'est-à-dire, si cjuis domi lenocinium exerceat, non conducito.

; ' Je ne me lasse pas de considérer les jolies peintures à fresque de cette maison ; par malheur je n'en puis connaître les propriétaires, faute d'inscription ; on a prétendu qu'elle était habitée par les vestales : je serais tenté de le croire, en voyant les peintures d'un

grand appartement , lesquelles représentent des cerfs , des daims, des chevaux, seulement avec les parties antérieures de leurs corps. Tous ces animaux courent avec les deux piedfr de devant ; il me semble qu'il y a là une re cherche de pudicité. Mais dans une petite chambre à coucher je vois une Vénus habillée par les Grâces, un Endymion auprès de Diane , un faune qui surprend une nymphe endormie , tous ces tableaux ébranlent un peu ma foi. Que dois-je penser maintenant? J'aperçois l'attribut distinctif du dieu Priape sculpté en guise d'enseigne , sur la façade de la maison située vis-à-vis de celle ou je suis. Eh quoi ! des vestales, en sortant de leur maison, auraient eu une semblable perspective! Fi donc! s'écriera une dame moderne, loger des vestales en face d'une maison de prostitution ! — Qui vous a dit, madame, que cette maison fût de ce genre? Cet horrible et indécent simulacre , qui révolte vos regards , n'est autre chose que l'enseigne d'un bijou

P0MPÉ1. ifo

tier fabricant d'amulettes , de talismans. Les dames de Pompéi , à l'imitation des dames égyptiennes , portaient à leur cou , à leurs oreilles et consacraient dans les temples, des Phallus, priapes de toutes \es grosseurs, depuis une once jusqu'à plus d'un quintal de pesanteur ; il y en a en bronze , en argent, en or et en marbre ; la collection de ces exvoto qu'on voit au musée est des plus riches et des plus variées :

. J'en ai vu de toules les formes.

Grands, gros, petits, médiocres, énormes.

C'était, selon la croyance du temps (et il faut respecter toutes les croyances ) , des préservatifs puissans contre les maléfices et les attaques de nerfs; les missionnaires d'alors faisaient bénir tous ces objets par les prêtres d'Isis. Ils en rendaient à tout prix à la porte des temples. Peut-être même, pour émouvoir les cœurs les plus endurcis, en plantaient-ils de cinquante pieds de hauteur dans les placer publiques.

Sur les murs intérieurs et extérieurs de plusieurs maisons de Pompéi on remarque des peintures- allégoriques représentant un gros serpent entrelacé à un pommier dont il mange les fruits : on a prétendu que ces maisons appartenaient à des médecins, parce que le serpent est le symbole de la santé ; mais il faudrait prouver avant tout que la santé a quelque rapport avec les médecins.

Je crois plutôt que les anciens multipliaient le portrait du serpent, parce qu'ils avaient beaucoup de considération pour ce reptile, auquel ils attribuaient une heureuse influence. Il faut avouer qu'il est bien déchu de sa réputation parmi les chrétiens, qui, pour toute civilité, tâchent de lui écraser la tête. Voilà comme dans le monde on porte sur le même individu des jugemens diamétralement opposés. Mais pourquoi' les anciens le représentent -ils mangeant une pomme, lorsque c'est le plus grand délit que nous lui reprochions ? 11 y a dans ce rapprochement

/ , ' pompai. a5i

quelque chose de très-bizarre, et de quoi exercer messieurs les érudits; pour moi, je me contente de trouver l'antiquité bien impertinente d'attacher un augure favorable à un serpent mangeant une pomme. Cette interprétation doit indigner tout bon chrétien, et c'est à cela qu'il faut sans doute attribuer la ruine de Pompéi.

Après avoir parcouru dans toute la longueur cette rue appelée le cours de Pompéi, on passe sous un arc et l'on arrive au forum : à l'exception de l'amphithéâtre, c'est l'édifice public le plus considérable : sa forme est un quarré long bordé d'un grand nombre de petites colonnes doriques, faites de briques revêtues d'un espèce de plâtre appelé stuc. Cette manière artificielle de composer des colonnes est très-mesquine; il semble qu'elles ne sont que postiches ou d'attente. Après avoir vu les colonnes de Pestum, lesquelles ont vingt pieds de circonférence et sont faites de quatre blocs de rocher, on peut juger avec quelle pitié

i regardé celles de Pompéi, qui sont presque toutes faites de petites briques agglomérées.

A l'extrémité septentrionale du forum s'élève un temple qu'une superbe tête de Jupiter, trouvée dans ses débris , a fait appeler temple de Jupiter. Il a l'air d'un temple de carton , comparé .à ceux de Pestum ; on n'y sent nullement la présence du dieu. J'en dirai autant du fameux temple d'ïsis , dussé-je faire pousser les hauts cris à tous les érudits gratteurs de terre. Ces messieurs se sont servi des expressions les plus ampoulées, en décrivant chaque partie de cet édifice , afin d'imposer à leurs lecteurs ; mais l'antiquité pour être grande n'a pas besoin d'être montée sur des échasses; il faut révéler enfin la vérité: Pompéi était une des villes les moins considérables de l'ancienne Campanie ; mais son orgueil citadin voulait être servi par autant de dieux que les plus grandes capitales.

'■Font bourgeois veut avoir des pages. i v

De là cette multitude de temples érigés à Jupiter, à Isis, à Vénus, à Esculape, à Mercure et à Hercule; mais comme la ville n'était pas assez riche pour loger convenablement toutes ces divinités, au^lieu de colonnes de marbre ou de pierres de taille, elle en composait de briques , et au besoin elle se serait servi d'une matière encore plus commune. [

Mais si l'architecture du temple d'Isis est aussi mesquine que la matière dont il est construit , il offre néanmoins plusieurs particularités curieuses; voyez sous l'autel cette espèce de grotte , c'est là que se cachaient les prêtres lorsqu'ils jugeaient à propos de faire rendre des oracles à la divinité. Il était défendu aux dévots d'approcher de ce sanctuaire , ils devaient se tenir à distance ; ces prêtres imaginaient mille moyens d'en imposer au peuple et de vivre à ses dépens; ils ne ressemblaient pas, comme on voit, aux nôtres.

Parmi les raretés qu'on a découvertes, on

estime les plus curieuses , les tables d'Isis qui sont au musée ; on a aussi détaché de belles peintures de3 parois de murs : une Isis avec un sistre à la main, une Ànubis avec sa tête de chien. On a trouvé sur un pilastre les statues de marbre de Vénus, d'Isis, de Bacchus, et de Priape ; remarquez que le dieu des jardins se trouve dans tous les temples; il est de toutes les parties , et toujours une place d'honneur lui est assignée dans les réunions divines. Il a un talisman devant lequel s'ouvrent les portes les plus inflexibles , et il semble dire: « avec moi on ne peut gâter rien. »

La plus imposante des cérémonies du culte divin était celle des supplications publiques : on servait un somptueux repas aux divinités dont le peuple était de droit le pourvoyeur. Les prêtres consommaient les provisions par piété et pour obéir à l'ordre des dieux.

Dans des appartemens situés derrière le sanctuaire du temple , et inaccessible aux regards du profane vulgaire , on a découvert plusieurs squelettes de prêtres : l'un d'eux .

appuyé sur un mur, avait une espèce de hache à la main dont il avait déjà percé deux murailles ; un autre, dans l'attitude d'un homme qui fuit , avait déjà gagné la cour qui est au delà du sanctuaire ; les autres squelettes furent trouvés ayant devant eux des os de victimes immolées à leur divinité, des vases d'argile et des œufs. J'ai vu ces œufs au musée ; il y en a une douzaine, et ils sont encore tellement frais qu'on croirait qu'ils viennent d'être pondus. Il paraît que ces hommes sacrés, au moment le plus violent de l'éruption volcanique, prêtaient humblement leur estomac à leurs dieux pour faire honneur au repas servi par les bons habitans de Pompéi ; ils riaient de la crédulité du peuple, et buvaient à sa santé. Le Vésuve répondit à leur toast , les uns alors désertèrent la table , les autres restèrent à leur poste avec une vorace intrépidité et moururent, au milieu des fumées du vin et du Vésuve. Avec des instrumens de sacrifice aussi curieux par leur variété que par leur nombre , on a recueilli

a56 pompéi.

dans le temple d'Isis deux idoles égyptiennes,

qui soutiennent de leurs mains une grande

coupe.

Les relations commerciales qu'entretenaient les habitans de Pompéi avec ceux d'Alexandrie, alors en possession de tout le co mmerce des grandes Indes, introduisirent peu à peu dans la Campanie le culte d'Isis ; Pompéi, Naples et Pouzzole l'attestent par plusieurs monumens : tout ce qui regardait l'Egypte , les sacrifices, les rits sacrés, les emblèmes, les paysages était de mode à Pompéi. Les dames avaient des coiffures ornées de feuilles de lotus , et les hommes , des chapeaux au bœuf Apis , d'où, par corruption, sont venus nos chapeaux à cornes. Damnosa quid non imminuit die s?

Les deux théâtres comique et tragique se touchent : cela veut-il dire que des rires aux pleurs il n'y a qu'un pas? ils ont la forme d'une demi-circonférence , et l'espace destiné aux spectateurs est rempli par des gradins en amphithéâtre. Le premier était couvert, le second

; celui-ci pouvait contenir dix nés, celui-là environ le tiers, entations n'avaient lieu que j de jour, car les anciens ignoraient Fart d'embellir leurs acteurs par le reflet des lustres et des lampes.

Aucune inscription, aucun papyrus ne font connaître si les porte-faix de Pompéi étaient chargés de faire réussir les pièces des jeunes auteurs , qui mettaient sur la scène les saints du paganisme ; il est à croire que les anciens ignoraient cette subtile et noble invention. Néron seul , en sa qualité de souverain , arrachait des applaudissemens à coups de sabre ; c'est de meilleur goût que des coups de poing.

Ainsi qu'à Athènes, les personnages les plus distingués occupaient les gradins inférieurs ; l'empereur était placé au côté droit , les vestales à gauche : ces pauvres vestales venaient là attiser des passions qu'il leur était défendu de satisfaire. *

En Italie les prêtres assistent au spectacle ; j'en ai vu au théâtre S^Charles, mais je n'ai pas vu de religieuses, . Y

Mon imagination me fait assister à VHyppolite de Sénèque ou aux comédies de Piaule et de Térence : j'entends l'ivresse de la joie , l'enthousiasme et l'explosion de milliers de spectateurs qui semblent animés d'une seule âme. C'est ici que Phèdre a prononcé : c'est toi qui Vas nommé.

AMPHITHEATRE .

Cet édifice est le plus vaste de tous les monumens publics de Pompéi; il est entièrement isolé de la partie de la ville qu'on a découverte. Après avoir traversé des champs spacieux , en se dirigeant à l'orient , on trouve tout près des murs cet amphithéâtre, le mieux conservé de tous ceux élevés en Italie. Sa forme est elliptique, selon l'usage; il peut contenir environ quarante mille spectateurs. C'est là qu'eut heu la sanglante querelle entre les habîtans de Pompéi et ceu\

Nocéra, dont Tacite fait mention au XIVe livre de ses annales. A cette occasion, le sénat romain exila le proconsul Régulus et interdit ce genre de spectacle pendant dix ans; il eût agi plus sagement en ne limitant pas cette interdiction , car on ne peut imaginer rien de plus révoltant et de plus barbare : non-seulement la multitude repaissait ses regards de malheureux gladiateurs déchirés par des bêtes féroces, mais elle exigeait qu'ils mourussent avec gaîté et même avec grâce. Sénèque , dans sa septième épître , répète les cris féroces du peuple , alors qu'il s'apercevait du peu d'empressement des gladiateurs à courir au devant de la mort :

^; Occidey urey verbera, quare tu m timide incurrit in ferrumy quare parum audacter occidity quare parum libenter moritur?

Voilà les loges des lions , des tigres et d'autres bêtes féroces ; c'est par cette porte qu'on emportait les gladiateurs morts ou expirans ; c'est ici..,. Mais hâtons-nous de sortir de ce

lieu : quand on éprouve le besoin d'estimer l'espèce humaine , il ne faut pas s'y arrêter.

Depuis quelques mois on a déterré le monument le plus intéressant, eu égard au travail et à la matière. C'est un grand bassin de marbre blanc de cinquante pas quarrés , soutenu par beaucoup de colonnes de marbre de la plus grande beauté et d'une blancheur éclatante ; ces colonnes sont cannelées et massives. On a aussi découvert la statue de marbre d'Emnachia , qui fit construire à ses frais cet édifice , qu'on présume avoir été destiné à servir de lavoir ; voici l'inscription :

Emnachia. L. F. sacerd. public, nomine. suo. et M. Numisiri.frontonis.fili. Chalcidigum.

Cryptam.p ortie us. concordiœ . augustœ . pietatis . Sua. pecunia. ficit. eamdemque. dedicavit.

Tel était , il y a six ans , l'aspect de Pompéi. J'y retournerai bientôt, si Dieu me prête vie ; lorsqu'une fois on a vu ces lieux on est tourmenté du besoin de les revoir.

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