CAVERNE DE PAUSILIPPE
Excisiioi EaboiesB, latus iogens rupis in antram , Qa& Uii ducunt aditus centnm, Ostia cratom , Undè ruunt totidem voces, responsa Sibjtla.
Ventnm enl ad limeg , quam virgo , pofoere fala Tempus ait : Deus , ecce, Deus.
Ramehavt sans cesse leurs regards au dedans d'eux-mêmes, pour analyser leurs émotions et approfondir leurs sentimens, les anciens, tourmentés du besoin d'expliquer l'alliance de la matière et de la pensée, s'étaient aperçus de ce tressaillement involontaire, de cette vibration de l'âme que l'on éprouve en pénéti^ant, soit dans la profondeur des forêts, soit dans les entrailles de la terre* Ils en conclurent que , dans ces lieux , le contact du Créateur et de la créature étant plus immédiat et plus intime, oelleci devait y chercher des inspirations,
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des avis secrets, des oracles; en «effet, la nature ne ment jamais. Dès que sa voix , toujours d*accor4 avec celle de la conscience, s'est fait entendre à l'homme, il se trouve entraîné par une pente douce à la bienfaisance, à la vertu* Interrogez tqus les criminek, ils TOUS diront que le spectacle du ciel et de la terre ne les a jamais émus.
L'antiquité avait donc raison d'interroger les chênes de Dodone et les grottes souterraines ; à son exemple, j'ai interrogé les sites imposans ou pittoresques, ils m'ont toujours répondu.
La caverne de Pausilippe, quoiqu'elle soit l'ouvrage des hommes , n'a pas été pour moi muette ; elle est située à l'ouest de Napies, sur le chemin de Baies; elle traverse une montagne dont la cime, couverte d'orangers, de vignes, de peupliers, présente un paysage gracieux et fertile.
Agrippa, après avoir gagné la bataille d'Actium, pour Octave; après avoir ou
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dompté ou soumis 9 par sa valeur et Va»cendant de son caractère , plusieurs provinces de Tempire ; Agrippa , aussi grand dans la paix que dans la guerre, occupa son glo-" rieux repos à répandre au sein des villes la salubrité et la frî^cheur , par de somptueux aqueducs ; à élever les plus beaux monumens de l'Italie ; à établir de faciles communications entre les diverses parties de l'empire , par des routes sur terj'e et sous terre. Son génie éleva d'une main le Panthéon , de l'autre perça la montagne située entre Naples et Pouzzole , afin que ces deux villes se donnassent la main* Voilà l'origine de la caverne de Pausilippe , qijti , creusée dans le roc vif, a onze cents pas de long, sur une largeur convenable pour le passage de deux voitures ; d'espace en espace , on a pratiqué des soupiraux qui vcmt chercher l'air et la clarté jusqu'au SDramet du mcmt : des lierres, des branches de figuier sauvage, mille végétaux rampan» se glissant à travers ces ouver.
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tures, opposent leurs bouquets verdoyaos an rochers grisâtres de la voûte ; et lorsque parvenu au solstice d*hiver,le soleil firappe d'an rayon oblique sur un soupirail, l'effet inattendu de ce jet lumineux éblouit tout à coup et effiraie le voyageur , en déroulant devant lui la lointaine obscurité de Tantre. Cette sensation extraordinaire n'aurait -elle pas inspiré à Virgile ces beaux vers :
At tpecut et caci détecta epparuit ingeni Régie , et nmbroMB penitàs petaére caTero» :
Hou fecàs ac ci ^â penitàs vi terra dehiicens Infernat reseret sedes, et régna reciudat Pallida , dis ioTisa , superque immane Barathnin Gernetor, trepidentque immisso lumine mânes.
Si q[aelqne cboc soudain d^ouvrait 4 nos yeux LeStyz, craint des mortels, abhorra par les dieux , Le soleil éclairant tons les royaumes sombres , En les épouTantant» éblouirait les ombres.
Toujours est-il que cette clarté subite me remémora et les vers de Virgile et son tonn beau, situé sur la caverne même; j'y allai & l'instant. On me montra une espèce de YTh-
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laine bâtisse semblable extérieurement à un grand ^our de la Basse -Bretagne. Quelle jonglerie ! Il était bien impudent celui qui osa baptiser du nom de tombe de Virgile le monument le plus prosaïque , le plus vulgaire; ils étaient bien stupides ceux qui, les premiers, ont ajouté foi à cette grossière imposture. Il n'y a dans le monde qu'un autre tombeau aussi menteur que celui-ci.
Ce prétendu tombeau de Virgile, situé de manière à ne rien dominer , se trouve dans 4^ la partie la plus basse et la plus inclinée de la montagne. J'espère qu'un jour il en descendra.
En supposant que les parens de Virgile eussent voulu déposer en ce lieu les cendres du poète, ses amis s'y seraient opposés ; s'ils l'avaient souffert, la sœur d'Auguste Octavie, mère de Marcellus, aurait fait entendre son veto.
Le mausolée de Virgile a sans doute été élevé dans un lieu pittoresque , de manière
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à paraître suspendu entre le ciel et la terre. Le poé'te dit tenet me Parthenope; comme Agrippa, i) a fini ses jours dans le royaume de Naples ; mais n'est-il pas présumable que son urne cinéraire fut déposée dans le Panthéon près de celle d' Agrippa ? et en leur qualité de païens , les restes de ces grands hommes auront été fêtés au vent par les prêtres desservant régHse de Ste-Marie de la Rotonde^ sobriquet actuel du Panthéon romain. Le Panthéon français n*a-t-il pas vu aussi disperser les cendres de Voltaire et de Kousseau? ^ Plein de ces pensées, je rentrai dans la grotte , et j'aperçus , pour la première fois, une petite chapelle pratiquée dans le roc.
O magique puissance du lieu ! j'ai considéré avec quelqu'intérêt ce simulacre pieux ; c'est la première fois que je n'ai pas senti en moi quelque chose d'iconoclaste. Cette grotte de Pausilippe exerce sur mon imagination une influence si nouvelle , en m'y promenant je me suis enivré d'un enthousiasme si mé-
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lancolique et si doux, que, plus d'une fois,' je m'y suis trouvé transporté par un instinct secret, presqu'indépendant de ma volonté.
Un jour enti*'autres , le 20 janvier 182 1, j'étais scnrti dans l'intention d'aller jouir d'un beau soleil printanier, au sommet du cap de* Misène : je me mets en route , enveloppé dans je ne jsais quelle somnolence mentale , car le climat de Naples envoie tant de sensations au cerveau, que lorsque la pensée veut y entrer, elle trouve toutes les places prises. G vous qui , la tête travaillée par des souvenirs amers, ruminez sans cesse les causes de vos chagrins, venez dans ce beau pays , la nature y dispense l'homme de réfléchir ! Je me suis souvent demandé en France pourquoi une foule de gens paraissent si heureux d'être bêtes, une foule d'autres si triomphans d'êti'e sots ? J'ai résolu à Naples le premier problème ; pour résoudre le second, j'attendrai que mes voyages me conduisent dans quelque terre académique, à
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moins que nos auteurs romantiques ne me fassent des révélations.
Je cheminais donc en laissant flotter dans le vague les rênes de mes pensées , et humant à longs traits un air frais et balsamique ; je cheminais, et au lieu de prendre la route du cap Misène , mes jambes me conduisent k mon insu dans la grotte de Pausilippe« Là je me réveille de mon sommeil intellectuel , un sentiment solennel et religieux entre avec moi sous la profonde voûte, il me semble pénétrer dans le vestibule du palais de Proserpine, et je fais résonner les échos caverneux de ces vers de Virgile :
Dt quibus imperium est mnimarum umbrsque silentes Et Chaos , et PUegeton , loca nocte tacentia latè Sit mihi fas audita loqui, ait namioe Testro Pandere res alti terri et caligine mersas.
Sombres divinités da gouffre de Platon!
Toi lugubre Chaos ! et toi , noir Phléfféton ! Permettes qu'un mortel, de vos rives funèbre» ^ Trouble le long silence et les vastes ténèbres , Et sonde , dans ses vers noblement indiscrets* L*abtme impénétrable où dorment vos secrets.
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Amen ! me répond une voix sépulcrale ; je li*émis , comme si un son surhumain était venu mourir à mon oreille. Mon regard s'efforce de percer l'obscurité du lieu, j'avance avec précaution , je vois une femme agenouillée , immobile devant la petite chapelle de la Vierge. Sa figure pâle et recueillie jetait dans les ténèbres un reflet mélancoUque. Que tielit-elle dans ses bras? un enfant plus pâle qu'elle. Je la salue : « seriez-vous souffrante, madame ? — - Je suis malade de sa maladie ; je n'ai plus que celui-là : conjurez avec moi Sainte- Anne de me le conserver, h Son accent , son geste m'émeuvent , m'attendrissent, me subjuguent. O pouvoir sympathique de la douleur maternelle ! son âme tout entière passe dans mon âme : je me jette à genoux à ses côtés ; mon univers, c'est la mère et l'enfant ; ma divinité , c'est Sainte- Anne. Je m'abandonne à une ferveur d'oraison jusqu'alors inconnue. Je trouve un ravissement mêlé d'angoisses à supplier un être
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surnaturel de De pas changer un berceau en cercueil , de ne pas déchirer une seconde fois les entrailles d'une mère* Quel vœu entendra une divinité si elle est sourde à celuilà? Ma compagne avait cessé de prier, je priais encore • Elle alors : «t Avez-vous un enfant ? — Non , mais une mère. » Je Tenvisage pour la première fois à la lueur de la lampe de la madone ; ses traits , bien que désordonnés par Fanxiété maternelle , offraient des lignes harmonieuses et la plus suave expression; les longues tresses de sa chevelure, arrondies sur sa tête en cercles multipliés, caressaient le regard de leur nuance soyeuse. Elle se lève , développe une taille élevée, élégante ; mais ses genoux fléchissans semblent se refuser à porter le poids de sa douleur. Je lui o£Bre mon bras ; elle me remercie, me fait signe de ne pa^ la suivre, s'éloigne; puis se retournant: « je reviendrai ici demain à midi , dit-elle, remercier Sainte-Anne, à moins que.... » son cœur sentit le besoin ^d'une réticence.
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Le lendemain matin je retournai à la grotte de Pausilippe ; j'avais porté avec moi mes fidèles tablettes , pour y noter les expressions , les gestes , les soupirs de bonheur de la jeune femme, qui allait revenir me donner de bonnes nouvelles de son enfant. Je ne sais quel pressentiment m'assurait de Teffi- * cadté de nos prières; j'avais de la foi en Sainte-Anne : mère de la mère du Sauveur du monde 9 que de titres pour retirer un enfant du bord de la tombe. Pourquoi ne ferait -elle pts ce que le moindre médecin prétend faire?
Ecrivons le titre de mon chapitre sur les marches de la chapelle de Sainte- Anne , et en quelque sorte sous sa dictée t
Comment la grand-mère de Dieu entendit et exauça la prière d*nne femme dont 1* enfant touchait à sa dernière heure.
Prenons pour épigraphe ce vers de Le^ gouvé :
Tom]>e aux piedf de ce lexe à qui tu dois ta mère.
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L'enfant , quand il saura lire , apprendra dans mon livre qu'ilest deux fois redevable d/e Fezistenoe à sa mère. Quelle profonde morale il y .a tlans la fable païenne d'Orphée et d'Eqridice ! comme elle fait sentir l'alliage d'égdisme qui réside à leur insu dans le fond du cœur des aniours. Remplacez Orphée par une mère allant chercher son fib ^ le danger qu'il court en le regardant l'occupera tout entière ; ne craignet pas qu'elle ^détourne la tête.
Pendant que \e me livre à mes réflexions, le soleil a dépassé le méridien. J'écoute, avec un sentiment toujours croissant d'espoir et de crainte , le retentissement des pas hur mains sous la longue voûte : Ah ! voici le frôlement d'un habit féminin ! c'est une jeune laitière ; elle passe près de moi en chantf^t; elle n'a pas d'enfant moribond. Le temps s'écoule , elle ne vient pas , elle ne viendra plus, il est trop tard. Je quitte la chapelle en jetant un regard accusateur sur le simulacre
pieux. Je cors de la grotte de Pausilippe, j'y retourne le lendemain, les jours suivansi point de mère, point d'enfant. Tbutes mes perquisitions sont vaines, je ne puis découvrir leur habitation. Héla»! ils habitent probablement tous les deux leur dernière demeure ! ô vous S"-Anne, que j'avais priée de à bon oœur, vousnem'yrattrapereiplu»!!!
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