‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 14 sur 45 · GALERIES DE TABLEAUX · texte numérisé non relu

GALERIES DE TABLEAUX

M. CAMüCCIIfl.

Virgile! Raphaël! A douleur! ô destin!

Tous deux sitôt ravis par le sort inhumain ;

Tous deux ils ont pleuré sur leur gloire imparfaite. Mais le temps ne peut rien sur les vers du poète.

Et dans le Vatican, parle temps outragés,

Les traits de Raphaël périssent négligés!

Delills.

Voulez-vous avoir une idée de l’Italie? Ne lisez pas la plupart des auteurs qui l’ont décrite : ils ne vous en diront rien. Ce soleil vivifiant qui nage dans l’azur foncé d’une atmosphère toujours pure ; ces montagnes convulsives , vo-: niissant des grêles de rochers embrasés et des torrens de laves ; ces monts couronnés de tout le luxe de la végétation, du sommet desquels se précipitent avec fracas des cascades remuantes , tandis qu’à leurs pieds les urnes des fleuves épanchent en silence parmi les plaines leur liquide trésor de fraîcheur et de fécondité : toute cette pompe des élémens , ils ne l’ont pas sentie , et cette nature classique a glisçé sur leur rétine sans se peindre dans leur âme. Us n’ont pas mieux observé les mœurs et le caractère des peuples : ce qu’ils en racontent est dépourvu ‘de franchise , d’ingénuité , surtout de cet esprit

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d’observation sans lequel les descriptions. u'ont ni sève ni grâce.

Mais ces iutrepides écrivains de voyages volumineux, avec lesquels , dans le plus beau pays du monde , on ne voyage que dans un désert , qu’ont-ils vu en Italie? Des toiles colorées et des marbres taillés au ciseau. Que Ja victoire transporte ces objets dans un autre climat, et à leurs yeux l’Italie changera de place, llotne , pour eux, n’est pas dans Rome : elle est toute où il y a des tableaux et des statues. Blâmeriez-vous , dira-t-on, ces transports que font éprouver aux âmes passionnées les ouvrages du génie ? Non*, sans doute ; et je me prosterne tout le premier devant les chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture. Mais je ne confonds pas le charlatanisme des beaux-arts avec l’enthousiasme. Celui-ci re\oit des impressions profondes et générales : c’est la pensée de l’artiste qui le frappe dans le marbre ou sur la toile. Celui-là n’éprouve que des émotions de détails; il ne cherche que l’ouvrage matériel, et il s’extasie autant devant le fragment antique d’un bas-relief qui représente le pied debquc d’un satyre , qu’à l’aspect de Y Apollon du Belvédère. L’iin veut passer pour connaisseur ; la vue d’un chef-d’œuvre excite sa petite vanité : l’autre s’humilie devant la création du génie.

Si les grands artistes revenaient à la lumière , et qu’ils entendissent la presque totalité de leurs

admirateurs , leur prêtant des intentions opposées à celles qu’ils ont eues , s’extasiant sur les défauts , et critiquant les beautés de leurs ouvrages; s’ils voyaient l’attendrissement de certaines gens qui pleurent sur le pauvre IJolopherne, si méchamment mis à mort par Judith, voudraient-ils tenir encore la pâlotte ou le ciseau? Le dégoût ne s’emparerait-il pas d’eux en voyant comme on les juge? Peut-être même leur indignation irait-elle jusqu’à anéantirleurs chefs-d’œuvre. Combien de fois n’ai-je pas gémi pour eux en entendant les impertinentes observations des amateurs de sculpture et de peinture, qui semblent ne venir en Italie que pour y débiter des non-sens sur les beaux-arts. Ils ne manquent pas d’occupations en ce genre : car,dans Rome seule , il y a plus de cinquante palais qui renferment des galeries de tableaux- et de statues , sans parler des ville , qui sont presque aussi nombreuses , çt qui toutes possèdent quelques collections de ces objets. La plupart des voyageurs n’auraient pas la conscience en repos s’ils oubliaient de visiter un s" ul de tous ces musées particuliers ; 4 et comme il faut un ^tcrnps considérable pour cette inspection , il ar-, rive que ces messieurs partent de Rome sans ayoir vu autre chose. Leurs conducteurs ont soin de les tenir en haleine , et de les promener dans tous les palais. C’est une branche de corfimercc très-lucrative : un polisson du coin de la

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rue , revêtu d’un habit de cicérone , s’empare * d’une douzaine d’Anglais qui le paient tant par jour, et qui paient en outre les domestiques des princes ou des cardinaux à qui appartiennent les galeries de tableaux. Ces domestiques comptent ensuite avec leurs maîtres.

Nous comptions quelquefois j il me donnait le soin De fournir la maison de chandelle et de foin.

Le cardinal Fe... exige de son valet de chambre la moitié de l’impôt levé sur les curienx, et il a réglé sa comptabilité de manière que son porte-livrée ne peut le tromper : celui-ci fait observer aux amateurs qui ne paient pas assez grassement, qu’en retranchant de leurs dons ce qui ne lui revient pas , il ne lui restera que fort peu de chose.

Le cardinal , il est vrai , se donne presque autant de peine que son laquais :• toutes les fois qu’il se présente dps gens qui viennent ‘rendre visite à ses tableaux , il a soin de vider ses appartement , et de leur laisser le champ libre ; il faut qu’il soit meme très- malade pour ne pas sortir de sa chambre à coucher, qui est pleine du haut en bas de tableaux de toute espèce, ainsi que tous les appartemens de son palais. Ne voyant pas de tableaux de- l’école française , j’en demandai la raison : le laquais me répondit qu’ils étaient entassés dans les greniers , en attendant qu’on trouvât où les placer. .

Le plaisant «le la chose est de voir des groupes de prétendus connaisseurs se pâmer devant de prétendus tableaux originaux des Domiuiquain, des llaphael , etc. Souvent ce ne sont que de médiocres copies. Il faudrait que Raphaël, qui est mort jeune, eût vécu plus que Mathusalera , pour qu’il ‘put être l’auteur de l’innombrable multitude de tableaux que lui attribue l’impertinente effronterie des laquais qui montrent aux étrangers les musées de leurs maîtres. Mais il y a tant de gentf voyant tout avec les yeux «1e la foi , et qui sont intrépides à tout croire, qu’on les trompe aisément : où les sots abondent, il doit y avoir des fripons.

Pour moi, qui n’ai parcouru que cinq ou six palais à galeries , j’ai les yeux tout éblouis, tout rassasiés des Titien, des Carrache, des Michel- Ange , des Guide , que l’on m’a montrés. La simple proposition d’aller visiter des tableaux me fait tressaillir ; je recule lorsqu’on me menace de me faire voir des chefs-d’œuvre, et je ne monterais pas dix degrés pour considérer la plus belle Descente de croix. Il me souviendra long-temps des vingt-quatre chambres du cardinal Fe..., et je n’y retournerais pas quand cette éminence me donnerait vingt-quatre fois sa bénédiction , en m’exemptant du tribut qu’il faut payer à son portier, plus avare que le portier Caron.

Qile diraUje du palais Colonne, où presque

tous les originaux qu’on y admirait jadis ont été vendus et remplacés par de pâles imitations?

De ce nombre est le portrait de la belle Cenci, qui , ayant été violée par son père , le tua , et fut ensuite condamnée à mort par le pape Alexandre vu , héritier de .tous ses biens: Que dire du palais Spada, où l’on a placé une Judith à côté de Lucrèce, un Christ près d’une bambochade, une Sainte- Vierge et l’ Ange à côté d’une Léda et de son 'cygne.

Mais quelle est cette statue colossale qui tient un globe dans sa lourde main? C’est, pour les croyans , la statue de Pompée, ar-x pieds de laquelle César fut assassiné. Pompée avait trop de goût et surtout trop d’orgueil pour souffrir qu’on baptisât de son nom un si mauvais ouvrage. Le palais Farncse est celui dont les peintures m’ont le plus intéressé. Aunibal Carrache a orné les voûtes de fresques admirables. Tous les sujets sont tirés de la mythologie', et respirent la grâce, la mollesse et la volupté : tfest Ancliise détachant la chaussure de Vénus , Ganymède çnlevé par Jupiter , Jupiter ôtant la ceinture de Junon. Quelles images lubriques pour une éminence qui ‘devint une béatitude !

C’est en vain que l’on cherche quelque sujet qhrétien. On peut appliquer à Paul m ce que Voltaire .dit de Dunois :

11 savait bien la fable ;

Pour lui la Bible eut (les charmes moins doux.

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