‹ Tablettes romantiques: recueilChapitre 5 sur 67 · XI · texte numérisé non relu

XI

peuples modernes avait in^ë de la manière la plus funeste sur leur direction politique; et il est aise de comprendre ce qui peut arriver d'une société qui a tout reçu des Grecs et des Romains, excepté le sol , les institutions , la langue , les moeurs et la patrie. Une fausse éducation, une éducation toute grecque , toute romaine , fit nécessairement concevoir des besoins nouveaux à des nations dépaysées y et ces besoins ne pouvaient se satisfaire que par la subversion de tout ordre, de tout principe. Cependant cela fut ainsi, parce que la politique imitative surpassait lente- / ment les droits que la littérature imitative avait usurpés. Nous acceptions les traditions législatives de la Grèce, comme Jodelle et Garnier avaient accepté ses traditions dramatiques. Ce qu'il y a peut-être d'étonnant, c'est que l'opinion même , qui repousse en France tout ce qui a plus de trente ans révolus , ait excepté de sa faveur exclusive les ouvrages qui appartiennent à cette heureuse période. On pse croire cependant que la législation expérimente est, depuis quelque temps, plus funeste à l'Europe que la philosophie sentimentale et la poésie rêveuse. Il faut donc chercher une cause à la vive

opposition qui se ^anifeste contre le genre romantique , et il faut la chercher, selon moi , dans une méprise assez naturelle. Ou comprenc} généralement aujourd'hui , et par une extension fort injurieuse pour des écmaius réellement admirables , on comprend , dis-je , sous le nom de romantiques toutes les productions modernes qui ne sont pas classiques. Il faut avouer que cela composerait une détestable littérature , et je ne puis trop approuver , sous ce rapport, la généreuse indignation des partisans du classique. Mais il' est juste de mettre à leur place les ouvrages et les hommes , et de ne pas confondre dans une catégorie commune ces conceptions ' libres , hardies , ingénieuses , brillantes à,t sens et d'imagination , qui ne font regretter au goût le plus pur que l'absence de certaines règles , ou l'oubli de certaines convenances ; et ces extravagances monstrueuses ^ où toutes les règles sont violées , toutes les convenances outragées jusqu'au délire. On comprend très-bien qu'après cette longue fatigue des peuples, exercés le tiers d'un siècle aux impressions variées , les plus profondes et les plus tragiques, la littérature ait senti le besoin de renouveler par des se-

cousaes fortes et rapides , dans les générations blasées , les organes de la pitié et de la terreur. C'est là le secret d'un siècle funeste , mais il n'expli^jue pas l'audace trop facile du poète et du romancier qui promène l'athéisme , la rage et le désespoir à tiavers des tombeaux ; qui exhume les morts pour épouvanter les vivans , et qui tourmente l'imagination de scènes horribles , dont il faut demander le modèle aux rêves effrayans des malades» Ici, je dois le dire, je ne blâme absolument, quoique fort blâmable en soi , ni le spéculateur inconsidéré qui a cru de« voir payer ce tribut aux infirmités d'un siècle , ni l'homme de génie qui s'est joué de ce siècle en égarant Manfred à travers les glaces des Alpes , ou l'enfant du châtelain sous les ombrages séducteurs du roi des Aulnes. Sans attenter à la délicatesse de leurs sentimens moraux , et même à la justesse de leurs autres idées littéraires , il me semble seulement qu'on doit repousser avec sévérité les novateurs un peu sacrilèges qui apportent au milieu de nos p}aisirs les folles exagérations d'un monde fantastique , odieux , ridicule, et qu'il est de l'honneur national de faire tombei' sous le poids de la réprobation pu- '

bKqne ces malheureux essais d'une ^cole extrayagante, moyennant qu'on s'entende sur les mots ; car ce n'est ni de Tëcole classique ni de l'école romantique que j'ai l'intention de parler*

G est d'une école innommée que j'appellerai

cependant, si Ton yeut , Vécole frénétique.

M. Ch. Nodier.

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