‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 37 sur 45 · PROMENADE DANS L'ÉGLISE DE SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

PROMENADE DANS L'ÉGLISE DE SAINT-PIERRE

I/üoirera ctt un temple où «iègc l’Eterncl.

Là chaque homme , à ton gré , veut bâtir un autel.

Usages, intérêts, cultes, lois, tout diSère.

Qu’on soit juste , il suffit : le reste est arbitraire.

VoiTAinB.

Désirant graduer mes plaisirs en visitant les juonumens de Rome , je différais de jour en jour d’aller saluer cette fameuse basilique à laquelle tous les voyageurs et tous les écrivains ont prodigué tant d’éloges. Enfin , ne pouvant plus reculer ma jouissance , et l’âme avide d’émolions, j’arrive en présence de cette modefne merveille. Moi qui palpitais de je ne sais quelle volupté intellectuelle dans les temples de Pæstum., jugez de ma surprise de n’être pas jeté , à l’aspect de Saint-Pierre , dans une extase admirative , et de mé'sentir presqu’à froid.

« Tu peins la richesse , et non pas la beauté » » paroles de Zeuxis à un artiste qui avait chargé d’or et depierreries les habits de Vénus. Ne pourrait-on pas dire aux architèctes de Saint-Pierre ? « Vous n’avez élevé qu’un monument grand , « au lieu d’un grand monument. Il est. plus « facile de faire le colosse de Rhodes quel’Apol-

Ion du Belvédère. « — Critiquer ce miracle d’»r- « chitecture , quelle audace ! » s’écriera la foule de ceux qui louent sur parole et qui se font ino- « culer leur jugcmeftt. — Messieurs, ne me con» « damnez pas sans m’entendre. »

S’agit-il de comparer Saint-Pierre à la multitude triviale des églises qui couvrent le sol de la catholicité? alors nous y' verrons une mer*veille. Il ert est autrement près des temples de Rome et de la Grèce. S’agit-il des efforts prodigieux de mécanique pour élever et soutenir dans les airs la coupole du Panthéon ? nous rendons hômmage au génie de Michel-Ange. Mais les difficultés vaincues ne produisentque-l’étôn- •nement : l’harmonie physique mariée à l’harmonie morale peut seule faire naître l’admirâtion. S’agit-il de beautés de détail ? nous sommes prêts à faire chorus avec les enthousiastes. Mais quelques mérites particuliers ne constituent pas un mérite général,.

Qu’est -ce qu’un temple? C’est un édifice où tout doit rappeler la majesté divine et où l’homme conserve assez .de dignité pour se mettre en relation avec elle. La masse gigantesque. de Saint-Pierre remplit-elle ces conditions rigoureuses ? Ne prçséntc-t-elle pas une tour de Babel , sans imité , où régnent la confusion , le mélange adultère de tous le# styles d’architecture antique et moderne? La façade , qui est à un édifice ce que 'le visage est à

l'homme , ne rappelle- t-cllc pas , avec son balcon et ses fenêtres placées entre les colonnes , ■ la façade d’un château seigneurial ? Dès le premier coup d’œil on s'aperçoit qu’elle est dénuée de simplicité et de noblesse. L’on y sent l’absence d’une pensée unique et créatrice , et partout l’on est frappé de la lutte péuible des plans rivaux et successifs qui ont présidé à l’exécution. La coupole , beaucoup trop éloignée du péristyle, semble appartenir à un autre temple : défaut majeur résultant de la croix latine substituée à la croix grecque, base du dessin de Michel - Ange.

Mais l’intérieur ne rachctc-t-il pas ces défauts? Comment 11e pas admirer ce baldaquin aussi" élevé que les plus grands palais de Rome ! Loin de me charmer, il m’attriste doublement, parce que ses colonnes torses sont de mauvais goût et qu’elles sont faites de la belle couverture de bronze qu’Urbain vm ravit au Panthéon. Ces enfans ailés ; de plus de six pieds de haut , soutenant des bénitiers , semblent insulter à la petitesse de l’homme qui, placé près d’eux , atteint à peine à ieurs*épaul es. Le Souverain Pontife , vu de la porte d’entrée , ressemble à une - mouche dorée qui bôurdonne. Il faudrait donc un autre genre humain , dont les individus eussent deux toises au moins d’élévation , pour être en rapport et avec l’église et avec les statues. Dans ce lieu l’homme semble créé moins à l’image de

Dieu qu'à l’image d’uu insecte. Toutefois oï»y sent le, créateur de là nature? Non : ce temple , fermé à l’air extérieur et aux clartés dé l’astre du j pur , fait , pour ainsi dite., divorce avec la nature. Là, tontes les pensées sonMrurtès et sans essor ; ou n’y peut faire un pas qu’on de rencontre l’orgueil humain personnifié qui adule son néant. Sous çés profondes voûtes où les pas retentissent, l’âme reste muette. Mais la grandeuf du monument n’est-elle pas digne de la grandeur de Dieu ? Ce ne sont pas les dimensions, colossales qui donnent un caractère grandiose à un temple : c'est le style d’architecture et la place où il est assis.. Saint-Pierre est dans un lieu qui ne domine rien , où il Se confond avec plusieurs autres édifices , éf où sa masse pèse sur la terre comme pour l’écraser. »

Les anciens avaient bien plus le sentiment de l’infini dans la conception' des édifices consacré? à la Divinité. Leurs temples placés au sommet des promontoires*comme des phares religieux, ou dans les sites les plus pittoresques ,. semblaient se détacher, de la terre comme pour s’élever vers le ciel. Leur structure et leurs dimensions , toujours dans un parfait rapport et une noble har 1 monie avec les montagnes , les bois , les ondulations du sol , associaient dans la pensée la puissance bienfaitrice du créateur à la reconnaissance de là créature ; leurs proportions exprimaient à tel point le sentiment des hautes

convenances , que l’Ètre immortel y manifestait toute son immensité sans que l'homme y fût rabaissé au-dessous de lui-même. L’accès du temple , Lieu loin d’être interdit aux ‘regards vivifions du soleil, s’ouvrait devant lui de toutes parts , et c’est la voûte des cieux qui complétait la voûte de l’édifice. Aussi ces monumens ontils je 11e sais quoi d’aérien qui parle au cœur, à l’imagination, cl la pensée, y prend légèrement sou vol vers les régions éthérées. Là , ne dormaient pas les dépouilles mortelles : il fallait avoir sauvé sa patrie pour prétendre à cet honneur insiguc. Mais l’église de Saint-Pierre, comme transformée en un vaste cimetière, recèle les restes des Papes qui, rivalisant d’orgueil avcc les rois d’Egypte , ont élevé aussi haut que les pyramides la coupole de leur tombe. Ils ont admis près de leurs cendres, Tes cendres des têtes couronnées qui se sont courbées devant leur triple diadème; une reine Christine, filleule d’Alexandre vu; une princesse Mathilde, dont le mausolée montre l’empereur Henri iv baisant les pieds du Pape Hildebraud.

Cet exploit pontifical, a tellement gonflé le cœur des Papes , qu’ils ont voulu en faire vivre la mémoire même sur un marbre funèbre. O11 se demande pourquoi le Roi de France Henri iv recevant, converti politique, la flagellation do üixle-Quiui, ne sert pas de pendant à ce busrelief. V

Sans doute on est ravi d’admiration à la vue) des nombreux chefs-d’œuvre des arts qui décorent Saint-Pierre : le ciseau des Praxitèlcs modernes y anime le marbre sous les formes les plus imposantes ; le travail brillant de la mosaïque en émaux y rajeunit et y perpétue les merveilles de Raphaël , du Dominion ai n, du Guide et duGuercliin. Mais ces beaux détails , étrangers à ce qui constitue l’édilicc en lui-même, ne peuvent être considérés que comme l’ameublement d’un palais. Si l’église en était dépouillée, elle perdrait ce qui attire et charme le plus ceux qui vont la visiter. Mais aux temples grecs et romains , il suffit de leur simple et noble architecture pour enchanter les regards : bien loin d’avoir besoin d’aucun ornement étranger, ils le repousseraient.

Le Japonais dont j’ai déjà parlé, et que j’avais vu à la cérémonie des cendres, m’avait proposé de visiter ensemble la basilique Saint-Pierre.

Le jour lixé , nous nous y rendîmes. A peine entrés dans l’église , nous apercevons un groupe de personnes qui bâillaient dévotement. « 11 faut, dis-je, qu’il se fasse quelque sermon : approchons. » Un homme en surplis, faisant des gestes télégraphiques , s’écriait avec uue volubilité ennemie des points et des virgules, que trois causes font la tempête : l’agitation de la mer, l’opposition des rochers , la fureur des vents. Ainsi les passions, les maximes corrompues du siècle et les révoltes de la chair, occasioueut la tem-

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pêtede l’àme. Le troisième point a fait tendre le con à de jeunes filles jusqu’à ce moment peu attentives. Le prédicateur, avec son bonnet quarrc , imitait tantôt le tangage , tantôt le roulis du vaisseau en proiè aux vents, aux passions, • aux (lots, aux révoltes de la chair. Je n’eus pas ' la satisfaction d’apprendre si le navire arriverait enfin à bon port,.

Mon compagnon m’entraîna dans le centre de la grande nef, pour mieux considérer l’immen- ’ sité de l’édifice. Il s’indignait en considérant cct entassement gigantesque de pierres et de marbres qui forment nn assemblage pompeusement inutile ; il observait que , si le quart des sommes exorbitantes englouties dans ces travaux eût été employé à dessécher les marais pontins , Rome aurait une église de moins et un vaste pays de plus. 11 s’arrêta un" instant devant la statue de bronze de Saint-Pierre , trouvée parmi les ruines de l’ancien Capitole : elle représentait Jupiter dont on a fait leprincc des apôtres en lui mettant sur la tête une auréole, et dans la main les clefs du Paradis. — « Et les clefs des coflres-forts, dit le Japonais! Voilà le dieu d’Homère bien déchu.

* — Il doit, au contraire, s’estimer fort heureux de jouer un second rôle , quand presque tous les • dieux de l’Olympe sont réduits, parle culte nouveau , à des emplois de diables. Apollon seul a trouvé un asile sur le Parnasse où , depuis les attaques de M. de Chateaubriand, il

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semble mieux établi que jamais. Le Japonais n’ avait jamais entendu parler du chantre des Mcfrtj rs je lui expliquai que c’était un auteur qui , en faisant des poèmes chrétiens en prose , était devenu ministre, ce qui prouvait incontestablement que la prose est plus poétique que la poésie , et que les sujets jnystiques sont plus épiques que les sujets païens. Jugez par-là combien il est avantageux de professer avec éclat la dévotion : on fait son chemin dans ce monde et dans l’autre. D’ailleurs, quand un culte damne tous les autres qui ne le damnent pas , vous ne risquez rien à croire et tout à ne pas croire. ^-Quelle lâcheté! me dit -il. G’est comme si je me rangeais du {parti de l’oppresseur contre l’opprimé , attendu que le premier peut me faire beaucoup de mal , et que le second en est incapable. Tout bien considéré, je quitte la croyance que je tenais de ma mère , qui la reçut d’un jésuite, pour celle de mon père qui la tient de. la nature. — Hé quoi ! vous voulez professer la religion naturelle qui n’a ni prêtres qui vivent de l’autel , ni églises , ni cérémonies , ni cierges , ni...., une religion toute nue! — Croyez-vous, réplique-t-il , que cette statue habillée ( me montrant la Justice du mausolée de Paulin) soit plus belle avec son vêtement de bronze que si elle ne l’avait pas ? Le prêtre de ma religion, c’est moi ; son autel est mon cœur ; son culte , ce sont mes actions. — Ah ciel ! vous êtes déiste. C’était

bien la peine île venir à Rome. Et c’est avec île tels sentimens que vous vous promenez ila its -l’è— glisede Saint-Pierre! Ne craignez-vous pas..!. — Il est vrai , on doit appréhender ici de devenir irréligieux : sortons, et dirigeons nos pas vers le Colisée. — Mais que vous revient-il de votre déisme? lui dis-je chemin faisant: vous ne retirez aucun intérêt de vos bonnes œuvres , vous êtes honnête en pure perte , et vous donnez vos vertus- gratis. — Oui , je conçois qu’il serait plus prudent d’accepter l’héritage de la religion de Rome sous bénéfice d’inventaire. — Allons, mon cher Japonais, j’en appelle de vous-même.... — Au prochain concile, n’est-ce pas? J’avoue que j’ai traité un peu sévèrement la basilique de Saint-Pierre : j'aurais du me rappeler qu’on lui doit la réforme de Luther qui a pbrté un coup mortel au papisme. Les ressorts du.gouvernement théocratique sont usés par la mordante runille du temps; lui seul veut de lui-même.

Qui n’a remarqué la terreur du Pape et des braves cardinaux à la nouvelle des hostilités commencées entre les Autrichiens et les Napolitains ! Tous lciirs préparatifs étaient faits pour se rendre à Civita-Vccchia où ils devaient embarquer et leurs personnes et leurs trésors. L’empereur Napoléon a donné un exemple qui sera imité :

certaine puissance s’emparera sans coup férir de l’Etat pontifical . Deux cent cinquante-cinq Papes se sont succédé depuis- Saint-Pierre jusqu’à

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Pie vu qui eût fermé cetto longue liste , si les Napolitains avaientsoutenu leur initiative. Leur pusillanimité recule de quelques années l’émancipation politique de l’Italie; toutefois, la force des choses l’emportera, les nations deviendront majeures.

« L’ambition autrichienne, qui dévore toute l’Italie en espérance , fera placer sur le trône pontifical Jean-Joseph Reynier, archiduc d’Autriche , le plus jeune des cardinaux. Si cette élection présente des difficultés , l’argent lea aplanira toutes : car la Rome de Pie vii est toujours la Rome de Jugurtha. Bientôt les Papes redescendront au rang qu’ils occupaient sous Constantin. — Qui vous le dit? — L’intérêt des rois.

« • — Eh bien ! s’ils perdent leur souveraineté temporelle , ils conserveront du moins la plénitude de leur puissance spirituelle. — Qu’ils ne s’en flattent pas : ces deux puissances sont tellement identifiées l’une avec l’autre dans l’esprit du peuple, qu’il ne peut pins les séparer. Ne voyant plus le corps , il ne supposera pas l’àmc. — Oubliez-vous leur qualité de vicaires de Jésus-Christ? — Ce sont eux qui l’ont souvent oubliée .'Dieu s’est fait homme pour délivrer le» mortels : trop de Papes se Sont faits dieux pour les asservir.-

« Mais la tiare , aux yeux même de la multitude, n’est qu’une couronne plus haute et plus

pesante qu’une autre. On penSe à l’orfèvre ^û» l’a faite bien plus qu’au personnage qui la porte. Le sceptre pontifical qui produisait les même» effets que la baguette de Circé perd chaque jour de son efficacité. L’arche d’alliance , conservée* parmi les reliques de l’église de Saint-Jeaù-de-' Latran , est l’asyle des vers qui la rongent;

L’Arche Sainte est muette et ne rend plus d’oracles.

« Le Saint - Père a beau s’environner d’une grande pompe cérémoniale qui fascinait jadis les regards et les esprits , Ses sujets n’y font attention aujourd’hui que pour calculer ce que lenr coûte tout cet appareil. Il a beau, ce Pontife , s’enveloppér cThabits resplendissans d’or et de pierreries, la pensée le déshabille.

« J’ai été surpris de la tiédeur et presqùe de l’indifférence de la plupart des Romains actuels pour les solennités de l’Eglise. Je loge chez deux, vieilles dévotes, dont la société se compose d’une douzaine de moines : eh bien T tous ces gens-là n’ont pas assisté aux cérémonies de la Semaine- Sainte. Ils m’ont dit qu’ils en avaient assez vu..

« La populace transtibérine et les étrangers forment seuls la foule qui court à ces fonctions religieuses comme à un sjiectacle mondain. Il faut bien , j’en tombe d’accord , que ce culte parle aux yeux. Mais les yeux , que gagne la manie de tout voir, deviennent de plus en pins dédaigneux. J’ai entendu un pâtre , couvert de

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pied en cap de peaux de chèvre à longs poil? , s’écrier , à la vue de la fameuse croix «Hnimnée suspendue dans Saint-Pierre : Ça ne vautpàs le coucher du, soleil! Je crus entendre l’arrêt d’anéantissement de tout cet étalage artificiel appelé pompe sainte. Il faudra bientôt que lés sacristies de Rome fondent toute leur argenterie si le peuple tourne ses regards vers la nature , et plaisante au lieu d’adorer. Hier, le Pape, ayant, du balcon de Saint-Pierre, donné sa bénédiction urbi et orbi, fit jeter, dans la place, des papiers contenant des indulgences. La canaille qui autrefois se battait pour ces indul- * gences s’écria froidement : Plutôt des bons pour avoir du pain chez les boulangers !

« Peut-on douter d’une révolution imminente dans les États de l’Église , lorsque , dans le centre même de cet empire., les yeux soulèvent leurs paupières appesanties par les préjugés, et se tournent, vers la lumière , comme l’aimant vers le pôle ? En vain le gouvernement redouble d’efforts pour enseigner à ses admini- . strés l’ignorance et l’obéissance passive , les hommes trouvent plaisant qu’un homme demande à leur raison de s’étouffer elle-même ; ils observent que tous les animaux partisans des ténèbres sont des animaux de proie.

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« Les Romains sont aussi dégoûtés du motu proprio papal , que d’autres peuples le sont de semblables formules. En vain l’Inquisition re-

double de vigilance pour empêcher Voltaire et la liaison de pénétrer dans l’enceinte des murs de Rome : la parole de Voltaire, aussi" puissante que la trompette de Josué, renverse les remparts du despotisme. Louis xiv ne pourrait plus dire : L’ Etat , c mt moi , et Pie vu dit encore : L’Etat, c’est moi ; la Religion , c’est moi!!! Mais les nations, aujourd’hui, s’entendent, dans l’ancien et le nouveau monde , pour substituer le pluriel an singulier , et l’espèce à l’individu.

, « — Je ne puis approuver, monsieur le frondeur insulaire, vos observations intempestives. Je suis surtout scandalisé de votre déchaînement contre le chef actuel de la catholicité. S’il se commet à Rome beaucoup de fautes , le vicaire de Jésus-Christ n’en est pas responsable : ce sont ses ministres qui errent , et non lui. Pie vu passe pour le modèle de toutes les vertus : il condamne hautement , par ses discours et sa conduite , l’intolérance et les excès du fanatisme.

« — Que ne citez-vous , à l’appui de vos assertions sur la tolérance du Saint-Père, la réinté- . gration des Jésuites ? C’est en effet une grande tolérance que de les tolérer. Que n’interpellez-vous les voleurs de grands chemins des Etats ecclésiastiques? Non seulement le Pape tolère, mais il ménage presque ce genre d’industrie. Une foule de Mandrins et de Cartouches romains obtiennent , avec le pardon doutons leurs crimes ,

dos pensions et des emplois : ils peuvent retomber tant qu’il leur plaît dans la récidive , sans lasser jamais la longanimité pontificale. Aussi Rome redevient-elle aujourd’hui ce qu’elle fut à son origine, une retraite de bandits. Mais si vous persistez à soutenir que Sa Sainteté condamne les excès du fanatisme , entrez dans la salle qui précède la chapelle Sixtine, et Crois grands tableaux répondront.

* Catherine de Médicis, ayant fait couper et embaumer la tête de Coligny, l'envoya à Grégoire xm. A la réception de cet exécrable présent, le Saint-Père ne se contenta pas d’ordonner une procession solennelle en actions de grâces de F heureuse journée de la Saint-Barthélemi ; il ne se contenta pas d’expédier à Charles ix des lettres de félicitation 6ur cet atroce attentat, et de bénir ce roi tout dégoûtant du 6ang de ses sujet* ; il ne se contenta pas de faire chanter des milliers de messes , de charger ses prédicateurs et ses écrivains de l’éloge de cet immense massacre: leVatican voulut encore que les beaux-arts consacrassent par leurs merveilles ce carnage catholique si cher à son coeur ; il ordonna à la peinture de retracer les principales scènes de l’horrible drame de la Saiut-Barthciemi, afin que le clergé de Rome , privé d’une présence effective , pût jouir d’une présence d’illusion. La peinture obéit et trempa ses pinceaux dans le sang.

Le premier tableau montre Coligny qui, blessé

<l’un coup d’arquebuse par l’assassin Morcvel , est porté dans sa maison. On lit : Gaspar Colienius amiralUus accepto vulnere domum refertur. Grég. vu, Pont. Max. t5 7 a. Dans le second tableau, l’amiral est massacre dans son palais avec Teligny son gendre et quelques autres ; puis ces mots : Ccedes Colignii etsociorum ejus . Dans le troisième , le roi de F rance apprend le meurtre de Coligny et en témoigne sa satisfaction : Rex Colignii necem probat. On voit vin groupe d’assassins portant en triomphe le corps de l’infortuné Coligny ; leurs regards ardens de férocité semblent reprocher à la mort d’avoir soustrait trop tôt l’amiral aux tourmens; là, d’autres . sicaires , la croix et le poignard en mains , se precunteut sur des femmes et des enfans éplorés ; plus loin, et dans l’enfoncement, on distingue une foule de meurtriers montant sur des amas de cadavres pour escalader les maisons de eeux qu’ils veulent égorger.

« Lorsque enfin la cour de Rome sera citee au tribunal de la justice et de l’humanité , comme auteur ou du moius comme complice de cet énorme forfait , ces tableaux paraîtront comme de terribles témoins accusateurs. Cette peinture vivante dira : « Il y a deux cent cinquante années , que je fais l’ornement d’une chapelle du Vati- « can ; j’ai vu se succéder vingt-six Papes , qui . tous sont venus repaître leurs regards des as, , eassinats que je représente ; ils m’ont rendue ,

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« comme tant d’autres images , l’objet de leur « culte. » Que répondrout les partisans de la papauté ? Que les Papes qui ont suivi Grégoire xiu ont laissé subsister ces tableaux seulement par déférence pour leur confrère? Indigne réponse : car les souverains Pontifes ne se font pas scrupule de révoquer, casser, annuler les décrets de leurs, prédécesseurs. Pie va n’a-t-il pas rétabli dans, toutes leurs prérogatives les Jésuites abolis par une bulle solennelle de Clément xiv ? Prétendra-t-on que Pie va ignore l'existence de ces tableaux ? Mais il passe à tous momens devant çes cadres de la plus grande dimensiou, et ce Pontife est préfet de la sainte inquisition * dont les milliers d’yeux sont toujours ouverts.

« Qui , l’existence seule de cette peinture est une preuve indélébile de la sanction, chaque jour renouvellée par la cour de Rome , de là conduite des détestables Cannibales , auteurs de la Saint- Barthélcmi. Ce n’est pas tout encore : le Pape üt frapper des médailles à son effigie ; sur le revers un ange exterminateur armé d’un crucifix et d’une épée transperse tout ce qui se présente ; l’exçrgue porte : Ugonottorum Strages.

« Mais enfin l’orgueilleuse Babel,. élevée sur les palais des rois, chancelle et va bientôt s’écrouler : ce n’est point la confusion des langues , c’est le langage de la raison qui en consommera

* V. la seconde pièce justificative.

la mine. Le poids dee corf» faisait couler bas la barque de Caron : c’est la pensée qui fera naufrager l'autre barque. Le nœud papal , plus embrouillé que le nœud gordien , sera coupé par le glaive constitutionnel. Le gouvernement représentatif, devenu un besoin impérieux pour les peuples civilisés , est inconciliable , antipathique avec la domination de la Tiare, comme

Hercule avec Anthée : il faut que l’un étpuff'e

1 autre.

« — , Jo m’inscris , monsieur l’antipapiste , contre cette doctrine digne d’être censurée, et qui met en révolution les Grecs naguère si tranquilles sous le gouvernement paternel des Turcs,

— Oui, paternel b la manière de Saturne! — Qu’importe la manière, lorsqu’elle est employée . • par un gouvernement légitime dont la conduite est toujours respectable et même sacrée, puisqu’il émane de la Divinité. Mais la sainte ligue guérira les peuples de l’étrange manie d’être gouvernés à leur gré. Est-ce aux chevaux à disputer les rênes à leurs cochers ?

« Votre longue diatribe sur les défauts et les maladies du corps politique de Rome ne prouve rien. U est des maux nécessaires : aujourd’hui on se porte mal , demain bien ; on trouve do bous remèdes , et avec de la patience la guérison s’opère. » î .» • - ■ ■ , Æ ÿj L g *

En discutant ainsi, nous nous trouvâmes sous l’arc de Titus , qui mit fin à notre dissidence j

MaaliB.-.

Digitizçd by C^pOgle

( JM )

nous louâmes à l’envi la mémoire 4c ce bon prince ; puis , gardant le silence devant l’arc de Constantin, nous voilà bientôt dans l’enceinte du Colisée. La croix érigée au milieu de l’arène porte cette inscription : Cent un jours d' indulgences à qui baisera cette croix. Mon compagnon allait encore exercer sur ce texte son esprit critique , lorsque nous vîmes sortir par l’une des issues destinées aux bêtes, une longue file de capucins qui firent processionnellement lo tour de l’arène en stationnant à chacun des doute autels élevés en ce lieu.

« — Quoi ! s’écria le Japonais avec une indignation indiscrète , des capucins dans tous les monuincns de l’ancienne Rome ! des capucins au Capitole, au Panthéon, un capucin dans le temple des Muses, près de la fontaine Egérie. Ils peuvent parodier le mot de Marius et nous crier : « Dites, ô étrangers! que vous avez vu * des capucins assis sur les ruines de la ville des « Césars. »

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